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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0007
  • Éditeur : ERES

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Évaluer, apprécier la « valeur » d’un individu, d’un acte, d’un projet, d’une organisation, d’un mode d’enseignement, représente une activité régulière, explicite ou implicite de tout individu, groupe et société depuis le début des temps. Il peut difficilement en être autrement car tout groupement ne parvient à s’instituer et à durer s’il oublie de mettre au point certains indicateurs lui permettant de distinguer ce qu’il admet et ce qu’il repousse, ce qu’il préfère et ce qu’il exclut, ce qui est bon pour lui et ce qui peut lui être néfaste. Évaluer c’est éviter d’être dans la nuit où « toutes les vaches sont noires », comme disait Hegel.

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L’évaluation ne peut donc être totalement dissociée d’un jugement, lequel se réfère de près ou de loin à des règles, des valeurs ou des croyances plus ou moins claires. Évaluer objectivement un caractère, une aptitude, une conduite, un résultat, une réussite ou un échec, semble, malgré la mise au point de méthodes parfois fort sophistiquées, particulièrement ardu sauf, en théorie, disent certains, dans un domaine spécifique qui édicte et admet des règles strictes?: le sport. Mais, on le sait, même sur ce terrain, et plus particulièrement dans les sports collectifs, les règles peuvent être contournées et les arbitrages s’avérer partiaux.

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Or, il ne faut pas oublier que notre monde occidental se réfère de plus en plus au modèle sportif. Weber ne s’était pas trompé quand il écrivait que «?la poursuite de la richesse a tendance aujourd’hui à s’associer aux passions purement agonistiques, ce qui lui confère le plus souvent le caractère d’un sport?». Si tout le monde, actuellement, ne poursuit pas la richesse, chacun, par contre, est convié, parfois brutalement, à viser la performance, l’excellence, à développer toutes ses potentialités, à devenir un gagnant sous peine d’être éliminé. Tel est l’impératif catégorique de nos sociétés dites hyper- ou sur-modernes, guidées par la rationalité instrumentale et l’idéologie gestionnaire. D’où la recherche d’outils soi-disant incontestables pour apprécier de la manière la plus précise possible les performances des individus et des organisations.

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Naturellement cette volonté évaluatrice qui se pare d’objectivité est contrainte de passer par le seul «?défilé?» qui prime?: celui de la quantification. Or, c’est bien là où le bât blesse. Évaluera-t-on un enseignement sur la base du nombre d’élèves ou d’étudiants qui suivent telle option?? L’enseignant par le nombre de diplômes obtenus par ses élèves?? Ou, au contraire, l’enseignement et l’enseignant seront-ils jugés sur l’originalité de leur enseignement, le champ nouveau défriché, les idées surprenantes et novatrices émises, le style pédagogique utilisé, l’effort de recherche mené conjointement par le «?maître?» et les étudiants?? On voit tout de suite que ces deux types d’évaluation ne sont pas étayés par les mêmes principes théoriques ou idéologiques et qu’ils ne visent pas les mêmes objectifs. De telles questions ont, bien entendu, leur équivalence dans le secteur hospitalier et celui du travail social par exemple, pour ne citer que deux des domaines les plus exposés aujourd’hui.

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Même si les ambiguïtés et dangers potentiels des processus évaluatifs sont connus depuis toujours, trop peu de recherches leur sont consacrées à notre goût. En son temps, nous avions insisté sur deux aspects?: le fait qu’il n’existe pas, au plan organisationnel, de méthodes d’évaluation «?en soi?» tant elles sont liées aux structures d’organisation – charismatique, bureaucratique, coopérative [1][1] E. Enriquez, «?Évaluation des hommes et structures... (Enriquez, 1976)?; les limites de l’évaluation essentiellement hiérarchique des salariés et la nécessité de la prise en compte de la dimension collective du travail [2][2] G. Amado, «?Entretien d’évaluation ou multi-appréciation?»,... (Amado, 1981).

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Aujourd’hui, c’est la résistance qui semble plutôt à l’ordre du jour. Les pratiques d’évaluation multiples et variées ont en effet envahi tous les niveaux de la société française, évaluations plus sommatives que formatives, parfois dans une sorte de délire quantophrénique et insidieusement normalisateur. Or, comme y insiste Marie-Anne Dujarier [3][3] M.-A. Dujarier, «?Simulation et dissimulation dans..., «?l’immatériel, l’invisible, l’éphémère, le local, le singulier, le lien humain, le subjectif et l’intersubjectif échappent aux grilles?» qui ne peuvent rendre compte de la complexité des situations de travail, l’objectivité revendiquée revêtant de ce fait un caractère purement incantatoire, l’évaluation experte devenant la forme contemporaine de la bureaucratie. Comme les cliniciens du travail l’ont montré, tout système de contrôle qui ne tient pas compte du «?réel?» entraîne inévitablement simulations et dissimulations de la part des salariés.

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À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’exemple d’une telle «?dérive?» est rapporté dans un grand quotidien [4][4] S. Joahny, «?Sur le terrain, les policiers sont au... à propos de l’évaluation de la délinquance. Depuis le printemps 2009, les chiffres de la délinquance cesseraient de baisser. Les syndicats de police se plaignent de la diminution des effectifs, des charges indues, de l’exigence de quotas. Les pressions exercées par le gouvernement sur les préfets et les directeurs des départements de sécurité publique retomberaient en fait sur les gardiens de la paix. Les chiffres seraient devenus une véritable religion («?tout est basé sur des éléments quantifiables?») et non des indicateurs, utiles à condition d’en explorer la signification. Le stress ainsi produit va donc donner lieu à des petits arrangements prévisibles?; en ce qui concerne les voitures brûlées par exemple, explique un policier, «?si on n’a pas l’auteur, on va inscrire un départ de feu. Par contre, si on a arrêté l’auteur, là on mettra quinze voitures brûlées et ça comptera comme autant de faits élucidés?».

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La culture du résultat a d’ailleurs été promue au plus haut sommet de l’État sur la base d’indicateurs soi-disant pertinents. C’est ainsi que Christine Lagarde, ministre de l’Économie, a pu déclarer, juste avant la crise boursière (le 5 septembre 2008), au sortir de son entretien avec le Premier ministre?: «?J’ai 22 indicateurs sur 30 au vert [5][5] P. Büttgen, B. Cassin, «?“J’en ai 22 sur 30 au vert”....?!?»

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En évoquant l’échec de l’évaluation des ministres (mise en place au nom et en vue de leur professionnalisation), des spécialistes du contrôle de gestion [6][6] P. Dobler, O. Saulpic, «?L’échec de l’évaluation des... (Dobler et Saulpic, 2009) rappellent, à cette occasion, les risques de la focalisation sur le court terme, l’impact négatif sur les capacités d’innovation et la coopération, la confusion entre l’évaluation des activités et l’évaluation des individus, l’augmentation du stress dont on sait qu’il conduit parfois aux suicides.

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Sur le plan de la recherche, des voix de plus en plus nombreuses, dans tous les secteurs, s’élèvent pour dénoncer la tyrannie grandissante de l’impact factor de Hirsh, la dérive voire «?l’imposture bibliométrique?», selon la formule de Roland Gori, lequel précise le caractère dérisoire des dispositifs d’évaluation actuellement en place?: «?Un article de trois pages signé à plusieurs et comprenant deux pages et demie de rappels et de citations, mais figurant dans une revue griffée, compte bien plus qu’un ouvrage érudit de trois cents pages, quelles que soient la maison d’édition et la collection qui le publient [7][7] R. Gori, «?L’imposture bibliométrique?», Le snesup,....?»

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Enfin, autre exemple, plus complexe dans le domaine de la pédagogie, où la normalisation de l’évaluation peut s’appuyer sur un besoin «?objectif?» et de «?bonnes intentions?» pour déboucher sur une perversion possible de l’acte pédagogique. Afin de favoriser l’harmonisation des niveaux de connaissances et la possibilité d’étudier dans un autre pays, la Commission européenne a mis en place, dès 1998, le système européen de transfert de crédits (ects), méthodologie destinée à créer la transparence et à établir les conditions nécessaires au rapprochement entre les établissements. À l’appui de la demande de reconnaissance académique totale de l’étudiant et de transferts de crédits ects, le relevé de notes constitue le principal document de référence. L’échelle de notation ects ainsi produite est totalement «?gaussienne?»?: selon ce dispositif, 10 % des étudiants «?devraient?» (sic) obtenir la note A, 25 % la note B, 30 % la note C, 25 % la note D et 10 % la note E. Résultat?: cette vision gaussienne a priori des populations se contente d’entériner – en fait contribue à produire – une représentation simpliste de la valeur des étudiants. Elle rend vain l’acte pédagogique lui-même, c’est-à-dire la capacité à faire apprendre et réussir le plus grand nombre.

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On pourrait multiplier l’évocation des dérives et perversions actuelles en cette période d’activisme évaluatif. D’autres revues et de nombreux colloques en portent témoignage.

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Mais, si nous ne voulons pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il nous faut également tenter de répondre à la question?: est-il possible de mettre au point des processus évaluatifs à la fois créatifs et formateurs?? D’éviter le renforcement d’un contrôle social plus ou moins visible??

Ce numéro de la Nouvelle revue de psychosociologie, tout en prolongeant l’effort d’autres revues, vise à favoriser une réflexion, la plus approfondie et la plus argumentée possible, sur ce qu’on pourrait appeler la «?passion?» ou même la «?rage?» évaluative contemporaine, sur les racines de cette passion qui est sous-jacente aux procédures d’habilitation, d’accréditation, de certification, d’indexation, sur les méthodes d’évaluation en vigueur et sur leur intérêt, leurs limites ou leurs impasses, sur les acteurs du processus, sur les domaines variés de l’évaluation (l’enseignement, la formation, les organisations industrielles et commerciales, les institutions du secteur sanitaire et social, etc.).

En définitive, il a pour but de favoriser une compréhension des enjeux de l’évaluation et d’explorer le rapport qu’elle entretient avec le jugement, la sanction ou, au contraire, avec le développement d’individus et d’organisations qui se confrontent avec l’inévaluable.

Freud disait que, bien qu’un rêve soit susceptible d’être interprété à plusieurs reprises et à différents niveaux, il est difficile ou impossible d’accéder à «?l’ombilic du rêve?». N’y aurait-il pas également un ombilic de l’évaluation?? En tout cas, la question mérite d’être posée.

Notes

[1]

E. Enriquez, «?Évaluation des hommes et structures d’organisation des entreprises?», Connexions, n° 19, 1976, p. 79-110.

[2]

G. Amado, «?Entretien d’évaluation ou multi-appréciation?», Direction et gestion, n° 6, 1981, p. 27-41.

[3]

M.-A. Dujarier, «?Simulation et dissimulation dans les organisations?», Espaces Temps, 2005, p. 87-95.

[4]

S. Joahny, «?Sur le terrain, les policiers sont au taquet?», Le journal du dimanche, 6 septembre 2009.

[5]

P. Büttgen, B. Cassin, «?“J’en ai 22 sur 30 au vert”. Six thèses sur l’évaluation?», Cités, n° 37, L’idéologie de l’évaluation, 2009, p. 27-41.

[6]

P. Dobler, O. Saulpic, «?L’échec de l’évaluation des ministres ou les limites de la culture du résultat?», Le Monde, 18 août 2009.

[7]

R. Gori, «?L’imposture bibliométrique?», Le snesup, n° 569, 2008, p. 16.


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