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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0089
  • Éditeur : ERES

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1

Passion de la mesure, du nombre, merveilleuse doublure de la réalité, sacré enfoui dans les relations et les rapports, exactitude de l’observation, possibilité de la démonstration. Noter, enregistrer, suivre l’évolution, rester attentif au chevet de l’acte, mesurer le projet au résultat, c’est façon d’étreindre. Ne disent-ils pas « je le calcule » pour « je le comprends bien » dans cet admirable langage aux marges ?

2

Certes, toute passion est souffrance, elle oblige à s’incliner devant la révélation de l’objet pur et absolu. Les choses ne sont pas ce que je voudrais ou souhaiterais, elles n’obéissent pas à l’idéologie, elles soulèvent les masques de la prétention du désir et du mensonge ou de l’illusion?; telles qu’en elles-mêmes, elles se montrent nues, parfois squelettiques. Ce sont ces os nus qui inquiètent?: «?Ce n’est pas la vie?», mais ce le fut, ça l’est toujours sous les habits somptueux ou les hardes misérables des idéaux ou des échecs.

3

La nudité a sa grandeur et sa beauté. La pensée mathématique fascine depuis les siècles et à travers les civilisations. Percer les choses, les actes et les dires pour déchiffrer la formule qui les constitue, leur essence?!

4

Merveilleux résumé de la vie diffuse. Mesurer les distances entre la prétention et la réalité, chiffrer les acquis, les bénéfices et les pertes, peser les résultats, comparer les performances, transformer les échanges en équations, c’est donner une forme pure au savoir, se défendre d’appréciations polluées par les fantasmes et les envies, l’amour et la haine. Que n’entend-on l’appréciation comme un goût aux saveurs paradoxales voué aux caprices, aux préférences, générateur de privilèges et d’exclusions arbitraires??

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Attention, l’évaluation a ses techniques, ses règles strictes sans lesquelles il n’y a que pernicieuse appréciation. Les instruments de mesure, dûment étalonnés, régulièrement vérifiés, aux mains de techniciens froids et expérimentés, garantissent l’objectivité et, partant, exactitude et vérité.

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Les unités de mesure et la détermination des critères mesurés ont été l’objet d’analyses répétées des réalités ciblées, décomposées en leurs plus petites unités composantes.

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Ces réalités peuvent être concrètes, matérielles ou abstraites, mais il n’y a pas d’abstraction ni de sentiment (l’espoir, l’amour, le plaisir) qui ne se traduisent ou se réfléchissent en effets sur des réalités concrètes, physiques et matérielles?: par exemple longueur ou hauteur de déplacement dans l’espace, durée d’immobilisation ou d’exécution. Il suffit de trouver quels sont ces effets concrets. L’esprit humain laisse toujours des traces physiques qu’il suffit de récolter pour observation, analyse et mesure chiffrable.

8

La littérature ne déverse pas un savoir, elle berce dans la fiction des sentiments (par ailleurs eux-mêmes mesurables en vente de livres, fréquentation des bibliothèques, nombre de citations et durées de mémorisation des œuvres et des auteurs). Seule la science garantit le savoir dans la mesure (exacte) où elle extrait le diamant pur (qui sait?? le réel) du nombre ou de la formule.

9

Des sciences humaines flirtent avec la littérature en se gargarisant d’hypothèses jamais démontrées, de métaphores excitantes, elles plongent dans les charmes maléfiques de la romance subjective.

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Ne peut-on imaginer ce que gagent les personnes à se voir offrir ce reflet d’elles-mêmes gravé dans la pureté arithmétique et non plus dans le flou des impressions, des opinions ou des représentations?? Un instant de soi marqué dans la pierre du chemin comme un repère pour une trajectoire qui se poursuit de borne en borne vers l’horizon que l’on se désigne, quand justement rien n’empêche de prendre des chemins de traverse, de faire des détours et de les jalonner aussi.

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De la vertu du jalon, les traces de la vie… quelles familles ne gardent pas les marques au crayon des centimètres gagnés d’année en année par les jeunes têtes qui se tenaient bien droites pour n’en perdre aucun?? Et rappelons-nous les 10 improbables ramenés de l’école avec fierté?: «?J’ai eu 10?!?» Le nombre sacré.

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Mesurer la progression, se mesurer à soi-même, mesurer son devenir, se figurer l’idéal. La mesure est le seul moyen d’aborder l’infini, les sportifs rongent les secondes pour flirter avec l’impossible, le record fait les dieux sans jamais sembler clore les portes du ciel, cet espace divin où tout est possible. Mais toute mesure se réfère à l’infini, à un au-delà qui ouvre les portes de l’idéal et de la transcendance.

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La compétition nous met à la mesure de l’autre, comme une forme de l’amour, tout à côté?: il n’y a de rivalité qu’avec un semblable, un autre soi-même. La mesure est dans le regard avant d’être dans l’effort, l’autre est l’infini que l’on s’assigne et il nous hisse de même à hauteur de l’infini. Sa défaite est le dépassement de ce que l’on est, que la prochaine épreuve remettra en jeu dans une réciprocité sans fin.

Ce n’est pas une problématique du don, mais la mise en jeu de soi, le risque, le défi, après tout une façon de mesurer la mort et la tenir à sa place en lui donnant son âge.

Faites justice à l’évaluation chiffrée, c’est grâce à elle que nous existons dans la réalité.

Notes

[*]

Rachel Simbü, philosophe, echagnes@ orange. fr


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