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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0093
  • Éditeur : ERES

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Au-delà d’une réflexion sur les procédures qu’elles mettent en œuvre, il importe d’interroger la signification des pratiques d’évaluation, pour la société comme pour les individus concernés. Cette question ne se pose cependant pas de la même façon s’agissant d’objets, de réalisations ou de personnes dont la valeur se mesure en fonction de leur utilité sociale, autrement dit de leur valeur d’échange ou marchande, ou s’agissant d’œuvres de création ou de leurs auteurs, dont la valeur ne se prête à aucune mesure objective.

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Pour les premiers, leur valeur est estimée selon des grilles, des échelles permettant la comparaison avec d’autres objets ou réalisations similaires, et donc un classement. Dans cette perspective l’évaluation est une pratique courante, inhérente à tout système social fondé sur l’échange, et où tout par conséquent a un prix. On aimerait, bien entendu, qu’elle soit juste, fondée de façon indiscutable. Mais quelle que soit la sophistication des techniques et des méthodes, ce vœu est un mirage, qui ne peut être poursuivi que dans la méconnaissance de ses fonctions sociales occultes.

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S’agissant d’œuvres ou de réalisations artistiques, littéraires, scientifiques ou philosophiques, dont la valeur se rapporte à l’intérêt qu’elles suscitent par elles-mêmes, à leur capacité de répondre à des aspirations universelles, elles ne se prêtent à aucune mesure comparative. « Inestimables », elles renvoient à la seule subjectivité de ceux qui les reçoivent et pour qui elles font sens, un sens toujours en suspens.

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L’évaluation est une pratique quotidienne dans la vie de chacun, mais aussi une pratique organisée, formelle dans toutes les institutions. Elle a pour objet la détermination de la valeur d’échange de biens, d’actions ou de personnes, selon un ordre hiérarchique, se traduisant par une note, ou une cotation permettant la comparaison de leurs valeurs relatives.

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Ces pratiques constituent un élément central de la vie des sociétés dans la mesure où elles sont fondées sur l’échange de biens, de services ou de personnes. Elles contribuent ainsi à la dynamique sociale, en même temps qu’elles confortent et réaffirment l’ordre hiérarchique servant de référence au classement selon lequel les objets et les personnes sont ordonnés.

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Elles tiennent également une importance considérable dans la vie de l’individu qui s’y inscrit à la fois comme objet de l’évaluation des autres, et comme consommateur lui-même de services et de biens. Les décisions qu’il est amené à prendre au cours de son existence (choix professionnels, acquisitions, choix de lieu de vie…) reposent pour la plupart d’entre elles sur des estimations quant aux conséquences de ses choix. De même, le fait d’être lui-même évalué répond à son besoin d’être reconnu à une place (inférieure ou élevée) qui marque son appartenance à la société, son identité. Notons toutefois que la pratique d’évaluation, lorsqu’elle est poussée à l’extrême, peut devenir une manie obsessionnelle d’ordre pathologique, se traduisant notamment par des difficultés à communiquer chez ceux qui jugent en permanence les personnes et les actes en termes de bon ou de mauvais, de cher ou de bon marché?: «?Courant partout avec des étiquettes de prix dans les poches qu’il accroche aux objets, aux personnes et aux actions sans se préoccuper d’acheter ou de vendre des biens ou des services, un tel individu dénote de sérieuses perturbations émotionnelles?» (Ruesch, 1961). De même, une société ou une organisation où la totalité des comportements et des actes est soumise en permanence à un jugement tend à réduire les individus à l’étiquette selon laquelle ils sont classés, et à stériliser ainsi tout échange et toute vie sociale.

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Si de telles situations extrêmes sont exceptionnelles, elles illustrent cependant les dérives auxquelles peuvent conduire les pratiques d’évaluation. Ainsi, appliquées aux performances d’un individu à partir de la comparaison entre les résultats de son travail et ceux obtenus par d’autres, elles servent à déterminer son salaire, donc son statut hiérarchique, dans l’entreprise et dans la société de façon générale. Statut et place auxquels il pourra difficilement échapper, qui lui collent à la peau, tant ils déterminent le regard que les autres, voire lui-même, portent sur sa personne. Donc son identité, c’est-à-dire ce qui constitue sa spécificité unique (ipse) et sa permanence (idem). On constate le même processus dans les relations pédagogiques, où l’évaluation d’un élève à partir de ses résultats aux examens détermine son classement par rapport aux autres élèves, tout en permettant de mesurer sa progression, par comparaison avec ses résultats antérieurs.

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Dans un cas comme dans l’autre, la performance est vue comme un fait objectif, séparable de la personne qui l’a réalisée. Mais cette appréciation est inévitablement et subrepticement reportée sur la personne elle-même. L’élève est noté pour ses performances aux examens, mais cette appréciation, qui détermine sa place au sein de la classe, préfigure aussi celle qu’il occupera dans la société.

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L’apparente neutralité des pratiques d’évaluation fondée sur des performances objectives masque cependant leur profonde contradiction interne. Comme l’a très justement noté D. Hameline, elle ne tient aucun compte de la situation sociale ou institutionnelle dans laquelle ces résultats sont acquis. Or on sait bien que les performances d’un élève ou d’un travailleur ne dépendent pas uniquement des qualités de la personne elle-même mais qu’elles sont également le produit des conditions dans lesquelles elle vit et a été élevée, de son environnement économique, social et familial. Ainsi, l’évaluation porte à la fois sur des performances et, de façon implicite et le plus souvent ignorée, sur les conditions dans lesquelles celles-ci sont produites, sur le système social et éducatif dans son ensemble, dont la pratique d’évaluation fait elle-même partie. Si l’acte d’évaluation prétend à l’objectivité et à la neutralité, c’est en méconnaissant le fait qu’il est à la fois juge et partie prenante du système évaluation.

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La même conclusion s’impose quand on analyse de plus près la façon dont s’effectue l’acte d’évaluation, c’est-à-dire une lecture codée des différents objets et événements du monde tel qu’il est perçu, soit à partir d’une opération de codage qui traduit le système de valeurs prévalant dans la société. Système de codage et système de valeurs, entre lesquels G. Bateson, dès 1951, avait souligné l’étroite correspondance?: «?Le système de valeurs et le système de codage sont semblables en ce que chacun est un système ayant des ramifications dans la totalité du monde de l’individu. Le système de valeurs, organisé en termes de préférences, constitue le réseau dans lequel certains éléments sont choisis et d’autres négligés ou rejetés… De même, dans le système de codage, tous les événements et tous les objets qui se présentent sont, dans une certaine mesure, classés dans le système complexe qui constitue le système de codage chez l’homme.?»

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À cette proposition de Bateson, nous ajouterions qu’il existe également une étroite correspondance entre le système d’organisation sociale et le système de valeurs qui détermine les critères de hiérarchie et d’autorité qui fondent l’ordre social, et donc le système de codage sous-tendant les actes d’évaluation.

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L’histoire retient différents types d’organisation hiérarchique. L’un privilégiera les qualités individuelles (intelligence, énergie, charisme…), un autre l’appartenance à une tradition, à un clan ou une caste (grande école, lignée, origine ethnique…), un autre encore la performance ou l’efficacité par rapport à des objectifs prédéfinis, ou les connaissances scientifiques ou techniques… À chacun de ces modèles d’organisation correspondent des modalités d’évaluation spécifiques. En général, dans une société donnée, l’un de ces modèles est dominant, mais il coexiste avec d’autres qui restent présents dans les consciences. Afin d’aboutir à une note unique permettant le classement, les actes d’évaluation doivent donc nécessairement procéder à un arbitrage, pas nécessairement conscient, entre les différents systèmes de codage, réduisant ainsi la pluralité des référents.

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Cette opération d’arbitrage n’est pas entièrement laissée à l’appréciation personnelle des évaluateurs, elle est dans une large mesure contrainte par le système de valeurs dominant. Elle est d’autant moins laissée à la discrétion des évaluateurs que l’évaluation d’un individu à un moment et dans une circonstance donnés peut avoir des implications profondes à la fois pour le devenir de cet individu, mais aussi pour l’organisation sociale dans laquelle il est destiné à jouer un rôle. Ainsi, l’importance relative attribuée à différents critères selon lesquels un élève est jugé – ses performances aux examens, son caractère, son assiduité, la rigueur de ses raisonnements ou à la façon dont il les présente, ou encore pour les connaissances qu’il a acquises… – conditionne sa qualification finale comme excellent, bon, moyen ou mauvais, et donc sa place au sein de la classe, voire celle qu’il occupera dans la société, sa valeur marchande, le prix de son travail, sa situation sociale – son «?identité?» –, mais elle préjuge aussi des valeurs sociales que l’on veut par là privilégier ou promouvoir.

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En réduisant à une note unique, à une appréciation chiffrée ou qualitative, des appréciations multiples se situant sur des plans différents, dont l’importance varie selon le contexte culturel, la situation, l’orientation de l’évaluateur, la fonction attribuée à l’évaluation elle-même, on procède ainsi à une combinaison, à un arbitrage donnant un poids plus ou moins grand à telle ou telle évaluation partielle. Ainsi, l’évaluation finale est toujours le résultat approximatif d’un compromis implicite, socialement acceptable – du moins l’espère-t-on – obtenu en réduisant la valeur et sa qualité à une mesure simple, quantitative, en condensant ses différentes significations, en éclipsant sa polysémie.

D’où l’on peut conclure que l’acte d’évaluation est toujours double. Tout en fixant la valeur de ce qui est jugé, il décide en même temps de l’importance relative accordée aux différents ordres de valeurs qui lui servent de référent. Chaque appréciation traduit et tend à conforter et imposer la lecture particulière propre à l’ordre social existant, soit aux systèmes de codage et de valeurs qui y prévalent.

Autrement dit, l’arbitrage ou le compromis qui résulte de l’acte d’évaluation porte non tant sur la valeur de l’objet ou du sujet jugé que sur le système social en jeu dans lequel il prend place. Tel est l’enjeu masqué de tout jugement évaluatif, qui consiste à imposer une lecture de la vie sociale et des conduites qui soit conforme aux valeurs et aux normes dominantes, qu’il s’agit de faire reconnaître et d’appliquer dans les conduites futures [1][1] Une loi toute récente, critiquée par le hci (Haut Comité.... C’est ainsi que l’on peut comprendre la rébellion actuelle des médecins, des travailleurs sociaux, des enseignants, des chercheurs contre les pratiques d’évaluation que l’on cherche à imposer dans leurs institutions. Ce n’est bien entendu pas, comme on cherche à le faire croire, par refus de toute évaluation. Mais ils savent que, au travers de ces pratiques, on veut les contraindre et les emprisonner dans un système qui dénie le sens même de leur travail et des valeurs auxquelles ils sont attachés.

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L’évaluation prend cependant une signification tout autre quand elle s’applique à des œuvres de création, artistique, littéraire, scientifique ou philosophique, dont la valeur se rapporte à l’intérêt, au plaisir qu’elles suscitent, à leur capacité de séduire, d’émouvoir ou de stimuler. Certes, comme produits commercialisables, objets d’échange dans un marché, leur évaluation en termes de cotations chiffrées – de prix, d’avantages ou de récompenses de toute sorte –, est utile. Mais ces indices ne rendent pas compte de leur «?valeur?», qui repose sur des critères impondérables et immatériels – nouveauté de la pensée, éclairage apporté à certains phénomènes, jouissance esthétique ou intellectuelle… Si je veux acheter un tableau de Cézanne, pour le posséder ou bien m’en servir comme investissement, alors, bien entendu, j’ai intérêt à connaître son prix sur le marché. Mais si je n’ai pas les moyens de le posséder, ou n’en éprouve pas même l’envie, mais me satisfais de l’admirer brièvement de temps à autre dans un musée ou une exposition, il n’en a pas moins pour moi de la valeur. Valeur qu’il m’intéresse de connaître et de comprendre. De même, les connaissances sur la structure de la matière et ses modes de transformation peuvent avoir leur utilité (par exemple en médecine nucléaire), mais elles répondent surtout au besoin de comprendre notre monde. Mais alors l’évaluation prend un autre sens et sert d’autres fins.

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Ce qui distingue les œuvres de création de la plupart des objets de commerce, produits de façon anonyme et mécanique, est qu’elles procèdent d’un auteur, du sujet humain qui les a créées et dont elles sont inséparables, qui en quelque sorte fait «?corps?» avec elles, comme elles sont inséparables du contexte social, culturel et historique où elles sont nées. Ainsi, la psychanalyse n’est pas séparable de la personne de Freud, le clavecin bien tempéré de Bach, la théorie de la relativité de Einstein, l’«?Éthique?» de Spinoza, les cathédrales du Moyen Âge des bâtisseurs qui les ont construites… Pour cette raison, elles sont uniques, non reproductibles, irremplaçables. Si mon ordinateur tombe en panne, je peux facilement le remplacer par un autre, aussi performant ou davantage. Il me suffit d’en payer le prix. Mais si ce tableau de Cézanne se perd ou est détruit, rien ne pourra le remplacer jamais. Il n’en reste rien, rien que les traces qu’il a laissées dans ma mémoire et dans celle de ceux qui l’ont contemplé. Cela est encore plus évident pour ces œuvres «?éphémères?» (Lévy, 2002) – spectacles de théâtre ou de danse, récitals musicaux… –, qui s’évanouissent aussitôt, et dont il ne reste rien que le souvenir des impressions qu’elles ont laissées chez ceux qui en ont été témoins. Que reste-t-il ainsi de l’art d’un torero tel que Ignacio Sanchez Mejias, mort deux jours après ses blessures, le 13 août 1934, sinon le chant funèbre composé en sa mémoire par son ami Federico Garcia Lorca [2][2] «?Llanto por Ignacio Sanchez Mejias?», 1934., lui-même assassiné quelques années plus tard par les milices de Franco??

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Irremplaçables, la «?valeur?» de ces œuvres est donc inestimable, impropre à toute mesure. Elle ne peut s’appréhender que dans le regard des autres, témoignant de ce quelque chose de «?plus?», grâce à quoi elles constituent des médiations entre les hommes et le monde, entre ceux qui les imaginent et ceux qui les reçoivent. Elles sont des symboles du vivre ensemble, du jouir ou du souffrir ensemble, du penser ensemble. Pour la saisir, une note ne suffit pas, pas plus que les marques ou les signes publics qui témoignent de leur valeur sociale – prix littéraires ou scientifiques, nombre d’exemplaires vendus, publication dans des revues «?qualifiées?», montant du cachet, ou prix obtenu aux enchères. Leur «?valeur?» est d’un autre ordre. Ainsi?: «?Ce qui m’importe en vérité c’est la rumeur qui me dit qu’il a toréé certains taureaux pour de vrai[3][3] «?Muy de verdad?».. Au-delà des trophées, ce qui a transcendé a été la qualité de son toreo… quand un homme est capable de rester tranquille en faisant passer le taureau à quelques centimètres de son abdomen.?» Quelle est la «?valeur?» que célèbre ici ce chroniqueur espagnol, sinon la valeur pure (au sens cornélien [4][4] «?La valeur n’attend pas le nombre des années… ») – ici le courage – de celui qui met sa vie en péril pour être fidèle à la vérité de son art?? Qui témoigne de ce «?quelque chose?» de plus qui sacralise (en l’absence de dieux) les actions et les gestes humains??

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Mais l’arène n’est pas le seul lieu où l’artiste affronte l’éventualité de sa propre mort imminente. Comme l’a montré Maurice Blanchot à propos des liens entre la création artistique et «?l’espace de la mort?» chez Rilke, Kafka, Hölderlin ou Mallarmé, ou comme en témoignent les réflexions de peintres tels que Cézanne, cet espace est le lieu même où se réalise cette «?expérience, qui signifie le contact avec l’être, le renouvellement de soi, une épreuve qui reste indéterminée?» (Juliet, 2006).

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La «?valeur?» peut donc être considérée autrement qu’en termes d’échange. Son appréciation prend alors un autre sens, qui poursuit d’autres fins et procède de façon différente. Qu’il s’agisse d’objets d’usage courant destinés au plaisir (vins [5][5] Comme tout produit commercial, le vin est coté et classé...., cigares, inventions culinaires…), ou d’œuvres plus ambitieuses dans le domaine de la pensée, de l’art ou de la science, les notes ou cotations qui leur sont attribuées ne rendent compte que de façon très partielle et relative de la valeur particulière qu’elles peuvent avoir pour ceux qui les reçoivent, valeur qui requiert pour la saisir des analyses et des commentaires élaborés.

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Les notes peuvent être un guide utile pour les consommateurs potentiels, mais elles ne permettent aucunement de comprendre les différentes caractéristiques de l’œuvre, ses significations multiples en rapport avec le contexte social, psychologique, culturel et historique où elles ont pris naissance. Son évaluation, nécessairement subjective, prend la forme de commentaires analytiques ou critiques qui traduisent la façon dont elle a été appréhendée, reçue, interprétée. Portant sur une œuvre achevée, les textes de critiques d’art ou littéraires visent à mieux la faire comprendre et aimer par ceux qui souhaiteraient pouvoir se l’approprier, l’explorer et la prolonger en eux-mêmes et pour eux-mêmes. L’évaluation ainsi comprise est une façon de faire vivre et revivre l’œuvre, ou, si l’on préfère, d’en assurer la transmission ou la continuité.

Prolongeant l’acte de création, le commentaire évaluatif critique ne se distingue donc pas de celui qui accompagne la genèse de l’œuvre tout au long du processus de son élaboration, et auquel il y participe par conséquent. Élément central du processus de création, et non pas jugement extérieur in fine, l’évaluation permet à l’auteur de juger au fur et à mesure de la qualité, des insuffisances de ce qu’il fait, et de réorienter ainsi son travail. Dans le cas d’œuvres «?éphémères?», cela saute aux yeux. Ainsi, les réactions des spectateurs au jeu des acteurs interprétant une pièce de théâtre – la qualité et la modalité de leur écoute, de leur silence ou de leur attention – constituent un élément déterminant du spectacle. La même pièce n’est jamais jouée deux fois de la même façon, elle est chaque fois réinventée et renouvelée.

Mais ce qui est patent pour les œuvres éphémères est vrai de la même façon pour toute œuvre de création – dans le domaine de l’art, de la science ou de la pensée –, toujours le résultat d’une expérience humaine, traversée par des émotions, des sensations, des angoisses et des désirs. Porter un regard critique d’une inflexible exigence sur ce qui est réalisé, contrôler ce qui s’élabore tout en veillant à ne pas tuer l’émotion et l’imagination est d’une importance capitale. Inséparable d’une relation intersubjective entre un auteur et des tiers qui lui donnent son épaisseur et sa densité?: va-et-vient permanent entre l’analyse et l’action, entre le dedans et le dehors, entre l’engagement et la distanciation, l’évaluation s’inscrit dans l’histoire de l’œuvre, de son accomplissement comme de son devenir.

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Comme tout service rendu, de surcroît quand il fait l’objet d’une rémunération, la prestation d’un professionnel appelle naturellement et légitimement une évaluation. Tel est le cas de toute pratique clinique, et donc des interventions psychosociologiques. En tant que «?services?», elles sont en effet censées servir à quelque chose. La question est de savoir à quoi, selon quels critères et à quelles fins.

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Si l’on met en parallèle la prestation d’un clinicien avec celle d’un enseignant, on peut remarquer toutefois une notable et étrange différence. Dans la situation pédagogique en effet, l’évaluation des résultats d’un élève est rapportée généralement à ce dernier et rarement à l’enseignant, et encore plus rarement, cela a été souligné précédemment, au système pédagogique dans lequel il fonctionne. Dans le cas de l’intervention d’un clinicien, on tend au contraire à la rapporter au prestataire du service, au clinicien et à ses méthodes, et rarement ou jamais au bénéficiaire, c’est-à-dire à l’individu ou au groupe qui l’a engagé. Peut-être est-ce parce que dans le premier cas il s’agit d’enfants soumis à un maître, et dans le deuxième d’adultes commanditaires d’une prestation?? Notons surtout qu’en oscillant entre ces deux pôles de responsabilité, les jugements évaluatifs négligent l’essentiel, à savoir les relations qui se nouent entre les deux.

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Quelle qu’en soit la raison, rapporter l’évaluation d’une intervention au clinicien qui l’effectue conduit naturellement à l’évaluer en fonction des résultats qu’en attend le commanditaire, en termes de résolution de problèmes, d’efficacité ou de performance, et donc en référence à des critères organisationnels classiques. Cette perspective, où l’intervenant est assimilé à un agent au service de l’organisation, au même titre que n’importe quel autre expert, contredit l’un des principes fondateurs de sa pratique, le garant de la valeur de son travail, c’est-à-dire son indépendance et sa liberté d’action et de jugement. Elle fait aussi oublier que l’intervention psychosociologique a le plus souvent lieu à un moment de l’histoire de l’organisation où celle-ci est confrontée à des problèmes qui découlent des limites mêmes de cette logique?: perte de motivation et de sens, paralysie du fonctionnement, difficultés de relation et de communication, conflits inextricables, ou encore rigidité des conduites et des modes de pensée réduisant sa capacité de prévision et d’évolution… Si l’aide d’un psychosociologue est sollicitée, c’est parce que des interventions antérieures, fondées sur l’hypothèse qu’il suffirait de quelques aménagements pour réduire les difficultés de fonctionnement, se sont avérées insuffisantes.

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Pour surmonter de tels problèmes de façon durable il ne suffit pas d’injecter des idées ou des énergies nouvelles, moyennant des thérapeutiques réparatrices. Si l’intervention clinique produit des effets c’est dans le sens où le travail engagé individuellement et collectivement par les membres de l’organisation les aide à mieux appréhender les sources profondes du blocage, créant les conditions d’une reprise du cours de leur histoire.

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Des deux modèles d’évaluation que nous avons analysés – évaluation de la valeur d’échange, d’une part, évaluation du sens d’un acte ou d’une réalisation d’autre part –, c’est donc au second que nous devons nous référer pour l’appréciation d’une intervention clinique. Autrement dit, ses résultats ne se mesurent pas d’abord en fonction des solutions qu’elle aura peut-être apportées aux problèmes ayant conduit les commanditaires à faire appel à une aide extérieure, ni même plus généralement aux attentes de l’ensemble des personnes concernées, mais selon sa capacité à créer les conditions d’un changement possible, menant à repenser avec un regard neuf les situations et les problèmes, et ainsi à imaginer de nouvelles perspectives d’action.

Exercée dans le cadre de relations d’aide ou de solidarité humaine, ou en rapport avec des œuvres répondant à des aspirations universelles dans le domaine de la pensée ou de l’art, ou encore dans le contexte de rapports d’échange dans un marché, les pratique d’évaluation obéissent donc à des logiques contraires, sinon opposées. Il importe de ne pas les confondre au nom d’une cohérence illusoire, rabattant la spécificité des réalisations qui participent de la vitalité créatrice et du changement, en leur appliquant les mêmes critères que ceux qui régissent les rapports économiques mercantiles, axés sur la permanence et la consolidation du système d’organisation sociale sous sa forme actuelle.


Bibliographie

  • Bateson, G. 1951. «?Information and codification, a philosophical approach?», dans J. Ruesch et G. Bateson, Therapeutic Communication, the Social Matrix of Psychiatry, Norton, p. 168-211.
  • Blanchot, M. 1955. «?L’œuvre et l’espace de la mort?», dans L’espace littéraire, Paris, Gallimard.
  • Garcia Lorca, F. 1934. «?Llanto por Ignacio Sanchez Mejias?», dans Primeras cancionnes.
  • Hameline, D. «?Évaluation?», dans Encyclopaedia Universalis.
  • Juliet, C. 2006. Cézanne, un grand vivant, Paris, pol.
  • Levy, A. 2002. «?L’art éphémère?», Revue internationale de psychosociologie, n° 18.
  • Ruesch, J. 1961. Therapeutic communication, Norton, p. 103-104.

Notes

[*]

André Lévy, professeur émérite de psychologie sociale, levy. nehmy@ gmail. com

[1]

Une loi toute récente, critiquée par le hci (Haut Comité pour l’intégration) qui y voit un risque de discrimination, soumet les candidats à l’immigration à des tests d’évaluation de leur connaissance des «?valeurs de la République?». Cette loi illustre les dérives auxquelles conduisent les procédures d’évaluation qui ne tiennent pas compte du contexte ou du milieu social. Appartient-il à l’État de définir les «?valeurs républicaines?» et les critères mesurant le sentiment d’appartenance à la République française??

[2]

«?Llanto por Ignacio Sanchez Mejias?», 1934.

[3]

«?Muy de verdad?».

[4]

«?La valeur n’attend pas le nombre des années… »

[5]

Comme tout produit commercial, le vin est coté et classé. Mais la «?valeur?» qu’il représente transcende son prix?: le terroir, la ferveur et le soin que lui ont apportés le vigneron qui l’a «?élevé?», les traditions dont il est l’aboutissement. Ainsi, les notes sont complétées par des «?notes de dégustation?», utilisant un vocabulaire extrêmement riche permettant de décrire de façon aussi précise que possible les qualités d’un vin?: «?Sa couleur et son apparence, son bouquet, l’intensité et la précision de ses arômes le caractère plus ou moins franc du nez, les sensations et la finale en bouche, l’intensité des saveurs, l’équilibre… » (Robert Parker)

Résumé

Français

La notion d’évaluation est rapportée le plus souvent à l’acte consistant à dégager ou juger de la valeur d’un objet, d’une action ou d’une performance, ou encore d’un individu selon une échelle permettant la comparaison. Dans ce sens, il s’agit d’une pratique courante, considérée comme inévitable et nécessaire. On aimerait donc qu’elle soit juste, fondée de façon indiscutable. Cependant, ce vœu est nécessairement un mirage, étant donné ses fonctions occultes, quelle que soit la sophistication des techniques et des méthodes.
Mais l’évaluation peut avoir une autre signification que celle d’estimer in fine la valeur d’un objet, acte ou personne. Elle peut aussi être comprise comme le fait de leur attribuer une valeur, de leur donner un sens, non seulement en tant qu’objets finis, mais au fur et à mesure du processus menant à leur réalisation. Tel est le cas pour les œuvres de création artistique, scientifique ou intellectuelle dont la valeur ne se mesure pas essentiellement à leur utilité sociale. Ou encore pour un travail clinique auprès de personnes ou de groupes en difficulté.

Mots-clés

  • valeur
  • sens
  • codage
  • classement
  • échange
  • création
  • clinique

English

The evaluation as a value crating process. The works of Art caseThe notion of evaluation usually refers to the act of judging the value of an object, an action or a performance, or a person according to a scale allowing comparison. Such an act is considered as unavoidable and necessary. Thus one would like it to be fair, founded and indisputable. However, this wish is inevitably an illusion, given its occult functions, whatever the sophistication of the techniques and methods.
But the notion can have another meaning than that of judging the value of an object, act or person. It can also be understood as the fact of awarding them a meaning, a sense, not only as finished objects, but all along the process leading to their realization. Such is notably the case for works of art, of science, or of intellectual creation, whose value is not essentially reported to their social utility. Or even for a clinical work with persons or groups in need of help.

Keywords

  • value
  • meaning
  • code
  • classification
  • exchange
  • creation
  • clinical

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