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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0011
  • Éditeur : ERES

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Figures des maux et mots pour les dire

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L’avènement des « risques psychosociaux » s’inscrit dans une histoire : celle des mots et concepts pour désigner, pour dire les épreuves négatives du travail, sa pénibilité, son coût vécu et perçu. Un bref retour sur cette histoire peut permettre de retracer la généalogie, de repérer les rémanences, les constances dans les modalités de saisie de la problématique santé et travail. Quelles sont les traces de cet héritage dans les approches contemporaines condensées dans cette nouvelle catégorie ?

L’usure au travail et la « fatigue nerveuse »

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On peut repérer les prémisses au début du xviiie siècle d’une nouvelle sensibilité à l’usure au travail, celles des classes laborieuses constituées essentiellement par les artisans et les ouvriers agricoles. En 1700, le médecin italien Ramazzini, dans son célèbre Traité des maladies des artisans, produit une cinquantaine de monographies professionnelles dans lesquelles sont recensées les caractéristiques les plus usantes pour la santé. S’appuyant sur les pratiques et les réflexions élaborées dans chacun de ces métiers, il relève aussi les savoirs pratiques ouvriers, les formes de « sagesse et prudence » mobilisées pour éviter une usure prématurée. Avec la révolution industrielle, la notion d’insalubrité des professions change de contenu : la nature de l’activité passe au second plan au profit d’une investigation des conditions générales de la fatigue et de l’intensité des tâches. L’accroissement de la vitesse d’usure des ouvriers a été un thème explicite d’inquiétude au fur et à mesure de l’extension de la révolution industrielle, inquiétude au fondement de l’hygiène industrielle comme « projet politique visant à la poursuite d’une industrialisation dont on découvre les revers » (Moriceau, 2009, p. 13).

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L’enquête présentée en 1840 par Villermé constitue un tournant : dans son tableau de l’état physique et moral des ouvriers, il renonce au concept « d’insalubrité des professions » tel que formulé par Ramazzini et ses successeurs au profit d’une investigation de « la condition ouvrière ». Son analyse repose sur le principe que la santé de l’ouvrier n’est pas dissociable de ses conditions générales d’existence : elle s’oppose à toute analyse causale directe entre profession et santé. Et « l’insalubrité » est explorée à travers des conditions de fatigue, d’asservissement, d’excès de rythmes, de sous-alimentation, de « découragement » moral : « Seules certaines conditions générales contingentes, liées à l’exploitation industrielle, pouvaient rendre nocives la nature environnante, la nature des matières travaillées, la nature des exercices corporels » (Cottereau, 1983, p. 83).

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Mais en ouvrant la perspective des considérations médicales à l’économie politique, Villermé ouvre aussi à des considérations morales qui vont peser tout au long de l’histoire du traitement de la problématique santé-travail. En intégrant l’usure et la fatigue dans un modèle de la santé englobant l’ensemble des conditions de vie et les « mauvaises habitudes de vie » (« débauche », « intempérance », « imprévoyance »), il trace les fondements d’un enjeu méthodologique mais aussi politique majeur : le partage dans la recherche des « causes » d’une maladie de ce qui relève de l’exercice professionnel et de ce qui est produit par les facteurs liés à l’individu et à son mode de vie. Au programme donc, la question de la responsabilité et les jeux d’imputation causale. Seuls les enfants ne peuvent pas être reconnus comme totalement responsables de leur sort : « Trop souvent victimes des débauches et de l’imprévoyance de leurs parents, ils ne méritent jamais leurs malheurs » (Villermé, 1840, p. 413).

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À partir de 1880, les travaux sur la fatigue se multiplient. Les discours hygiénistes relativisant fortement l’influence du travail industriel sur la santé au profit « des écarts de toutes sortes que les ouvriers commettent », sont rattrapés au tournant du xxe siècle par une dénonciation violente dans la grande presse des conditions sanitaires de travail des ouvriers, puis par l’émergence d’un discours ouvrier sur l’hygiène au travail. La prise de conscience d’un droit nouveau – le droit à la santé au travail – s’accompagne de celle de nécessaires devoirs individuels et collectifs à l’égard de l’hygiène (Rébérioux, 1989).

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L’attention portée aux peines ouvrières par les pouvoirs publics, les employeurs et les philanthropes tient à la fois à des principes affichés comme « humanitaires » mais aussi à d’autres préoccupations manifestes. Trois types d’arguments soutiennent les discours des partisans d’une hygiène industrielle scientifique, arguments qui, semble-t-il, ont traversé les siècles jusqu’à aujourd’hui : ils soulignent tout d’abord les enjeux scientifiques contenus dans la nécessité d’approfondissement de la nosologie et de l’étiologie des maladies, des enjeux politiques car les souffrances professionnelles favorisent les grèves et élans révolutionnaires. Ces discours témoignent encore de préoccupations démographiques (déclin quantitatif, mais aussi qualitatif, versus usure et « dégénérescence ») et économiques du fait du coût de la souffrance au travail. L’hygiène des ouvriers peut permettre de réduire les dépenses occasionnées par un ouvrier malade ou blessé et relevant donc de l’assistance. Mais la raison économique qui peut servir d’argument à l’hygiène industrielle lui est aussi manifestement un obstacle : « Encouragement à agir dans le sens d’une amélioration sanitaire des conditions de travail, au nom des deniers publics et par espoir de gain à terme pour l’industriel, les exigences de l’économie sont aussi une entrave quotidienne que doit subir, contourner ou affronter l’hygiène industrielle » (Moriceau, 2009, p. 73). Elle est condition de bonne gestion économique si elle n’entrave pas les allures de l’industrie : ce qui lui impose un « devoir de modération » dans ses recommandations, préconisations.

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Au cœur des travaux sur la fatigue développés à partir des années 1880, s’inscrivent alors le projet d’identification des règles optimales d’utilisation de la machine humaine et la promotion d’une gestion scientifique de la main-d’œuvre : comment augmenter la productivité du travail tout en réduisant l’usure prématurée de la force de travail ?

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Deux axes de recherche sont privilégiés : celui des « gestes efficaces économes en effort ». On peut citer ici notamment J.-M. Lahy (1916) qui dénonce les dangers du taylorisme pour la santé des ouvriers comme pour la productivité. Et celui de la sélection rationnelle des travailleurs pour chaque poste : la fatigue ici est le signe des effets néfastes sur le plan physiologique et psychique des « mauvaises orientations professionnelles ». Ce mouvement est représenté entre autres par la Ligue de prophylaxie et d’hygiène mentale créée en 1921 par É. Toulouse. Les travaux des psychophysiologistes montrent l’unicité de la fatigue : il est impossible de dissocier, dans le travail humain, ce qui relève de la fatigue musculaire et de « l’épuisement nerveux ». Le sentiment subjectif de fatigue doit être pris en compte, au même titre que les mécanismes physiologiques. Et Lahy insiste sur la composante mentale du travail manuel : les ouvriers travaillent aussi avec leur tête.

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Le paradigme de prophylaxie sociale de Lahy, Toulouse, comme de nombre de psychotechniciens de l’époque, et qui repose sur l’idée que le progrès passe par l’utilisation rationnelle des aptitudes de chacun, scientifiquement diagnostiquées, est présenté comme l’antidote savant du taylorisme (Clot, 1996). Et pourtant, l’équivocité du projet de sélection des travailleurs (« the right man in the right place ») l’a conduit sur la pente de l’adaptation de l’homme à la rationalisation industrielle plus qu’à « l’innovation sociale » annoncée. Il a été rattrapé en somme par une tendance récurrente, repérable dès le milieu du xixe siècle : la tentation chronique de contourner la question de « l’insalubrité du travail », voire de la nier, en reportant le problème sur l’inadéquation de l’ouvrier au poste occupé. Il s’agit alors moins d’adapter l’exercice professionnel aux exigences de l’organisme humain que de choisir le bon organisme, pour un travail qu’on ne modifiera guère. F. Heim, qui assure le premier cours d’hygiène industrielle installé au cnam en 1905, affirme lui aussi un même idéal scientiste de prophylaxie sociale au fondement des tendances eugénistes rémanentes infiltrant les modes de saisie de la problématique santé-travail : « Rejeter vers des travaux plus salubres que ceux de l’usine, vers le travail de la terre s’il le faut, les sujets prédisposés aux affections professionnelles de l’industrie est une œuvre de haute portée sociale » (Heim, 1912, p. 31).

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La figure de la prédisposition se profile ; elle ne sera jamais abandonnée : prédisposition des « tarés », prédisposition aux accidents comme propriété intrinsèque à certains individus (Monteau, Pham, 1987), prédisposition aux maladies professionnelles par faiblesse constitutionnelle…

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Le glissement de l’identification de situations de travail pathogènes à celle des « individus à risques » pour cause de fragilité, susceptibilité, vulnérabilité est une propension qui trouvera sa traduction durable dans les textes législatifs et les dispositifs institués dans le champ de la santé au travail. Ainsi, ce principe de sélection est entériné par la législation dès 1909 : elle instaure, dans certains cas, l’obligation du certificat médical à l’embauche attestant que le recruté ne montre pas de prédisposition à tel ou tel risque. Il se prolonge dans le principe d’aptitude et d’inaptitude dont l’évaluation est du seul ressort de la médecine du travail (Dômont, 1999). L’aptitude au travail a toujours été frappée du sceau de l’ambiguïté et reste massivement exposée aux risques de dévoiement de la pratique médicale du travail au cœur desquels s’inscrit la contradiction entre l’évaluation de l’aptitude et l’amélioration des conditions de travail (asmt, 1998).

Ce retour aux travaux sur la fatigue – physiologique mais aussi nerveuse – et les discours sur les avantages sociaux de sa prophylaxie (la prévention du gaspillage des forces productives), nous amènent à citer encore les travaux bien connus d’E. Mayo et son équipe à la Western Electric Company dans les années 1930. Les interprétations psychophysiologiques initiales de la fatigue liée à la tâche sont abandonnées au profit d’hypothèses psychosociologiques : la fatigue et « l’état mental » des ouvriers sont liés à la vie sociale de l’atelier. Le dispositif expérimental a permis la transformation d’une « horde de solitaires en un groupe social ». Il démontre que l’individu réagit aux conditions pratiques du milieu non pas tant pour ce qu’elles sont, mais telles qu’il les ressent. Et la manière dont il les ressent dépend en grande partie de l’action qu’il peut avoir sur elles, comme des normes et du climat du groupe dans lequel il travaille et de son degré d’appartenance à ce groupe (Anzieu, Martin, 1968).

H. Wallon apporte lui aussi une contribution majeure à ces investigations sur la fatigue à travers sa critique du taylorisme dès le début des années 1930. L’organisation taylorienne alimente une fatigue mentale qui supplante la fatigue physique, et ce par l’amputation de l’initiative : ce qui « aboutit à l’effort le plus dissociant, le plus fatiguant, le plus épuisant qui se puisse trouver ». Cette contention « l’ampute d’une grande partie de ses disponibilités, qui laisse dans le silence toute une série d’activités nécessaires, de mouvements qui sont nécessaires parce qu’ils forment un tout en quelque sorte organique avec les gestes exigés. On condamne l’homme à une immobilité qui est une tension continue. Or, cette tension qui ne peut se dépenser en mouvements entraîne des “troubles”, des dissociations qui détraquent la machine humaine » (Wallon, 1932-1976, p. 210). L’activité refoulée, empêchée (Clot, 1995, 2008) est sans doute un des éclairages majeurs de la santé mentale au travail aujourd’hui encore, nous y reviendrons.

Mais, comme le souligne Marc Loriol (2000), il n’y a pas d’unanimité dans le champ scientifique sur la définition de la fatigue. Le seul point d’accord réside dans la distinction entre une fatigue provoquée par un effort et récupérée grâce au repos, et une fatigue « autre », non réparée par le sommeil et non expliquée par une pathologie organique. Cette distinction est supportée par un jugement de valeur qui articule mauvaise fatigue à mode de vie malsain et bonne fatigue à résultat d’une activité saine.

La figure du stress

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La figure du stress vient relayer celle de la fatigue. Le stress recentre l’analyse sur l’individu et la problématique de l’adaptation : « Le stress est la réaction de l’organisme face aux modifications, exigences, contraintes ou menaces de son environnement en vue de s’y adapter » (Selye, 1976). Les travaux sur le stress ont donné lieu à de nombreuses controverses entre différentes approches : par les caractéristiques individuelles et variables de personnalité, par le contexte organisationnel, par les processus transactionnels (évaluation de la situation par le sujet et stratégies d’adaptation, dépendantes de ses ressources personnelles), par son objectivation à travers des symptômes ou la mesure du stress perçu. Travaux qui témoignent des ambiguïtés sémantiques du concept de stress qui perdurent dans le temps : il recouvre à la fois des « facteurs » ou déterminants (voire « stresseurs »), des mécanismes de régulation (physiologiques, psychologiques) et des effets (biologiques, psychiques, pathologiques ou non). La distinction entre bon et mauvais stress est reprise, soutenue là encore par un jugement porté sur l’adaptation…, ou mieux encore, sur la « performance » : « Entre les deux extrêmes (trop de stress/pas de stress), il existe un niveau optimal de fonctionnement de stress qui nous permet de nous mobiliser suffisamment pour faire face le plus efficacement possible aux nombreux stresseurs professionnels qui nous assaillent sans mettre en péril notre santé […]. Lorsque la réaction de stress est inexistante, l’efficacité est nulle. Au fur et à mesure que le stress croît, la performance augmente […] ce qui peut être considéré comme “le bon stress” (l’eustress en anglais). Le stress continuant de croître, la performance pour sa part va au contraire décroître. C’est le mauvais stress (ou distress en anglais, qui veut aussi dire “détresse”) » (Légeron, 2004).

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Jusqu’au début des années 1980, les recherches sur le stress multiplient les facteurs de stress en une liste qui s’allonge au fil des publications : surcharge/sous-charge du travail, pression temporelle, excès ou manque de responsabilités, promotion excessive ou insuffisante, ambiguïtés et conflits de rôles… Puis, l’émergence de deux modèles de stress recadre et fédère les travaux sur « les dimensions psychosociales du travail » : le modèle « exigences-contrôle » de Karasek (1990) et le modèle « efforts-récompenses » de Siegrist (1996).

Le premier souligne que la détérioration de la santé n’est pas directement fonction de l’accroissement des exigences liées au travail mais aussi du degré de contrôle que l’individu exerce sur son activité, et donc du degré d’autonomie dont il dispose. Une troisième dimension sera ultérieurement ajoutée à ce modèle : le soutien social ou soutien technique et émotionnel. L’isolement est repéré comme un facteur de morbidité et de mortalité. Le deuxième, le modèle « efforts-récompenses », met l’accent sur la réciprocité perçue entre les investissements de l’individu et la rétribution reçue en termes d’estime, de statut et de gratifications monétaires. De reconnaissance en somme. À la différence du modèle de Karasek, celui-ci articule des éléments situationnels et individuels, tels que les « styles de faire face » ou coping.

Violences au travail

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Dans le même temps, mais dans d’autres sphères, non plus épidémiologiques mais sociales, politiques et médiatiques, la thématique de la violence et de l’insécurité gagne du terrain. Non pas tant d’ailleurs telles qu’analysées par Boltanski et Chiapello (1999) à propos de la « déconstruction du monde du travail » ou par Castel (2003) à propos de « l’insécurité sociale » produite par l’érosion des protections collectives, mais telles que condensées dans la multiplication des figures de la peur et ses causes, entendre ses responsables (Ackermann et coll., 1983). « Séismes, viols, hold-up, rackets, suicides… La violence s’affiche sur nos écrans, dans la rue, dans nos têtes, et remplit notre quotidien » (Debout, 1999). Sur ces mots s’ouvre donc le rapport du Conseil économique et social sur « Travail, violences et environnements » qui rend compte des travaux réalisés sur les phénomènes de violence dans l’entreprise à partir du constat à l’origine de la commande : un nombre croissant de professionnels sont exposés à des agressions de nature diverse. Ce rapport privilégie les « violences externes à l’encontre de personnes en situation de travail » et qui sont essentiellement le fait de clients ou publics (violences physiques, menaces, insultes). On y cherche désespérément la trace des liens entre organisation du travail et agressions, violence des usagers. Comme si celles-ci procédaient d’un phénomène aussi inéluctable qu’un séisme ou un tsunami, ou ne pouvaient être traitées autrement qu’à travers l’usuelle distinction pénale entre auteurs et victimes. Pourtant, mais dix ans après, l’enquête Sumer (Bué et coll., 2008) signale que « les agressions de la part du public sont fortement associées à une organisation du travail contraignante ». Rythme et charge de travail, manque de moyens, d’informations ou de collègues pour réaliser un travail de qualité sont les facteurs particulièrement relevés. Ces résultats rejoignent les travaux qualitatifs de la Commission « Violence, travail, emploi et santé » dirigée par Dejours (2007).

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En 1998 paraît le livre de M.-F. Hirigoyen sur Le harcèlement moral. Il traite des mécanismes de harcèlement moral dans le couple, dans la famille et enfin au travail. Et c’est essentiellement l’analyse de « la violence perverse » dans l’entreprise qui a retenu l’attention qu’on connaît. La réception de cet ouvrage tient sans doute à la congruence de cette approche avec une manière contemporaine de penser les rapports sociaux comme des rapports interpersonnels. Et en quatre ans, on est passé d’une notion étayée sur des références psychopathologiques à une loi (loi n° 2002-73 du 27 janvier 2002) qui offre donc une reformulation « légale » de conflits du travail en conflits interpersonnels. Ce mouvement reproduit là encore la dichotomie pénale usuelle (un coupable – une victime) et vient conforter l’évitement d’une analyse des contextes organisationnels comme des conflits de valeurs relatifs au travail (Lhuilier, 2005 ; Lhuilier, 2006b).

Cette notion de harcèlement moral s’est imposée à une vitesse record sans doute aussi parce que la loi pénale sanctionnait depuis 1992 le harcèlement sexuel au travail. Le deuxième rapport du Conseil économique et social sur le harcèlement moral, présenté encore par Debout (2001), fait place cette fois à l’organisation du travail et ses évolutions : « Un investissement personnel plus poussé », « compétition et individualisme », « autonomie, responsabilisation, réalisation des personnes dans leur travail mais aussi obligation de résultat individuel pouvant favoriser l’éclosion de relations interpersonnelles perverses » (p. 8).

Le dernier né : « les rps »

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C’est en 2000 qu’apparaît pour la première fois la formule « risques psychosociaux » notamment dans la presse (Thebaud-Mony, Robatel, 2009). Une notion forgée dans l’urgence, révélatrice de l’emballement devant la montée des préoccupations, indicateurs, symptômes de « nouvelles pathologies », de « nouveaux phénomènes » et notamment la multiplication des dépressions et des suicides sur le lieu de travail ou en lien avec lui (Lhuilier, 2009a, 2010b).

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Cette nouvelle catégorie vient rassembler tout ce qui se situe au-delà de la classification des risques somatiques classiquement répertoriés : risques physiques, biologiques, chimiques. Reste donc le « social » comme risque et le « psychologique » (versus santé mentale) comme troubles. Voici donc un nouvel ensemble rassemblant, comme sa figure antérieure, le stress, des « facteurs » et des « effets », dans une collection surprenante : stress, harcèlement moral, souffrance, suicides, dépressions, tms, addictions, violence… Le rapport Nasse et Légeron sur « La détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail » (2008) accorde une place centrale au stress dans les analyses et axes de prévention. Comme le Bureau international du travail d’ailleurs, dans son récent rapport intitulé « Risques émergents et nouvelles formes de prévention dans un monde du travail en mutation » (2010).

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La prévalence de la référence au stress ne peut seulement s’expliquer par la multiplication des experts sur ce marché de « gestion du stress » devenu fort lucratif. Elle tient plutôt à la congruence des modèles du stress avec une double perspective qui domine aujourd’hui les modes de traitement de la problématique santé et travail : perspective d’adaptation et de mesure. Pourtant, l’histoire nous offre d’autres perspectives pour éclairer les rapports subjectivité et travail, et santé et travail (Lhuilier, 2006a). Notamment celles tracées par les fondateurs de la psychopathologie du travail et qui sont trop ignorées par les modèles dominants en matière de recherche et d’action dans le champ santé-travail. Pourtant ce sont ces perspectives – avec l’ergonomie francophone – qui ont constitué une alternative au moment où la psychotechnique, dans les années 1950, révélait tous ses « défauts de fabrication ».

Les ressources de la psychopathologie du travail

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Les pionniers de la psychopathologie du travail sont des psychiatres engagés dans le tournant psychiatrique des années 1945-1950 et dans le développement des thérapeutiques actives (Billiard, 2001). Ils affirment d’emblée l’unité de la psychopathologie du travail en tenant tout à la fois le travail comme outil thérapeutique majeur et comme source de potentialités pathogènes. Ces psychiatres ont été à la fois confrontés au problème de la réadaptation sociale des malades mentaux et aux questions posées par des psychologues et des médecins du travail à propos des critères et des processus d’adaptation au travail. Paul Sivadon (1952) a posé les premières pierres de cette nouvelle discipline. Il s’agit, nous dit-il, de « considérer le trouble mental dans sa dimension relationnelle, sans négliger pour autant les aspects biochimiques, neurophysiologiques, etc., mettre l’accent sur les rapports de l’individu avec son milieu matériel et social, et orienter une part de la thérapeutique vers la réorganisation de ces rapports, ce qui implique une action non seulement sur l’organisme individuel mais aussi sur les structures du milieu » (1952, p. 456). Sivadon conçoit le raisonnement causaliste linéaire comme un piège et préfère la pensée systémique « plus apte à traiter les problèmes qui nous occupent ». Et ce qu’il appelle « les névroses du travail » sont le signe d’une « mauvaise adaptation » qui résulte à la fois des ressources du sujet et des caractéristiques nocives du travail, notamment de l’organisation du travail : « L’équilibre entre la responsabilité et l’initiative semble être un des facteurs les plus importants pour éviter les tensions pathogènes » (ibid., p. 467).

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Claude Veil, psychiatre lui aussi, tient dans ses propres travaux les deux fils représentés par le sujet et ses marges de tolérance d’une part, l’organisation et les normes de travail d’autre part. Son orientation, à la fois phénoménologique et psychanalytique, conduit ses investigations moins sur la pathologie que sur ses frontières. Dès 1957, C. Veil souligne les deux polarités du travail, tantôt « peine », tantôt « joie », et il précise encore que c’est cette dialectique qui fait l’unité de l’expérience du travail, comme le socle de la psychopathologie du travail. Il récuse la notion de névroses du travail mais s’intéresse à l’expérience du sujet, au travail d’élucidation, avec le sujet « désadapté », des processus de désadaptation. Celle-ci est toujours relative à une situation et à la saturation des mécanismes de défense du sujet. L’étiologie est toujours mixte. Il souligne encore l’unité dialectique des activités humaines et des sphères de vie, et précise que si les médecins du travail ont tendance à ignorer que l’homme au travail et l’homme dans sa vie familiale sont le même homme, les préoccupations ou échecs dans une sphère se répercutent sur l’autre.

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C. Veil s’appuie sur les travaux de G. Friedmann (1956) concernant la parcellisation des tâches, leur incomplétude, l’initiative empêchée et la déqualification du travail : il souligne, comme ce dernier, que « des dizaines voire des centaines de millions de travailleurs de par le monde sont plus grands que leur tâche ». La centralité du travail est réaffirmée : « Le travail nous est apparu comme activité humaine fondamentale. Il pose les problèmes des rapports entre la vie et la matière, entre la pensée et l’action, des rapports entre le moi et le monde, l’individu et la société » (Veil, 1957-1999, p. 34).

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Louis Le Guillant (2006) se situe dans une perspective un peu différente de celles de ses collègues dont on vient de présenter brièvement les travaux. Sa position est ainsi résumée, empreinte de matérialisme dialectique : « L’unité indissoluble de l’individu et du milieu, unité historique bien entendu dialectique, est la loi fondamentale, loi à laquelle le psychisme normal ou malade ne peut échapper. Dans cette conception, en outre, le psychisme est le reflet de la réalité, reflet imparfait sans doute, mais fait des seuls éléments de la réalité. » La dialectique annoncée semble se rétracter dans une relation univoque : le psychisme sous la domination du conditionnement social et des conditions de travail. Cette sociogenèse des troubles mentaux peut être discutée, d’autant que l’approche de Le Guillant est loin d’être homogène (Clot, 2006). Quoi qu’il en soit, les travaux de L. Le Guillant restent d’une brûlante actualité. Ainsi, sa recherche sur « le travail et la fatigue : la névrose des téléphonistes et mécanographes » (1955-2006) ou celle qui a pour intitulé « les incidences psychopathologiques de la condition de bonne à tout faire » (1963-2006). La première s’attache à explorer un « syndrome subjectif commun de la fatigue nerveuse » et ce en procédant à une analyse de la fatigue sur trois plans : biophysiologique, psychoaffectif et psychosocial ; et en partant du travail et de son organisation. L’importance des taux de morbidité chez les travailleurs de l’industrie est mise en relation avec les transformations du travail qui réduisent la fatigue musculaire mais intensifient le rythme de travail. C’est cette nouvelle pathologie de la productivité, du travail répétitif sous contrainte de temps qui est là explorée ; y compris en soulignant comment l’adaptation peut s’opérer en termes d’aliénation, c’est-à-dire par la répression du fonctionnement psychique.

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L’autre recherche sur les « bonnes à tout faire » porte moins sur l’incidence des conditions de travail que sur une condition sociale caractérisée par la servitude et la domination. La synthèse de l’analyse est forte, non seulement par l’effet de condensation des affects sollicités mais parce qu’elle peut constituer une référence éminemment actuelle pour nombre de situations de travail, notamment les activités dites de « service à domicile ».

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Il nous faut rappeler aussi les ressources que nous offre le courant de la psychothérapie institutionnelle et notamment celles proposées par François Tosquelles (1967-2009). Si l’objet de ses réflexions est d’abord le travail des malades à l’hôpital psychiatrique, s’il défend une conception du travail thérapeutique, son élaboration a une portée beaucoup plus générale : elle traite de la fonction individuelle, collective et sociale du travail, du rôle du travail dans le processus d’humanisation de l’homme. En soulignant que l’homme n’est pas un animal (et que le psychiatre ne peut être un zoothérapeute ou un vétérinaire visant à faciliter à tout prix l’adaptation), il précise que « son destin et le processus d’humanisation qui lui est propre ne se posent jamais sous le dilemme de s’adapter ou de périr » (ibid., p. 38), mais de convertir le milieu naturel en monde dans lequel il « se fera homme ». Cette élaboration de l’homme par lui-même repose sur deux fonctions spécifiquement humaines : le langage et le travail. Mais pas n’importe quel travail. Un travail qui offre la possibilité d’y développer son activité. La définition que Tosquelles donne de l’activité mérite qu’on s’y arrête : « L’activité, écrit-il, s’oppose à la simple bougeotte, et même au mouvement entrepris, imposé ou proposé par l’autre que soi-même. La notion d’activité, ici, connote une activité propre : l’activité personnelle et personnalisante, celle qui prend source et s’enracine chez tout un chacun » (ibid., p. 25). A contrario, le travail dépersonnalisé et dépersonnalisant transforme l’activité qui devient « désaffectée et désabusée » en un devoir social dont on s’acquitte sans perspective de développement personnel et culturel, au sens de l’être culturel de l’homme par opposition à l’être biologique ou zoologique. Ces analyses s’inscrivent aussi dans une critique de l’hôpital psychiatrique et de « la maladie institutionnelle » qui favorise la chronicité : « Pour soigner le malade, il faut commencer par soigner l’hôpital […] faire travailler les malades et le personnel soignant pour soigner l’institution » (ibid., p. 79).

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Le fil conducteur de ces travaux est bien de soutenir l’investigation des fonctions psychologiques du travail et les processus d’aliénation comme de subjectivation, et donc de ne pas, comme de nombreuses approches contemporaines en témoignent, dissoudre le travail derrière une focalisation sur le sujet solipsiste, ou dissoudre le sujet derrière une option déterministe et causaliste qui fait du travail le déterminant univoque des symptômes identifiés.

Cette perspective rejoint la transformation du paradigme de la psychologie du travail opérée dans les années 1950 et qui conduit à définir le travail non plus par ses conditions mais par l’analyse de ses processus (Ombredane, Faverge, 1955). D’où la distinction aujourd’hui entre trois niveaux d’analyse : celui des conditions internes et externes du travail, celui de l’activité de travail et celui des effets de travail. Ce qui suppose de rompre avec deux modèles réductionnistes :

  • la réduction de l’activité de travail à ses conditions internes, c’est-à-dire aux caractéristiques du sujet au travail (en termes d’aptitudes, de personnalité, de style cognitif, psychoaffectif…, éventuellement mesurés par des tests) ;

  • la réduction de l’activité à ses conditions externes, c’est-à-dire les objectifs assignés, les prescriptions, les machines, les modes de management…

Ces deux approches laissent l’activité dans l’ombre : on passe directement des conséquences aux causes sans prendre en compte ce que font réellement le travailleur ou les travailleurs de ce qu’on leur impose ou de ce qui leur arrive (Curie, 2005). Or, l’activité est bien cette « variable intermédiaire » essentielle qui régule la relation entre le sujet et sa tâche, entre la santé et la situation de travail, et qui leur donne une histoire et un devenir éventuel. Il n’y a de causalité directe entre santé-travail, d’altération de la santé par le travail que quand il n’y a pas d’activité, quand elle est empêchée.

Conclusion

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Le survol historique proposé ici n’échappe pas aux risques de la schématisation comme de l’incomplétude. Notre propos, on l’aura compris, n’est pas la fresque historique, ni l’analyse exhaustive de l’ensemble des travaux sur les transformations du monde du travail et leurs incidences sur la santé.

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Nous avons tenté de dégager, à travers ce retour sur l’émergence de différentes catégories désignant les « maux » du travail, à la fois la rémanence des enjeux associés à ces constructions socio-historiques et la méconnaissance qui les accompagne.

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Les modalités de saisie contemporaine de la problématique santé-travail sont encastrées dans un héritage historique : la perception du lien entre santé et travail a été, dès le xiiie siècle, construite à travers le prisme maladie et travail, ou plus largement à travers la mise au jour des effets délétères du travail sur la santé. C’est dans une combinaison de luttes, d’enquêtes, de lois, d’institutions ayant pour objet la prévention et l’indemnisation des dommages subis au travail que s’est cristallisée la question « santé au travail », réduite à celle de la protection de la santé et ses empêchements (Duclos, 1984, Buzi et coll., 2006). Cette perspective laisse dans l’ombre le rôle déterminant du travail dans le développement de la santé. Y compris pour ceux qui vivent avec une santé précaire, du fait de maladies chroniques par exemple (Lhuilier et Litim, 2009 ; Lhuilier et coll., 2010d).

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La catégorie « rps » vient s’inscrire dans ce prisme réducteur, faisant du « psychosocial » un risque, dans la lignée de ceux identifiés par la toxicologie industrielle. Pourtant des recherches, y compris épidémiologiques, sur la santé psychique des « sans-travail » pourraient sans doute nous donner à voir autrement les « rps » : le « psychosocial » est bien une ressource essentielle révélée par les dégâts de l’inactivité imposée. Celle-ci est synonyme de perte des étayages qui soutiennent les processus de subjectivation : étayage sur le corporel, la pulsion étant ici réprimée par l’amputation du pouvoir d’agir ; étayage sur l’intersubjectivité, la relation aux autres étant ici suspendue par l’isolement, voire la relégation (Lhuilier, 2002).

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Les bégaiements de l’histoire se répètent encore et massivement du côté des jeux d’imputation causale : où – à qui – attribuer la responsabilité des problèmes de santé identifiés, ici en termes de stress, souffrance, tms, pathologies post-traumatiques, dépressions, suicides, addictions ? Les controverses se radicalisent opposant les tenants de « l’exposition aux risques » (qu’il s’agira donc d’identifier et de mesurer), à ceux qui s’inscrivent plutôt dans la tradition de la « prédisposition », celle qui permet de catégoriser des « individus à risques ». Dans les deux cas, l’activité est évacuée et la seconde témoigne des tendances eugénistes récurrentes mais aujourd’hui en pleine expansion (Lhuilier, 2010b).

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Les glissements de termes et de sens entre « facteurs psychosociaux », « risques psychosociaux » et « troubles psychosociaux » révèlent un risque majeur aujourd’hui : celui de la chasse aux « fragiles », aux « vulnérables », au-delà de la classique catégorie des « bras cassés », renvoyés aux dispositifs institués de traitement et recyclage des rebuts du monde du travail. Dans nombre d’entreprises et d’administrations, la prévention des « rps » s’organise essentiellement autour de deux types de dispositifs : détection et signalement des « individus à risques » ; perfusion psychologique via moult coachs, numéros verts ou autres tickets psy. Les premiers instituent une sorte de surveillance généralisée : chacun est tenu de surveiller chacun, stimulé par le spectre de la juridiciarisation, versus « non-assistance à personne en danger ». Les deuxièmes alimentent et s’alimentent d’une représentation duale du monde du travail : les sains, robustes, battants, performants…, aptes ; les autres, fragiles, vulnérables, déficitaires…, et perfusés pour prévenir l’inaptitude. L’évaluation de l’aptitude, traditionnellement dévolue à la médecine du travail est devenue une tâche ventilée, déléguée non seulement à la fonction RH ou à l’encadrement mais à l’ensemble du milieu de travail.

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Cette individualisation des questions de santé a de beaux jours devant elle : elle n’est pas qu’une des manifestations des enjeux sociopolitiques qui imprègnent massivement et depuis toujours la problématique santé-travail. Elle n’est pas que la traduction du « cynisme patronal » aujourd’hui mondialisé. Elle est aussi un des effets des transformations du travail. L’intensification des exigences productives et la diversification des conditions d’emploi et des temps de travail ont des répercussions marquées par une forte variabilité entre les individus. Ces transformations compromettent les modes opératoires construits individuellement et collectivement pour préserver la santé et elles mobilisent plus fortement les ressources physiques et psychiques de chacun (Volkoff, 2008). Le recours à l’explication causale par les vulnérabilités individuelles est favorisé par cette « dispersion » des problèmes de santé au travail.

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Dans un tel contexte, on peut comprendre le développement de postures de résistance : résistance à l’individualisation, à la psychologisation et la psychopathologisation, qui rabat l’étiologie des troubles ou symptômes du côté de dimensions personnelles, privées, renvoyant à la structure de personnalité, à la vie extraprofessionnelle voire à l’histoire infantile. Résistance au panoptique qui se profile dans la transformation du milieu de travail en instrument au service de la « veille » et du signalement. Résistance à la stigmatisation des diagnostiqués « vulnérables », ceux-là mêmes qui représentent un risque aujourd’hui mais ici pour les managers et directions qui ont à intégrer l’« obligation de résultats » en matière de santé du personnel.

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Pourtant, s’arc-bouter à la double dénonciation du travail pathogène et du traitement de cas singuliers pourrait bien renvoyer chacun au traitement d’une contradiction délétère si elle ne peut être assumée et régulée collectivement.

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L’incitation à taire ses difficultés, professionnelles comme privées, dans un contexte caractérisé par une augmentation massive des processus de compétition et de sélection, est forte. La prévention du risque de stigmatisation, voire d’éviction pousse chacun au silence, à la dissimulation et à la simulation. Il s’agit alors de s’assurer de l’invisibilité des signes susceptibles de révéler des difficultés, des impossibilités ou plus généralement des fluctuations des capacités productives. La figure imaginaire du « héros de travail » promue dans les attendus organisationnels s’accompagne d’un déni du réel, de ce qui résiste au projet d’action, de l’inconnu, de la fragilité, de l’impuissance et de la perte. Chacun peut se faire complice de cette vision duale opposant les « bons pour le service » et les « fragiles » : la catégorisation alimente une projection du négatif et sa localisation-contention dans l’altérité ainsi balisée. Pourtant, la vulnérabilité n’est pas un trait caractérisant certains, elle est ontologique, structurelle au vivant.

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La dissimulation des difficultés et problèmes comme la simulation de la conformité à cette figure idéale du « performant à toute épreuve » ont un coût physique et psychique très lourd. Aux risques d’une usure accrue, d’une altération de la santé et de processus de retrait suite à l’épuisement des ressources nécessaires au maintien dans l’emploi (Lhuilier et coll., 2010).

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Les services de santé au travail, comme les services sociaux des entreprises et des administrations, connaissent le même dilemme qui se radicalise aujourd’hui : comment accompagner sans nuire, traiter ou faire traiter des « problèmes » sans signaler des personnes, sans les exposer au stigmate, comment tenir le secret professionnel tout en agissant pour la transformation de situations de travail ? Les délégués du personnel comme les syndicalistes sont confrontés à cette même contradiction entre demandes individuelles et actions collectives.

Les consultants, intervenants massivement convoqués aujourd’hui sur ce vaste chantier des « rps », reproduisent la même controverse : répondre aux demandes d’accompagnement individuel ou récuser ces dispositifs au profit d’un travail en collectif sur le soin à apporter au travail. La radicalisation des postures pourrait bien s’avérer contre-productive si elle renvoie les « demandes individuelles » au registre de la clandestinité ou à la sous-traitance à du thérapeutique classique (entendre traitement de l’intrapsychique délesté de la question du rapport au travail).

La reconnaissance de l’épaisseur des singularités individuelles, des interdépendances des différentes sphères d’activités dans lesquelles sont engagés les sujets, des histoires de vie non réductibles à l’ici et maintenant de la situation de travail, peut être au service du soin de la vie au travail (Lhuilier, 2010a). A contrario, l’omerta sur l’individuel, le singulier renvoie chacun à la solitude dans l’expérience inéluctable de la fragilité humaine.


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Notes

[*]

Dominique Lhuilier, professeure des universités, chaire de psychologie du travail du cnam, Centre de recherche sur le travail et le développement, dominique.lhuilier@cnam.fr

Résumé

Français

À partir d’une revue de la littérature sur l’émergence de différentes catégories désignant les « maux » du travail, telles que l’usure, le stress, la violence et le harcèlement, nous tentons de repérer à la fois les rémanences dans les modalités de saisie de la problématique santé et travail et la méconnaissance qui les accompagne. La nouvelle catégorie des « risques psychosociaux » s’inscrit dans cet héritage. Elle reproduit et renouvelle partiellement les enjeux associés à ces constructions socio-historiques. En effet, le lien entre la santé et le travail est toujours saisi à travers le prisme des effets délétères de ce dernier : la question de la santé des « sans-travail » et le travail comme source de santé sont occultés. Les jeux d’imputation causale se prolongent opposant les tenants de « l’exposition aux risques » et ceux de la « prédisposition des fragiles ». Face à l’individualisation des questions de santé et à l’amplification des tendances eugénistes, l’omerta sur les difficultés et problèmes de santé « personnels » se développe. Mais ce pourrait être là une forme de résistance contre-productive car elle contribue à l’usure et à la solitude de chacun face à l’expérience inéluctable d’une fragilité qui n’est pas personnelle mais humaine, ontologique.

Mots-clés

  • risques psychosociaux
  • usure
  • stress
  • violence
  • psychopathologie du travail
  • imputation causale
  • fragilité

English

« Psychosocial risks » : between remanence and misappreciationFrom a review of the literature about the emergence of various categories indicating the work « harms », such as attrition, stress, violence and harassment, we try to identify both the remanences in the form of exploration of the issue « health and work » and the ignorance which seems to go along with it. The new « psychosocial risk » category is part of this legacy. It reproduces and partly renews the stakes which are linked to these socio-historical constructions. Indeed the link between health and work is always grasped through its negative and deleterious effects. Thus, it denies the important issues of the health of the « unemployed » as well as work as a source of health. The « games » around causal attribution are still alive between the supporters of the « risk exposure » and those of the proneness to illness of the « fragile » people. As the issues about health appear to be individualized and eugenics trends seem to be growing, it leads to a sort of « omerta » about the question linked to work and health because of the fear of the stigma. Such a silence may be a counterproductive form of resistance as it contribuets to the fatigue and loneliness of each one in front of the unavoidable experience of fragility which is not a personal one but a human one.

Keywords

  • psychosocial risks
  • attrition
  • stress
  • violence
  • work psychopathology
  • causal attribution
  • fragility

Plan de l'article

  1. Figures des maux et mots pour les dire
    1. L’usure au travail et la « fatigue nerveuse »
    2. La figure du stress
    3. Violences au travail
    4. Le dernier né : « les rps »
  2. Les ressources de la psychopathologie du travail
  3. Conclusion

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