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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0209
  • Éditeur : ERES

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L’émergence de la catégorie « risques psychosociaux » et la mobilisation qu’elle impose, par le développement de son usage dans les milieux professionnels, aux agents de contrôle du travail, sont à l’origine d’une commande de la Direction régionale du travail et de la formation professionnelle d’Île-de-France. Dans le cadre des objectifs du plan Santé au travail 2005/2009 et du plan régional de santé au travail, cette direction souhaitait mettre en œuvre un projet exploratoire de formation des agents de contrôle sur la prise en charge des questions relatives aux risques psychosociaux. Elle a, dans cette perspective, sollicité l’équipe clinique de l’activité du Centre de recherche sur le travail et le développement. Entre la commande initiale d’informer, former et d’outiller les agents de contrôle afin qu’ils puissent agir dans la prévention des risques psychosociaux, et l’action mise en œuvre, un travail collaboratif de plusieurs mois s’est imposé. Ces échanges ont permis le déplacement du cadre de formation, initialement envisagé par les commanditaires, vers une intervention en clinique du travail centrée sur le développement du collectif comme moyen de prévention de la santé au travail, et ont débouché sur la signature d’une convention intitulée : « L’inspection du travail face aux risques professionnels liés à la santé mentale. »

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Sans prendre la question de la santé mentale de front, cette intervention a été envisagée comme un détour proposé aux agents de contrôle : vivre collectivement une action de prévention des risques psychosociaux et construire ensemble les ressources supplémentaires attendues par les commanditaires afin d’assurer leurs missions de prévention pour la santé au travail. Le cadre d’analyse proposé devait permette aux professionnels d’être sur une logique de métier et de prendre collectivement en charge les questions vives du travail ordinaire, avec l’idée sous-jacente que la palette des agir du collectif, sans cesse élargie au fil des analyses, pourrait donner à chacun une contenance et devenir un instrument de travail collectif pour l’activité et la santé individuelle (Fernandez et coll., 2003). Notre intervention reposait sur l’hypothèse suivante : la condition de la santé de chacun au travail dépend des ressources disponibles, collectivement déployées dans le métier pour que chacun puisse l’exercer, y faire face et, au mieux, le développer. C’est dans cette perspective que l’intervention a organisé les conditions de vivre cette expérience de santé comme moyen de mieux prévenir celle d’autrui dans le cadre de son travail, à l’aide des outils éprouvés pour soi-même et développés collectivement. Centrée sur le métier, notre démarche a transformé une commande en demande, par le biais d’un détour. Nous mettrons en évidence, à partir des éprouvés des professionnels autour d’un dilemme du travail, les liens entre santé individuelle et ressources collectives.

Notre cadre théorique [1][1] Ce cadre théorique, permettant d’approcher la question... considère que la santé au travail est nourrie par les conflits, désaccords, controverses. Notre intervention visant même leurs développements collectifs, nous avons retenu l’approche de la santé proposée par Winnicott dans laquelle les valences, positives comme négatives, des sentiments remplissent une fonction dynamique et favorable à la santé : « La vie d’un individu sain se caractérise autant par des peurs, des sentiments conflictuels, des doutes, des frustrations que par ses aspects positifs. L’essentiel est que l’homme ou la femme se sente vivre sa propre vie, prendre la responsabilité de son action ou de son inaction, se sente capable de s’attribuer le mérite d’un succès et la responsabilité d’un échec » (Winnicott, 1988, p. 30). Nous ajouterons que, dans le cadre de la santé au travail, l’essentiel est qu’ensemble, le collectif se sente capable de s’attribuer autant le mérite d’un succès que la responsabilité d’un échec parce que les professionnels ont pu développer collectivement les moyens pour y faire face individuellement dans l’action, quitte à dépasser les normes en vigueur dans le métier. C’est d’ailleurs ce à quoi nous engageait déjà Canguilhem : « Ce qui caractérise la santé c’est la possibilité de dépasser la norme qui définit le normal momentané, la possibilité de tolérer des infractions à la norme habituelle et d’instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles » (Canguilhem, 1984, p. 130).

Le cadre méthodologique

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Le cadre méthodologique de l’intervention est directement issu de la perspective théorique de la clinique de l’activité et s’appuie sur le choix de la méthode de l’« instruction au sosie » (Clot 1995, 1999, 2001, 2008). Nous ne développerons pas ici la technique, mais nous insisterons sur l’installation et le développement du collectif de travail, dont nous avons fait le pari que c’était une des conditions premières pour répondre à cette étude.

Du travail collectif au collectif de travail

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Travail collectif et collectif de travail ne peuvent être pensés indépendamment l’un de l’autre. Dans notre intervention, l’installation d’un travail collectif sur le métier ne pouvait passer que par l’instauration d’un collectif de travail. La différenciation établie et discutée entre travail collectif et collectif de travail permet d’étudier les interactions entre eux du point de vue de l’efficacité dans l’action. Les travaux de Sandrine Caroly (2002), qui a conduit une recherche sur les régulations individuelles et collectives des situations critiques dans les activités de service des guichetiers de la poste, nous ont conduites à approfondir cette question : le fait de constituer une collection d’individus travaillant dans un même lieu ne suffit pas à constituer un travail collectif, encore faut-il compter sur les régulations collectives des exigences de travail face aux épreuves du réel. Pour les agents de contrôle du travail, engagés dans cette étude, cette régulation n’allait pas de soi : l’indépendance qui fait partie de l’histoire de leur métier, les contradictions liées à l’évolution de la prescription [2][2] Analyse (à paraître dans le rapport final en octobre..., l’attribution individualisée de dossiers ou de secteurs géographiques, la charge de travail, ne favorisent pas les rencontres, dialogues, délibérations et controverses qui sont autant de ressources pour le collectif. Nous avons réalisé cette étude avec un groupe de dix volontaires qui ne partageaient pas tous le même lieu de travail, secteurs d’activité et hiérarchie de proximité. Ce groupe a pu devenir un véritable collectif en s’engageant, ensemble, sur la durée [3][3] L’étude s’est déroulée de septembre 2008 à janvier..., dans une activité partagée d’analyse de séquences de travail ayant fait l’objet de délibérations dans le groupe à partir des questions de métier qu’elles soulevaient.

Le collectif comme ressource pour chacun

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Le collectif ne se décrète pas ! Il peut être fuyant, s’échappant quand on tente de le convoquer, quand on croit le tenir. Mais il peut aussi surgir, au détour d’efforts conjoints avec la jubilation de partager et développer ensemble des ressources. L’action qui s’ensuit, même si on est seul physiquement à la réaliser, est habitée des multiples gardiens du cadre, chacun pouvant, dès lors, se tirer d’affaire face aux inattendus, imprévus, dysfonctionnements. Le collectif est ressource quand il permet à chacun de savoir ce qu’il faut faire et comment le faire en respectant le prescrit certes, mais aussi en inventant : « C’est pourquoi, si intention d’agir il y a, c’est au prix d’une production psychologique de “liberté d’esprit” toujours menacée de paralysie » (Clot, 1999/2000, p. 187). Le collectif est alors dans l’individuel, il est en soi, il donne du répondant, permet de faire autorité. L’intervention visait à développer, dans un premier temps, le collectif en tant que tel, afin qu’il puisse, dans un second temps, être une ressource pour et en chacun. La méthode que nous avons mobilisée, l’instruction au sosie, repose sur la transmission par les professionnels des manières de réaliser une activité dans le cadre d’une séquence précise. Cette transmission, du professionnel au chercheur, se déroule face aux pairs et se poursuit par des dialogues au sein du collectif (Clot 2000, 2008). Nous proposons de suivre, à partir d’une instruction réalisée, les développements dialogiques et les déploiements des émotions, des sentiments qu’ils permettent : va-et-vient entre soi et les autres.

Le travail d’élaboration : mettre le métier en mouvement

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La méthode des instructions au sosie a pour objectif de permettre aux professionnels d’élaborer et de formaliser leur propre expérience professionnelle. Avec le pari que nous avons fait, la force du collectif de travail et sa puissance, la mise en mouvement du métier était envisageable.

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Transformée par les transmissions insolites [4][4] Dans la méthode des instructions au sosie, chaque professionnel... que la méthode organise, l’activité de chacun apparaît sous des versions nouvelles, étonnantes, autant pour le professionnel que pour les collègues devant lesquels l’instruction se déroule. Le métier que chacun porte en soi se trouve bousculé par les variations qu’il subit. On s’entend, on lit les traces écrites de ces échanges, et les obstacles peuvent alors devenir des prises, des accroches pour revenir encore et autrement sur cette réalisation. Ces traces ne sont pas l’activité de travail, ni sa copie, c’est le produit d’une nouvelle activité à partir de laquelle chacun est invité à réaliser des commentaires personnels adressés à tous. Ces écrits réengagent, poursuivent, orientent le dialogue entre pairs. Parler de ce qu’on fait quand on travaille, évoquer les détails de l’action réalisée n’est pas chose facile. L’intervention soutient ce travail d’élaboration qui permet de prendre acte des obstacles. « Cependant, plutôt que de participer au concert des voix déplorant les déficits multiples, nous proposons d’attribuer un statut différent au difficile à dire, en le transformant en ressource pour développer les angles de vue des sujets sur leur métier » (Bournel-Bosson, 2006, p. 33). Dans le travail d’élaboration, l’activité est considérée au carrefour des diverses possibilités d’agir conscientes, mais aussi insoupçonnées. À l’opposé d’un compromis autour d’une bonne façon de faire, notre cadre méthodologique privilégie les variations.

Un dilemme entre le réalisé et le réalisable de l’activité : choisir de traiter ou ne pas traiter

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Les missions des agents de contrôle du travail couvrent un champ d’activités extrêmement vaste, soumis aux principaux enjeux sociaux et professionnels toujours en évolution, jamais définitivement stabilisés. En ayant pour mission de concourir au respect du droit du travail et à l’amélioration des conditions de travail, de la santé au travail et des relations professionnelles, leurs tâches sont infinies. Conseiller, informer, contrôler définissent leurs actes sans délimiter leurs activités. Devant l’étendue du champ d’action possible, l’agent de contrôle est face à un dilemme que les analyses ont très vite fait surgir : « Choisir de traiter ou ne pas traiter certains dossiers et parvenir ou non à les mener à bien. » L’ensemble de leurs missions les laisse le plus souvent seuls pour faire face aux dossiers ouverts, qui s’épaississent parfois tant qu’ils ne parviennent plus à les traiter. À partir d’un extrait d’une situation analysée, nous verrons comment ce dilemme s’exprime, résonne et rebondit dans le collectif pour finir par trouver des voies collectives de réalisation créatives, originales, dans lesquelles des usages étonnants vont apparaître.

Quand la prescription ne se fait pas entendre

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Une séquence d’instruction au sosie avec l’un des agents de contrôle portait sur une enquête dans une entreprise, suite à une demande du parquet : un prescrit incontestable. Le professionnel, dans son commentaire, revient sur les situations où la prescription ne se fait pas entendre, où le choix revient au professionnel, lui imposant un travail d’arbitrage.

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« En relisant ce passage de l’instruction, cela m’a fait repenser à un débat que nous avons eu sur la part de choix entre ce qu’on décide de traiter ou de ne pas traiter. Dans l’affaire que j’ai rapportée, je n’ai pas eu à me poser la question puisque le parquet me demandait un avis sur le mérite de la plainte et de diligenter une enquête. Mais il y a toutes les autres affaires, celles que je mets de côté avec l’idée d’y revenir plus tard quand je serai un peu plus disponible. Mais, bien souvent, il n’en est rien et plusieurs d’entre elles finissent aux oubliettes. Et puis il y a les affaires un peu plus complexes, celles que je traîne et que je ne sais pas par quel bout prendre. Et puis arrivent d’autres affaires qui repoussent encore, un peu plus loin, le problème. »

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La retranscription de l’instruction au sosie fait jaillir le réel. La situation transmise au sosie rappelle « toutes les autres affaires » et le professionnel dialogue avec lui-même : comment fait-il face à ce qui ne peut être réalisé et qui finit « aux oubliettes » sans parvenir à être oublié puisque cela réapparaît ici, dans ce cadre ? C’est à titre personnel que le professionnel porte l’épreuve et l’éprouvé du travail impossible. Culpabilité, sentiment d’un travail que l’on ne fait pas correctement et peur des retombées envisageables d’un travail que l’on n’a pas pu faire sont ici au rendez-vous.

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« J’ai beau me dire que je ne peux pas tout faire, que je ne peux pas tout traiter, que j’ai mes propres limites. Rien n’y fait. Je me sens envahie par un sentiment de culpabilité, par l’idée aussi que je ne fais pas correctement mon travail, vivant dans la crainte qu’un salarié ou un employeur ne se plaigne du fait qu’aucune suite n’a été donnée à sa demande. Et alors là, comment justifier qu’aucune suite n’a été donnée ? »

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Ces sentiments évoqués précédemment, culpabilité et crainte, ne basculent pas dans une généralisation concernant le métier ou le travail. C’est une autre activité restée en suspens qui va être réouverte, réexaminée, éclairée par les déplacements que l’instruction au sosie provoque : « C’est ce qui pourrait arriver avec un dossier que je traîne depuis plusieurs mois et sur lequel rien n’avance, tellement c’est complexe. » Cette reprise ne suffit pas, et c’est sur une impasse que l’activité bute à nouveau : « Je ne sais toujours pas comment m’y prendre avec ce dossier. » Le dialogue se poursuit et c’est par l’évocation de l’instruction au sosie que le professionnel reconvoque ses collègues en tant que ressources essentielles de son activité.

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« J’ai repéré aussi que, quand j’hésite à traiter certaines affaires (comme les affaires de harcèlement moral par exemple), c’est que je ne suis pas très à l’aise avec le sujet ou je ne maîtrise pas bien la technique d’enquête (comme les enquêtes de prêt illicite de main-d’œuvre, marchandage). Quand je suis quand même obligée d’y aller parce que le parquet me demande, par exemple un avis, comme dans la situation de l’instruction au sosie, je demande à un collègue de m’accompagner. Heureusement qu’ils sont là et qu’on peut s’appuyer sur eux ! Et puis quand je me sens un peu débordée, que je ne sais plus dans quelle direction aller, je prends un temps pour faire le point et choisir un dossier pas trop difficile pour me remettre le pied à l’étrier et continuer d’avancer. Je m’efforce aussi de voir ce que j’ai fait et pas uniquement ce que je n’ai pas fait. Ça m’aide… Débattre de cette question avec le groupe m’a réconfortée. Je me souviens en particulier de ce qu’un collègue m’a dit lors de notre échange : “C’est en étant dans l’action qu’on dégonfle les fantasmes de certains dossiers et que si on attend d’être à l’aise, on ne fait rien.” »

La voix du collègue comme répondant

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Le dialogue va se poursuivre en dehors du professionnel cette fois et par une réponse directe du collègue interpellé. Surpris que sa remarque ait été retenue, il s’étonne d’avoir pu être une ressource pour son collègue au point qu’il la mobilise après coup [5][5] On peut dire que la dialogisation intérieure a instauré.... Il revisitera alors, lui aussi, une activité achevée la nuit précédente à la lumière de ce que son collègue a fait de ce qu’il avait dit, et réalisera ainsi, pour la deuxième fois, qu’il a « repris la main ».

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« Bon, alors d’abord je dois le dire, je suis très fière qu’une de mes remarques t’ait réconfortée ! […] Et c’est drôle car lorsque je disais “c’est en étant dans l’action qu’on dégonfle les fantasmes de certains dossiers et si on attend d’être à l’aise, on ne fait rien”, j’ai l’impression que je me parlais beaucoup à moi-même… Et je vois très bien quel dossier j’avais à l’esprit ! C’est drôle, car j’ai fait la nuit dernière le dernier de trois contrôles de nuit dans le cadre de cette enquête discrimination autrefois mythique et désormais… toute dégonflée telle une baudruche ! Bon, je n’ai pas encore rédigé le signalement mais j’ai repris la main, c’est moi qui ai repris les commandes et je me sens à l’aise. »

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Reprendre la main, les commandes, certes, c’est ce que dit le professionnel, mais à quel prix ?

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« Sur ce que je ressens quand je ne peux pas traiter, je dirais que ça dépend : je peux enterrer certaines saisines sans éprouver le moindre regret et dans ce cas, j’ai tendance à penser que j’ai eu raison de les laisser de côté… Quant aux dossiers qui traînent et qui sont vraiment importants, là aussi, je ne peux m’y tromper : j’y pense et j’y repense, ils sont toujours là, ayant pris racine sur un coin de mon bureau comme de ma pensée. »

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Un coût subjectif lourd pour une pensée qui boucle sur elle-même et ne peut s’échapper tant elle est enracinée sur un coin du bureau et dans la pensée.

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« Parfois, je traite certains dossiers “mineurs” avant ceux-là pour différentes raisons : la réponse est facile ou rapide à apporter… Mais cela ne trompe personne et surtout pas moi. La sensation de satisfaction n’est pas au rendez-vous, car je sais très bien au fond de moi que la priorité n’était pas là. Aussi, je me dis que la meilleure façon de côtoyer l’insatisfaction c’est de se maintenir dans ces processus sans fin d’évitement. Avec à terme, peu d’estime de soi, un sentiment de dévalorisation… Parfois on chute, mais se remettre en selle pour reprendre confiance, c’est drôlement important. »

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Alors, sans duper ni être dupe, les « dossiers mineurs » sont instrumentés, ils permettent de reprendre la main, de tenir, sans parvenir à soutenir les sentiments qu’ils provoquent : insatisfaction et dévalorisation. Ces éprouvés pèsent lourdement sur l’activité du sujet mais peut-être plus encore sur sa santé. Pour ces deux agents de contrôle du travail, le réel, c’est plus encore l’étendue des impossibles que celle des possibles (Clot, 2008). Des impossibles qui sont la source, pour eux, d’un sentiment envahissant de culpabilité contre lequel la raison ne peut lutter, au risque d’en développer une maladie. Le réalisé est pris en tenaille entre le plus simple à faire, ces dossiers les plus faciles qui laissent au professionnel le goût amer de l’insatisfaction mais permettent de remettre le pied momentanément à l’étrier, et le plus complexe qui envahit la pensée et risque de faire chuter : « Quant aux dossiers qui traînent et qui sont vraiment importants, là aussi, je ne peux m’y tromper : j’y pense et j’y repense, ils sont toujours là, ayant pris racine sur un coin de mon bureau comme de ma pensée. »

Du sentiment de culpabilité pour l’un, de dévalorisation pour l’autre, en passant par l’insatisfaction du réalisé, la santé paraît, ici, fragilisée. Mais elle est aussi, simultanément, défendue par l’échange entre ces deux professionnels et engagée sur la voie du réalisable. Réalisable selon deux sens du terme : ce qui pourrait être accompli, exécuté, et ce qui peut devenir conscient, dicible et du coup partageable. Le réalisable est sur le terrain de la protection de la santé. Dans l’échange cité, il est un « pied à l’étrier » pour l’un et une « remise en selle » pour l’autre. Penser ensemble, sortir du dilemme personnel pour entrer dans un débat de métier, c’est ce qu’a permis cet échange pour, ensuite, déboucher sur un échange collectif dans le groupe d’agents de contrôle engagé dans cette intervention.

Drôles de ripostes dans les dialogues

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Poursuivant ce dialogue à plusieurs voix, l’un dit : « Ce qui m’aide, c’est de regarder ce que j’ai fait. » Le faire, le réalisé qui laisse ses traces rassurantes bute sur l’aide invisible qui est apportée au collègue. Aider son collègue, c’est « noté nulle part » dit un autre agent de contrôle, un réalisé qui n’est pas prescrit, pas évalué, qui ne laisse pas de traces objectives dans les procédures d’évaluation du travail.

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« A : Quand je sais plus où je vais, je choisis un dossier pas trop difficile pour me remettre le pied à l’étrier et continuer d’avancer…

- B : Oui, ça m’arrive aussi, notamment quand je veux éviter de traiter un gros dossier… Je réponds à quelques plaintes individuelles mais je sais très bien que même si j’ai la satisfaction de glisser ces “petits courriers” dans le chrono, la vraie satisfaction n’est pas là, la culpabilité de ne pas traiter le dossier qui s’imposait réellement est, elle, toujours là. Comme quoi, la stratégie d’évitement, ça ne marche pas vraiment !

- C : Oui, mais t’as fait avancer le chrono ! (rires) »

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« Le dossier » est toujours là, ce dossier qui traîne et qui « prend racine ». Le dossier traîne derrière lui ce sentiment de culpabilité depuis le début de ces échanges. Est-ce à dire que les professionnels sont ici dans une impasse ? Nous ne le pensons pas. Le poids du non-réalisé pèse lourd, c’est certain, dans ces échanges, mais la fin de ce dialogue ouvre des perspectives un peu différentes. La stratégie d’évitement n’empêche pas la culpabilité, mais elle est comprise et partagée par les collègues, elle a un nom, on l’évoque en riant « t’as fait avancer le chrono ». Il s’agit de gonfler le nombre de courriers réalisés, remplir des croix dans les tableaux de contrôle du travail, augmenter le nombre de courriers expédiés sans faire diminuer pour autant les dossiers en suspens. Remplir le chrono, c’est ici faire du chiffre sans fond, [6][6] Ils diront également : « Pour rire entre nous, le chrono... traiter un petit dossier plutôt qu’un gros. La complicité partagée par l’évocation de cette stratégie habituellement silencieuse et individuelle, n’empêche pas la culpabilité, mais elle construit les moyens de s’en préserver collectivement.

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« Aller jusqu’au bout d’un dossier, sauf urgence ultime », c’est le but que se fixe un autre professionnel dans la séquence d’activité choisie pour son instruction, en réponse au poids que représentent ces dossiers en jachère.

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« “Aller jusqu’au bout”, c’est se libérer des “poids morts” (pour reprendre une expression dont nous avons déjà parlé) que constituent tous ces dossiers que nous laissons en souffrance (intéressant, ce mot “souffrance”, car si les dossiers sont en souffrance, nous aussi par la même occasion) sans en faire véritablement le choix pendant de longs mois, repoussant toujours le moment de les traiter. Ces valises que l’on traîne avec culpabilité et qui nous donnent l’impression de ne pas être à la hauteur de notre métier, de nos missions. “Aller jusqu’au bout”, c’est reprendre la main, redevenir maître de ces dossiers “abandonnés” et les traiter ; c’est se libérer, dans l’action, de ce sentiment de culpabilité en cherchant une issue “honorable”, qui n’existe pas toujours quand nous avons trop attendu. Comment éviter d’avoir ces dossiers qui s’entassent ? Je ne sais pas… Peut-être en disant directement que l’on ne va pas les traiter, mais peut-on se le permettre quand il s’agit d’affaires qui relèvent de nos prérogatives (harcèlement, enquête discrimination par exemple…). Certes, nous ne sommes pas seuls, les acteurs ont eux-mêmes des moyens d’action mais, alors, dans ce cas, pourquoi s’investir sur tel dossier plutôt que tel autre ? »

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Le commentaire bute sur la question : « Comment éviter d’avoir ces dossiers qui s’entassent ? » Des possibles sont avancés alors que, paradoxalement, le professionnel débute sa réponse par « je ne sais pas ». Les possibles, eux, sont dans le collectif, « on ne va pas les traiter », « nous ne sommes pas seuls ». La décision quant à savoir s’il est envisageable de ne pas traiter certains dossiers n’est plus une affaire personnelle, individuelle, c’est aux pairs d’en discuter et au métier d’en juger. Dans le cadre de cette intervention, le dispositif méthodologique, soutenant la motricité des dialogues entre les professionnels, a permis la réalisation de cette interpellation directe au métier, la discussion de ces prérogatives et que se développent les conditions d’un répondant collectif qui protège des insoutenables culpabilités individuelles, ouvrant ainsi une voie de santé qui supporte ses risques. « C’est le travail lui-même jusque dans les opérations les plus élémentaires qu’il faut, à mon sens, explorer pour y découvrir les empêchements les plus agissants en matière de santé » propose Fernandez, empêchements pouvant soutenir, dans le cadre d’une élaboration collective, des créations parfois étonnantes (2009).

Drôle d’usage dans l’action

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Pour conclure, nous rapporterons un drôle d’usage pour ces dossiers, partagé dans le groupe par un agent de contrôle, lors d’une des dernières journées de cette étude. Le destin, plus seulement dialogique mais aussi fonctionnel, de « ces dossiers qui rongent », de « cet élevage de rats morts qui nous regardent » disait l’un d’eux, devient ici usage créatif :

« Ce passage a fait rire les collègues, je me sers aujourd’hui des documents qui sont sur mon bureau et qui représentent des dossiers non traités pour faire barrage physiquement à M. S., mais également pour faire barrage aux futurs documents qui vont m’être présentés. Je ne souhaite pas qu’il étale trop de documents. Je sais que j’ai demandé des documents qui dépassent déjà l’objectif de mon contrôle qui était la sécurité dans le salon [de coiffure]. J’ai profité de mon contrôle pour vérifier également la durée du travail, mais le décompte du temps de travail que je lui ai demandé est de trop. Je sais que je ne l’utiliserai pas dans l’immédiat. Ce décompte servira-t-il de barrage physique au prochain employeur convoqué ? »

Les dossiers non traités sont ici recyclés en rempart contre les envahissements potentiels. Pourrait-on dire que, plus ils seraient épais, plus ils deviendraient protecteurs ? Plus il y aurait de dossiers en jachère, plus on serait protégé ? Nous sommes bien loin des premiers énoncés – le professionnel rit ici, avec la complicité du collectif [7][7] On peut parler d’un « rire jubilatoire […] considéré.... Lâcher la position héroïque [8][8] Zorro et Lucky Luke, héros fréquemment mobilisés par... intenable de l’inspecteur du travail qui se doit de tout voir, tout traiter, tout contrôler, pour rire ensemble du « anti-héros » qui se cache derrière ses dossiers qui font dorénavant barrage, dossiers toujours sur le bureau certes, mais déracinés cette fois, c’est un pas franchi du côté de la santé, santé logée dans de petits détails très matériels du travail ordinaire. « Ainsi, dans le système complexe des forces en lutte même une nouvelle force minime peut déterminer le résultat et l’orientation de la résultante ; dans une grande guerre même un petit État, qui s’allie à l’une des parties, peut décider de la victoire ou de la défaite. On peut donc aisément concevoir comment des réactions insignifiantes en elles-mêmes, et même peu visibles, peuvent selon la conjoncture jouer un rôle directeur au “point de collision” où elles interviennent » (Vygotski, 2003, p. 76-77). La force, apparemment limitée, de cette catachrèse détermine, dans le cadre de cette intervention, une nouvelle orientation à ces dossiers, mais plus encore, une nouvelle tendance vers la santé. Santé que les professionnels ont envisagée dans une dimension collective puis, étendue au milieu, en portant cette expérience auprès de leurs pairs et de leur hiérarchie, reprenant ainsi une initiative collective sur l’organisation du travail. L’inspection du travail envisage, à ce jour, un prolongement de cette étude en vue d’installer un milieu durable d’analyse du travail. Ces perspectives font partie des résultats de l’intervention. Nous avons, à travers le destin de ces dossiers, relevé les nombreuses causes qui peuvent générer des sentiments de culpabilité au travail et montré comment, en créant un cadre d’élaboration collective, il est possible de s’en prémunir jusqu’à agir même sur l’organisation du travail et la développer.


Bibliographie

  • Bakthine, M. 1978. Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard.
  • Bournel Bosson, M. 2006. « Analyse de l’activité et mouvements dialogiques dans le cadre de l’instruction au sosie », Pratiques psychologiques, vol. 12, n° 1, p. 31-43.
  • Canguilhem, G. 1984. Le normal et le pathologique, Paris, puf.
  • Caroly, S. 2004. « Différences de gestion collective des situations critiques dans les activités de service selon deux types d’organisation du travail », Pistes, vol. 4, n° 1.
  • Clot, Y. 1995. Le travail sans l’homme ? Pour une psychologie des milieux de travail et de vie, Paris, La Découverte, 1998.
  • Clot, Y. 1995. « L’échange avec un “sosie” pour penser l’expérience. Un essai », Société française, n° 3 (53), p. 51-55.
  • Clot, Y. 1999. « Ivar Oddone : les instruments de l’action », Les territoires du travail, mai, n° 3, p. 43-52.
  • Clot, Y. 2000. La fonction psychologique du travail, Paris, puf.
  • Clot, Y. 2001. « Méthodologies en clinique de l’activité. L’exemple du sosie », dans M. Santiago Delefosse et G. Rouan (sous la direction de), Les méthodes qualitatives en psychologie, Paris, Dunod, p. 125-147.
  • Clot, Y. 2008. Travail et pouvoir d’agir, Paris, puf.
  • Clot, Y. 2010. Le travail à cœur, Pour en finir avec les risques psychosociaux, Paris, La Découverte.
  • Fernandez, G. 2009. Soigner le travail. Itinéraire d’un médecin du travail, Toulouse, érès.
  • Fernandez, G. ; Gatounes, F. ; Herbain, P. ; Vallejo, P. 2003. Nous, conducteurs de trains, Paris, La Dispute.
  • Vygotski, L. 2003. Conscience, inconscient, émotions, Paris, La Dispute.
  • Werthe, C. 2001. « Le rire et ses ressources en clinique du travail », Éducation permanente, 146, 193-203.
  • Winnicott, D. W. 1988. Conversations ordinaires, Paris, Gallimard.

Notes

[*]

Emmanuelle Reille-Baudrin, chargée d’enseignement (inetop-cnam) et de recherche (crtd, ea 4132), reillebaudrin@free.fr

[**]

Christiane Werthe, chargée de recherche (crtd, ea 4132), werthe@cnam.fr

[1]

Ce cadre théorique, permettant d’approcher la question de la santé au travail, développé par Clot dès 1995, est au centre de son dernier ouvrage (Clot, 2010) et des recherches de l’équipe « Clinique de l’activité ».

[2]

Analyse (à paraître dans le rapport final en octobre 2010) du groupe « Histoire » du crtd concernant les dilemmes constitutifs du métier pour les aider à faire face à la prescription.

[3]

L’étude s’est déroulée de septembre 2008 à janvier 2009 et fut prolongée par un avenant jusqu’en juin 2010.

[4]

Dans la méthode des instructions au sosie, chaque professionnel est invité à transmettre au chercheur supposé être son sosie, les instructions nécessaires pour lui permettre de le remplacer dans le cadre d’une séquence précise d’activité, sans que la substitution soit perceptible. Cette transmission se réalise face au groupe et fait l’objet d’un enregistrement qui sera décrypté et retravaillé après coup.

[5]

On peut dire que la dialogisation intérieure a instauré un dialogue avec les autres ; autrui est la source des pensées intérieures du sujet pour ensuite devenir un démultiplicateur de la pensée et en constituer ainsi la ressource (Bakthine, 1978).

[6]

Ils diront également : « Pour rire entre nous, le chrono ça se pèse ! »

[7]

On peut parler d’un « rire jubilatoire […] considéré comme affranchissement, émancipation […]… une sorte d’aperçu fulgurant de contradictions, de paradoxe, d’absurde dans la manière dont les sujets réfèrent à leur activité » (Werthe, 2001, p. 194).

[8]

Zorro et Lucky Luke, héros fréquemment mobilisés par les agents de contrôle pour illustrer les attendus qui pèsent sur eux, qui les ont souvent submergés.

Résumé

Français

L’article propose de revenir sur une démarche qui a transformé une commande de formation relative à la question de la prévention des risques psychosociaux en une demande d’intervention envisagée, par le biais d’un détour, comme « expérience de santé ». Nous mettrons en évidence, à partir des éprouvés des professionnels autour d’un dilemme du travail ordinaire, à partir des dossiers qui « rongent », « qui hantent », « qui envahissent » les agents de contrôle du travail au quotidien, les liens entre santé individuelle et ressources collectives. Le cadre de l’intervention sera interrogé en tant qu’espace de développement collectif de santé.

Mots-clés

  • collectif
  • santé
  • travail
  • développement
  • prévention

English

The development of the « collective » : a lasting prevention means of health at work ?In this research, we transformed the initial request of the organization which asked us to train its professionals on the prevention of psychosocial risks into an intervention seen as an « health experience » conducted with the professionals. Through the analysis of everyday experiences of the professionals around a dilemma of ordinary work : the files which are « gnawing », « haunting », « invading » the daily life of work control agents, we explore the links between individual health and collective psychosocial resources. The framework of the intervention will be discussed as a space of collective development of health at work.

Keywords

  • the « collective »
  • health
  • work
  • development
  • prevention

Plan de l'article

  1. Le cadre méthodologique
    1. Du travail collectif au collectif de travail
    2. Le collectif comme ressource pour chacun
    3. Le travail d’élaboration : mettre le métier en mouvement
  2. Un dilemme entre le réalisé et le réalisable de l’activité : choisir de traiter ou ne pas traiter
    1. Quand la prescription ne se fait pas entendre
    2. La voix du collègue comme répondant
    3. Drôles de ripostes dans les dialogues
    4. Drôle d’usage dans l’action

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