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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0243
  • Éditeur : ERES

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Les campagnes anti-corrida viennent de remporter une victoire en réussissant à les faire interdire en Catalogne. Elles menacent de s’étendre à d’autres régions, y compris en France. En invoquant des arguments essentiellement éthiques, les abolitionnistes jugent que les corridas sont des spectacles « barbares » n’ayant pas de place dans une société civilisée, fondée sur « le droit de tout être vivant à être libre et à mourir naturellement [1][1] El Pais. ». Mais leurs arguments moraux servent surtout à déplacer la question et à masquer les véritables enjeux de la polémique.

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Je tiens tout d’abord à préciser que je suis totalement éloigné du monde de la tauromachie – toreros, éleveurs, directeurs d’arènes. Je m’exprime en tant que simple citoyen, ayant assisté à des centaines de corridas, au Mexique, en Espagne, au Portugal, et plus récemment en France dans les arènes de Nîmes et d’Arles. J’y ai été initié par mon père, qui avait assisté à des courses mémorables à Mexico au début du siècle dernier, à l’époque du grand Belmonte. Les taureaux, infiniment plus puissants que ceux d’aujourd’hui, étaient beaucoup plus difficiles et dangereux à toréer, et les chevaux des picadors, non protégés, subissaient de terribles blessures. La cape et la muleta du torero lui servaient avant tout à dominer le taureau, afin de préparer l’estocade finale. Mais le sens profond de la corrida n’a pas changé.

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Les abolitionnistes insistent sur le caractère injuste et inégal d’un combat imposant des souffrances à une bête n’ayant aucune chance d’échapper à la mort. Ils ont raison de récuser l’argument de la tradition. Celle-ci peut en effet aussi bien servir à justifier l’excision ou la lapidation des femmes infidèles, que véhiculer des valeurs et des pratiques hautement civilisées, dans le domaine de l’art ou de la pensée. Dans le cas des corridas, comme le soulignait à juste titre Francis Wolff dans un texte récemment paru dans Libération, la tradition taurine s’inscrit ainsi dans une culture spécifique, où « le fait de vivre à proximité des taureaux, d’avoir acquis cette connaissance et ce respect pour ces animaux dans leur environnement naturel, cette admiration pour leur agressivité spontanée sans laquelle la corrida n’aurait aucun sens, tout cela contribue à forger une sensibilité nécessaire à la perception de ce spectacle singulier, autrement qu’à Strasbourg ou Chicago, comme un défi loyal et un acte rituel inséparable d’une identité régionale ».

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C’est cette même distance culturelle qui conduit certains à comparer la course de taureaux à un combat de boxe, pour dénoncer son caractère injuste et inégal (« it’s not fair ! »), postulant une équivalence entre l’homme et l’animal. Dans le combat qui les oppose et où chacun cherche à dominer l’autre, le taureau dispose de ses cornes affûtées, de sa rapidité, de sa puissance, grâce à laquelle il est capable de soulever un cheval ou de projeter sans effort un homme dans les airs. L’homme de son côté dispose de son intelligence, de son intrépidité et de son adresse qui lui permettent d’esquiver les charges du taureau et de le dominer, avec pour seule arme un morceau de tissu. Lequel est le plus fort ? Le vainqueur, comme chacun le sait, n’est pas toujours l’homme.

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Mais les censeurs dénoncent surtout les souffrances infligées au taureau, pour la supposée plus grande satisfaction d’un public auquel ils prêtent arbitrairement des pulsions sadiques. Prétendrait-on que Goya ou Garcia Lorca, Ernest Hemingway ou Michel Leiris, Georges Bataille, Gustave Doré ou Pablo Picasso soient ou aient tous été des barbares assoiffés de sang ? Et oublierait-on que s’ils ont célébré les corridas, c’est qu’ils y voyaient autre chose que le spectacle de la souffrance ?

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J’admets volontiers que certains soient choqués par la violence du spectacle et se refusent d’y assister. Mais je veux faire la différence entre ceux qui éprouvent de tels sentiments, et les militants fanatisés qui, pour d’obscures raisons, sont prêts à tous les moyens y compris la violence pour faire interdire les corridas et stigmatiser ceux qui les aiment. C’est à eux que je m’adresse, dont il faut souligner les contradictions, et mettre au jour les réelles motivations.

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Certes, la corrida est un spectacle violent, parfois cruel, les piques et les banderilles infligent des blessures douloureuses pour l’animal. Mais elles ont une fonction précise – la seule cape serait insuffisante pour canaliser la force de la bête quand elle entre dans l’arène – et elles sont utilisées avec mesure, n’anticipant ainsi jamais la charge de la bête, et suivant des règles strictes sous le contrôle vigilant de la foule et d’un juge.

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La violence qui se déploie dans l’arène n’est cependant que le corollaire de la confrontation entre la Vie et la Mort, qui donne son intensité à ce spectacle total. Comme pour tous les arts éphémères, le déroulement de la corrida et son issue sont toujours imprévisibles, toujours renouvelés, dépendant de la science du torero, de ses dispositions physiques et morales, des caractéristiques du taureau, mais aussi des dispositions de la foule qui y participe pleinement, sans oublier les aléas climatiques (soleil, vent ou pluie).

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La mort qui plane sur l’arène est en effet le Sujet principal de la corrida, qui n’est donc pas un simple spectacle se réduisant à de beaux gestes, à de belles passes, comme on peut en faire dans son salon. Pas plus qu’elle n’est un sport, requérant des prouesses techniques. L’adresse et la technique sont des composantes nécessaires, mais elles n’expliquent pas l’émotion et la passion ressenties par ceux qui participent à ces moments exceptionnels où, à force de courage, de volonté et d’intelligence, un torero parvient à maîtriser, accompagner et guider les charges brutales de la bête sauvage, jusqu’à transformer l’affrontement en une sorte de danse de vie et de mort, où l’homme et la bête ne font qu’un.

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Ce qui semblerait n’être qu’un combat singulier est la représentation d’une scène rituelle dont la signification transcende le temps et le lieu présent, pour rejoindre et faire revivre celle de mythes les plus anciens. Ces quinze minutes écoulées entre l’entrée du taureau dans l’arène et sa mise à mort résument le scénario antique du combat éternel de l’homme contre des forces plus grandes que lui – le Taureau, le Minotaure.

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Comme l’alpiniste qui tente de vaincre la montagne à la recherche de l’absolu, comme le peintre devant sa toile ou l’écrivain face à la page blanche, comme dans « toute activité qui n’est sûre que de son incertitude et de la passion absolue qu’elle demande » (Maurice Blanchot), le torero s’engage de tout son être, sachant qu’à tout instant il court le risque d’une mortelle blessure. Risque sans lequel tout cela ne serait qu’un jeu vain, qu’un divertissement dérisoire.

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On dira, à juste titre, le taureau n’a cure de ce rôle qu’on lui assigne de force dans un scénario dont la signification lui échappe et qui n’a de sens que pour nous. Cela est vrai, y compris au moment de sa mort, dernier acte de la tragédie. Mais cela n’est pas moins vrai pour ces milliers d’animaux que l’on met en esclavage et que l’on sacrifie, parfois plus cruellement encore, pour les transformer en saucisson, en jambon, ou en foie gras, au nom de la raison économique ou du plaisir des gourmets. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans ces discours animalistes qui revendiquent, au nom de l’éthique des droits de l’homme, l’égalité ou la justice pour des animaux destinés de toute façon à être abattus et servir de bétail.

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Il y a en effet mort et mort. Celle du taureau de combat n’a rien de commun avec celle de ces bêtes que l’on égorge dans l’indifférence générale à l’abri des regards, dans le secret des abattoirs. Dans l’ultime affrontement où il trouve la mort (sa « belle mort », comme disaient les Grecs), le taureau livre son dernier combat, tentant dans un corps-à-corps désespéré d’atteindre l’homme qui se jette droit sur lui avec sa lame, s’exposant à sa charge. Dans ce dernier acte, en ce « moment de vérité » où se résume tout le sens de la corrida, la mort du taureau est transfigurée, par l’art et le courage du torero qui y joue à la fois son honneur et sa vie.

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Survivance sans doute anachronique d’un lointain passé, la corrida tranche et surprend dans l’univers culturel de l’Occident aujourd’hui. Mais pourquoi un tel acharnement sur un spectacle capable de faire vibrer à l’unisson des milliers de personnes, qui ne sont pas forcément incultes ou barbares ? Ce n’est pas tant, en effet, la violence de la lutte sans merci que livrent en pleine lumière l’homme et la bête qui soulève l’indignation des censeurs, que le fait qu’elle soit explicite, visible, sans fard, et qu’elle se transcende en art.

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Un tel spectacle est forcément intolérable pour une société tétanisée, anesthésiée, fondée sur le déni des violences et des souffrances qu’elle secrète en permanence, de façon anonyme et impersonnelle, sur les animaux, mais aussi sur la nature et sur les hommes : pollutions de l’air et des eaux, prisons insalubres et surpeuplées, conditions de travail ruinant la santé morale et physique des travailleurs dans les bureaux et les usines, condamnation de millions de gens au chômage ou à la précarité, concentration de populations entières dans des cités en déshérence à la périphérie des grandes métropoles…

Intolérable aussi pour une société qui pourchasse, chasse ou enferme tous ceux qui sont vus comme une menace pour l’Ordre établi, qui contredisent par le fait même de leur existence la fiction d’une « Paix sociale » fondée sur le respect d’autrui, l’égalité, la fraternité – sans-abri, sans-papiers immigrés, mendiants, gens du voyage…

Ce n’est donc pas seulement des courses de taureaux qu’il s’agit dans cette polémique. Son véritable enjeu est ailleurs. S’il faut les défendre et les réhabiliter, c’est parce qu’elles sont encore (pour combien de temps ?) un lieu unique d’expression authentique et d’art vivant et, pour cela, une cible privilégiée pour ceux qui, peut-être à leur insu [2][2] Un ami espagnol, amateur de courses de taureaux, me..., ne sont que l’avant-garde d’une contre-révolution, qui voudrait imposer son ordre délétère, la normalisation forcée, avec tout le poids de la Loi.

Notes

[*]

André Lévy, professeur émérite de psychosociologie, levy.nehmy@gmail.com

[1]

El Pais.

[2]

Un ami espagnol, amateur de courses de taureaux, me fait remarquer que, parmi les protestataires en Espagne, certains sont motivés par des considérations politiques opposées à celles partagées par les abolitionnistes en France : revendication catalane contre le pouvoir central madrilène, ou encore opposition à un spectacle identifié historiquement au franquisme et à des valeurs typiquement nationalistes et machistes. Le jugement qu’ils portent sur la corrida est ainsi infléchi par le regard qu’ils portent sur son public plus que sur la course elle-même. Cela montre à quel point, comme toute manifestation artistique ou sportive, la corrida, qui n’est ni de « droite » ni de « gauche », peut être utilisée indifféremment pour soutenir une cause politique et idéologique ou une autre. Appliqués à des phénomènes sociaux complexes, comme la violence ou les façons de concevoir nos rapports à la mort, de tels jugements n’en épuiseront jamais le sens.


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