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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0247
  • Éditeur : ERES

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La position que nous prenons quant à la corrida tient très certainement à « notre rapport à la mort », mais il n’est pas indifférent, puisque polémique il y a, d’entrer dans le jeu et de porter la contradiction. Ceci, au titre de ce que, jusqu’à 25 ans, j’ai moi-même été fascinée par les corridas auxquelles j’assistais avec une certaine passion. Un beau jour, j’ai vu le taureau qui ne figurait jusqu’alors pour moi qu’un partenaire du torero, une figure du jeu, une image. Un beau jour, ce fut un animal. Je ne suis plus allée au « spectacle ». Voilà d’où je réponds au texte d’André Lévy.

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De quel « sens profond » peut-on parler qui serait celui de la corrida, ce « scénario antique » ?

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Une culture ancienne contribue à réveiller les mythes relatifs aux forces de la Nature cruelle, de la Bête (avec majuscules), symbolisées par le Taureau, archétypes qui permettent de ne pas voir un taureau d’élevage tiré de sa ganaderia, mais la Bête et d’en triompher héroïquement, au risque certes que le Héros soit mis à mal, mais où serait sans cela, pour « la foule », le plaisir (un peu pervers) et où serait la vérité authentifiée du mythe ? Notons que le risque pris par le torero est librement consenti, pour la bête il ne s’agit pas d’un risque mais d’une condamnation en vue de laquelle il a été élevé mais à laquelle on s’est gardé de le préparer.

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Pour le scénario, il faut l’Homme, la Bête, le soleil et la Mort comme Destin. Mais autre chose est présent et pas seulement évoqué ou invoqué : ce qui pourrait être transcendant, ne donne l’illusion de l’être, dans un regard second que l’on y porte, que par l’intense investissement émotionnel de la foule qui n’est sévère que parce qu’elle « en veut », et elle en veut de quoi ? De la beauté ? Non, mais de l’adresse et de l’habileté à mener à bien le « combat inégal ». Il ne s’agit pas ici d’une représentation comme ce le serait en poésie, en peinture, dans une pièce de théâtre ou une chorégraphie, il s’agit du spectacle in vivo, réel, d’une mise à mort avec sang, souffrance, agonie et qui n’a aucun sens pour un des deux combattants lequel est amené là pour y mourir. Et pas seulement face à « un morceau de tissu », mais harcelé par des banderilles dans sa chair, une équipe qui lui brouille la vue, des cris qui l’égarent à chaque blessure nouvelle, un espace inconnu qui l’enserre, une épée braquée et plantée en lui quand l’épuisement lui fait baisser la nuque.

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L’art est un faire semblant, la beauté une forme de cette capacité humaine de faire comme la nature ou mieux qu’elle ou autrement par d’autres moyens. Dans la corrida, elle est ramenée à des dimensions sportives, adresse et courage, qui détournent de la vue du sang et de l’agonie. Ici, nul semblant : une réalité. La mort est donnée en spectacle dans sa réalité brute, avec, comme alibi, le risque de celle du héros et, comme décor, l’arène bondée, le soleil éclatant, la brillance du costume, le rouge de la muleta face à la masse noire du toro. Bien sûr un très beau motif pour Picasso, de beaux mor-ceaux de littérature pour Hemingway… Mais l’art est dans leur œuvre ; d’autres artistes tirent aussi des chefs-d’œuvre de la représentation de la misère et de la mort sordide, et ce n’est pas pour autant que la misère est de l’art. Ce n’est pas que Picasso ait été un aficionado qui fait de la corrida une œuvre d’art, c’est ce qu’il en a fait, lui, sur le papier, sur la toile et sur la céramique.

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Comme le remarque André Lévy lui-même, ce n’est pas non plus la tradition qui fait vertu de la corrida, on connaît des traditions dont des hommes, des femmes et des enfants sont les victimes douloureuses ; la tradition justifie trop souvent les perversions au profit d’un ordre établi.

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« L’agressivité spontanée » du taureau, à supposer qu’il soit établi qu’elle n’est pas, comme c’est le cas chez la plupart des vivants, réactionnelle et liée à un réflexe de survie dont on ne saurait exiger qu’il soit raisonné, ne peut servir d’argument pour parler d’un « défi loyal » qui supposerait des équivalences et un accord entre sauvagerie brute et adresse intrépide.

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S’agit-il d’un « acte rituel » ? Alors substituons à la notion d’acte, lequel suppose que l’on gomme le taureau qui n’est pas un acteur, le terme de sacrifice. Parlons net : on sacrifie un animal, comme dans tant de rituels, sous toutes les latitudes, dans toutes les religions. On le sacrifie ici au plaisir de la foule des initiés (les aficionados), résurgence de sacrifices aux puissances des dieux qui prémunissaient de leurs terribles châtiments. Le sacrificateur est tenu d’être habile, comme d’ailleurs le bourreau. Disons alors que les initiés vont participer au sacrifice dans la ferveur, mais épargnons-nous d’encenser (sans jeu de mots) la prestation de l’animal sacrifié.

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Autre argument auquel on ne saurait échapper : ceux qui sont écœurés par la corrida ne se révoltent pas des tueries des abattoirs, des gavages des oies et autres pratiques ordinaires dont les animaux sont les victimes. Bien vu ! La nature est ainsi faite que tout être vivant est prédateur s’il veut vivre. Déplorons-en la nécessité, au nom de la souffrance, au nom des espèces en voie de disparition et même de la désertification. Essayons au maximum d’en atténuer la malédiction et les paradoxes, mais, de grâce, n’en faisons pas un spectacle vivant pour le plaisir et sous le prétexte de la beauté de la chose. Encore une fois la beauté n’est pas dans le meurtre perpétré, elle ne peut être que dans les simulacres de l’art.

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Pour revenir au « sens profond » qui serait le jeu de la mort, « la danse de vie et de mort »…, moins symbolisée que déléguée à la bête menée à l’agonie, les applaudissements n’ont pour elle aucun sens, elle ne goûte pas l’ivresse du spectacle. Elle ne danse pas, elle ne connaît pas la chorégraphie ni sa symbolique. Le seul danseur est en habit de lumière, virilité exposée, gestuelle étudiée ; il connaît les figures, il prend des risques, comme le font l’acrobate dans les hauteurs ou le pilote de formule 1 ; il gagnera beaucoup d’argent et la gloire, laissant derrière lui traîner au sol le cadavre de son prétendu partenaire en chorégraphie.

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Certes, le mélange de la violence, de la chaleur, de la lumière, de la tradition et de la foule est, on le sait, explosif ; heureusement que les places sont assignées et que les règles sont strictes, ce qui concourt à ritualiser au maximum, à fixer la violence au centre de l’arène. Parfois, elle déborde jusqu’à faire crier en d’autres lieux « Viva la muerte ! »

Certes encore, le rapport de chacun à la souffrance de l’autre et à la mort modifie le regard porté sur leurs mises en acte, mais dire que ceux qui s’opposent à la corrida sont « l’avant-garde d’une contre-révolution, qui voudrait imposer son ordre délétère, la normalisation forcée » amène à se demander de quelle révolution la corrida a été porteuse ? Après en avoir fait une question d’esthétique, n’en faisons pas une histoire politique, il est suffisant que la mort en soit l’enjeu.

Les combats de gladiateurs ont été abandonnés, les combats d’animaux sont organisés clandestinement, les corridas ont encore leurs fervents arguant de « la belle mort » et de son ancrage dans leur identité et leur culture. Il n’y a pas de civilisation sans malaise : ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques passions cruelles plutôt que la sensibilité qui fait notre humanité ?

Notes

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Jacqueline Barus-Michel, professeur émérite de psychosociologie, Paris 7, corédactrice en chef de la Nouvelle Revue de Psychosociologie, j.barus@orange.fr


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