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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0251
  • Éditeur : ERES

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André Lévy, Penser l’événement. Pour une psychosociologie critique, Éditions Parangon/Vs, 2010

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Le dernier ouvrage d’André Lévy, Penser l’événement. Pour une psychosociologie critique, est une réflexion approfondie et originale, à la fois historique et prospective, sur la contribution de la psychosociologie aux sciences humaines dans leurs efforts d’analyse et de participation à la résolution des problèmes de notre société. Un tel objectif nous semble capital, rarement abordé, mais aussi redoutable par son ampleur et les difficultés de ce genre de sujet. Cependant les compétences, la vaste expérience et l’esprit critique de l’auteur lui permettent de relever le défi qu’il se donne. André Lévy est un des fondateurs de la psychosociologie en France, membre important de l’arip[1][1] Association de recherche et d’intervention psychos..., professeur de psychologie sociale, il a été le premier président du cirfip (Centre international de recherche, de formation et d’intervention en psychosociologie), créé en 1994. Après un doctorat dans une université des États-Unis, il a été l’auteur de Psychologie sociale : Textes fondamentaux anglais et américains (tomes 1 et 2, 1964, rééd. 2002, Dunod), un ouvrage de base pour des générations d’étudiants. André Lévy a aussi publié ou codirigé six ouvrages [2][2] A. Lévy est l’auteur de Les paradoxes de la liberté..., en particulier le Vocabulaire de psychosociologie (avec J. Barus-Michel et E. Enriquez, 2002, érès).

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Les événements, ici, c’est « “ce qui arrive” et jamais ne se répète, […] surtout ces événements silencieux qui rythment les rapports quotidiens dans la vie professionnelle comme dans la vie privée » (p. 7), donc bien plus que les événements collectifs de l’histoire actuelle de nos sociétés. Penser l’événement, c’est alors adopter la démarche de la psychosociologie « caractérisée par la volonté de saisir au plus près les processus sociaux et psychologiques, conscients et inconscients, à l’œuvre dans la vie des groupes et des organisations » (p. 11) pour leur donner du sens.

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Trois messages nous paraissent se dégager du livre d’André Lévy. Ils sont de très inégale longueur et de teneur différente. Présentons-les en quelques mots avant de les préciser : si on suit la progression de l’ouvrage, serait-ce trahir l’auteur que d’utiliser un jeu de mot facile en parlant d’un remarquable ouvrage de « critique de la psychosociologie » autant que d’un livre sur « la psychosociologie critique » (comme l’annonce le titre) puisque, évaluée souvent sévèrement dans les huit premiers chapitres, la psychosociologie occupe peu de place dans les derniers [3][3] Cf. Alexandre Dorna, « André Lévy, Penser l’événement...., au profit des sciences humaines en général et, dans la conclusion, à celui des expériences communautaires ?

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– La première lecture, celle des chapitres I à VIII, permet un bilan très approfondi des apports de la psychosociologie à propos de ses thèmes principaux : les rapports entre savoir et action notamment concernant les groupes, la place du sujet et de son implication, la connaissance des organisations, les processus de changement, les méthodes d’intervention…

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– Le deuxième point de vue, avec les quatre derniers chapitres, interroge les manières dont les sciences humaines peuvent penser et agir sur les grands problèmes actuels, qu’ils soient relatifs à la politique, à la violence ou à l’éthique. Cette partie conduit une réflexion tantôt très nuancée, tantôt assez radicale sur des sujets encore peu explorés par la psychosociologie.

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– Une troisième approche possible de l’ouvrage, la plus brève, concerne les deux dernières pages du livre qui, évoquant des « expériences de communautés sociales et de production » (p. 243), inviteraient le lecteur à d’abord vivre l’événement avant de le penser.

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Les huit premiers chapitres du livre constituent une remarquable synthèse critique de la psychosociologie française et de ses sources anglo-saxonnes. Sans chercher à faire un historique détaillé, l’auteur nous paraît distinguer au fil des pages trois périodes, en partie superposées, qu’il illustre par des exemples très parlants de recherche-action concernant des formations ou des interventions. Nous en proposons ici un résumé nécessairement partiel et discutable surtout pour la troisième période :

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La période « faste » : « Les sciences humaines, en particulier la psychosociologie, connurent néanmoins pendant une trentaine d’années à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale une période extrêmement faste » (p. 10). La discipline se donne une mission de « transformation sociale » et de « démocratisation de la société » (p. 194), en particulier avec le groupe comme « objet idéalisé » (p. 28), comme modèle. Le principal levier fut la création d’« institutions d’un type nouveau » (p. 99) combinant activités de recherche, d’intervention et de formation, d’abord en 1946-47, en Grande-Bretagne avec le Tavistock Institute et aux États-Unis avec le National Training Laboratory de K. Lewin et ses collègues, puis en France, à la fin des années 1950, avec plusieurs associations comme l’arip, la plus connue, déjà citée. Indice significatif de cette expansion : environ dix ans plus tard, un certain nombre de psychosociologues furent recrutés dans l’enseignement supérieur français.

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Une période de mise en cause : dès la fin des années 1960, des interrogations et des divergences se développent, ainsi « les critiques de la dynamique de groupe et de ses dérivés dans le champ de la formation et de l’intervention conduisent, au cours des années 1970, à une certaine désaffection par rapport aux pratiques centrées sur le groupe » (p. 34). Plus globalement, pour la psychosociologie, la déconstruction de ses outils initiaux (groupe, organisation, institution), constitue « un changement radical de perspective. S’intéresser aux processus plutôt qu’aux objets et aux structures, c’est porter son attention à des suites de phénomènes, d’interactions […]. D’où l’intérêt porté aux changements, non comme passage d’un état à un autre, mais comme critique en acte, comme travail intérieur des affects ou de la pensée. Ou comme événements […] » (p. 40-41). Cela conduit à de nouvelles manières de conduire « le travail en groupe, l’analyse de discours (Levy, 1974), le recueil et l’analyse de données » (p. 57), mais aussi les méthodes d’intervention dans les organisations : « Ces méthodes et ces méthodologies représentent une authentique révolution épistémologique et éthique » (p. 58).

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La troisième période, en cours, serait celle de la conscience des choix nécessaires du psychosociologue qui, soit « pourrait servir à renforcer le statu quo social et les structures établies », soit pourrait jouer « un rôle subversif » en renforçant les capacités d’analyse critique des gens, à supposer que l’occasion lui en soit fournie. De fait, dans certains cas, des interventions conduites par des psychosociologues dans des organisations en conflit interne, parfois auprès de communautés divisées par des fractures identitaires, ont facilité un travail de compréhension des sources de ces conflits.

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L’auteur présente plusieurs formations ou interventions qui lui semblent exemplaires ou révélatrices de l’originalité des recherche-actions des psychosociologues : en particulier une expérience de formation psychosociologique dans une université de médecine parisienne, à Montrouge, comme processus associant l’étudiant-chercheur, l’objet étudié et un « tiers » référent (ici l’enseignant) à qui sont communiqués les résultats de la recherche. Autre cas : une intervention dans un hôpital avec laquelle un travail de compréhension partagée des différents discours se côtoyant (discours médical, administratif, communautaire…) et entrant en contradiction les uns avec les autres, permettait d’interpréter les difficultés de coordination à propos des soins dispensés aux malades (p. 91-94).

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Dans ce qui constitue la deuxième partie de l’ouvrage, les chapitres VIII à XII, André Lévy étudie des thèmes clés et des concepts centraux des sciences humaines comme illustration de leur façon de penser l’événement, et il en dégage les caractéristiques d’une approche critique et clinique inspirée de la psychosociologie.

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Dans le chapitre sur « Psychologie et politique », l’auteur explore les principaux thèmes de ce sujet rarement traité de façon aussi nuancée ou aussi acérée : cf., par exemple, l’analyse de l’apolitisme des psychologues, souvent aveugles aux dimensions culturelles, sociales ou politiques des troubles de leurs patients.

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Le chapitre sur la violence permet de réfléchir de manière renouvelée sur ce terme polysémique et l’analyse de la violence à l’école est significative à ce titre : « En prenant pour exemple l’enseignement du français au lycée, nous voudrions souligner à quel point celui-ci peut se traduire par une violence extrême sur les élèves qui y sont soumis » (p. 212).

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Dans le chapitre « Les relations d’aide au regard de l’éthique », André Lévy clarifie les dimensions philosophiques du problème tout en soulignant notamment les conditions de travail souvent intenables des professionnels de l’aide soumis « à un trop-plein de prescriptions administratives » (p. 229) et financières. Ce, pendant que parmi eux, des hommes et des femmes témoignent que, « comme Aristote, on ne peut que s’efforcer de posséder et de mettre en pratique la vertu » (p. 234), tout en sachant qu’ils « sont aussi capables de faire le mal » (ibid.).

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Troisième approche de l’auteur, le chapitre conclusif résume sa pensée de façon radicale tout en ouvrant une piste nouvelle : au final, André Lévy est très sceptique sur les possibilités de penser nos sociétés et sur les effets des recherches en sciences humaines, qu’il s’agisse d’une meilleure compréhension de celles-ci ou « de mieux anticiper sur les événements et de peser sur leur devenir » (p. 239). Notamment, la plupart des recherches conduites sont basées « sur une conception positiviste de la science […] contribuant à l’illusion d’une approche juste et globale de la société » (p. 241).

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À la place des démarches scientifiques habituelles, positivistes, d’experts et finalement mises au service d’intérêts particuliers, André Lévy propose de :

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« Privilégier l’accent sur les processus plutôt que sur les états, d’où une redéfinition des objets de connaissance.

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Considérer que le travail sur l’implication du sujet-chercheur est un élément central dans tout travail de recherche.

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Reconnaître la nécessité de l’implication des acteurs dans le processus de recherche, […] comme producteurs des résultats et des analyses.

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Effectuer la mise en rapport constante des connaissances dégagées avec leurs effets de changement (psychologique et social) et leurs implications au plan de l’action » (p. 242).

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Et, puis message ulime, l’auteur suggère que ce qui compte le plus, c’est de créer et de vivre des expériences de communautés sociales et de production, comme celle de Black Mountain College en Caroline du Nord (1933-1947) où il a vécu, expériences qui sont également nécessaires pour l’ensemble de la société et pas seulement pour leurs participants. Ceci rejoint la conclusion du chapitre sur la politique où André Lévy cite Serge Moscovici : « L’obstination de quelques individus, de quelques groupes restreints, paraît suffire à créer l’événement et à décider du cours des choses [4][4] S. Moscovici, Introduction à la psychologie des minorités... » (p. 201).

Au total, voici donc un ouvrage important d’un des principaux fondateurs de la psychosociologie, ouvrage qui permet de connaître et de réfléchir sur les évolutions passées de cette discipline, sur ses principales méthodes, sur ses questions actuelles et les enjeux de son avenir.

Jean Vincent

Professeur émérite, ufr Sociologie, AgroParisTech

jean.vincent@agroparistech.fr

Notes

[1]

Association de recherche et d’intervention psychosociologique.

[2]

A. Lévy est l’auteur de Les paradoxes de la liberté dans un hôpital psychiatrique, 1969, Epi, et de Sciences cliniques et organisations sociales, 1997, puf. Il a aussi codirigé d’autres ouvrages collectifs : La résistible emprise de la rationalité instrumentale (avec F. Giust-Desprairies et A. Nicolaï), 1998, Eska ; Récits de vie et histoire sociale (avec V. de Gaulejac), 2000, Eska ; La recherche-action (avec G. Amado), 2001, Eska ; Pratiques psychosociologiques et politique (avec J. Dubost), 2004, Eska ; Les pratiques sociales au regard de l’éthique (avec E. Enriquez), Toulouse, érès, 2007.

[3]

Cf. Alexandre Dorna, « André Lévy, Penser l’événement. Pour une psychosociologie critique », Les cahiers de psychologie politique [en ligne], numéro 17, juillet 2010, url.

[4]

S. Moscovici, Introduction à la psychologie des minorités actives, Paris, puf, 1979, p. 9.


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