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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0071
  • Éditeur : ERES

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Aux « nouveaux philosophes », Gilles Deleuze reprochait un mode de pensée fondé autant que focalisé sur de grandes catégories – le « Mal », le « Pouvoir », la « Loi » –, y décelant un « recul » de l’intelligence inhérent à cette manière de poser les problèmes ou de tenter d’y répondre. La catégorie des « risques psychosociaux », omniprésente dans les débats, nous semble mériter semblable critique. S’il est des manières d’interroger qui présupposent les réponses, il est également des manières de « répondre » qui semblent occulter les questions. Aborder le monde du travail et ses rapports avec la santé des personnes nous déterminerait désormais à nous engager dans ce sillon étroit, à développer des moyens de « diagnostiquer » et de « traiter » les « risques psychosociaux ». Or, n’existe-t-il pas un « risque » – d’une autre nature celui-là – inhérent à cette catégorie et à sa prolifération dans les discours ? Risque tant pour la compréhension que nous avons du travail que pour les actions et interventions qui s’y produisent. Qu’est-ce que les risques psychosociaux empêchent de penser ? Tel sera notre problème. En mettant au jour certaines propositions implicites et en les critiquant, il s’agira de montrer ce que cette catégorie occulte en alléguant, de comprendre ce que l’affirmation de certains énoncés évacue du champ des débats et questionnements et entraîne en conséquence. S’il ne s’agit en rien d’opérer le déni de la souffrance au travail, et moins encore de récuser la nécessité d’une mise en question du travail et des milieux de travail, il nous apparaît en revanche primordial d’instruire au mieux cette dernière. L’enjeu, de fait, est trop important, et ne saurait faire l’économie de réflexions plus approfondies. Notamment sur le concept de santé, qu’il conviendrait de définir de manière telle qu’il ne récuse ni les exigences ni les possibles de l’homme. En effet, il n’apparaît pas envisageable de substituer à la problématique de la santé au travail une série de mesures destinées seulement à réduire ou compenser un « mal » circonscrit et établi selon les critères et définitions usités par la catégorie de risques psychosociaux.

Y a-t-il le travail derrière les risques ?

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Les multiples interrogations portant sur le domaine du travail semblent actuellement s’incorporer plus ou moins aisément dans le registre des risques psychosociaux [1][1] Nous utiliserons désormais l’abréviation « rps » pour.... Tout à la fois les rps unifient le champ du débat et assemblent une variété de maux : stress, violence, harcèlements, conduites addictives, dépression, suicides, troubles musculo-squelettiques, etc. Tel est le catalogue type que l’on retrouve à quelques variations près tant la volonté de « consensus » est grande, compilant au mieux les « indicateurs » à cette fin (Nasse et Légeron, 2008). La première affirmation qui se révèle à l’examen des rps est la suivante : « Ce qui est central dans la problématique du travail, c’est la souffrance qu’il produit. » Choix d’un centre qui déplace au second plan l’activité de travail et ses multiples dimensions. S’il s’agit d’instruire une réflexion sur le travail à l’initiative de ses conséquences malheureuses, celle-ci est-elle encore orientée par la question du travail ou relève-t-elle d’un point de vue et d’un modèle ayant une origine distincte de cette question ?

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Une fois le travail strictement conçu dans sa dimension pathogène, la santé devient quelque chose que l’on doit préserver. Adossant la notion de santé à celle de risque les rps en construisent une nouvelle définition selon laquelle « la santé, c’est ce qui résulte de l’évitement du risque ». Il en découle une troisième allégation : « L’environnement de travail, c’est ce qui génère les risques, le travailleur, c’est celui qui est potentiellement en danger. » Si le danger se maîtrise, le risque se prévoit. Travail et santé se voient par conséquent situés dans le domaine de la « sécurité » et jaugés par un impératif de « prévention ». La conception sous-jacente à ces données correspond à celle d’une médecine prédictive qui œuvre au calcul et à la gestion des troubles de la santé. Les modèles d’une psychologie de la santé et de l’environnement y sont conjointement mobilisés. Par conséquent, l’environnement est pensé comme ensemble de « facteurs de risques » à identifier et l’individu comme somme de caractéristiques désignant une « vulnérabilité » qu’il convient de reconnaître et d’évaluer. D’où le recours à trois formes de prévention, la première ciblée sur l’environnement et visant l’éradication des sources pathogènes, la seconde et la troisième ciblant les personnes afin d’améliorer la qualité de leur adaptation aux contraintes inhérentes à l’environnement de travail, voire d’aider à la réhabilitation des souffrants et à leur retour au travail (Nasse et Légeron, 2008 ; Sahler, 2007).

Pareille perspective ne pose-t-elle pas problème en étant appliquée de la sorte au domaine du travail ? Privilégiant par sa problématique et ses méthodes le rapport santé-environnement, les rps n’excluent-ils pas de leur questionnement l’« activité de travail », ne dénient-ils pas le statut de « sujet » aux travailleurs, et n’occultent-ils pas le « collectif de travail » comme agent de transformation de l’organisation de travail ? Plutôt que de penser une relation complexe au sein de laquelle l’activité des travailleurs participe à la configuration d’un milieu spécifique, les rps privilégient d’autres données. Le sujet est ainsi remplacé par un individu que désignent des caractéristiques biologiques, psychologiques et sociales qui le résument autant qu’elles le récusent. Quant au collectif, il peut se traduire dans les termes d’un « soutien social » ou, tout à l’opposé, être identifié comme « stresseur » (Légeron, 2003 ; Bruchon-Schweitzer et Danzer, 1994). À l’activité se substitue le coping, forme d’activité, certes, mais autrement plus orientée et restrictive, à moins de vouloir considérer les processus destinés à la réduction du stress comme centraux tant dans la compréhension de la vie humaine que dans celle de la problématique de l’homme au travail [2][2] Ces notions de « sujet », de « collectif », et d’«....

Y a-t-il une « santé » derrière les risques ?

Des troubles psychosociaux au stress : une santé sans valeur(s) ?

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La liste des maux mentionnés, dont l’amalgame pourrait questionner la légitimité de leur réunion, trouve son trait d’union en même temps que son opérateur théorique et pratique visant à instruire l’action dans la notion de stress. Que le choix de traiter des risques psychosociaux via le stress soit explicitement revendiqué ou non, les modèles théoriques mobilisés argumentent en sa faveur : Seyle, Karasek, Siegrist, Lazarus. Le stress est également central dans le modèle biopsychosocial usité en psychologie de la santé (Bruchon-Schweitzer et Danzer, 1994). Il résulte des perspectives théoriques ici privilégiées que « la souffrance au travail, c’est le stress ». Tout à la fois cause et effet, nœud en quelque sorte de bien des problèmes, le stress est mentionné comme facteur dont la diminution atténuerait l’ensemble des autres troubles (Nasse et Légeron, 2008). À défaut de nous persuader que cette opération puisse mener à une résolution des « maux » inhérents au travail, ces affirmations parviennent cependant à nous convaincre du réductionnisme théorique et méthodologique consenti autant que de ses conséquences préjudiciables [3][3] « Si une personne souffre au travail, c’est qu’elle....

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Le stress se comprend comme réaction de l’organisme à des « agressions » issues de l’environnement. Il qualifie le mécanisme d’adaptation à un type d’événement qui est perçu comme une menace. À cet égard, le concept de coping est fondamental, il désigne les processus par lesquels l’individu s’efforce de juguler et de réduire l’impact de cet événement menaçant sur son organisme. Ainsi, la réponse peut adopter deux types de forme selon qu’elle vise à modifier la situation ou l’émotion générée par cette dernière. L’intérêt d’exploiter cette seconde possibilité est aisé à comprendre : à défaut d’être en mesure d’affecter l’environnement il devient possible d’agir sur soi, de s’autoréguler en vue de limiter les atteintes. Idée qui trouve aisément sa place dans les programmes de prévention secondaire (Nasse et Légeron 2008) où sont évoquées des mesures ayant « pour but d’aider les individus à gérer plus efficacement les exigences et contraintes de travail en améliorant leurs stratégies d’adaptations aux sources de stress ou en renforçant leur résistance au stress ». Paradoxalement, s’il est affirmé que l’individu n’est pas seul responsable du stress dont il souffre c’est à lui néanmoins qu’il revient de le gérer. À cette fin, certaines formations sont envisagées, des pratiques de relaxation requises, tout comme une amélioration de l’hygiène de vie. Faut-il en venir à penser que l’activité de travail supposerait désormais la gestion du stress comme condition ? Et cette capacité à contrôler l’émotion doit-elle être conçue comme une « compétence » devenue nécessaire pour travailler ? De l’activité de travail – qu’il s’agirait de reconsidérer en vue d’accroître le « pouvoir d’agir » du travailleur [4][4] Le « pouvoir d’agir » peut être défini comme puissance... (Clot, 2008) – la focale serait ainsi déplacée sur la personne et ses ressources en termes de coping que l’on travaillerait à renforcer. Serait ainsi favorisée l’adaptation (au niveau psychophysiologique chez l’individu) plutôt que l’action (au niveau du milieu de travail). Plusieurs conséquences en découlent :

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  • la question du travail se referme sur le problème de réactions défensives face à un environnement délétère et, plus précisément, sur le modèle stresseur-coping-réaction émotionnelle ;

  • le contexte de travail nécessite un effort de l’individu dans l’acquisition de stratégies adaptatives et donc un investissement en vue de pourvoir à sa propre santé. Cet investissement ne vise qu’à servir aux finalités du travail et à ses contraintes, et suppose un usage de soi hors travail (hygiène de vie, pratiques sportives, etc.) qui leur soit subordonné ;

  • la responsabilité des personnes ne concerne plus seulement la réalisation des tâches et la qualité du travail mais également l’accroissement de leurs « ressources » et l’augmentation de leur tolérance aux stresseurs afin de travailler.

Que devient alors la santé ? Au premier abord, on pouvait la penser comme sous-produit du risque, résultant de ses effets, elle représentait un « reste » : ce qui reste lorsque les « dangers » ont été évités ou vécus avec une douleur moindre. Au-delà de cette première représentation, elle apparaît dans la perspective d’une véritable construction de santé, à condition d’entendre par « santé » une qualité de la réaction et de l’adaptation à ce que l’environnement astreint à subir : « La santé, c’est une certaine forme de ressources permettant d’endurer le travail. » Elle requiert donc un véritable « travail » sur soi. En raisonnant ainsi, plus question de penser le sujet ou ses valeurs : corps et psychisme sont devenus « fonctionnels » et non plus porteurs d’histoires, de désirs, de projets. La santé devient presque un simple « outil » à destination du travail. À côté de cela, on déleste également le travail de son rôle dans le processus d’humanisation et de participation au monde (Tosquelles, 2009). Doit-on ainsi penser que la réduction de l’homme au seul registre vital de l’adaptation représenterait finalement l’horizon des rps ?

Penser la santé

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Il s’agit d’essayer de définir la santé sans omettre a priori ce que l’homme peut et sans négliger ce que peut être le travail. Si « l’ouvrier est plus grand que sa condition » – pour reprendre le mot de Friedmann – la santé de l’homme est également plus riche et certainement plus inventive que les propositions qui lui sont faites et que les conditions qui lui sont assignées. Est-elle par conséquent réductible à une unique forme et à la seule finalité de sa protection ? Nous avons plutôt tendance à penser, avec Nietzsche (2000/1887), qu’il « existe donc d’innombrables santés du corps », et avec Canguilhem (1966) que la santé ne se borne pas à la fonction de conservation de l’organisme.

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Afin de répondre à la définition de la santé qui se dessine de manière implicite dans les rps, nous proposons une définition alternative visant à y introduire le rapport complexe qui articule santé et activité [5][5] La conception de la santé que nous proposons s’enracine.... En premier lieu, la santé est cette capacité qui supporte l’exercice et la qualité de réalisation des autres capacités. Condition de l’activité, elle est également le pouvoir par lequel l’individu est en mesure de modifier les normes à partir desquelles il adopte telle allure de vie plutôt qu’une autre : pouvoir, par exemple, de choisir telle posture ou tel geste jugés meilleurs, d’instruire la variété dans l’action. Et, dans la mesure où le devenir l’expose à toutes sortes d’épreuves, elle représente également la possibilité de dépasser les limites précisément établies, autorisant tout à la fois de nouvelles expériences et de nouvelles activités. Mais faire autrement comme faire face à des conditions inédites n’est jamais exempt d’un « risque » qu’alors on rencontre : et la santé signifie à cet égard la possibilité de l’assumer et d’en répondre [6][6] Ainsi, le risque n’est pas seulement le signe d’un.... Par conséquent, la santé n’est pas à comprendre comme adaptation stéréotypée à un environnement mais comme dynamique créatrice et inventive. Inventive, et c’est ce pour quoi il y a bel et bien d’innombrables santés, dans la mesure où c’est un vivant singulier qui construit – à sa manière et selon ses préférences – son propre milieu de vie. À cet endroit, il convient de rapatrier dans le champ de notre réflexion un concept oublié des rps, qui est celui de « valeur ». En effet, vivre, c’est discriminer des valeurs, choisir, instruire son action en fonction de ses valeurs à soi. Aussi, quel que soit l’environnement dans lequel l’homme se situe, quelles que soient les tâches qui lui sont proposées ou imposées, il s’évertue, autant qu’il lui est possible, d’établir son existence et son action en fonction d’un ordre de valeurs qui est le sien.

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La santé ne sera donc plus n’importe quelle « santé » mais ma santé en tant qu’elle est interdépendante des activités et qu’elle suppose une initiative de ma part. En effet, l’activité de travail convoque également cette dimension de choix et s’inscrit dans une perpétuelle renégociation de la dépendance à un environnement de travail saturé de normes qui visent à l’organiser et stabiliser l’ensemble des actions (Schwartz et Durrive, 2009). Travailler, c’est donc entrer en débat avec les normes et contraintes d’un milieu, en vue d’y faire au mieux, d’instruire l’action de ses propres valeurs, de la normer ; tenter de faire en vue de sa santé et avec elle parce que toutes deux se coconstruisent et se codéveloppent. Par conséquent, la santé s’éprouve dans l’action. Elle fonde et se fonde sur la tentative de faire en partie le milieu « sien ». Nous affirmerons donc que l’individu est susceptible de se trouver en défaut, de se sentir diminué, de souffrir, dès lors qu’il n’est plus en mesure d’être normatif. Pour reprendre Canguilhem (1947), nous dirons qu’il ne peut plus se percevoir « sujet dans un milieu d’organisation » mais seulement s’admettre « objet dans un milieu de contraintes ». Par conséquent, le plus sûr garant de la santé est de demeurer normatif, de se pouvoir déterminer (dans une certaine mesure) et donc de demeurer (autant qu’il est possible) « sujet » influant sur le milieu de travail en développant ses valeurs propres. L’activité est donc une possibilité normative déterminante pour la santé. Et il n’est de santé envisageable dans ce domaine qu’à la condition d’une normativité possible pour chaque travailleur. Ainsi, travailler n’est pas se conformer à un ensemble préconçu de normes, de même que vivre en santé n’est pas seulement s’astreindre à une liste de recommandations et à une hygiène de vie recommandable. Le travail participe de ma santé dans la mesure où je peux, en le réalisant, répondre de moi, de mon histoire, de la place que je souhaite occuper dans le monde et de ce que je désire y faire.

De telles considérations sont totalement absentes des rps. N’est-on pas dès lors en droit de se demander si les rps ne conduiraient pas à faire de l’homme un simple facteur humain que des interventions normatives viseraient à préserver, soutenir, et adapter, au détriment de ce qu’il y a dans la santé comme dans l’activité de chacun de normativité (constitutive de la vie et des milieux de vie) ? Selon nous, la santé est à entendre comme capacité à vivre, comme aptitude à expérimenter sans nécessairement pâtir, et donc à pouvoir faire le choix d’autre chose que de subir ce qui est. Elle soutient l’essai sans cesse réitéré, malgré les contrariétés, de produire des configurations d’existence pourvues de valeur et de sens. En conséquence, la souffrance de l’homme ne saurait se réduire au stress. Il en existe d’autres : ne pouvoir faire ce que l’on estimerait être bien, ne pouvoir faire selon ses valeurs et répondre par ses choix, se sentir anonyme dans le processus du travail ou encore étranger à ce que l’on fait. Ainsi, les souffrances et les maladies ne sont pas seulement des troubles engendrés par un déficit de ressources ou un défaut de la réaction, mais elles « sont aussi des crises dans l’effort entrepris pour égaler un modèle dans l’ordre des activités choisies ou imposées, et dans le meilleur des cas pour défendre des valeurs ou des raisons de vivre » (Canguilhem, 2002). Or, les rps se refusent à considérer de telles questions : elles excluent l’éthique comme le politique. Mais que vaut de défendre sa santé s’il n’est plus question de valeurs ? Sans valeurs, la vie est-elle encore défendable ? Que peut bien représenter la vie au travail dans le seul horizon d’une « promotion de la santé » qui n’est rien d’autre que sa protection anxieuse contre de multiples atteintes et menaces ?

Y a-t-il un horizon derrière les rps ?

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Ayant pour but de rendre les individus plus « résistants » – au sens où la résistance représente une capacité à tolérer et à endurer –, la prévention secondaire (Nasse et Légeron, 2008) opère au niveau du travailleur de manière à ce que ce dernier puisse développer des ressources « défensives » (plutôt que de développer son pouvoir d’agir et sa capacité d’initiative sur le milieu), accroître son hygiène de vie et adopter de nouvelles conduites (plutôt que se choisir au travers de valeurs) et, en fin de compte, résister (mais pas créer). Entre parenthèses sont ici indiquées quelques-unes des dimensions que les rps soustraient au problème et à la discussion. Au final, elles nous apparaissent davantage comme une tentative de normalisation à des fins louables : « Remettre l’homme au centre du modèle et des préoccupations de l’entreprise » (Nasse et Légeron, 2008). Mais de quel homme s’agit-il ? Un homme conçu sans doute pour devenir adaptable à souhait. À cet égard, la notion de stress détient une double fonction : autoriser à ne plus parler de choix ou de valeurs mais seulement de régulations et d’opérations visant à atténuer tensions et mal-être, de manière à mener une intervention purement « technique » et, notion consensuelle, neutre, appartenant en premier lieu au registre biologique et psychique, elle évacue a priori du champ des débats le registre politique [7][7] Une fois le problème nommé « risques psychosociaux....

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Pour finir, qu’est-ce que les rps empêchent de penser ? Tout autant des alternatives – en bornant le questionnement et en circonscrivant les questions comme les réponses – que la prise en considération d’un danger qui n’est pas moindre. S’il est légitime de se demander ce que vaut de vivre dans un milieu de travail devenu « invivable » où défendre sa santé est promu en impératif, que serait un environnement rendu vivable en raison de normes et de valeurs qui ne seraient plus les nôtres ? Arendt (1995), en critiquant certains effets de la psychologie, affirmait que cette dernière aidait les hommes à « s’adapter » aux conditions d’une « vie désertique ». Or, « c’est précisément parce que nous souffrons dans les conditions du désert que nous sommes encore humains, encore intacts. Le danger consiste en ce que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui ». En facilitant l’acceptation des conditions est abolie la possibilité offerte aux hommes de se mettre en position de les transformer. Autant que favorisé le consentement à une vie devenue un peu plus impuissante à se diriger comme à assumer sa participation (via le travail notamment) à la recréation continue du monde humain.


Bibliographie

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Notes

[*]

Mathieu Raybois, psychologue, chargé de recherches au gisset, doctorant au crtd (cnam Paris) et à psitec (Université Lille 3), m.raybois@gmail.com

[1]

Nous utiliserons désormais l’abréviation « rps » pour désigner le champ plus ou moins homogène constitué par cette dénomination de « risques psycho- sociaux ». Il semble tout à la fois qu’il s’agisse d’une catégorisation, d’une formule, d’une grille de lecture et d’analyse (partagée par ceux qui l’emploient et s’en réclament), voire une méthode d’intervention, un modèle informant les pratiques. Notre travail consistera en une lecture critique d’un ensemble de propos assénés avec force d’évidence et légitimés tantôt par l’idée d’un consensus entre experts, tantôt en appelant au critère de neutralité scientifique ou à l’adhésion de populations aux discours tenus. Tout cela étant commis en omettant l’effet d’imposition d’une appellation qui circule au point de devenir hégémonique et la dimension de « construction » qu’elle représente. Comme si les rps consistaient en une catégorie exempte de problèmes intrinsèques et comme si la construction du problème n’était pas également instruite en fonction de finalités et de perspectives déterminées. Les rps sont donc à penser non comme un « fait » mais bel et bien comme une « invention » qui est invention de discours, de savoirs, de dispositifs, etc.

[2]

Ces notions de « sujet », de « collectif », et d’« activité » apparaissent justement d’une grande importance dans le domaine de la clinique du travail ; elles y sont l’objet d’interrogations tant sur le plan conceptuel que dans les situations concrètes de travail. À défaut de pouvoir donner davantage de détails, précisons tout au moins que le collectif y est conçu et envisagé en dehors d’une réduction binaire au rôle de « stresseur » (déclencheur d’une réaction de stress) ou de « soutien » (facteur susceptible de diminuer cette réaction). En outre, l’activité de travail autant que le collectif peuvent jouer un rôle positif dans la construction de la santé voire s’y révéler essentiels (Lhuilier et Litim, 2009).

[3]

« Si une personne souffre au travail, c’est qu’elle a du stress », nous disait récemment un médecin du travail. Cette identification de la souffrance au stress représente une forme de conséquence qui ne nous apparaît pas bénigne et qui, circulant dans les discours, influence tant les croyances que les pratiques.

[4]

Le « pouvoir d’agir » peut être défini comme puissance du sujet à agir sur le monde et sur lui-même. En situation de travail, cela se traduit notamment dans une action susceptible d’efficience (manifestant des résultats qui attestent des capacités du sujet) et de sens (réalisant un but qu’il peut juger significatif). Une telle manière de concevoir invite donc à une prise en considération de ce qui est à l’initiative des travailleurs : des ressources inventives et de l’expérience qu’ils déploient afin de faire un travail dans lequel se reconnaître (Clot, 2008). Développer le « pouvoir d’agir » relève donc d’un projet et d’une entreprise qui vise à accroître la possibilité d’une appropriation et d’une construction des milieux de travail par les travailleurs eux-mêmes (construction qui ne nie pas les contraintes organisationnelles mais se propose comme dialogue et instrument critique vis-à-vis de ces dernières).

[5]

La conception de la santé que nous proposons s’enracine dans les vues de Canguilhem (1947, 1965, 1966, 2002) et de Schwartz (1987, 2003, 2007, 2009).

[6]

Ainsi, le risque n’est pas seulement le signe d’un événement préjudiciable et délétère, il peut également figurer une audace par laquelle innover dans le monde, amener l’homme à parfaire ses manières d’agir et de vivre.

[7]

Une fois le problème nommé « risques psychosociaux », reconnu comme tel, circonscrit de la sorte, et puisqu’il n’est plus question que de stress ou de maux associés, on obtient des effets de pacification du débat et de la controverse, une mise à l’écart de possibles critiques plus complexes et plus profondes du travail, et enfin un instrument pratique de gouvernement. Nous mentionnons à cet égard les objections et réserves émises par Anne Golse (2001) au sujet de dispositifs de santé qui situent l’individu en leur centre en vue d’agir de manière privilégiée sur eux. La santé y devient aisément un moyen d’instruire la normalisation des conduites et répond ainsi du « projet d’adapter l’homme à son environnement ».

Résumé

Français

La santé est un objet complexe, le problème de la santé au travail une question essentielle. Il importe de ne pas négliger l’interrogation au profit de l’adoption sans réserves de « solutions ». À cet égard, il apparaît nécessaire d’émettre certaines critiques envers le discours et les pratiques regroupées sous la catégorie des « risques psychosociaux ». Cet article vise donc à reconsidérer les fondements, implications, et conséquences de cette catégorie. Il montre comment s’élabore, à partir de la notion de « risques », une conception de la santé qui occulte la question du travail. Il décrit la réduction de la problématique de la santé au modèle du stress et les conséquences qui en découlent pour le travailleur et l’activité de travail. Enfin, il propose une conception de la santé destinée à instruire différemment la réflexion sur les milieux de travail. En effet, dans la mesure où la santé et l’activité relèvent de constructions complexes dont l’initiative revient également aux travailleurs, ces problèmes ne sauraient appartenir au seul domaine des approches préventives des risques.

Mots-clés

  • activité
  • milieu
  • normes
  • santé
  • stress
  • travail
  • vie

English

« Psychosocial risks » : a health issue or a denial of this issue ?Health is a complex topic and the problem of health at work is an essential question. It is crucial not to neglect questioning this problem in favor of adopting unconditional « solutions ». Regarding this, it appears necessary to critique the discourse and practices categorized under the label « psychosocial risks ». What is at stake is too important to omit considerations about fundamentals, implications and consequences. This article aims to reconsider the foundations, implications and consequences of this category. It shows how an elaborated conceptualisation of health, based on the notion of « risks » conceals the question of work. It describes the reduction of the health problematic to the stress model and to the consequences that result from it for the worker and work activity. Finally, it proposes a conceptualisation of health which aims to instruct reflexions about work environment differently. Indeed, insofar as health and activity are the result of complex constructions where workers participate to initiate them, these problems cannot only belong to approaches from the field of risk prevention.

Keywords

  • activity
  • environment
  • health
  • life
  • norms
  • stress
  • work

Plan de l'article

  1. Y a-t-il le travail derrière les risques ?
  2. Y a-t-il une « santé » derrière les risques ?
    1. Des troubles psychosociaux au stress : une santé sans valeur(s) ?
    2. Penser la santé
  3. Y a-t-il un horizon derrière les rps ?

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