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Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0083
  • Éditeur : ERES

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Quel statut peut-on accorder au plaisir que les hommes et les femmes éprouvent dans l’exercice de leur travail ? À l’heure où la souffrance prolifère, déborde, où ses multiples expressions défraient la chronique quotidienne, où le suicide lui-même frappe à coups répétés dans certaines entreprises, cette question risque de résonner étrangement, de paraître bien saugrenue, déplacée, paradoxale, provocatrice, voire indécente. Elle mérite pourtant d’être posée car la façon dont on y répond conditionne les dimensions les plus concrètes des interventions que l’on peut conduire en matière de promotion de la santé mentale au travail.

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On reviendra ici sur quelques textes fondamentaux de Freud mais aussi d’Aristote, d’Épicure et de Spinoza afin d’étayer une conception qui renverse les termes mêmes du rapport plaisir/souffrance aujourd’hui dominant sur la scène de l’analyse du travail ; une conception à l’intérieur de laquelle on pensera moins le plaisir par rapport à la souffrance que la souffrance par rapport au plaisir. On ne niera pas qu’un plaisir puisse être obtenu par un acte qui clôt ou dépasse une souffrance mais on soutiendra surtout que la souffrance, loin d’être première et constitutive du travail, ne survient le plus souvent que parce que l’activité qui permet l’affirmation de la puissance d’agir et l’expression du plaisir est contrariée, empêchée. C’est à partir de ce droit à un plaisir auquel on aura restitué toute sa positivité que nous questionnerons la problématique de la prévention des risques psychosociaux. Nous appuyant sur notre propre expérience, nous donnerons, in fine, quelques indications sur la façon de concevoir une pratique de promotion de la santé mentale qui puisse précisément faire droit à ce plaisir.

Plaisir/achèvement et plaisir/accompagnement

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Rappelons tout d’abord quelques points forts de la conception freudienne du plaisir. Nous savons que l’activité psychique est régie par le principe de plaisir (Freud, 1916/1975). Le refoulement et plus généralement tous les mécanismes de défense sont mis au service de ce principe (Freud, 1915/1986). Plus précisément, ils permettent d’obtenir un non-déplaisir, momentanément en fait puisque la souffrance ne manquera pas de resurgir plus tard, notamment dans le symptôme. Nous savons aussi que ce principe de plaisir se heurte très tôt à un principe antagoniste, au principe de réalité (Freud, 1911/1988), qui tend à le réguler en lui imposant tolérance à la frustration, renonciation à la satisfaction immédiate de sorte que l’individu puisse prendre en compte les exigences de la vie en société et notamment respecter ses interdits. Nous savons enfin que Freud, satisfaisant en cela son exigence d’intégrer le facteur économique dans toute description métapsychologique, lie de façon substantielle le plaisir à une baisse de l’excitation. De L’Esquisse à la psychologique scientifique à L’abrégé de psychanalyse, on n’aura pas de mal à trouver dans son œuvre des textes promouvant un tel modèle économique : « La chute de tension du besoin est ressentie par notre organe de conscience comme pleine de plaisir, une élévation de cette même tension comme déplaisir » (Freud, 1926/1985). Il est ici affirmatif car l’exemple du plaisir éprouvé lors de l’accomplissement de l’acte sexuel ne laisserait, selon lui, aucun doute sur l’existence d’une telle relation : « Le plaisir est en rapport avec la diminution, l’atténuation ou l’extinction de masses d’excitation accumulées dans l’appareil psychique, tandis que la peine va de pair avec l’augmentation, l’exaspération de ces excitations. L’examen du plaisir le plus intense qui soit accessible à l’homme, c’est-à-dire le plaisir éprouvé lors de l’accomplissement de l’acte sexuel, ne laisse aucun doute sur ce point » (souligné par nous) (Freud, 1916/1975).

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Le statut et la définition du plaisir, chez Freud, ne sont donc pas étrangers à sa dimension économique. Le plaisir est négatif car il s’éprouverait seulement lors de la cessation d’une douleur, de la sédation d’une peine, de l’apaisement d’un besoin, de la satisfaction d’une pulsion, de la chute d’une tension, de la diminution d’une excitation, du dénouement d’un conflit. Il est second car il surviendrait toujours après cette douleur, cette peine, ce besoin, cette tension, cette excitation, ce conflit. À le suivre, nous ne pourrions finalement le définir que par rapport à la souffrance ou à la douleur, comme un état de paix retrouvé, de repos, de calme, de délivrance, d’apaisement, de soulagement, voire de nirvâna.

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On pourrait croire à la solidité de l’édifice mais Freud lui-même et en toute conscience, peut-être cependant sans en mesurer toutes les implications pour sa théorie, y a introduit une faille en écrivant un petit texte de quelques pages sur le problème économique du masochisme dans lequel il se livre à quelques considérations décapantes avant d’en revenir à son objet : « Il n’est pas douteux qu’il existe des tensions s’accompagnant de plaisir et des détentes déplaisantes. L’état d’excitation sexuelle est l’exemple le plus frappant d’une augmentation d’excitation qui s’accompagne ainsi de plaisir, mais il n’est certainement pas le seul » (souligné par nous) (Freud, 1924/1973). Il est vrai qu’il constatait depuis quelque temps qu’un tel présupposé l’avait conduit à identifier jouissance et mort puisque l’un et l’autre visaient l’inertie, l’état de nirvâna, le retour à la matière inorganique. Ce qui, plus tard, fascina Jacques Lacan (1969-1970/1991) ne pouvait pas, semble-t-il, simplement le satisfaire. Voilà en tout cas une observation qui, sans détour, prend le contre-pied de tout ce qu’il pouvait jusqu’alors soutenir et en refusant de donner un statut privilégié et exceptionnel à l’activité sexuelle, Freud initie ici une tout autre conception du plaisir, au-delà même de la reconsidération de sa dimension proprement économique. Le plaisir n’est pas seulement ce qui vient parachever l’acte qui permet la satisfaction d’un besoin ou la réalisation d’un désir mais aussi ce qui accompagne l’activité elle-même. Il n’est plus négatif, identifiable seulement à une cessation de souffrance mais positif.

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Freud rejoint en ce point précis toute une tradition de pensée que l’on peut faire remonter à Aristote et qui se poursuit avec Épicure et Spinoza, pour ne retenir ici que ces trois grandes figures.

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On aurait tort bien sûr d’affirmer qu’Aristote rejette la conception du plaisir/achèvement. Celle-ci est brillamment exposée dans son Éthique à Nicomaque et semble même occuper une place prépondérante dans son système de pensée. On se souvient de la façon élégante dont il formule la question : « Le plaisir achève l’acte […] comme une sorte de fin survenue par surcroît, de même qu’aux hommes dans la force de l’âge vient s’ajouter la fleur de la jeunesse » (Aristote, X, 4, 1990). Le plaisir est le signe de l’acte parfait, non entelechiea mais energiea, indivisible comme l’instant auquel il est lié. Mais il y développe aussi la conception d’un plaisir accompagnant l’activité elle-même : « Les plaisirs accroissent l’activité qu’ils accompagnent, et ce qui accroît une chose doit être approprié à une chose » (Aristote, X, 5, 1990). Selon lui, les plaisirs accompagnent l’activité lorsque celle-ci se déploie librement, n’est pas entravée. C’est l’activité elle-même qui procure du plaisir qui, à son tour, la dynamise, la relance. Aristote reconnaissait donc l’existence d’un plaisir/accompagnement même si ce dernier ne concernait que les activités imparfaites et ne pouvait être en quelque sorte qu’une pâle préfiguration du plaisir/terminus.

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Freud rejoint aussi un auteur comme Épicure qui a toujours distingué, tant pour le corps que pour l’âme, entre plaisir en repos (catastématique) et plaisir en mouvement (cinétique), soit deux modalités ou cadences du plaisir : « La volupté, disent-ils, que nous recevons est de deux manières : il y en a une dans le repos, et l’autre est dans le mouvement ; et même Épicure […] marque précisément que les plaisirs qui se trouvent dans le premier état sont le calme et l’indolence de l’esprit, et que la joie et la gaieté sont du caractère de ceux qui se trouvent dans l’action » (Diogène Laërce, X, 136, 1840).

Spinoza, enfin, pose que le plaisir, en tant que joie rapportée à la fois au corps et à l’âme, s’éprouve dans toute activité qui permet l’affirmation de la puissance d’agir et de penser ; au cœur même de la logique du conatus, et donc du désir comme appétit conscient de lui-même et non après, dans sa réalisation, dans son extinction momentanée. À l’instar d’Épicure, il choisit de parler en termes de joie pour le plaisir en mouvement, sauf que ce dernier n’est pas lié à une quête d’équilibre, à un retour à un état stable mais est passage à une puissance supérieure.

Retraduit en termes spinoziens, le principe de plaisir tel que Freud a pu le défendre dans la majeure partie de son œuvre correspond au conatus des corps simples, à un effort de conservation d’un état strictement et fonctionnellement adapté aux conditions extérieures. On est dans la répétition du même car toute modification, fût-elle minime, est susceptible de conduire à la destruction de ces corps. Le principe de plaisir dont l’esquisse surgit de façon assez imprévue dans « le problème économique du masochisme » correspond au conatus des corps complexes, à un effort d’accroissement de la puissance d’agir [1][1] « L’âme, autant qu’elle le peut, s’efforce d’imaginer....

Plaisir, souffrance et puissance d’agir au travail

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Nous ne méconnaissons pas le plaisir qui dans le monde du travail achève l’acte et résulte de la réduction d’une tension. Les salariés sont d’autant plus fiers de certains résultats obtenus dans le cadre de leur activité professionnelle qu’ils ont dû, pour cela, affronter des difficultés et surmonter des obstacles, faire preuve de métis et ne pas ménager leurs efforts. On comprend la fierté qui anime les aciéristes d’une usine sidérurgique qui, grâce à leur haute technicité et à leur coopération étroite, battent leur record en termes de nombre de coulées réalisées ou encore parviennent à fondre un acier présentant des nuances très particulières et rarement demandées par les clients (Roche, 1987). On comprend la fierté d’un conducteur de trains qui a réussi à rattraper un retard afin de « faire l’heure », sans enfreindre bien sûr les vitesses maximales, grâce seulement à sa connaissance fine de sa ligne, de ses particularités, de ses embranchements (De la Cruz, Roche, 1990). Et tout ceci vaut aussi pour les professionnels des métiers de la relation ; pour les conseillers d’insertion qui permettent à un chômeur jugé inemployable d’accéder à un emploi ; pour les éducateurs qui rencontrent un jeune longtemps jugé irrécupérable parce qu’engagé sur la voie de la délinquance et qui, en partie grâce à leur accompagnement, a fini par « s’en sortir ». Ce plaisir n’est pas seulement résultat mais source de l’activité, au principe même de sa dynamisation car la perspective même de pouvoir l’obtenir de nouveau leur donne des forces et leur permet de dépasser les déceptions propres à tout agir.

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Mais l’adoption d’une telle perspective nous pousse à reconnaître que le plaisir peut aussi survenir sur l’activité, tout particulièrement lorsqu’elle permet aux individus de pouvoir affirmer leur puissance d’agir. Il y a du plaisir à fondre l’acier et à travailler en étroite coopération avec les autres, à braver les éléments (l’eau, la terre, l’air et le feu), à répondre aux dures exigences de la situation de travail mais aussi à courir des risques, voire à prendre délibérément des risques. Il y a du plaisir à se conduire tel un dieu du feu (Roche, 1987). Certains conducteurs de trains avouent qu’ils s’ennuieraient si « tout marchait trop bien, sans accroc », qu’ils ne trouvent pas toujours déplaisant la survenue de quelques embouteillages ou événements fâcheux dans la mesure où ces derniers leur offrent l’occasion de se mesurer à l’adversité, de se lancer des défis et de mettre en œuvre des savoir-faire informels (De la Cruz, Roche, 1990).

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De ce point de vue, tous les cadres spatio-temporels d’exercice de l’activité professionnelle ne se valent pas. Là où les corps sont plus libres de se mouvoir ; là où les pratiques peuvent être diverses ; là où, enfin, les individus sont confrontés à l’imprévisibilité, le plaisir est souvent plus fort, plus intense. Ainsi, les conseillers principaux d’éducation, dans les collèges et lycées, éprouvent le plaisir de pouvoir se déplacer. Ils sortent souvent de leur bureau pour se rendre en d’autres lieux comme la cour, la permanence, le portail, le réfectoire, les salles de classe… (Cadet, Causse, Roche, 2007). La diversité fait plaisir. Ce qui, pour eux, est crucial, c’est aussi la possibilité de changer d’activité avant que le plaisir ne se transforme en lassitude, en ennui, voire en dégoût ; la possibilité, donc, de maintenir l’affirmation de leur puissance d’agir en diversifiant les champs dans lesquels elle peut se déployer. Mais plus encore, un des attraits majeurs de leur activité réside dans le fait qu’elle les confronte à l’imprévu. Sans cesse des microévénements surviennent de façon impromptue, rompant le cours quotidien des choses, les obligeant à sortir du flux des habitudes prises. Les ennuis eux-mêmes qui parfois s’accumulent les empêchent de tomber dans l’ennui (Jankélévitch, 1938), de s’engluer dans cette « masse morte et gluante qui s’infiltre dans notre être » (Minkowski, 1933). L’imprévisible, parce qu’il permet de rythmer l’existence par des temps qualitativement variés, permet de transformer l’urgence elle-même en temps libérateur dans la mesure où les individus, face au vide et au chancellement des repères traditionnels, sont bien obligés d’inventer et de s’inventer (Aubert, 2000).

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Tous les champs relationnels dans lesquels se déploie cette activité non plus ne se valent pas. Là où le travailler-ensemble permet d’augmenter la puissance de chacun dans des proportions que l’on ne pouvait pas a priori soupçonner, le plaisir se fait plus intense. Souvent aime-t-on le travail parce qu’il permet de sortir de chez soi, et de soi (Clot, 1999), de nouer des relations de camaraderie et parfois d’amitié avec ses collègues. Souvent ne tient-on que parce qu’on peut, dans les liens affectifs construits avec les autres, puiser des ressources. Dans nombre de métiers, le plaisir est aussi éprouvé dans la relation avec les usagers, plus encore peut-être lorsque ces derniers sont en souffrance. Ainsi, les intervenants de proximité, dans le champ de la réduction des risques en toxicomanie, prennent soin de partager avec l’autre des moments plaisants où ce dernier les affecte positivement. Il y a ce plaisir de faire plaisir à l’autre, d’être par lui attendu parce qu’on représente une bouffée d’air. Que l’on puisse aussi éprouver de la joie n’est pas seulement induit mais requis par cette situation de travail parce qu’une telle affection est dynamisante, productrice de santé pour l’usager, parce qu’elle vient lui signifier que le professionnel se situe du côté de la vie et n’abandonne pas sa posture défensive pour une jouissance morbide et mortifère de son malheur (Causse, Roche, 2002).

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Pour Spinoza, c’est la joie qui est ontologiquement première. La tristesse naît seulement de ce que l’agir qui permet son expression est contrarié, voire barré. Dans une telle perspective, les salariés sont en souffrance non seulement lorsqu’ils éprouvent des passions tristes mais aussi lorsque leur puissance d’agir est empêchée, contrariée, tendanciellement ramenée à une puissance de pâtir [2][2] Pour éviter tout malentendu, on prendra garde ici de.... Non point parce qu’ils rencontrent des difficultés mais parce qu’ils ne parviennent pas, au-delà d’un certain temps, à les surmonter, parce qu’ils sont au travers de cette épreuve disqualifiés. Il y a donc tragédie parce qu’à l’endroit même où il pourrait y avoir plaisir, il y a souffrance ; parce que l’affirmation de soi se dénoue en négation, en destruction, voire autodestruction. Nul mieux qu’Antonio Labriola n’a su peut-être exprimer ce caractère tragique du travail, pointer la tension dramatique qui l’anime : « L’histoire est bien une série douloureusement interminable de misères ; – le travail qui est la caractéristique distinctive de la vie humaine, est devenu le tourment et la malédiction de la majorité des hommes ; – le travail qui est la prémisse de toute existence humaine, est devenu la raison de la sujétion du plus grand nombre des hommes ; – le travail qui est la condition de tout progrès, a mis les souffrances (souligné par nous), les privations, les soucis et les peines du plus grand nombre des hommes au service de l’égoïsme de quelques-uns. Donc, l’histoire est un enfer ; – on pourrait la présenter, dans un drame lugubre, comme la tragédie du travail ! » (Labriola, 1899/2007).

Qu’est-ce qui, dans le monde du travail, est donc source de souffrance ? Évoquons la précarité d’emploi parce que cet état empêche les salariés de se projeter, les contraint à vivre « au jour le jour », rétrécit leur horizon, mais aussi la précarisation du travail, ce processus par lequel ils sont toujours plus fragilisés et, parfois, désarmés au moment même où ils sont attaqués ; ce processus qui porte atteinte à leurs ressources au moment même où les contraintes auxquelles ils ont à faire face sont alourdies et démultipliées (Roche, 1999, 2001a). Baisse des revenus salariaux en deçà même, parfois, du seuil de pauvreté, disparition des postes légers, amoindrissement des possibilités de promotion, éclatement des collectifs sous les effets des politiques visant l’individualisation constituent autant de processus dont la conjonction tend à réduire le champ de déploiement de leurs stratégies et, à terme, favorise plutôt l’acceptation que la résistance (Roche, 2001b). Apportons ici une attention toute particulière à la peur du chômage car il n’est peut-être pas aujourd’hui de passions plus tristes que cet affect. Elle les pousse à tolérer l’intolérable, à accepter l’augmentation et la démultiplication des contraintes, et tout particulièrement l’intensification du travail requise par la financiarisation propre à la phase actuelle de l’accumulation du capital, par l’exigence de fournir des taux de rendement exorbitants aux actionnaires créanciers. Elle les pousse à tenir l’intenable le plus longtemps possible, à travailler aux limites de leurs possibilités physiques, mentales et psychiques ; en fait, à les repousser jusqu’au point de rupture lui-même, comme en témoigne l’explosion des tms.

Diverses formes d’altération des cadres spatio-temporels de l’exercice de l’activité professionnelle ravivent, voire suscitent la souffrance. Évoquons l’espace rétréci de ceux qui sont rivés à leur machine de longues heures durant, sans pouvoir s’asseoir, se lever ou parcourir, de temps à autre, l’atelier ; l’espace désinvesti, qui ne peut faire lieu de ceux qui ont été obligés de changer d’emploi, de région, de pays, de se déraciner de leur culture, de laisser famille et amis ; ou encore l’espace réifiant de ceux qui accueillent un usager dans un cadre ouvert, sous le regard du public mais aussi des collègues de travail. Un tel aménagement spatial les pousse à rester dans une dynamique de gestion de flux, à accomplir un nombre limité de gestes professionnels, à réduire drastiquement le temps consacré à l’entretien, et donc à céder sur leur désir de fournir une prestation de qualité (Causse, Roche, 2000). Évoquons le fait de devoir faire plus dans un temps donné mais aussi la tyrannie de l’urgence qui presse les salariés à accomplir des tâches qu’ils n’avaient pas prévues et à différer celles qu’ils avaient projeté d’accomplir. Il y a là un excès de dynamisme : leur activité se transforme en tourbillon, course éperdue, succession perpétuelle de tâches (Minkowski, 1933). Le fait de devoir toujours ainsi s’affairer, s’agiter, amorcer une action sans pouvoir la mener jusqu’au bout est source de frustration. Dans cette perspective temporelle, comment ne pas prendre en compte l’assignation des salariés au seul présent. Lorsque, pour faire face, ils ne peuvent ni s’appuyer sur leur histoire parce que le passé dont elle témoigne fait l’objet d’une disqualification, ni se tourner avec confiance vers le futur faute de ne pouvoir l’imaginer plus prometteur que menaçant, leur souffrance conjugue alors sentiment de perte et démoralisation mais aussi et surtout ce sentiment amer, voire désespérant de ne plus rien avoir à transmettre à leurs propres enfants.

Les salariés, enfin, entrent dans des relations qui les affectent négativement ; lorsque la peur du chômage et la mise en place des politiques d’individualisation salariale les poussent à se séparer de tous ceux qui partagent leur condition, à voir en eux plutôt des concurrents que des alliés ; lorsque les directions des entreprises ou des institutions ne reconnaissent guère la réalité de leur travail, ne prennent pas suffisamment en compte les compétences qu’ils peuvent mobiliser pour l’accomplir [3][3] Ce sentiment d’être dédaigné, voire méprisé est fortement... ; lorsque la généralisation du primat de la rationalité instrumentale au sein même de leur activité d’accueil des usagers les pousse à séparer l’acte de toute visée réflexive et axiologique, à faire du chiffre et donc de l’abattage là où l’éthique commande de prendre soin d’autrui ou de lui fournir une aide concrète.

Critique de la problématique des risques psychosociaux

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Le droit au plaisir ou, ce qui revient au même, le droit à l’affirmation de la puissance d’agir constitue, selon nous, le critérium suprême à partir duquel il faut évaluer l’apport de la prévention, du management ou encore de la maîtrise des risques psychosociaux à la construction de la santé mentale au travail.

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Bien sûr, ce champ d’intervention est loin d’être indifférencié. Les approches des acteurs qui y participent peuvent diverger sur le diagnostic mais aussi sur l’identification des causes des risques psychosociaux, sur les méthodologies concrètes à mettre en œuvre, leurs références disciplinaires et le sens des actions à conduire.

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À un pôle, on trouve, par exemple, le rapport remis en mars 2008 par Patrick Légeron et Philippe Nasse au ministre du Travail, dont l’approche combine discours scientiste et positiviste, quantophrénie exacerbée, abord cognitivo-comportementaliste de l’être humain, naturalisation des rapports sociaux et individualisation des problèmes de santé au travail. Discours scientiste et positiviste lorsqu’on parle au nom du « Un » de La Science, lorsqu’on discrédite les recherches dont on ne partage pas les référents ; lorsqu’on déclare inutile toute controverse d’approches parce que les résultats de l’une d’entre elles auraient été, une bonne fois pour toutes, scientifiquement validés ; lorsqu’on prétend que les méthodes que l’on propose seraient neutres et fiables ; lorsqu’on promeut une posture d’observation débarrassée de toutes hypothèses, avant toute recherche de causes parce qu’on craint que cette dernière n’engage trop vite le débat sur les responsabilités. Quantophrénie exacerbée lorsqu’on prétend construire un indicateur global qui évaluerait simultanément les conditions sociales de travail et l’état psychologique du sujet. Abord strictement cognitivo-comportementaliste [4][4] Notons que le médecin psychiatre Patrick Légeron est... lorsqu’on ne veut rien savoir de ce qui fait la spécificité humaine, du sens des actes posés par les salariés, des affects et des valeurs qui les portent ou encore des rapports sociaux dans lesquels ils s’inscrivent ; lorsqu’on réduit la complexité de la dynamique affective à une simple gestion des émotions ; lorsqu’on prétend, à partir de cela, prescrire les bonnes conduites. Naturalisation des rapports sociaux lorsqu’on préfère à la notion d’organisation du travail celle d’environnement. Individualisation des problèmes de santé au travail lorsque, suite à un suicide sur le lieu de travail, on propose une « autopsie psychologique », une démarche qui se focalise sur le profil psychologique de la victime et est susceptible de dégager la direction d’entreprise de toute responsabilité, notamment lorsque celle-ci est mise en cause pour faute inexcusable devant les tribunaux.

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À l’autre pôle, on trouve, par exemple, le guide à l’attention des représentants du personnel au chsct élaboré par le cabinet secafi alpha. Le contraste est frappant. On insiste ici sur la nécessité de mobiliser l’ensemble des compétences afin de pouvoir parvenir à une compréhension globale. On propose l’élaboration d’une cartographie des risques psychosociaux afin d’évaluer le degré d’exposition des salariés. On considère qu’il n’y aurait ni diagnostic complet, ni plan de prévention si l’on n’intégrait pas des approches qualitatives au sein de la démarche. On reconnaît que les causes sont multifactorielles mais on insiste sur le fait que l’action n’est légitime que si elle permet d’agir sur l’organisation du travail. On promeut essentiellement la prévention primaire et, sans en nier l’utilité dans certaines situations dégradées, on relativise l’importance des préventions secondaire et tertiaire. Cette exigence de ne pas verser dans l’individualisation s’impose aussi lors d’un lancement d’une expertise suite à un suicide, lorsqu’on affirme que la finalité n’est pas de déterminer des responsabilités ou d’évaluer des individus mais d’éclairer la situation afin de pouvoir intervenir sur le plan organisationnel. Enfin, on demande aux représentants chsct de faire preuve de prudence dans l’accompagnement des salariés en souffrance lorsqu’une direction d’entreprise propose de mettre en place une cellule d’écoute, en arguant du fait que cette forme d’aide ne peut pas permettre une action sur les causes des risques psychosociaux.

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Il ne s’agit donc pas de nier la diversité des usages de la notion de risques psychosociaux et des positionnements propres à ce champ d’intervention, voire les contradictions qui le travaillent, les luttes qui le structurent. Les deux démarches évoquées ici ne se valent pas de ce point de vue. La méthode de secafi alpha proscrit ce que le rapport de Légeron et Nasse prescrit, et notamment la psychologisation de ce qui relève de la sphère socio-économique et la réification de ce qui relève de la subjectivité. Il y a là un souci éthique qui permet aux intervenants de ne pas nuire à autrui, de ne pas participer de l’exacerbation de la souffrance en croyant (ou en feignant de) la combattre, notamment en réactivant ou renforçant chez les salariés des sentiments de culpabilité, de honte ou d’impuissance.

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Mais il ne s’agit pas non plus de s’abstenir d’analyser les effets de l’introduction de la problématique des risques psychosociaux sur la structure même du champ de la santé mentale au travail. Surtout si, avec Michel Foucault (1976), nous convenons que le pouvoir est moins une propriété qu’un exercice et que ce dernier fonctionnerait moins sur le registre de l’interdiction que sur celui de l’incitation. On reconnaîtra que l’expression elle-même de « risques psychosociaux » n’a pas été introduite pour des raisons scientifiques [5][5] En fait, les risques dont on parle ici ne sont pas... mais essentiellement pour produire le consensus qui faisait défaut dans ce champ. L’expression « souffrance au travail » suscite quelque peur et n’est guère acceptée par la plupart des directions d’entreprise. Il n’est alors pas indifférent pour l’intervention elle-même que l’expression « risques psychosociaux » subsume celle de « souffrance psychique », la relègue finalement à l’arrière-plan, faute de pouvoir l’exclure immédiatement de tout énoncé. De surcroît, le fait de ramener l’inconnu au connu, de promouvoir une approche « simple et facile » (Légeron, Nasse, 2008) n’a pu aussi que rassurer nombre d’acteurs qui jusqu’ici étaient désireux d’affronter ces questions, mais ne s’en sentaient pas capables faute de savoir s’y prendre et de pouvoir s’appuyer sur un dispositif méthodologique. Au final, on aura compris qu’il s’agit ici d’encourager tous les acteurs intéressés par les problèmes de santé mentale au travail à intervenir dans un dispositif particulier, issu de l’épidémiologie, qui consiste à remonter des troubles aux risques, et des risques aux facteurs de risques. Cela peut être bénéfique à maints égards mais nous ne pensons pas que l’on puisse, en procédant ainsi, aller au-delà d’une simple gestion de la force de travail, d’une protection de la santé entendue comme capital.

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Si toute méthode est chemin, il nous semble préférable alors de prendre un autre point de départ et de suivre une autre ligne d’horizon. Il nous semble préférable de partir non pas des atteintes à la santé mais d’une coanalyse du travail réel, des situations-problèmes comme des situations ordinaires, de la métis dont les hommes font preuve pour surmonter les difficultés de la tâche à accomplir, d’une transformation en savoirs des paroles qu’ils peuvent échanger sur le travail et, dans le cadre de controverses, autour de la manière de s’y prendre ou de se positionner. Cette façon d’initier la démarche change tout car elle nous permet de voir que les salariés, contrairement à ce que le modèle de l’exposition peut suggérer, ne restent pas inactifs face aux risques professionnels et aux affects qu’ils peuvent induire ou réactiver, y répondent par des pratiques multiples marquées par la défense, la sublimation ou encore la résistance. Se fait jour la nécessité de prendre en compte leurs pratiques défensives ou sublimatoires afin de ne pas, lors de l’intervention, saper violemment leur fondement ou encore la possibilité de prendre appui sur leurs pratiques de résistance. Cette façon d’initier la démarche nous permet de dégager tout ce qui, dans l’ordre organisationnel, managérial et sociopsychique, permet l’affirmation de leur puissance d’agir ou, au contraire, l’empêche.

Il nous semble préférable d’avoir pour horizon non pas la protection des salariés mais l’étayage de leur subjectivation ; en fait, un processus requérant la mise en travail de la souffrance et plus encore sa transformation en plaisir, repérable lorsque des affects négatifs, parce que nommés, élaborés, perlaborés et surtout déprivatisés perdent de leur passivité, mais aussi et plus radicalement lorsque des affects actifs issus des savoirs ainsi coconstruits l’emportent en puissance sur les affects passifs générés par l’organisation du travail ou le management et, in fine, permettent peu ou prou le désengagement de l’emprise de l’affectivité passionnelle. Si la raison humaine intervient ici d’une manière décisive, ce n’est point parce qu’elle aiderait à gérer les affects ou à maîtriser les émotions, comme nous y invitent tous ceux qui ont tendance à la réduire à sa dimension instrumentale, mais parce qu’elle permet aux affects actifs qu’elle génère de gagner, toujours momentanément, la lutte tenace, acharnée et sans merci qu’ils livrent contre les affects passifs que des causes extérieures sans cesse génèrent (Roche, 2009, 2010). Ajoutons que le fait de coélaborer n’est pas ici, pour les salariés, moins important que les résultats eux-mêmes obtenus dans la mesure où il est, en tant que tel, affirmation de la puissance d’agir, expression du plaisir et promotion de la santé mentale.

Enfin, on aura sans doute compris que la santé mentale à laquelle nous nous référons n’est point l’absence de tout trouble, de toute tension psychique mais plutôt la capacité à y faire face et, au-delà, à en faire œuvre, à en faire la source de l’accroissement de l’être, de l’augmentation, voire de la réappropriation de la puissance d’agir. Elle n’est pas la capacité à s’adapter aux normes existantes, la capacité à faire ce qui doit être fait ou ce qui se fait le plus couramment ; la capacité à répondre à une attente sociétale ou à suivre le plus grand nombre. Elle n’est pas la capacité à faire montre de normalité mais la capacité à inventer de nouvelles normes, à en jouer en fonction des contraintes que le « milieu » impose, des problèmes qu’il pose, la capacité à faire preuve de normativité, pour reprendre les termes de la problématique de Georges Canguilhem (1966). Elle est augmentation de la puissance productive ou, mieux peut-être, si l’on veut précisément tirer pleinement profit des enseignements de la réflexion de ce dernier auteur, de la puissance normative. Elle est, pour le dire autrement, augmentation de la puissance productive dans la multiplicité des normes et des allures de vie (Sévérac, 2005). Nous avons en effet montré dans cet article que santé rimait avec multiplicité ou encore diversité. Les hommes la construisent lorsqu’ils ne se contentent pas de subir le « milieu » dans lequel ils vivent mais sont capables de le constituer, de l’élargir, de l’ouvrir. Elle n’est pas un état caractérisé par l’équilibre, fût-il précaire, mais un processus constamment sous tension, contradictoire, qui relève d’un vivant mettant sans cesse à l’épreuve les normes de l’existant pour tenter de s’approprier quelque chose de la réalité de ce monde. Elle est une conquête permanente sur l’affectivité passionnelle qui les empêche d’affirmer leur puissance normative ; conquête, donc, sur la passivité triste, nous avons largement développé cette dimension dans cet article, notamment dans la partie concernant la souffrance au travail mais aussi, parfois, joyeuse, notamment lorsqu’un affect tenace tend à rétrécir le « milieu » de vie, à polariser la vie elle-même sur une seule norme, comme dans les figures types du libidineux, de l’ambitieux et du cupide souvent citées par Spinoza.

Pour bien comprendre la nature des processus en jeu, et saisir leurs enjeux, notamment dans la sphère du travail, il est selon nous impératif de mobiliser les catégories spinozistes de pouvoir (potestas) et de puissance (potentia) et, surtout, de les penser ensemble, dans leurs interrelations inextricables, leurs interconnexions internes. Car c’est en raison de leur pouvoir d’affecter les autres ou d’être affectés par eux (potestas) que les individus augmentent ou diminuent leur puissance d’agir (potentia) ; qu’ils construisent ou détruisent leur santé mentale. Plus précisément, ce n’est qu’à condition d’entrer dans une relation de composition positive avec d’autres puissances, humaines et extrahumaines, qu’ils éprouvent des affects actifs et voient leur puissance d’agir augmenter. C’est dire combien la santé mentale est substantiellement affaire de collectifs. Là réside, en tout cas, un de ses secrets de fabrication peut-être les mieux gardés, mais que l’on n’a aucunement intérêt à continuer à protéger.


Bibliographie

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  • Severac, P. 2005. Le devenir actif chez Spinoza, Paris, Honoré Champion.
  • Spinoza, B. 1985. L’Éthique, Paris, Gallimard, coll. « Idées ».

Notes

[*]

Pierre Roche, sociologue au céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), roche@cereq.fr

[1]

« L’âme, autant qu’elle le peut, s’efforce d’imaginer ce qui accroît ou seconde la puissance d’agir du corps » (E. Spinoza, III, 12). Et on n’est plus ici dans la répétition du même mais dans la répétition joyeuse : « Tout ce que nous imaginons qui mène à la joie, nous nous efforçons d’en procurer la venue ; tout ce que nous imaginons qui lui est contraire ou mène à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire » (E. Spinoza, III, 28) ; « Qui se rappelle une chose où il a pris plaisir une fois, désire la posséder avec les mêmes circonstances que la première fois qu’il y a pris plaisir » (E. Spinoza, III, 36).

[2]

Pour éviter tout malentendu, on prendra garde ici de ne pas confondre la puissance d’agir avec la puissance de travail. Car l’agir est une forme d’activité spécifique. Un individu agit seulement lorsqu’il cesse de réagir, lorsque son activité produit des effets dont il est la cause adéquate (Spinoza, Éthique, partie III, définition II). C’est pourquoi un individu agit finalement rarement seul ou, en tout cas, longtemps seul, cherche à unir ses efforts avec ceux et celles qui partagent quelque but avec lui. Mais on aura compris que la puissance d’agir n’est pas propre à la seule sphère du politique, et s’affirme aussi, selon nous, dans la sphère du travail.

[3]

Ce sentiment d’être dédaigné, voire méprisé est fortement ressenti chez ceux dont le travail est taylorisé mais aussi chez ceux qui ont été invités par le discours managérial à faire preuve d’autonomie, d’initiative, de responsabilité, à investir intelligence et passion. Cela, parce que les outils de gestion censés évaluer leur travail reposent essentiellement sur des critères quantitatifs, statistiques, comptables qui occultent une bonne part du réel de leur travail. Ce déficit de reconnaissance des compétences n’est pas seulement au principe d’un malaise persistant mais freine aussi considérablement leur développement lui-même.

[4]

Notons que le médecin psychiatre Patrick Légeron est aussi directeur de stimulus, un cabinet conseil qui, précisément, propose une approche globale de la prévention du stress et des risques psychosociaux au travail en se référant à l’approche cognitivo-comportementaliste. Extrait du site du cabinet conseil : « Pour ses interventions auprès des entreprises confrontées au problème du stress, stimulus se réfère aux sciences du comportement et à la psychologie cognitive. Les approches cognitivo-comportementales ont en effet fait l’objet d’un grand nombre de recherches et d’études scientifiques au niveau international et apparaissent être les plus efficaces aussi bien au niveau préventif, dans le cadre de programme de formation à la gestion du stress, que dans la prise en charge des principaux troubles psychologiques liés au stress excessif (anxiété et dépression). »

[5]

En fait, les risques dont on parle ici ne sont pas psychosociaux mais psychiques et constituent des formes avérées de manifestation de la souffrance humaine au travail. Qu’ils émergent dans le champ social de l’entreprise ne fait point ici argument. Que les facteurs de risques soient psychosociaux ne signifie pas que les risques et les troubles le soient aussi. Quelles fonctions ce flou, cet amalgame, cette confusion remplissent-ils ?

Résumé

Français

Quel statut peut-on accorder au plaisir que les salariés éprouvent dans l’exercice de leur travail ? À l’heure où la souffrance prolifère, où ses multiples expressions défraient la chronique quotidienne, où le suicide frappe à coups répétés dans certaines entreprises, cette question risque de paraître provocatrice, voire indécente. La façon dont on y répond conditionne pourtant les dimensions les plus concrètes des interventions que l’on peut conduire en matière de promotion de la santé mentale au travail. L’auteur revient ici sur quelques textes fondamentaux de Freud mais aussi d’Aristote, d’Épicure et de Spinoza afin d’étayer une conception à l’intérieur de laquelle il pense la souffrance par rapport au plaisir. Il soutient que la souffrance, loin d’être première et constitutive du travail, ne survient le plus souvent que parce que l’activité qui permet l’affirmation de la puissance d’agir et l’expression du plaisir est contrariée, empêchée. C’est à partir de ce droit à un plaisir auquel il restitue toute sa positivité qu’il questionne la problématique de la prévention des risques psychosociaux. S’appuyant sur sa propre expérience, il donne, in fine, quelques indications sur la façon de concevoir une pratique de promotion de la santé mentale qui puisse précisément faire droit à ce plaisir.

Mots-clés

  • plaisir
  • souffrance
  • puissance d’agir
  • santé mentale au travail
  • risques psychosociaux

English

Right to enjoyment and appreciation of « psychosocial risks »What status can be granted to the enjoyment experienced by employees in the exercise of their job ? At a time when suffering is rife, when its many faces shape the daily news, when suicide strikes repeatedly in certain companies, this issue may appear provocative or even indecent. The way in which we deal with it however conditions the most tangible dimensions of mental health campaigns to be instigated in the work place. At this point, the author draws on a few basic works by Freud as well as Aristotle, Epicure and Spinoza to support a concept in which he contemplates suffering in relation to enjoyment. He maintains that suffering, far from being primary to and representative of work, most often only arises when the activity that enables the power to act and the expression of enjoyment to be asserted, is thwarted or prevented. This right to enjoyment, in which he releases all his positivity, is the starting point for questioning the issue of psychosocial risk prevention. Based on his personal experience, he ultimately gives a few ideas on how to conceive a system of promoting mental health that clearly grants this enjoyment.

Keywords

  • enjoyment
  • suffering
  • power to act
  • mental health at work
  • psychosocial risks

Plan de l'article

  1. Plaisir/achèvement et plaisir/accompagnement
  2. Plaisir, souffrance et puissance d’agir au travail
  3. Critique de la problématique des risques psychosociaux

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