Accueil Revue Numéro Article

Nouvelle revue de psychosociologie

2010/2 (n° 10)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782749213217
  • DOI : 10.3917/nrp.010.0099
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Nouvelle revue de psychosociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 99 - 110 Article suivant
1

Les approches cliniques du travail en France regroupent la psychopathologie du travail, la psychodynamique du travail, la clinique de l’activité, la psychologie sociale clinique du travail. Bien qu’elles appartiennent au champ de la psychiatrie ou la psychologie, ces approches, paradoxalement, ont en commun de « dépsychologiser » la problématique des risques psychosociaux, au sens où elles en désignent les ressorts principaux dans la dimension du collectif (vs l’individu). Que l’on parle en termes de collectif et de règles de métier (psychodynamique du travail) ou en termes de genre et de style d’action (clinique de l’activité), le travail est pensé comme une activité sociale réalisée avec d’autres, pour d’autres, en fonction d’autres. Celle-ci comprend toujours une part d’innovation à partir de laquelle non seulement le sujet apporte sa contribution au monde dans lequel il vit, mais « élabore la souffrance issue de son histoire personnelle » (psychodynamique du travail) ou « se met à distance de ses propres fixations subjectives » (clinique de l’activité). Créateur de biens, de service, et plus largement de culture, le travail est donc aussi un processus de subjectivation. Quand celui-ci est contrarié ou empêché, le travail peut devenir pathogène. Dans cette perspective, c’est le travail qu’il s’agirait de « soigner » et non les individus (Fernandez, 2009), du moins en première instance ou en guise de prévention. Soigner s’entend ici au sens de « prendre soin », traiter avec attention, prendre au sérieux, respecter l’importance pour les sujets de réaliser le travail avec soin (Molinié, Volkoff, 2000). La prévention des atteintes à la santé en milieu professionnel passerait donc par la capacité collective à conserver sa vitalité au débat sur le travail, une perspective axiologique rejoignant celle de l’ergonomie de langue française qui fut pionnière dans la défense du « point de vue du travail ».

2

Dans ce mouvement d’ensemble, la psychodynamique du travail occupe une place particulière, non seulement à cause de son antériorité sur les autres psychologies cliniques du travail, mais parce qu’elle a introduit dans les débats scientifique et public un concept concurrent au concept de stress : la souffrance dans le travail. Ainsi les auteurs du livre de l’anact, Prévenir le stress et les risques psychosociaux, classent-ils la souffrance parmi ceux-ci, avec les violences, les harcèlements, les addictions au travail et le stress, car, disent-ils, on ne pourrait ignorer la demande sociale qui s’exprime en ces termes et en référence aux travaux de Dejours (Sahler et coll., 2007, p. 25).

3

S’agirait-il d’une consécration ? La problématique des risques psychosociaux viendrait-elle couronner, voire dépasser, les efforts de la psychodynamique du travail ? De mon point de vue, ce n’est pas le cas. On est plutôt en droit de se demander si la souffrance dans le travail n’est pas, pour ainsi dire, victime de son succès et de s’interroger sur les distorsions ou les omissions qui accompagnent sa vulgarisation et certaines formes de « récupération » à des fins idéologiques. Il est notable en effet que les références à la souffrance des salariés sont certes de plus en plus fréquentes, mais souvent malencontreusement détachées de toute référence concrète à l’activité.

4

Par ailleurs, les lamentations récurrentes sur la destruction des collectifs ont acquis quasiment valeur de dogme. La messe des collectifs serait dite au point qu’il ne vaudrait plus la peine de s’interroger sur le déni du négatif dans les organisations (déni de la mort, de la vulnérabilité, de la folie) ni sur ses éventuelles incidences en termes de « pathologies de la communication » ou d’aliénation culturelle.

5

Enfin, la reconnaissance, processus censé jouer un rôle central dans la préservation de la santé mentale, est sur toutes les lèvres, mais elle est, la plupart du temps, appréhendée comme une sorte de gesticulation managériale, là encore déconnectée de ce que font les gens réellement. Tout cela ressemble, peut-être et de loin, à la psychodynamique du travail, mais à y regarder de plus près, il n’en reste pas grand chose.

Les rhétoriques politiques se transforment, les concepts migrent et changent de bord, les idéologies, loin d’être figées, empruntent sans cesse aux savoirs scientifiques leur imposant des distorsions et des simplifications (Fleck, [1935], 2005). Tout cela est normal et sans doute inévitable à la circulation des idées. Souffrance, défenses et reconnaissance sont trois mots clés de la psychodynamique du travail qui ont chacun une valeur conceptuelle tout en appartenant également au langage ordinaire, ils ont été choisis comme tels à dessein de sorte qu’ils soient appropriables et sortent plus facilement du sérail universitaire. Il est donc également normal qu’en échappant à leurs créateurs, ces concepts leur donnent aussi du fil à retordre. La « montée des risques psychosociaux » constitue ainsi un enjeu critique pour les chercheurs en psychodynamique du travail, confrontés à la tâche de devoir déconstruire les usages sociaux de leur théorie et d’en réaffirmer ou préciser les usages conceptuels. Ce que je vais tenter de faire modestement dans cet article [1][1] En resserrant mon propos autour du niveau conceptuel....

Souffrance

6

Sur le plan scientifique, stress et souffrance renvoient à des objets et des courants disciplinaires distincts (Molinier, 2009a). Les théories du stress établissent des corrélations entre des facteurs organisationnels et des variations biologiques ou comportementales au niveau individuel. La psychodynamique du travail cherche à comprendre ce que vit le sujet en relation avec son travail. L’accent est porté sur la capacité à donner un sens à la situation, à se défendre de la souffrance et à conjurer la maladie en mobilisant les ressources individuelles de l’intelligence et de la personnalité mais aussi celles de la coopération et du collectif.

7

Sur le plan des usages sociaux, les frontières sont plus mouvantes : stress, en français, a longtemps fonctionné comme un euphémisme : on pouvait se dire « stressé » sans trahir une vulnérabilité (Davezies, 2001). Parler du stress dans le travail apparaissait comme beaucoup plus consensuel que parler de souffrance, un terme repoussoir, une exagération qui fâchait les patrons. Mais le double événement, en 2007 puis en 2009, de la médiatisation des suicides liés au travail dans de grandes entreprises françaises a créé l’exigence d’une nouvelle radicalité (au moins de façade).

8

Classiquement, le medef avait toujours récusé l’interprétation selon laquelle certains suicides pouvaient être liés au travail et les attribuait en bloc à la « fragilité personnelle ». Le comptage des suicides à France Telecom a bien fait sentir les limites d’une telle stratégie aisément critiquable en termes de déni. Un rapport commandité par des députés de l’ump et du Nouveau Centre [2][2] Rapport de la commission de réflexion sur la souffrance... a changé la donne en s’appropriant la rhétorique de la souffrance dans le travail, jusqu’alors identifiée à celle de la psychodynamique du travail reprise par les syndicats et certains médecins du travail. Il n’échappera à aucun lecteur attentif de ce rapport que les problèmes soulevés sont pour la plupart restreints au domaine du management et qu’on ne s’y préoccupe pas beaucoup du travail. Je veux dire qu’on n’y cherche pas à savoir en quoi les gens seraient empêchés de faire ce qu’ils estiment devoir faire ou accepteraient de réaliser des tâches qu’ils désapprouvent. Bref, ce rapport laisse de côté tout ce qui, du travail, pourrait pousser les gens à bout. Par exemple, se sentir écœuré parce qu’on bâcle le travail ou terrassé par la honte d’avoir accepté de nuire à autrui sont des formes de « souffrance éthique » fréquentes dans les organisations du travail néolibérales (Dejours, 1998). En outre, l’accent est mis sur une catégorie de travailleurs bien spécifiques, comme en atteste la citation suivante : « Cette culture de l’excellence se traduit d’ailleurs chez de nombreux cadres par un surinvestissement entraînant de leur part un déni des problèmes de stress au travail car ils ne prennent plus de recul » (rapport ump-Nouveau Centre, 2009, op. cit., p. 14).

En un retournement étonnant, la figure du « travail aliéné », autrefois le prolétaire, est devenue celle du « cadre surinvesti ». On peut s’interroger sur le sens politique d’un tel déplacement et ce qu’il pourrait masquer de souffrances plus subalternes. Mais surtout, le dépistage et le traitement de la souffrance des cadres – attribuée à un simple « manque de recul » – risquent, sous un nouvel emballage plus « tendance », de n’aller guère au-delà des méthodes bien connues de la gestion du stress où chacun est renvoyé au perfectionnement de son hygiène de vie et à ses propres responsabilités. Auquel cas, le brouillage sémantique entre stress et souffrance risque d’aggraver les choses sur le fond en contribuant, sous couvert d’en parler, à dénier la souffrance dans le travail.

Défenses

9

L’ensemble des connaissances produites depuis trente ans dans le champ de la clinique du travail démontre que la construction d’un rapport équilibré au travail, dans tous les sens du terme, n’est pas le résultat d’une hygiène de vie ou même d’une volonté individuelle mais dépend d’une synergie collective. Parler de souffrance en un sens psychodynamique signifie ne jamais perdre de vue que les gens sont loin de subir passivement la souffrance générée par les contraintes de l’organisation du travail, ils s’en défendent. Ces défenses orientent les façons de penser et d’agir en sorte d’éviter autant que faire se peut la perception de ce qui fait souffrir. Les défenses n’agissent pas sur le monde réel – en particulier elles ne transforment pas les risques ou les contraintes. Les défenses agissent par des moyens symboliques : occultation, euphémisation, évitement, rationalisation, entre autres, qui modifient les affects, les pensées et les états mentaux.

10

Les défenses contre la souffrance dans le travail peuvent être individuelles, ce qui signifie qu’on peut les mobiliser sans le concours des autres. C’est le cas de l’auto-accelération sur les chaînes de montage qui vise à rendre supportables la monotonie et la répétitivité de la tâche et plus largement de l’hyperactivisme (Dejours, 2004). On peut alors s’interroger sur la fonctionnalité défensive du surinvestissement des cadres évoqués plus haut et se demander si, par hasard, l’absence de recul ne leur permettrait pas justement d’éviter de penser à ce qu’ils font, à comment ils le font et avec quelles conséquences.

11

Les défenses peuvent aussi se structurer dans des conduites, des représentations et des règles partagées. On parle alors de stratégies collectives de défense (Dejours, 1980). Ces stratégies ont été d’abord identifiées dans des métiers à risque [3][3] Voir notamment : dans le bâtiment et l’industrie de... où les hommes étant majoritaires, ces stratégies se structurent autour du déni de la vulnérabilité et de la souffrance masculine, associé à un mépris des personnes qui expriment ou incarnent la fragilité (idéologie de la virilité, de l’excellence, de la performance).

12

En quoi les stratégies collectives de défense sont-elles spécifiques de la souffrance dans le travail ? Qu’un sujet puisse dire ne rien sentir (ou voir) alors qu’il sent (ou voit) sans s’en rendre compte (ou sans vouloir savoir) a été bien montré dans les recherches freudiennes sur l’hystérie. Mais l’hystérique est aux prises avec son propre destin et ses conflits intrapsychiques. Or la peur, sur un chantier par exemple, diffère de l’angoisse qui répond à une menace interne. La peur est éprouvée en fonction d’un danger externe, la plupart du temps objectif (risque de tomber, se blesser) et qui risque d’affecter l’ensemble des personnes soumises aux mêmes contraintes (quelles que soient leurs névroses personnelles). C’est donc collectivement qu’il convient de se convaincre qu’on ne sent pas la peur ou qu’on ne voit pas le danger. Ce retournement subjectif implique l’élaboration d’un univers de représentations et de conduites partagées, qui ont en commun d’opposer un déni de réalité aux dimensions de la réalité qui font souffrir. Ce mode de défense consiste à opposer un désaveu à un fragment de la réalité du monde extérieur perçu ou interprété comme particulièrement déstabilisant psychologiquement. Pour qu’une réalité soit déniée, il a fallu dans un premier temps qu’elle soit reconnue – la représentation désavouée n’est donc jamais loin de ressurgir. Les défenses résistent mal à un retour brutal du réel : accident, erreur, licenciement…

13

Quand la réalité à dénier est partagée, comme c’est le cas en ce qui concerne les risques du travail, le déni doit donc être construit et entretenu de façon collective et constante jusqu’à se consolider dans un imaginaire social certes localisé, mais qui emprunte à l’imaginaire social au sens large et le renforce en retour. Cet imaginaire social s’impose à la pensée de tous et devient difficile à contester publiquement tant il a pris valeur de vérité pour chacun. Culture de l’excellence, idéologie de la performance, mythologie du champion, valorisation du « bougisme [4][4] Je remercie Marie-Anne Dujarier de m’avoir signalé... » comme forme exhibée de l’efficacité, cet imaginaire qui confine à l’aliénation culturelle fait ciment jusqu’au plus haut niveau des entreprises et de l’État. On ne peut en saisir pleinement le dynamisme et la résistance sans référence à la théorie des défenses collectives.

14

La dynamique des stratégies collectives de défense est cependant différente dans les collectifs féminisés des métiers du soin, où la vulnérabilité et la souffrance ne sont pas systématiquement niées, mais plutôt élaborées défensivement à travers des techniques narratives centrées sur des histoires concrètes et maniant l’autodérision [5][5] Je ne veux pas dire que le déni de vulnérabilité serait.... Ces techniques de dédramatisation permettent une expression et un partage entre collègues de la souffrance générée par l’attention portée à la détresse d’autrui. Il s’avère que les descriptions du réel que produisent les soignantes sont déstabilisantes pour les stratégies collectives viriles. Compte tenu du rapport de force qui structure la division sexuelle du travail et les rapports sociaux de sexe, les techniques féminines [6][6] Je ne développe pas ce point ici, mais des femmes peuvent... pour appréhender le négatif sont la plupart du temps perçues comme inconvenantes et les récits des soignantes, jugés émouvants mais trop pour être vraiment sérieux, sont disqualifiés hors de leur cercle (Molinier, 2006).

15

Pour récapituler : les stratégies collectives de défense jouent un rôle capital dans la préservation de la santé mentale. Mais des effets d’occultation de l’ensemble de ces défenses combinées, il résulte que les difficultés sociales et psychologiques du travail sont finalement très peu discutées dans l’espace public. On constate, dans le débat actuel, qu’il est tout à fait possible d’invoquer publiquement la souffrance des salariés sans entrer dans le détail du travail et donc sans analyser non plus les défenses pour le supporter. On les analyse d’autant moins que le discours dominant va du côté de la « perte des collectifs ». Et il est vrai que les collectifs masculins d’ouvriers ou de techniciens qui traditionnellement formaient la base des mouvements syndicaux (et le terrain de nombreuses recherches) ont été malmenés par les restructurations néolibérales qui entendaient les mettre au pas.

Les pathologies de l’isolement désignent des situations où les gens ne bénéficient plus des formes de coopération défensives (Dejours, 2003). Ces situations d’isolement sont certes fréquentes partout où la casse des collectifs a été sciemment organisée, mais cela ne signifie pas que tous les collectifs de défense aient disparu à tous les niveaux. Par ailleurs, le collectif n’est pas forcément la panacée. Dans certaines situations, les défenses collectives se radicalisent. On parlera alors d’idéologie défensive de métier. Celle-ci « émerge dans des situations extrêmes de souffrance où il n’y a plus d’espace de discussion pour réaménager le rapport à l’organisation du travail d’une part, où le renoncement des agents à toute action d’amélioration se traduit par l’apparition d’une pratique dominante de dénonciation et par l’effort désespéré de maintenir la cohésion des agents entre eux par référence à l’ennemi commun » (Dejours, 2000, p. 61).

Les idéologies défensives de métier sont toujours des idéologies essentialisantes (Gaignard, 2006) qui mobilisent et réitèrent des catégories altérisantes (selon les cas : les femmes, les handicapés, les hommes non virils, les novices, les immigrés…) où les « autres » sont soit rejetés par le mépris du côté des faibles, quand il s’agit de se convaincre qu’on est les plus forts (lutte contre la peur) ; soit stigmatisés du côté des inférieurs (en humanité, culture, intelligence…) quand il s’agit de lutter contre la honte de participer à l’injustice (souffrance éthique), soit diabolisés comme autant d’entités malveillantes (le directeur, les gestionnaires) contre lesquelles « on ne peut rien ». Cliniquement, une idéologie défensive de métier implique la disparition de toute discussion sur le travail (déni du réel), un fonctionnement clanique (Flottes, 2004) et l’effacement des espaces de convivialité et de vivre ensemble. Les idéologies défensives de métier débouchent sur la haine des autres et sur la violence. Comprendre comment les idéologies défensives contre la souffrance dans le travail non seulement font obstacle à la controverse sur le travail mais s’alimentent et rétro-alimentent l’imaginaire sexiste et raciste dans notre société reste un programme d’actualité.

Reconnaissance

16

Aussi longtemps que le travail fait sens pour les gens, quand bien même il y aurait des désagréments, et il y en a toujours, la souffrance n’est pas pathogène. Ainsi a-t-on longtemps pensé que le déficit chronique de reconnaissance du travail féminisé devrait être préjudiciable à la santé. Mais l’expérience des travailleuses dans les services aux personnes montre que leur investissement peut se maintenir en dépit d’une faible reconnaissance sociale, en raison du sens qu’elles attribuent à leur travail (Galerand, Kergoat, 2008). Leur propre capacité à juger de leur indispensabilité pour une personne qui ne reçoit d’autres secours et assistance que les leurs, permet à certaines d’entre elles d’investir jusqu’à des situations qu’elles jugent pourtant repoussantes et d’endurer l’ingratitude de patients rebutants ou récalcitrants (Doniol-Shaw, 2009). Voilà qui complexifie l’idée très répandue selon laquelle la souffrance se résoudrait par la reconnaissance et que cette dernière serait l’alpha et l’oméga de la santé mentale.

17

Si la reconnaissance joue en effet un rôle important dans la préservation de la santé, il s’agit d’un processus dynamique pour le moins complexe. Il convient de déconstruire une certaine représentation managériale de la reconnaissance qui voit en celle-ci un processus intersubjectif se résumant à des actes ponctuels d’encouragement, de gratitude ou de félicitations personnellement et chaleureusement adressés par la hiérarchie, les collègues ou les clients. On comprend bien que, sous cette forme réduite au symbolique, la « reconnaissance » puisse actuellement présenter un énorme avantage idéologique : elle apparaît gratuite et reposer, pour l’essentiel, sur les qualités humaines de l’encadrement de proximité encouragé à reconnaître ses troupes pour soutenir leur motivation au travail. Or la dimension affective de la reconnaissance peut aisément être manipulée et constituer un piège pour plus d’exploitation. Mais surtout, sans carotte pour faire avancer l’âne, une reconnaissance purement symbolique rencontre vite ses limites : le ressentiment des salariés et la déprime de l’encadrement. Mieux vaudrait encore ne pas être reconnu (avec l’espoir de l’être un jour) que reconnu de travers ou pour de mauvaises raisons. On peut ainsi distinguer le déficit de reconnaissance – il est banal de « manquer de reconnaissance » – du déni de reconnaissance qui apparaît comme beaucoup plus délétère. Sont caractéristiques du déni de reconnaissance, les situations où le travail réalisé fait l’objet d’un désaveu de la part de la hiérarchie, par exemple au cours d’une évaluation [7][7] Par exemple quand la hiérarchie aurait tous les moyens..., ainsi que les situations où le travail, bien qu’il soit reconnu, ne donne jamais lieu à aucun avantage social en termes d’argent, de carrière, de mobilité sociale.

La « vraie » reconnaissance du travail s’inscrit matériellement dans l’organisation du travail sous la forme des moyens qui sont accordés pour le faire avec soin. Ces moyens ne sont économiques qu’en partie. Ce qui est en jeu est aussi la considération du point de vue des salariés sur ce qu’ils font, comment ils le font et pensent devoir le faire. En d’autres termes, il est faux de penser que l’on travaille pour être reconnu. Nous cherchons plutôt à être reconnu pour travailler selon nos critères et nos valeurs. La valeur du travail – au sens éthique du terme, non utilitariste – n’est pas principalement conférée de l’extérieur par les autres. Elle dépend avant tout de ce qui est important pour nous, de ce qui compte, en fonction d’un tissu d’expériences qui ne se réduisent pas à celles du travail salarié. Bien qu’elle ne décide pas du sens de nos existences, bien qu’elle ne précède pas le sens de ce que nous faisons, la reconnaissance du travail est donc néanmoins cruciale dans la mesure où nous avons besoin que la valeur et la signification que nous conférons à ce dernier soient comprises et respectées pour conserver, ou mieux, pour améliorer les conditions de son exercice.

Le point de vue du travail

18

Le « point de vue du travail », en matière de souffrance, est bien résumé par cette ouvrière de la confection s’adressant au grand ergonome Jacques Duraffourg : « Regardez, dit-elle en brandissant sous son nez un pantalon, ils me font faire de la merde [8][8] Deux entretiens avec Jacques Duraffourg : Le travail... ! » L’analyse de la souffrance dans le travail ne signifie pas, comme certains le prétendent, devoir nécessairement adopter un point de vue moraliste sur le travail. En revanche, on ne peut comprendre la souffrance au travail sans s’intéresser aux questions éthiques. Non pas prendre de la hauteur pour développer un point de vue surplombant sur le Bien, le Mal, les bons, les méchants, les victimes, les bourreaux. Mais s’en tenir au socle des évidences, à ce qui compte pour les gens, à ce qui a de l’importance pour eux. Et s’en tenir là, de façon insistante. Or maintenir cette insistance est sans doute l’une des tâches les plus ingrates qui soient pour des chercheurs, parce que c’est faire corps avec l’ordinaire, l’anecdote, le détail et renoncer à ce que Wittgenstein appelait « la pulsion de généralité », ou le désir d’énoncer des règles générales, pour apprendre à voir ce qui est important et non remarqué parce que sous nos yeux (Laugier, 2009). Être attentif à ce que les gens ont à dire, et chercher avec eux les solutions, fussent-elles de compromis, pour que ça aille mieux, seule cette attention au détail est susceptible de déplacer les défenses, de les prendre en défaut : Ah oui… ça ? C’est vrai, pourquoi on fait comme ça ?

Que chacun fasse ce qu’il peut depuis sa place. La vitalité du débat sur le travail est aujourd’hui en partie tributaire de la capacité des chercheurs à insister, à répéter ce que disaient déjà leurs aînés, non parce que la science piétine mais parce que le point de vue du travail n’a toujours pas été compris. Bien sûr, le langage sous lequel se formulent les défenses n’a cessé de se transformer. Aujourd’hui, les défenses contre le point de vue du travail ont pris une forme particulièrement rusée : ne voilà-t-il pas qu’elles s’expriment à travers le vocabulaire de la souffrance, mais délestée du travail ? Qu’on parle de risques psychosociaux, de stress, de souffrance, qu’importe, notre vigilance doit porter sur ce que ces mots disent et surtout ne disent pas, et sur la façon dont ils sont sans fin reconfigurés au service des défenses.


Bibliographie

  • Davezies, P. 2001. « Le stress au travail : entre savoirs scientifiques et débat social », Performances. Stratégies et facteur humain, 1, 4-7.
  • Dejours, C. 1980. Travail : usure mentale. De la psychopathologie du travail à la psychodynamique du travail, Nouvelle édition augmentée, Bayard Éditions, 3e éd, 2000.
  • Dejours, C. 1998. Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Le Seuil.
  • Dejours, C. 2003. L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, Paris, inra Éditions.
  • Dejours, C. 2004. « Activisme professionnel : masochisme, compulsivité ou aliénation ? », Travailler, 11, p. 25-40.
  • Demaegt ; C. 2008. « Méfiance, violence et sexualisation secondaire dans le métier de surveillance », Travailler, 20, p. 77-97.
  • Doniol, G. 2009. « L’engagement paradoxal des aides à domicile face aux situations repoussantes », Travailler, 22.
  • Fernandez, G. 2009. Soigner le travail, Toulouse, érès.
  • Fleck, L. 1935. Genèse et développement d’un fait scientifique, Paris, Les Belles Lettres, 2005.
  • Flottes, A. 2004. « Conflits de personnes, guerre des clans : deux enquêtes dans les services », Travailler, 11, p. 147-168.
  • Gaignard, L. 2006. « Introduction du dossier Racisme et travail », Travailler, 16, p. 7-14.
  • Galerand, E. ; Kergoat, D. 2008. « Le potentiel subversif du rapport des femmes au travail », Nouvelles Questions féministes, volume 27, n° 2, p. 67-82.
  • Laugier, S. 2009. « L’éthique comme politique de l’ordinaire », Multitudes 37, 38, p. 80-89.
  • Lhuilier, D. 1987. Les policiers au quotidien, Paris, L’Harmattan.
  • Lhuilier, D. 1997. L’univers pénitentiaire : du côté des surveillants de prison (avec N. Aymard), Paris, Desclée de Brouwer.
  • Molinié, A.F. ; Volkoff, S. 2000. « Intensité du travail et santé dans un organisme administratif : une enquête à l’Agence nationale pour l’emploi », pistes, vol 2, n° 1.
  • Molinier, P. 2006. « Le care à l’épreuve du travail. Vulnérabilités croisées et savoir-faire discrets » dans P. Paperman et S. Laugier (sous la direction de), Le souci des autres. Éthique et politique du care, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. « Raisons pratiques », p. 299-316.
  • Molinier, P. 2009a. « Risques psychosociaux : le point de vue psychologique », dans L. Lerouge (sous la direction de), Risques psychosociaux au travail. Étude comparée Espagne, France, Grèce, Italie, Portugal, Paris, L’Harmattan, p. 31-41.
  • Molinier, P. 2009b. « Temps professionnel et temps personnel des travailleuses du care : perméabilité ou clivage ? Les aléas de la “bonne distance” », Temporalités 9, http://temporalites.revues.org/index988.html
  • Rapport de la commission de réflexion sur la souffrance au travail, composée de députés ump et Nouveau Centre, et de personnalités qualifiées, sous la coprésidence de Jean-François Copé et Pierre Méhaignerie, 2009. http://www.comatek.fr/Rapport-de-la-commission-de-reflexion-sur-la-souffrance-au-travail.pdf
  • Sahler, B. ; Berthet, M. ; Douillet, P. ; Mary-Cheray, I. 2007. Prévenir le stress et les risques psychosociaux au travail, Lyon, Éditions anact.
  • Schwartz, Y. ; Durrive, L. (sous la direction de). 2003. Travail et ergologie. Entretiens sur l’activité humaine, Toulouse, Octarès, rééd. 2009.
  • Taguieff, P.-A. 2002. Résister au bougisme : démocratie forte contre mondialisation technophobe, Paris, Mille et une nuits.

Notes

[*]

Pascale Molinier, professeure de psychologie, Paris XIII Villetaneuse, utrpp ea 3413, pascalemolinier@gmail.com

[1]

En resserrant mon propos autour du niveau conceptuel en psychodynamique du travail, je laisse de côté tout un autre pan de la discussion sur « la montée des risques psychosociaux » ayant trait aux transformations des ensembles intersubjectifs, aux modifications des structures organisationnelles et aux atteintes des systèmes de liens.

[2]

Rapport de la commission de réflexion sur la souffrance au travail, composée de députés ump et Nouveau Centre, et de personnalités qualifiées, sous la coprésidence de Jean-François Copé et Pierre Méhaignerie, 2009. http://www.comatek.fr/Rapport-de-la-commission-de-reflexion-sur-la-souffrance-au-travail.pdf

[3]

Voir notamment : dans le bâtiment et l’industrie de process (Dejours, 2000), chez les policiers (Lhuilier 1987, Chaumont, 2007), les surveillants de prison (Lhuillier 1997, Demaegt, 2008), les douaniers (Dessors, 1997), ou encore les cadres d’entreprise (Dejours, 1998).

[4]

Je remercie Marie-Anne Dujarier de m’avoir signalé ce terme qu’elle emprunte à Taguieff (2002). Le bougisme consiste à être « omniprésent », sur tous les fronts, et à substituer en permanence l’occupation du terrain, notamment celui de la communication, au travail de fond. On aurait aimé – et qui sait si cette intention n’était pas malgré tout présente – que l’intérêt de certains députés de droite pour la psychodynamique du travail ne soit pas seulement une réponse stratégique au malaise social, mais une prise de recul critique sur l’aliénation des politiques dans le modèle de la compétitivité. Or, on ne vote pas les lois sur un claquement de doigts et le rythme adéquat pour mener à bien le travail politique n’est sans doute pas celui des marchés.

[5]

Je ne veux pas dire que le déni de vulnérabilité serait complètement absent chez les infirmières, il est fréquemment au rendez-vous quand il s’agit de se protéger de l’angoisse générée par la maladie de ses propres enfants dont on ne voudrait pas reconnaître les signes (Molinier, 2009b), ainsi que dans certaines situations très dégradées où la difficulté d’assurer des soins équitables pour tous donne lieu a des rationalisations défensives qui minorent pour différents prétextes fallacieux le droit des personnes à être bien soignées.

[6]

Je ne développe pas ce point ici, mais des femmes peuvent adopter des conduites viriles et des hommes des conduites féminines.

[7]

Par exemple quand la hiérarchie aurait tous les moyens pour délivrer le jugement de beauté (le travail a été réalisé selon les règles de l’art) mais s’en tient à évaluer le travail selon le jugement d’utilité (le respect des « objectifs »), sans tenir compte des contradictions entre les deux formes de jugement et sans établir aucun compromis.

[8]

Deux entretiens avec Jacques Duraffourg : Le travail et le point de vue de l’activité, dvd, ort.

Résumé

Français

Souffrance, stratégies collectives de défense, reconnaissance sont trois concepts clés de la psychodynamique du travail. L’auteure examine comment les usages sociaux de ces concepts sont reconfigurés dans le contexte de la « montée des risques psychosociaux au travail » et de la médiatisation des suicides liés au travail dans les grandes entreprises françaises en 2007 et 2009. Les approches cliniques du travail montrent que la prévention des atteintes à la santé en milieu professionnel dépend pour l’essentiel de la vitalité du débat sur le travail. Or, il apparaît actuellement que la souffrance et la reconnaissance sont évoquées dans le débat public la plupart du temps déconnectées de la référence au travail concret et aux défenses. Ce nouveau discours est caractéristique d’une transformation des défenses collectives contre le point de vue du travail : celles-ci se sont transformées et empruntent désormais au vocabulaire de la souffrance.

Mots-clés

  • souffrance
  • défenses
  • reconnaissance
  • psychodynamique du travail
  • risques psychosociaux
  • suicides liés au travail

English

Suffering, collective defence strategies and recognition : the work’s point of viewSuffering, collective defence strategies and recognition are three key-concepts of work psychodynamics. The author studies how the social uses of these concepts are reconfigured in the context of the « uprising of psychosocial risks at work » and the media coverage of work suicides in important French companies in 2007 and 2009. Clinical approaches to work show that preventive measures against health impairments in professional surroundings mainly depend on how heated the debates about work are. Now, nowadays suffering and recognition are most often mentioned in the public debate cut off from any reference to the actual work and to defences. This new discourse characterises a transformation of collective defences against the work’s point of view : these have changed and their discourse now borrows from the vocabulary of suffering.

Keywords

  • suffering
  • defences
  • recognition
  • work psychodynamics
  • psychosocial risks
  • suicides on the workplace

Plan de l'article

  1. Souffrance
  2. Défenses
  3. Reconnaissance
  4. Le point de vue du travail

Article précédent Pages 99 - 110 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info