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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/1 (n° 11)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782749213996
  • DOI : 10.3917/nrp.011.0105
  • Éditeur : ERES

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« C’est dans ce groupe que j’ai appris à parler. » C’est ainsi qu’une participante d’un groupe d’analyse de la pratique fait le bilan de plusieurs années de participation. Dans cette équipe confrontée à la psychose, devant sans cesse affronter les processus de déliaison et de désubjectivation, l’enjeu est bien là : parler, mettre des mots, établir ou rétablir l’échange et donc le lien permettant l’expression des représentations et des émotions.

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Les conditions d’émergence de cette parole échangée sur la pratique permettent d’apporter un éclairage sur les processus en jeu dans les groupes d’analyse de la pratique en milieu psychiatrique. Plus précisément, le groupe d’analyse de la pratique qui est l’objet de cette réflexion permet de mettre en évidence les logiques liées au registre de la symbolisation primaire (Roussillon, 2000), c’est-à-dire les productions conscientes et préconscientes qui émanent des représentations psychiques ancrées dans les registres les plus « primaires » de la sensorialité et de l’affect. Nous faisons l’hypothèse que ce groupe s’organise autour de « dépôts syncrétiques [1][1] Le « dépôt syncrétique » est utilisé par J. Bleger... » (Bleger, 1967). Le groupe ne fonctionne alors pas seulement comme dispositif d’étayage ou de mise en résonance, mais il est aussi sollicité dans ses capacités de liaison primaire mettant en jeu des fonctionnements « auto », jeux « autoérotiques [2][2] Dans le sens où les liens entre les membres du groupe... » et jeux « autosubjectifs [3][3] Dans le sens où la résonance affective entre les membres... » (Roussillon, 2000) initiant une pensée groupale pouvant alors contenir des vécus douloureux, voire traumatiques, liés aux situations de soins marquées par la désespérance thérapeutique qui se manifeste dans des vécus d’impuissance et d’impasse.

Le dispositif qui sert de base à cette réflexion présente une singularité qui tranche avec les repères habituels de ce type d’intervention : le groupe, à destination d’infirmiers, étant animé par un psychologue clinicien travaillant dans la même institution que l’équipe soignante. Cette singularité tient au type de demande formulée par les équipes et au contexte dans lequel elle se développe.

Un groupe pour « bricoler » ensemble…

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Le cadre de nos pratiques thérapeutiques est actuellement en plein remaniement. Le soin ne se présente plus comme un accompagnement du quotidien de sujets fragiles et en détresse, mais comme une « solution » qui nécessite donc une productivité et une rentabilité immédiates. Les soignants doivent traduire en « actes » démontrables et « traçables » leur rencontre avec les patients. Le sens des soins s’estompe derrière le respect de normes et de procédures. Bref, l’institution hospitalière a du mal à s’articuler avec les changements sociopolitiques qui la traversent. Si les liens groupaux demeurent en quelque sorte le terreau germinal institutionnel, ils sont les principaux mis à mal, ce qui participe grandement de la souffrance des institutions. Les modèles dominants, que l’on pourrait rassembler sous l’étiquette « évaluation/normalisation », ne semblent pas faire bon ménage avec ceux issus de la psychologie clinique (et des pratiques qui la sous-tendent). Dans ce contexte, les dispositifs et les pratiques cliniques se modulent, se réinventent au fil de la pratique et des rencontres entre cliniciens. Ce façonnage (réinvention ou survivance, c’est selon) peut prendre la forme de « bricolages » s’organisant avec « les moyens du bord ». « Bricolage », terme cher à Lévi-Strauss (1962) qui distingue la « science de l’ingénieur » de la « science du bricoleur ». Pour lui l’ingénieur construit un projet cohérent, conçoit des outils et utilise des matières premières sélectionnées. Le bricoleur, lui, s’arrange avec les « moyens du bord », c’est-à-dire avec des outils et des matériaux hétéroclites, trouvés, recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». Il s’approprie, s’accommode, des outils et des matériaux qu’il modifie, détourne de leur usage initial, en fonction des nécessités auxquelles il est confronté. Le bricolage est donc un art plus qu’une technique, une création plus qu’un apprentissage où s’amalgament le nécessaire et le superflu, l’inaltérable et l’éphémère, l’archaïque et le nouveau, le fond et la forme sans cesse en mouvement… Le bricolage marquerait donc cette possibilité d’accueillir. Il ne se borne pas à exécuter, « il raconte », nous dit Lévi-Strauss. Dans cette perspective, le bricoleur est au cœur de l’écoute, il fait partie de l’ajustement constant de l’ouvrage ; ouvrage susceptible de laisser s’accomplir, plus que d’engendrer, les processus subjectifs au cœur de l’identité, quelle qu’elle soit.

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Les demandes d’analyse de la pratique adressées au psychologue de l’équipe peuvent être entendues comme porteuses d’une problématique particulière (Di Rocco, 2007). Une des fonctions essentielles de ce type de travail est que le groupe puisse se situer et être repéré comme un cadre pouvant tolérer les tensions extrêmement fortes ; tensions portées par l’institution confrontée à des pathologies engendrant de la déliaison, du désordre, du non-dit. Autrement dit, les modalités de fonctionnement de ce groupe s’inscrivent comme une demande d’alliance et de légitimité qui permet de renforcer le contrat narcissique liant les membres de l’équipe. Ce type de lien, qui induit un couplage « psychologue-infirmiers », est ce que Paul Fustier (Fustier, 1993) appelle un couplage du « faire et du sens » porteur d’une attente messianique. Le Messie n’advenant point mais étant attendu pour que perdure une solution à trouver/chercher dans l’« à-venir ». Cette demande révèle ainsi un « narcissisme professionnel » précaire, un profond sentiment d’insécurité avec l’idée qu’il existerait un « défaut » à la fois à cacher et à réparer. Ce défaut trouve son origine dans le sentiment d’un manque d’ajustement, d’un écart trop grand entre les besoins du patient et les réponses de l’environnement soignant. Cette dynamique fait référence au « défaut fondamental », théorisé par Michael Balint (Balint, 1968), qui serait le fruit de l’inadéquation entre les besoins de l’enfant et les réponses de son environnement primaire. Dans un dispositif thérapeutique, Balint précise que tout écart de compréhension entre le thérapeute et son patient exacerbe ce « défaut fondamental » et provoque des mouvements de rage. Le thérapeute doit pouvoir être, selon les termes de Balint, « ordinaire et discret » aux yeux de son patient, afin de permettre une compréhension mutuelle source de satisfaction « tranquille et paisible ». Le psychologue sollicité pour l’analyse de la pratique ne devra donc pas faire défaut. « Ordinaire et discret », il sera recherché dans l’environnement proche afin de ne pas susciter l’écart qui exacerbe le « défaut fondamental ». Son rôle est avant tout de réfléchir, en se situant dans un lien de « mêmeté » (selon l’expression d’Aulagnier, 1975), ce qui est en souffrance d’intégration dans le travail psychique de l’équipe en acceptant d’être un semblable et en permettant que se construisent progressivement les différenciations offrant la possibilité d’accéder à un tiers.

À l’image du transfert psychotique, ces demandes sont ténues mais tenaces, peu différenciées, peu élaborées et exprimées sur le mode de la plainte et de l’appel, elles ne sont souvent pas perçues comme telles. Directement adressées au psychologue de l’équipe, ces demandes court-circuitent le dispositif institutionnel et hiérarchique. Leur caractère éphémère sollicite un accueil plus qu’une réponse construite et incite à des logiques de co-création débouchant sur des dispositifs atypiques, inclassables. Ni régulation d’équipe visant une conflictualité clairement repérée, ni supervision collective fondée sur une élaboration commune, ces demandes orientent vers un fonctionnement basé sur une prise de recul sur sa pratique du type groupe Balint, avec cette particularité de s’appuyer sur un pré-transfert adressé à un interlocuteur dont la position tierce reste à construire.

De l’indicible au récit du traumatisme…

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Plus concrètement, ce groupe réunit des infirmiers travaillant dans les différentes unités d’hospitalisation à temps plein du même centre hospitalier ; leurs activités se déroulent essentiellement dans un quotidien institutionnel émaillé de quelques relations plus individualisées lors de démarches extérieures ou d’activités à médiation. Un système de référence infirmière individualise le suivi des patients et sollicite l’engagement de chacun. Les temps de reprise institutionnelle se concentrent sur les situations de crise et d’acuité symptomatique délaissant la réflexion sur l’accompagnement au long cours des patients dits « stabilisés ». D’où l’émergence d’une demande, d’allure paradoxale, d’une partie du personnel infirmier ; « parler des patients dont on ne parle pas ». Ce groupe a fonctionné durant huit ans. En règle générale, dans la dynamique de ce groupe d’analyse de la pratique, l’accent se porte de façon privilégiée sur l’expression des affects, l’expression des vécus douloureux voire traumatiques ; l’implication est forte, les propos sont souvent directs ; les larmes ont leur place. Parler de son vécu, de son éprouvé, de ses réactions, les lier, les intégrer à une pratique, les partager avec ses collègues, sont loin d’aller de soi. Classiquement, la narration est utilisée dans ce type de travail comme un processus fondamental. Hochmann (1994) dans ses travaux sur l’élaboration du soin psychiatrique en souligne les modalités. Cette narration s’apparente à une activité de « rêverie maternelle » théorisée par Bion (1962). La mise en récit adressée à un tiers, associée à un plaisir de fonctionnement, permet de lier les éprouvés et de produire un travail représentatif qui donne forme et contour à des états de sensations brutes peu formalisées. De la sorte, le travail groupal joue de l’interrelation du cadre individuel « intrapsychique » au cadre groupal « intersubjectif » ; c’est de cette aire de jeu partagée, où chacun fait penser et panse l’autre, qu’émergent des « éléments de reconnaissance » formalisables d’abord, réappropriables ensuite. Nous avons envisagé dans un précédent travail comment le groupe reste un dispositif porteur de sens dans l’aménagement permanent de la discontinuité (Ravit, 2005).

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Mais le point de départ de ces groupes est donc souvent en deçà de cette capacité narrative : les mots sont difficiles à trouver, le plaisir est quasi absent… La « capacité de rêverie maternelle » apparaît comme un idéal lointain, voire inaccessible. Les soignants sont perpétuellement confrontés aux logiques de survie psychique des patients hospitalisés en état de crise, en phases d’acuités symptomatiques, exprimant des vécus « agonistiques », des angoisses « disséquantes » (pour reprendre les termes de Winnicott, 1974). Ces vécus bruts informalisables, insensés, impensables semblent irradier les équipes et mettent à mal les différentes logiques des processus de pensée. Dans ce contexte, un « trop » d’élaboration se verrait considéré comme une « injection de sens » dont on mesure bien l’impact traumatique sur une équipe qui se vivrait alors « impropre » à pouvoir formaliser et contenir des vécus destructeurs et violents ; il s’agit plutôt dans un premier temps d’élaborer une clinique de la rencontre, du partage, de la « sensation d’être » ; il s’agit donc à la fois d’éviter le désinvestissement des soignants qui se sentent parfois bâillonnés dans une pratique insupportable et de favoriser l’investissement de soi et d’autrui. En d’autres termes, il s’agit de veiller à remettre en route un fonctionnement intersubjectif, une communication au sens premier du terme, au sens d’une mise en commun. Cette dynamique repose sur des processus psychiques comme le partage d’affects, l’ajustement, l’accordage et les jeux de miroirs issus de la théorisation de l’observation des interactions précoces mère-enfant. Un adulte souffrant de psychose est loin d’être un enfant, mais la métaphore des interactions précoces permet un premier repérage des échanges en deçà d’un registre verbal et de dégager une sorte de « microclinique » de la rencontre.

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Dans ce groupe, ce sont d’abord les sentiments d’impasse et d’impuissance qui vont s’« inter-échanger ». La situation présentée est souvent introduite par une sorte d’aveu d’impuissance, le constat d’une absence de relation soignante : « Avec lui je ne suis pas soignante », « Je n’ai pas de prise », « Je n’arrive pas à établir une relation… », disent et se disent les infirmières. Les représentations semblent osciller entre la chose et son contraire, entre l’humain et l’inhumain, le mort et le vivant… Des sensations prennent forme… Des images abyssales de mère dévoratrice ou de « Barbe-Bleue » se font jour… On entend alors combien le narcissisme de chacun des soignants s’organise dans une représentation commune d’un « narcissisme soignant » attaqué et rongé par la psychose des patients. « C’est quoi soigner quelqu’un de délirant qui refuse les soins ? » se demande une infirmière. Il s’agit là de se vider ou de se remplir en venant dans ce groupe. Le « pas saisissable », le « pas touchable », le « non-soin » renvoient à l’impensable. Il ne s’agit pas seulement de purger un trop-plein, mais de se confronter à de l’indécidable, à de l’insaisissable.

Bien sûr, cette impuissance, ce désarroi, s’expriment aussi en actes. La parole est difficile, le groupe est passif, peu réactif, comme débordé par ses propres excitations qui annihilent par retournement les capacités de penser du groupe. Le groupe semble ainsi se nourrir d’excitations comme pour échapper à des vécus trop dommageables de l’ordre du chaos. Aussi, les expériences repérables et partageables « d’incapacité » et « d’incompréhension » ne semblent pas moins que des co-constructions après coup échafaudées pour donner forme à ce qui est ressenti au quotidien comme la répétition aliénante d’ondes de choc traumatiques qui pénètrent le groupe des soignants de manière analogue à ce que Masud Khan (1976) a théorisé à partir du traumatisme cumulatif. Masud Khan appelle ainsi des empiétements successifs et répétés qui ne sont pas de force égale à ce qui est habituellement ressenti comme un traumatisme repérable produisant des effets de sidération notoires. Le traumatisme cumulatif est plus insidieux et provoque des effets d’accumulation de tensions d’une grande frustration. Le clinicien, par identification projective, peut aussi se sentir bien seul, vidé ou trop lourd, de ce qui s’est dit, senti… C’est sans doute là que la confidentialité, associée à l’absence de jugement de valeur, prend tout son sens. Ce qui est dit appartient au groupe et ne doit pas en sortir ; règle qui permet le dépôt de la désespérance thérapeutique sans rétorsion ni retrait. Aussi, une gageure est de renouer avec la polysémie du plaisir : de la rencontre, de la pensée, de la pensée en groupe pour que puisse se redéployer un plaisir liminaire pris au (bon) sein du groupe pour le groupe. C’est le temps d’une clinique du « petit rien » et du pas « grand-chose », l’attention de chacun se porte sur un regard, un geste, auquel le commentaire collectif donne vie et sens.

Du traumatisme à la construction d’un auto-érotisme groupal

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Progressivement une identité professionnelle se façonne pour chaque membre du groupe : si la situation de désarroi est vécue de manière identique pour chacun des participants, les modalités relationnelles thérapeutiques qui sont exposées offrent un vaste spectre impliquant tous les degrés et toutes les modalités relationnelles liées au quotidien : une toilette, la demande d’une tisane, une transgression… S’en mêlent les mouvements projectifs les plus divers, les formations défensives toilettées, des associations fonctionnant comme une sorte de pellicule totalement transparente et imperméable entre les différentes facettes de la psychopathologie des patients et le travail thérapeutique. Les rapports à autrui, à la maladie, aux exigences du soin, aux seuils de tolérance de chacun sont envisagés ; la reconnaissance de ses affects, des émotions, de la vie pulsionnelle est redéployée dans une logique de subjectivation qui permet de rendre intelligible la dynamique psychique des patients. L’imaginaire s’organise là dans une coconstruction groupale permettant de « se livrer » et de « fantasmer » ensemble. L’impensable, sans toutefois disparaître, produit du plaisir à produire ensemble… L’impensable devient alors acceptable car il est situé comme un « sens inter-dit » et non plus comme une situation faisant naître l’incapacité du soignant.

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La phase suivante est peuplée de désillusion… L’espoir est apparu, mais il est vite déçu. Il est rapporté une saynète dans laquelle une patiente particulièrement difficile demande de changer d’infirmière « référente ». Loin d’être soulagée par un passage de relais, l’infirmière se sent désavouée, déprimée ; son travail lui apparaît brutalement vain. Au travail impossible succède le travail décevant, insatisfaisant, ingrat. Des sentiments d’abandon apparaissent, des absences aussi, l’institution, la hiérarchie sont critiquées, attaquées… La régression, suscitée par les modalités de prise en charge liées à la pathologie psychotique, implique particulièrement des vécus de dépendance intolérables et/ou aliénants qui s’ouvrent sur des sensations de rupture d’étayage. C’est dans ces moments-là qu’émerge le sentiment que ce groupe n’ira pas « au bout », qu’il faut tenir le cadre, tisser du lien et des mots là où la menace est celle de l’abandon. La désillusion n’épargne pas le psychologue clinicien qui se voit renoncer à un certain idéal du soin et du travail en groupe. Il renonce à son projet, non formulé, de l’ordre de la transformation des infirmières en psychologues, à imposer son système de pensée, sa culture. Désillusion qui se met à l’œuvre quand le modèle du « semblable à l’autre » n’est plus opérant et que la référence institutionnelle bascule dans un univers fait de différence, d’ambivalence et de conflit. Comment considérer la place de l’animateur du groupe, lui-même membre de l’institution ? Ni entièrement venu du « dehors », ni complètement « dedans », les modalités du cadre jouent bien de l’indécidable des frontières, de l’indélimitable entre la part de soi et de l’autre… C’est aussi là que peuvent se vivre des processus de « destruction-retrouvailles » au cœur du travail de deuil de l’idéal. Deuil d’un soin idéal qui répondrait à toutes les détresses ; deuil d’un groupe idéal qui apporterait toutes les réponses.

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Une autre étape est marquée par l’expression de la violence du soin, de la haine du patient, du sentiment de devenir sadique, ou des sentiments de honte provoqués par certains aspects des pratiques. Pour l’animateur du groupe, la découverte de vécus traumatiques a permis de penser la « face cachée du soin » comme une part inavouable et honteuse liée au sentiment d’impuissance ; c’est d’ailleurs de là que s’instaure un lien fondamental dans le travail d’élaboration où le groupe va partager ces éléments traumatiques « hors normes », « hors cadre », « hors psyché » en les adressant à un tiers « dans le coup ». Les situations rapportées sont des situations limites, des situations extrêmes du soin comme en rend compte une jeune infirmière qui vient d’être le témoin du suicide du patient qu’elle accompagnait à domicile. Il s’est jeté par la fenêtre de son logement devant elle ; ils étaient au sixième étage ; elle a vu le patient basculer, puis elle a entendu le bruit du corps qui atteignait le trottoir. Son effondrement provoque, dans un premier temps, la sidération du groupe. Comme une caisse de résonance des situations traumatiques, les autres membres du groupe amènent chacun une situation dramatique à laquelle il a été confronté… L’envie de changer de profession, les vécus dépressifs sont exprimés dans un espace qui permet d’accueillir les échecs de la relation sans pour autant susciter des attaques dévalorisantes.

Un autre exemple de situation extrême nous permet de situer la place prise par ce travail groupal. Une agression violente a eu lieu ; une des infirmières du groupe était présente et a pu sauver la vie de sa collègue agressée au couteau par un patient. Dès qu’il en est informé, l’animateur du groupe sollicite cette infirmière qui lui répond posément : « J’en parlerai jeudi au groupe. » Le groupe se construit comme tiers absent, lieu de dépôt de la violence du soin psychiatrique. C’est un espace potentiel où les vécus les plus lourds deviennent dicibles et partageables. La confidentialité qui a été pensée pour préserver l’après-coup s’ouvre sur une temporalité complète. Elle permet une réserve, une attente. On ne parle pas après de ce qui est dit dans le groupe, mais on ne parle pas avant de ce qui va être dit.

Progressivement, les infirmières du groupe initial s’en vont, quittent les unités d’hospitalisation à temps plein ; des supervisions sont mises en place dans certains services ; certaines infirmières s’investissent dans un militantisme professionnel, d’autres se lancent dans des formations qualifiantes… Trouver un horaire commun devient alors une alchimie délicate. D’autres psychologues sont recrutés dans des unités de soins qui n’en comptaient pas. Parallèlement, l’animateur du groupe quitte les unités d’hospitalisation et se lance dans d’autres expériences groupales. Il n’a pas envie d’être face à un nouveau groupe dans un même dispositif ni d’être confronté à un sentiment de répétition. Il est temps d’arrêter… L’arrêt révèle une dimension importante de ce groupe, la cofondation. Les membres fondateurs ne sont plus en nombre suffisant. À l’image des objets transitionnels, il y a un désinvestissement au profit d’autres investissements… La fin peut se vivre.

Un espace de jeu face à la passivation psychique

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L’histoire de ce groupe illustre un processus de liaison primaire soutenu par la règle de confidentialité. La confidentialité « sécurise » l’émergence d’un discours clinique collectif à l’écart du discours institutionnel. Elle fonde d’abord le groupe comme lieu de dépôt, comme « container » où s’expérimente un travail psychique difficile et nécessaire basé sur des mouvements de partage d’affects et d’ajustement. Différents temps sont ensuite nécessaires à la mise en place d’une dynamique collective où chacun peut s’approprier un discours subjectif sur sa pratique, sur tous les aspects de cette pratique, même ceux qui sont habituellement tus, passés sous silence, au sein de l’institution. Le passage par un discours collectif, un discours groupal, « transitionnalise » les éprouvés, les rend partageables, dicibles, appropriables.

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Ces dispositifs atypiques, « bricolés », représentent une issue importante à ce qu’André Green (1999) nomme la « passivation pulsionnelle » qui est une contrainte à subir la détresse et qui force à être passif face au vécu d’impuissance sans issue qui hante les services de psychiatrie. Cette passivation s’exprime dans une plainte sans fin, ou un désinvestissement majeur, face au sentiment d’impossibilité de changer le cours des choses. Nous pensons que cela participe, pour une part, aux mouvements de déshumanisation des services de psychiatrie. Le travail d’appropriation subjective qui est en cours dans ces groupes en appui sur un plaisir de fonctionnement est une tentative de réponse à cette détresse, une tentative de remise en mouvement d’une pensée paralysée.

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Ce type de groupe incarne la possibilité et la nécessité des possibilités de « jouer » au sein des institutions accueillant des sujets souffrant de pathologies dites « narcissiques identitaires ». Il s’agit bien sûr d’un jeu un peu particulier, un jeu tâtonnant, un jeu qui repose sur une exploration des registres latents et manifestes du travail clinique, un jeu à la marge de l’institution en quête de liens potentiels. Un jeu où il s’agit de « se déprendre en lieu et place de se défendre », comme le souligne Georges Gaillard (2003, p. 85). René Roussillon (2000), en appui sur les travaux de Winnicott, avance que le jeu est un des modèles du travail psychique que la situation psychanalytique propose de mettre en œuvre. Le jeu symbolisant représente une alternative au modèle du rêve qui perd de son opérativité lorsque l’on s’éloigne des fonctionnements psychiques organisés par des liaisons symboliques.

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Il s’agit donc de jeux de pensée et d’affects, de jeux avec des objets théoriques et cliniques où se distinguent deux aspects complémentaires ; les jeux autosubjectifs et intersubjectifs comme ceux que définit René Roussillon (2000) à la base de la symbolisation primaire. L’activité de manipulation et la transformation des notions théoriques et des expériences cliniques renvoient aux jeux auto-subjectifs dont la fonction est de soutenir les processus d’intériorisation et de subjectivation grâce à des liaisons auto-érotiques. La dimension groupale et la présence de différentes cultures professionnelles produisent des échos s’ouvrant sur des jeux intersubjectifs qui viennent créer écarts, déviations et surprises. Le groupe d’élaboration clinique, en garantissant des conditions de sécurité et de liberté, se propose donc comme un espace de remise en jeu, de reprise d’expériences en attente d’élaboration. Théorie et culture personnelle ont alors un rôle de médiation permettant de jouer avec les données de base de la rencontre clinique.

L’analyse de la pratique peut alors être considérée comme reposant sur des processus représentatifs « méta », des processus psychiques venant encadrer d’autres processus d’ordres divers, liés aux problématiques rencontrées sur le terrain des pratiques et aux capacités de psychisation des soignants mises en tension dans les dynamiques institutionnelles. Pour ne pas ressembler au divan de Procuste, le groupe d’analyse de la pratique doit pouvoir adapter son dispositif aux problématiques pour lesquelles il est utile, tout en conservant des fondamentaux. L’analyse de la pratique ne se suffit pas à elle-même, elle insuffle la création d’autres espaces de parole, d’autres formes d’élaboration. Ou plutôt, l’analyse de la pratique est une forme repérable d’un travail réflexif mettant en question la professionnalité, mais qui n’est pas la seule forme possible.


Bibliographie

  • Aulagnier, P. 1975. La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé, Paris, puf.
  • Balint, M. 1968. Le défaut fondamental, Paris, Payot, 1971.
  • Bion, W.R. 1962. Aux sources de l’expérience, Paris, puf, 1979.
  • Bleger, J. 1967. Symbiose et ambiguïté, Paris, puf, 1981.
  • Di Rocco, V. 2007. « Quel cadre pour l’analyse de la pratique ? », Pratiques psychologiques, n° 13, p. 327-335.
  • Gaillard, G. 2003. « Le cheval d’Itzig, la “formation à partir de la pratique” et l’université », Connexions, n° 78, 2, p. 79-90.
  • Green, A. 1999. « Passivité-passivation : jouissance et détresse », Revue française de psychanalyse, vol. 63, n° 5, p. 1587-1600.
  • Fustier, P. 1993. Les corridors du quotidien, Lyon, pul.
  • Hochmann, J. 1994. La consolation, Paris, Odile Jacob.
  • Khan, M. 1976. Le soi caché, Paris, Gallimard.
  • Lévi-Strauss, C. 1962. La pensée sauvage, Paris, Plon.
  • Ravit, M. 2005. « Fonction du rire dans un groupe Photolangage© en prison », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 44, p. 103-114.
  • Roussillon, R. 2000. « Symbolisation primaire et identité », dans B. Chouvier (sous la direction de), Matière à symbolisation : art, création et psychanalyse, Lausanne, Delachaux et Niestlé, p. 61-74.
  • Winnicott, D.W. 1974. « La crainte de l’effondrement », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 11, 1975, p. 35-44.

Notes

[*]

Vincent Di Rocco, psychologue clinicien, maître de conférences, Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique, ea 653, université Lumière Lyon 2, vincent.di-rocco@orange.fr

[**]

Magali Ravit, psychologue clinicienne, maître de conférences, Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique, ea 653, université Lumière Lyon 2, magali.ravit@wanadoo.fr

[1]

Le « dépôt syncrétique » est utilisé par J. Bleger pour considérer comment le cadre lui-même est le « récepteur » de la symbiose, c’est-à-dire qu’il est le dépositaire des parties les plus primitives et indifférenciées de l’institution. Dans ce prolongement, le travail dans/avec le groupe d’analyse de la pratique permet de penser et de considérer la dynamique psychique des patients suivis, s’infiltre et se rejoue dans le groupe alors investi inconsciemment comme un réceptacle des processus les plus primitifs qui y sont déposés.

[2]

Dans le sens où les liens entre les membres du groupe se nouent dans une dimension libidinale permettant un premier travail de liaison.

[3]

Dans le sens où la résonance affective entre les membres du groupe permet un travail d’accordage relationnel intrapsychique et intersubjectif permettant la transformation des éprouvés « bruts ».

Résumé

Français

Cet article propose d’apporter un éclairage sur les processus en jeu dans les groupes d’analyse de la pratique en milieu psychiatrique à partir d’un dispositif singulier : un groupe, à destination d’infirmiers, animé par un psychologue clinicien travaillant dans l’institution avec l’équipe soignante. Ce dispositif correspond à un registre de fonctionnement repérable qui peut faciliter l’instauration d’un travail clinique en groupe. La dynamique de ce groupe permet de repérer des étapes, des paliers, en deçà d’une narrativité, de la mise en récit adressée à un tiers selon le modèle de la fonction alpha de W.R. Bion. La dimension groupale est organisée autour d’une désespérance thérapeutique qui se manifeste dans des vécus d’impasse et d’impuissance. Le groupe ne fonctionne pas alors seulement comme dispositif d’étayage ou de mise en résonance, mais il est aussi sollicité dans ses capacités de liaison primaire mettant en jeu des fonctionnements « auto » (autoérotiques, jeux auto-subjectifs) initiant une pensée groupale possible de vécus thérapeutiques douloureux.

Mots-clés

  • groupe d’analyse de la pratique
  • psychose
  • traumatisme
  • auto-érotisme groupal

English

A work analysis group: from familiar “forbidden” thought to clinical thoughtThis article proposes to bring a new light on the processes that come into play in work analysis groups within psychiatric services. The setting is a group of psychiatric nurses, led by a clinical psychologist who works in the institution with the staff. This original setting corresponds to a level of functioning which meant to facilitate the establishment of clinical study in a group. The dynamics of this group indicate the stages which exist before the advent of any narration or verbal account addressed to a third person, according to W.R. Bion’s model of the alpha function. The group dimension is organized around a sense of despair with therapy which is revealed by feelings of helplessness and deadlock. The group acts as a support setting, but it is also solicited in the capacities of primary bonding using “auto” functions (autoerotism, auto subjective play) ; which initiate and permit thought processes to emerge in the group from difficult or distressing therapeutic experiences.

Keywords

  • work analysis group
  • psychosis
  • trauma
  • group auto-erotism

Plan de l'article

  1. Un groupe pour « bricoler » ensemble…
  2. De l’indicible au récit du traumatisme…
  3. Du traumatisme à la construction d’un auto-érotisme groupal
  4. Un espace de jeu face à la passivation psychique

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