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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/1 (n° 11)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782749213996
  • DOI : 10.3917/nrp.011.0149
  • Éditeur : ERES

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Dans cet article, je me propose de montrer comment l’évolution des demandes du système-client est liée à l’évolution de notre offre d’intervenant et à celle de nos postures et positions d’écoute. Pour illustrer mon propos, je présenterai le cas d’une demande d’analyse des pratiques en groupe dans le cadre d’une formation-action conduite auprès d’une équipe éducative en institution. Je fais l’hypothèse que cette demande a émergé du fait que le travail de formation-action avait permis d’instaurer un lien de confiance suffisamment favorable mais aussi du fait qu’au cours de cette formation-action je me suis autorisé à accueillir et écouter les enjeux personnels des professionnels au sein de leur pratique. Ces modifications dans ma posture d’intervenant ont été perçues implicitement par les éducateurs comme une évolution de mon offre les autorisant à exprimer explicitement une évolution de leur demande. Je mettrai aussi l’accent sur la congruence nécessaire entre la posture intérieure de l’animateur et sa capacité à soutenir le cadre proposé malgré les attaques dont ils (l’intervenant et/ou le cadre) peuvent faire l’objet. Dans cette perspective, je soutiendrai l’importance d’un espace de supervision où l’intervenant puisse lui-même élaborer les résonances psychiques que ces résistances suscitent en lui.

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Enfin, j’ouvrirai des pistes de réflexion sur les conditions favorables ou défavorables à l’évolution des demandes permettant aux professionnels de prendre le risque de l’analyse de leurs implications personnelles dans l’exercice de leurs rôles professionnels.

Un cabinet d’orientation psychosociologique

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Les demandes qui parviennent au cabinet Pluralité Consultants, organisme de formation et de consultation sociale que je codirige, émanent de diverses institutions, organisations et groupes, et sont issues de plusieurs champs de pratiques. Pour l’essentiel, ses activités se développent dans les champs du médicosocial, celui du travail social, de l’éducatif, de la politique de la ville ainsi qu’à l’intention des organisations de la Sécurité sociale. Ainsi, pendant une dizaine d’années du fonctionnement de notre organisme, nous avons réalisé dans ces différents domaines des interventions et des formations en intra-organisationnel ainsi qu’en milieu ouvert selon une orientation principalement référée à la psychosociologie clinique. Nous répondons aussi à des propositions de recherche-action « où la collaboration ne se définit pas en termes d’échange, mais comme un véritable partenariat dans une démarche visant à la fois l’analyse de problèmes d’action et la recherche fondamentale » (Lévy, 2010, p. 52-53). Dans ces recherches-actions, « la position des acteurs ne se limite pas à celle de demandeurs de réponses à leurs problèmes d’action ; [ces acteurs] participent au travail de recherche et aux conditions de réalisation, mettant en jeu leurs savoirs implicites et leurs capacités interprétatives » (Lévy, 2010, p. 52-53). Par ailleurs, en ce qui concerne la pratique de l’intervention, nous la pensons comme un processus, tel que Jean Dubost (1987), Eugène Enriquez (1992) et d’autres auteurs ont pu le théoriser, un processus où la dimension « psychosociologique » est à la fois déterminée, comme l’écrit Jean Dubost (1987, p. 176), par « l’agent qui intervient, l’objet de l’action […] la nature du travail dans lequel s’engagent les groupes concernés, les méthodes et les principes réglant les activités ». En ce sens, et dans tous les cas, ce qui nous importe c’est de ne pas adopter une position d’autorité et/ou d’expertise pour élaborer les réponses aux problèmes que les acteurs de terrain veulent résoudre. Nous cherchons plutôt à leur apporter notre contribution pour aller dans le sens des « évolutions démocratiques » dans le fonctionnement des groupes, des institutions et des territoires ainsi que pour leur permettre de s’affirmer comme des « sujets connaissants ». Dans notre éthique de travail, nous considérons que toute demande est spécifique et doit être analysée dans la complexité de toutes ses dimensions.

Évolution des demandes

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Au cours de ces dernières années, les demandes que nous recevons ont évolué. Plusieurs des actions que nous avons conduites, et qui relèvent des pratiques évoquées ci-dessus, ont généré des demandes d’accompagnement individuel des acteurs et des demandes de groupes d’analyse des pratiques professionnelles de la part des équipes. En considérant dans l’après-coup cette évolution, on peut penser qu’elle est liée à plusieurs facteurs interdépendants : les professionnels sont confrontés à des sujets cumulant les difficultés vivant dans des situations de plus en plus complexes ; le contexte social se transforme et génère des manifestations de plus en plus bruyantes de la souffrance au travail ; les conditions de travail sont de plus en plus difficiles à soutenir dans le cadre d’une expansion permanente d’une gestion rationnelle et instrumentale des ressources humaines ; l’émergence de stratégies individuelles pour tenir ou s’en sortir devient de plus en plus importante (la mode du coaching est à cet égard emblématique) ; l’évolution des offres d’intervention d’orientation clinique se diversifie pour prendre en compte la complexité et l’augmentation des états de souffrance, en lien avec ce qu’écrit Vincent de Gaulejac (2004, p. 153), « l’hypermodernité est un monde dans lequel la rationalité implacable des technologies conduit à une irrationalité radicale des comportements ».

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Face à l’évolution de ces demandes, le choix de notre cabinet a été de ne pas céder à la pression institutionnelle qui pousserait à surenchérir du côté des procédures rationnelles de gestion des personnels. Pour ce qui me concerne personnellement en tant qu’intervenant au sein de cet organisme, mes choix de réponses ont aussi évolué au cours du temps. Cette évolution est sans doute en partie liée à mon engagement dans des processus de recherche clinique, ce qui m’a préparé à entendre les nouvelles demandes d’une autre manière. Ainsi, le spectre de mon écoute s’est élargi. Cela a contribué à faire évoluer, dans certains cas, les réponses que j’ai proposées vers des dispositifs d’accompagnement des praticiens plus orientés vers une approche clinique psychanalytique, où ce qui est mis au premier plan concerne les processus psychiques que les professionnels engagent dans leurs actes. En répondant sur ce registre, il est probable que j’avais perçu une demande latente de la part des professionnels ou de la part des équipes au-delà de leur demande manifeste. Néanmoins, le fait que cette demande sous-jacente soit pour une large part insue pour eux crée un écart entre leurs attentes explicites et les visées du dispositif que je propose en termes d’analyse clinique des pratiques. Cela procure une certaine tension dès le début du travail que je suis amené à soutenir pour maintenir ce cadre. C’est en ce sens que ma posture intérieure d’animateur est mise à l’épreuve. L’expérience m’a montré que celle-ci doit être congruente avec l’approche proposée pour que je persiste à soutenir un tel cadre de travail. Car si ce n’est pas le cas, je risque de me trouver en collusion avec les résistances inconscientes des professionnels, résistances[1][1] Au cours du travail, la résistance renvoie à tout ce... inhérentes à une approche orientée par la clinique psychanalytique. En effet, bien qu’il existe une demande le plus souvent générée au sein même du lien de confiance qui s’est établi lors de l’intervention entre le système-intervenant et le système-client, il est naturel qu’au niveau latent, lorsque des remaniements psychiques sont à l’horizon, des résistances émergent chez les professionnels. C’est alors que l’engagement d’un travail élaboratif sur moi-même me permet de trouver des ressources pour contenir ces résistances sans y adhérer et pour pouvoir contribuer à ce qu’eux-mêmes surmontent ces résistances et que leurs élaborations progressent. Pour m’aider dans mes propres élaborations, j’ai eu recours à un espace où il m’a été possible de métaboliser mon propre questionnement et mes doutes afin de stabiliser ma posture intérieure, mon « cadre interne », dirait Catherine Henri-Ménassé (2009).

Il y a plusieurs situations dans lesquelles ces nouvelles demandes sont apparues : deux établissements de service et d’aide par le travail, une médiathèque, une équipe médicale dans une clinique ainsi que deux recherches-actions dans des établissements scolaires parisiens et pour lesquelles j’ai été conduit à proposer des dispositifs d’analyse de la pratique professionnelle tantôt dans un cadre de relation duelle tantôt dans un cadre groupal. Dans ce texte, je m’attacherai à l’étude de ce qui s’est passé lors d’une proposition de dispositif groupal à une équipe instituée.

Les dispositifs groupaux d’analyse clinique des pratiques professionnelles

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Pour conduire un groupe d’analyse des pratiques s’adressant à des professionnels d’une même équipe, je tiens à ce que les participants soient volontaires. Ils sont amenés à travailler ensemble dans l’espace proposé et à y coconstruire le sens de leur pratique professionnelle. Cet espace est aussi un espace d’apprentissage au sens où les participants à ce travail apprennent, en analysant en groupe leur pratique, que leur réponse professionnelle peut bénéficier de l’élaboration de leurs mouvements psychiques personnels (Blanchard-Laville, 2005). L’objectif premier de la démarche est ainsi de mettre en mouvement chez les participants du groupe un processus élaboratif sur le registre intrapsychique. Pour chacun-e d’eux, il s’agit avant tout d’élaborer leur rapport à leur soi professionnel, leur lien aux usagers et aux partenaires, ces autres auxquels ils sont nécessairement reliés dans leur exercice professionnel. En effet, il se peut que certaines situations professionnelles réveillent des résonances personnelles en eux, en remettant au jour des éprouvés qui peuvent aller jusqu’à « envahir » leur fonctionnement habituel, rendant la relation éducative ou d’accompagnement difficile. Plutôt que de les éluder, il s’agit, dans cette perspective, de reconnaître et de travailler ces éprouvés au sens du travail psychique pour qu’ils deviennent moins prégnants dans la relation professionnelle.

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Participer à un tel groupe d’analyse des pratiques professionnelles, c’est respecter un cadre de travail, et des règles posées à la séance inaugurale dont l’une d’entre elles protège la confidentialité des propos de manière que les participants se sentent en sécurité sur le plan narcissique.

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Concrètement, à chaque séance, il est proposé que les participants réfléchissent ensemble sur une situation professionnelle exposée par l’un d’entre eux. Il s’agit de présenter une situation qui a été vécue difficilement pour le professionnel qui choisit de l’exposer : sentiment de malaise, d’insatisfaction, sensation de mise en échec, blocage de l’action, etc. Le groupe, avec l’aide de l’animateur, va alors permettre de mutualiser les expériences, les savoir-faire, les savoir être et d’engager un processus d’analyse qui va ouvrir de nouvelles perspectives d’action pour assumer les difficultés du travail et permettre de mieux appréhender les problèmes rencontrés. Cette démarche apporte aux professionnels une réassurance dans leur potentiel, en favorisant la confiance en eux et la reconnaissance mutuelle entre les membres de l’équipe. Différents temps structurent la séance d’une durée de trois heures. Un premier temps est consacré au récit de la situation et aux questions qui travaillent le participant dans la situation qu’il a racontée ; ce temps est suivi d’un temps de clarification ou de recherche de complément d’informations. Le vécu de cette situation est en lien avec des faits ou des représentations de la personne qui l’a présentée. Ces premiers temps de travail sont suivis par un temps d’analyse et d’effets de résonance avec ce que le participant a rapporté de la situation. L’exposant réagit sur la manière dont il accueille les hypothèses proposées. À la séance suivante, il est invité à prendre la parole en début de séance pour évoquer dans le groupe ce qu’il peut dire des effets d’après-coup de ce premier travail d’analyse.

Cette visée de travail permet une forme de professionnalisation pour les praticiens en leur permettant de désimbriquer les ressorts de leur action issus de leur histoire personnelle de leurs intentions professionnelles.

La posture de l’intervenant

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L’intervenant œuvre à partir de ses « savoir-faire » professionnels, mais avant tout en s’appuyant sur une ligne de conduite et une éthique de travail qu’il s’est construites au fur et à mesure de son expérience. Construire sa place d’intervenant demande de baliser précisément son champ d’intervention car, comme l’écrit Catherine Henri-Ménassé, nous nous trouvons dans un espace d’entre-deux où la parole se situe « à la frontière fragile entre personnel et professionnel » en ce qui concerne les participants et entre « l’éducatif et le thérapeutique » en ce qui concerne l’intervenant. Ainsi, tout en assumant la position de « leader » du groupe comme groupe de recherche (Balint, 1957) sur la situation explorée, l’animateur/analyste se doit « d’une part, de susciter une ambiance “chaleureuse” dans laquelle les participants puissent se permettre de parler librement, à la manière de l’association libre, de leur pratique, sans craindre de façon excessive le jugement des autres mais dans l’attente cependant de leurs critiques, d’autre part, d’avancer certaines interprétations sur le matériel rapporté sans pour autant, en cela, devancer le groupe, ni intellectuellement, ni affectivement » (Blanchard-Laville, 2005).

Étude de cas

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Pour illustrer mon propos, je m’appuierai sur l’un des cas où la demande d’analyse des pratiques a émergé au sein d’une équipe de sept éducatrices et éducateurs d’un esat (établissement de service et d’aide par le travail) pour adultes handicapés ; j’ai animé ce groupe au cours de l’année 2008-2009.

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La demande d’analyse des pratiques professionnelles a été exprimée d’abord par l’équipe éducative puis elle a été par la suite contractualisée avec le directeur de l’institution. En raison des contraintes institutionnelles, il a été convenu qu’il y aurait six séances sur l’année d’une durée de trois heures, environ une séance tous les deux mois de manière à garantir des réunions à intervalles réguliers et pour des temps déterminés à l’avance.

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C’est au cours d’une formation-action à propos de « la sanction dans la relation éducative » dans cet établissement — action qui s’était étalée sur toute une année — que, la confiance s’étant, je crois, instaurée vis-à-vis de moi, l’équipe a souhaité passer d’un travail d’analyse de situations-problèmes référé à un cadre psychosocial à un travail d’analyse de leurs pratiques.

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En effet, la manière dont j’avais animé la formation-action dans le cadre de la formation continue prenait plus appui sur des situations rapportées par les participants que sur un discours formatif préétabli. Dans mon intervention qui comportait des apports méthodologiques à visée pédagogique, j’avais déjà développé une attitude clinique puisque ce qui me semblait prioritaire, c’était d’écouter le récit des participants pour tenter de comprendre avec eux le contexte et les enjeux institutionnels mobilisés par la situation.

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Dès la mise en place du nouveau dispositif d’analyse des pratiques tel que je l’ai décrit précédemment, j’ai conduit les participants à analyser des dimensions plus personnelles sous-jacentes à leurs gestes professionnels. C’est à ce moment du travail que se sont manifestées certaines résistances qui m’ont demandé des élaborations de mes mouvements transférentiels dans l’après-coup des séances. Pour illustrer ce point précis, je me centrerai sur l’analyse de deux moments de la conduite de ces séances d’analyse des pratiques.

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Je dispose de mes notes prises dans l’après-coup des séances ainsi que des notes recueillies pendant une séance-bilan qui témoignent de la perception des professionnels accompagnés dans ce groupe ; je m’appuierai aussi sur des notes prises après des élaborations conduites lors d’échanges en situation de supervision. L’étude de cas qui suit s’appuie sur des références théoriques issues des travaux développés par les psychanalystes groupaux pour cerner les différents dispositifs de groupes et les spécificités de leurs cadres respectifs (Racamier, 2002 ; Kaës, 1976 ; Roussillon, 1995), et plus particulièrement sur les transpositions de ces travaux qui sont proposées dans le champ des recherches en éducation et formation (Gaillard, 2008 ; Henri-Ménassé, 2009 ; Blanchard-Laville, 2005 et 2008).

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Les deux séances sur lesquelles je m’appuie dans cette analyse ont eu lieu l’une en septembre 2008, au bout de six mois de fonctionnement, et l’autre en septembre 2009, un an après. Dans le cadre de ce dispositif, il s’agit d’une équipe instituée, c’est-à-dire d’un groupe de professionnels qui travaillent ensemble dans une même institution. Il a été convenu avec le directeur de l’établissement que la participation des professionnels et leur engagement dans les séances d’analyse des pratiques relèveraient d’une adhésion volontaire. Au travers de la mise en place du dispositif, j’ai pu constater toute l’importance du cadre à instaurer et de la vigilance à avoir quant à sa tenue, et plus particulièrement s’agissant d’une équipe instituée, afin d’arriver à offrir un espace protégé pour garantir une certaine liberté de parole, dans la mesure où ces professionnels sont amenés à travailler ensemble dans les heures qui suivent la séance d’analyse des pratiques. Il fallait aussi les aider à se dégager d’une configuration de séance groupale évoquant pour eux une réunion de synthèse pour aller vers un type de travail caractérisé par une implication personnelle et un intérêt pour le sujet-professionnel considéré comme prioritaire par rapport à la situation dont il fait le récit (Blanchard-Laville, Nadot, 2004) ; tout en gardant à l’esprit que les processus mis à l’œuvre dans cet espace groupal pouvaient rester en quelque sorte sous « l’empreinte institutionnelle » et risquaient d’être un lieu de son « actualisation ».

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Ces modalités de travail en groupe s’appuient davantage sur le processus associatif groupal lié au récit du participant qu’à la recherche de solutions. En d’autres termes, la centration du travail porte plutôt sur les éléments émotionnels, affectifs et relationnels qui affleurent dans le récit, en suivant les associations faites par la personne rapporteuse de la situation et celles apportées par les autres participants du groupe ; il s’agit ainsi de ne pas laisser les participants « s’engouffrer » sur l’analyse des aspects de la réalité extérieure (exactitude des faits rapportés, pathologies des adultes accueillis).

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Je vais maintenant m’attacher à deux moments singuliers de ces séances. Lors de la séance de septembre 2008, Linda, une éducatrice d’environ une trentaine d’années, fait part au groupe du fait qu’elle éprouve des difficultés dans son accompagnement d’un jeune homme qui vit dans l’établissement. Ce jeune homme a maintenu un lien à l’extérieur avec un autre jeune qu’elle qualifie de « mauvaise fréquentation ». Ce dernier commence à venir régulièrement sur le site. Elle vit cette situation comme menaçante pour elle. Elle dit : « Je me suis sentie un peu en danger », « pas en sécurité », « je reste une fille… pour séparer deux hommes », « je dis ça par rapport au physique », « si je pose une main courante, ça va empirer ». L’exploration menée au cours de la séance tendait à lui faire percevoir en quoi la situation n’était pas aussi menaçante qu’elle nous la présentait mais que peut-être il s’agissait de quelque chose qui la touchait personnellement en lien avec sa propre histoire d’adolescente dont elle acceptait de donner quelques éléments. En fin de situation, au moment de ce que j’appelle un point de situation (en effet, j’ai pour habitude de maintenir dans toutes mes interventions un espace-temps d’une quinzaine de minutes pour accueillir le vécu des participants en résonance avec ce qui vient de se passer dans la séance), Linda fait part de manière assez tendue d’une critique vis-à-vis du travail : « je m’attendais à ça sans m’y attendre », dit-elle. Après les différentes interventions des autres professionnels participants du groupe qui évoquent d’autres ressentis, j’interroge la question de la confiance accordée au cadre de travail. Linda est alors amenée à dire explicitement : « Je n’ai pas confiance en vous », me désignant en tant qu’animateur. Après avoir laissé s’exprimer l’ensemble des participants, je soumets à Linda l’idée qu’elle est légitime dans ses interrogations si elle ne se sent pas en confiance dans le cadre proposé et qu’elle peut réfléchir pour savoir si elle souhaite poursuivre sa participation à ce travail dans un tel dispositif.

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Dans l’espace-temps d’élaboration procuré par la supervision, le ressenti que j’ai eu de la formulation de Linda comme étant très agressive à mon égard a pu être entendu, partagé et vraisemblablement métabolisé, au sens où Bion utilise ce terme ; en d’autres mots, au lieu de rester sur une forme de sidération de ma pensée induite par le mouvement agressif de Linda, ma « fonction alpha » d’animateur a pu se remettre en mouvement pour traiter les émotions éprouvées et pour les transformer en « éléments alpha ». Pour Bion, la « fonction alpha » est « une des fonctions de la personnalité permettant d’appréhender et d’enregistrer les données des sens » et « de comprendre la réalité de telle façon que celle-ci puisse être remémorée et utilisée pour penser » (Neri et coll., 2006, p. 31). Pour cet auteur la fonction alpha « agit sur les impressions sensorielles et sur les émotions qui parviennent à la conscience » (ibid., p. 3) et transforme ces impressions en « éléments alpha [2][2] Le terme « élément alpha » « représente le résultat... » au service de l’appareil à penser des sujets. Ce travail dans l’après-coup a contribué à m’aider à réélaborer les émotions de ce moment où j’ai reçu les propos de Linda comme des sortes d’« éléments bêta [3][3] Bion appelle « éléments bêta » des éléments « qui n’ont... » projetés sur moi, même si j’ai eu les ressources en situation de ne pas les lui renvoyer à l’état brut. Je peux faire l’hypothèse que cette « attaque » pouvait me faire suffisamment vaciller dans ma position pour que je remette en doute la perspective de travail choisie ou pour que je ne puisse pas suffisamment « détoxiquer » les projections reçues et que cela m’empêche de continuer à travailler sereinement et efficacement avec ce groupe.

Ainsi le travail dans l’après-coup m’a permis de revenir dans le groupe un peu dégagé mais aussi sans doute avec moins de risque de vouloir « bousculer » la participante dans sa résistance. Le dégagement que j’avais pu opérer pour moi-même a vraisemblablement permis que je puisse continuer à soutenir l’orientation du travail sans céder à ce qui aurait pu faire écho à mes propres doutes et ainsi me faire revenir à mon fonctionnement antérieur et à un type de travail moins engageant pour les participants, ou en tout cas me conduire à me rabattre sur une analyse moins impliquante sur le plan personnel. On pourrait dire que le travail d’élaboration psychique sur ma posture dans l’espace de supervision a permis que je ne me mette pas trop en écho avec la résistance de la participante. Car, à la séance de septembre 2009, Linda de retour d’un congé de maternité annonce dans le groupe : « Je reviens avec du recul », « je suis plus motivée », et elle reprend d’elle-même le travail à propos de son mode d’accompagnement auprès des résidents, s’interrogeant sur sa relation à un résident dans la prise en charge qu’elle propose : « Qu’est-ce qui fait qu’ils réagissent par rapport à une attitude que nous, on induit », « qu’est-ce qu’ils projettent sur nous… », « comme si Pascal [un résident] me pousse à la faute ». Ces énoncés traduisent clairement qu’elle a accepté le type de travail et qu’elle cherche en quoi elle peut « être pour quelque chose » dans les situations exposées sans chercher à éviter d’emblée de s’interroger à ce propos. Le groupe associe alors sur ce que Linda suggère comme matériel et un lien est fait entre ce qu’elle amène et la confiance qu’elle pouvait ou non accorder précédemment au cadre de travail.

Au terme de cet article, on peut ainsi faire l’hypothèse que, de même que les résistances des participants peuvent venir en écho avec celles de l’animateur, de même les déplacements de sa posture peuvent aussi se mettre en écho avec ceux des participants. C’est ce qui plaide pour que les mouvements psychiques de l’animateur soient travaillés pour faire en sorte que ses propres résistances ne viennent pas empiéter ou saturer l’espace groupal de « co-pensée » sur les situations professionnelles explorées ou encore ne viennent pas répondre en miroir aux résistances des participants. Ce travail psychique a sans doute un caractère d’invisibilité (Blanchard-Laville, Kattar, 2008), dans la mesure où il nécessite que chacun d’entre nous en ait perçu les effets par une forme d’expérience personnelle pour pouvoir l’appréhender. C’est à mon sens un déplacement de ma posture intérieure qui m’a permis de passer d’une écoute orientée auparavant sur un registre psychosocial à une écoute qui permet aux participants d’articuler leurs scénarios professionnels avec des éléments de leur histoire personnelle et c’est autour de la transmission d’une forme de sécurité intérieure, de réassurance que cela se joue au sein des séances entre l’animateur et les participants. Ce travail est favorisé par le recours à des espaces d’élaboration dans l’après-coup de l’animation de tels dispositifs. C’est pourquoi j’ai voulu mettre l’accent dans cette étude de cas sur la congruence nécessaire entre la posture intérieure de l’animateur et l’approche choisie dans la tenue du dispositif clinique d’analyse des pratiques professionnelles. Ainsi, je voulais témoigner surtout de l’intérêt et de l’importance des espaces d’élaboration pour la formation des animateurs-cliniciens qui souhaitent soutenir de tels dispositifs.

Pour conclure, je souhaiterais ouvrir sur d’autres perspectives qui ne pouvaient pas être développées dans l’espace imparti de cet article mais qui sont cependant au cœur de mes réflexions. Ainsi, les résistances ont été évoquées ici dans leurs dimensions défensives ou d’attaques contre le cadre. Ces caractéristiques des résistances sont toujours à l’œuvre ; pour autant, je pense que les résistances, surtout quand elles prennent pour objet les dynamiques institutionnelles, l’organisation du travail, les fonctionnements, les relations hiérarchiques, peuvent en même temps témoigner d’un appel à ce que les effets paralysants et générateurs de souffrance au niveau des dimensions institutionnelles soient pris en compte. En effet, quand l’institution est absente, insuffisamment protectrice ou menaçante, s’exposer dans ses fragilités psychiques devient une prise de risque dont l’issue favorable n’est pas assurée. Cela amènerait à réfléchir aussi au rapport pouvant exister entre résistance et émergence de nouvelles demandes.


Bibliographie

  • Balint, M. 1957. Le médecin, son malade, la maladie, trad. de J.-P. Valabrega, Paris, Payot, 1961.
  • Blanchard-Laville, C. 1996. « Aux sources de la capacité de penser et d’apprendre. À propos des conceptions théoriques de W.R. Bion », dans J. Beillerot, C. Blanchard-Laville, N. Mosconi (sous la direction de), Pour une clinique du rapport au savoir, Paris, L’Harmattan, p. 17-49.
  • Blanchard-Laville, C. 2005. « L’analyse clinique des pratiques professionnelles : un espace de transitionnalité », Éducation permanente, n° 161, 2, p. 16-30.
  • Blanchard-Laville, C. ; Kattar, A. 2008. « Invisibilité du travail psychique des formateurs », Soins cadres de santé, n° 65, p. 35-38.
  • Blanchard-Laville, C. ; Nadot, S. 2004. « Analyse des pratiques et professionnalité. Entre affect et représentation », Connexions, n° 82, p. 119-142.
  • Dubost, J. 1987. L’intervention psychosociologique, Paris, puf.
  • Enriquez, E. 1992. L’organisation en analyse, Paris, puf.
  • Gaillard, G. 2008. « Une institution aux prises avec le refus de la temporalité », Cliniques méditerranéennes, n° 78, p. 131-150.
  • Gaulejac, V. (de). 2004. La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil.
  • Henri-Ménassé, C. 2009. Analyse de la pratique en institution. Scène, jeux, enjeux, Toulouse, érès.
  • Kaës, R. 1976, L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod.
  • Laplanche, J. ; Pontalis, J.-B. 2002. Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, puf.
  • Lévy, A. 2010. Penser l’événement, Pour une psychosociologie critique, Lyon, Parangon.
  • Neri, C. ; Correale, A. ; Fadda, P. 2006, Lire Bion, Toulouse, érès.
  • Racamier, P.-C. 2002. L’esprit des soins. Le cadre, Paris, Éditions du Collège de psychanalyse groupale et familiale.
  • Roussillon, R. 1995. Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique, Paris, puf.

Notes

[*]

Antoine Kattar, psychosociologue, cabinet Pluralité Consultants, akattar@free.fr

[1]

Au cours du travail, la résistance renvoie à tout ce qui s’oppose à l’accès du participant à des éléments issus de son psychisme inconscient (Laplanche et Pontalis, 2002). C’est en quelque sorte une manifestation du moi professionnel qui veut maintenir éloignées de la conscience des manifestations issues de son ça.

[2]

Le terme « élément alpha » « représente le résultat du travail accompli par la fonction alpha sur les impressions sensorielles. Celles-ci ne sont pas des objets du monde de la réalité extérieure mais des produits du travail accompli sur les données perceptives (sensa) qui, croit-on, se rapportent à cette réalité » (Neri et coll., 2006, p. 32).

[3]

Bion appelle « éléments bêta » des éléments « qui n’ont pas la capacité de s’unir les uns aux autres, mais restent des objets non transformables [par le sujet lui-même], qui doivent être évacués » (Neri et coll., 2006, p. 35).

Résumé

Français

Cet article se propose de montrer comment un intervenant, dans une formation-action à l’intention d’une équipe éducative en institution, après avoir instauré un lien de confiance suffisant dans le travail pour permettre qu’au cours de son intervention une demande de groupe d’analyse des pratiques émerge de la part des praticiens éducateurs de cette équipe, et en s’appuyant sur les élaborations qu’il a pu conduire dans un espace de supervision, a été en capacité, en cours de travail, de résister à la survenue chez une participante de résistances au nouveau type de travail proposé. Cette étude de cas met l’accent sur la congruence nécessaire entre la posture intérieure de l’animateur et l’approche choisie dans la tenue des dispositifs cliniques d’analyse des pratiques professionnelles. Par ailleurs, elle montre l’intérêt et l’importance des espaces d’élaboration pour la formation des animateurs-cliniciens.

Mots-clés

  • demande
  • analyse clinique des pratiques
  • posture
  • supervision
  • résistances
  • confiance

English

Action-training to clinical analysis of professional practices: a story of supply, demand and resistanceThis article aims to show how an outside contributor in action-training for institutional teaching staff was able to avoid resistance to the new type of work proposed after establishing a relationship of group leader-student confidence. This case study focuses on the necessary interaction between the inner posture of the host and the conduct of the clinical analysis of professional practices. It also demonstrates the value and importance of working through spaces for clinical trainers training.

Keywords

  • application
  • clinical practice analysis
  • posture
  • supervision
  • resistance
  • self- confidence

Plan de l'article

  1. Un cabinet d’orientation psychosociologique
  2. Évolution des demandes
    1. Les dispositifs groupaux d’analyse clinique des pratiques professionnelles
    2. La posture de l’intervenant
  3. Étude de cas

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