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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/1 (n° 11)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782749213996
  • DOI : 10.3917/nrp.011.0221
  • Éditeur : ERES

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Proposé par Oguz Omay, Coordination et présentation : Georges Gaillard et Oguz Omay, Rencontre avec Alain-Noël Henri. Penser à partir de la pratique, érès, 2009

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Né en 1938, normalien, agrégé de philosophie, psychologue et psychanalyste, Alain-Noël Henri n’est pas bien connu des psychosociologues. Pourtant nous voici par cet ouvrage en présence d’un homme qui a conçu et développé pendant plus de trente ans un cursus universitaire intitulé « Formation à partir de la pratique » (fpp) à l’université de Lyon 2. Ce sont donc des générations d’étudiants qui se sont formés avec lui et c’est à l’un d’entre eux, Oguz Omay, que l’on doit ce long entretien réalisé il y a une dizaine d’années. La présentation et la publication récente de cet ouvrage sont à l’initiative de Georges Gaillard, qui assure aujourd’hui la responsabilité de la fpp.

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Au fil des pages on y découvre la trajectoire d’un enseignant qui a souhaité assurer la transmission du savoir universitaire à des praticiens du social, à l’endroit de cette tension qui fait que pour ces métiers de la relation, l’essentiel de la transmission échappe précisément à l’enseignement. Puis dans la deuxième partie de l’entretien, l’auteur développe le concept de « mésinscription » et la tâche qui incombe aux pratiques sociales pour réduire les effets de destruction de l’ordre symbolique et permettre le travail qui échoit à chaque être humain pour s’inscrire dans la société.

La pratique revisitée

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Le parti pris de ce cursus de formation intitulé « Formation à partir de la pratique » (fpp) en direction des professionnels de la relation (soignants, travailleurs sociaux, enseignants…) est de proposer à des praticiens en cours d’emploi d’aborder les études de psychologie à partir de leurs pratiques professionnelles.

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Constitués en « groupe de base » sous la responsabilité d’un enseignant, au cours de regroupements réguliers, les participants – auteurs de leur pratique – sont placés au centre du processus de formation. Ce dispositif pose donc « la non extériorité de l’objet et l’aléatoire du trajet identifiant ». Sa visée est de permettre aux étudiants de se ressaisir des questions rencontrées dans la pratique, par une appropriation de leur pensée – « une pratique de la pensée » – qui va de pair avec un travail de déconstruction des mouvements d’idéalisation du savoir. C’est en effet contre les « discoureurs de métier », autrement que par l’accumulation du savoir, que le professeur accompagne ses étudiants à entrer dans un processus de théorisation à leur propre compte.

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Les auteurs y sont certes convoqués et les différentes approches disciplinaires présentées, mais ils le sont au plus près des questionnements, à distance des références exclusives et obligées, permettant ainsi de « mixer le multiple, le divers, les rencontres de hasard… »

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Au détour du récit qu’il fait de sa trajectoire, Alain-Noël Henri nous fait percevoir comment cette approche innovante de la transmission prend son origine dans le climat d’ouverture et de déconstruction qui annonçait les événements de 68. Les étudiants de la rue d’Ulm étaient accueillis par ces mots : « Nous ne vous demandons qu’une chose, c’est de passer vos examens. Passez-les par le travail, passez-les par le génie, passez-les par l’intrigue, mais passez-les ! »

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L’auteur associe la pratique à l’ambition de lui donner un sens c’est-à-dire d’en advenir sujet.

Le lecteur découvrira comment être sujet de sa pratique c’est y être avec la totalité de son histoire et comment travailler sur sa pratique c’est travailler sur un champ de contradictions sociales et psychiques ; et ce qui fonde l’épistémologie : recréer l’unité dans l’espace des contradictions, chercher la totalisation et ne jamais s’en satisfaire.

La « mésinscription »

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Avec le concept de mésinscription, Alain-Noël Henri entend nommer non pas le déviant, l’aliéné… en tant que tels mais l’effet qu’ils produisent sur les autres et les processus de désignation. Il rejoint ainsi la pensée de Michel Foucault qui voit comment, dans sa façon de traiter les « apeurés de la terre », la société parle d’elle-même.

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Traiter des effets de désymbolisation est pour l’auteur une tâche qui incombe aux praticiens du social. Mais comment contrer les phénomènes d’assignation, si ce n’est par une clinique qui interroge le lien qui s’établit entre le sujet désaffilié et le praticien du social ?

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Ce processus intersubjectif qui préside à la réduction de la mésinscription n’en procède pas moins d’un enjeu politique majeur. Deux voies en effet peuvent être empruntées : soit tenter de faire disparaître le mésinscrit en se prévalant d’un savoir sur ce qu’il est ; soit reconnaitre qu’il souffre de ce dont chacun peut souffrir et ainsi le « monstre mythique » qu’il incarne se dissout et fait place à un « tu » répondant à un « je ».

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Deuxième voie, privilégiée par l’auteur, qui nécessite d’accorder une place centrale à cette trame symbolique qui signe pour le sujet la possibilité de se constituer un ordre interne et de s’inscrire dans la société, « le sujet n’étant rien d’autre que la tentative d’être sujet ».

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Est ensuite abordé, dans une lecture critique, le traitement actuel de la mésinscription, caractéristique des sociétés postindustrielles. Ce traitement consiste à réintroduire les « stigmatisés » dans l’espace social et à y associer la présence d’un expert comme garant d’une contenance. Et ce sont majoritairement les psys qui se retrouvent au cœur de cette expertise présumée qui garantira magiquement que la mésinscription ne produira pas ses effets ravageurs.

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Les figures emblématiques aujourd’hui se succèdent à grande vitesse ou se fixent sur l’une d’entre elles, comme la figure de la victime qui envahit tout le champ, n’offrant d’autre solution qu’une oscillation entre deux mouvements contraires : la violence répressive et son retournement en sollicitude.

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Le lecteur trouvera également d’autres développements sur l’ordre symbolique des sociétés actuelles marquées par l’obsolescence et la péremption permanentes, les positions « paranomiques » (à côté de la loi), et le « retournement des identifications ».

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Alain-Noël Henri confie à son interlocuteur qu’il a passé sa vie à désirer transmettre les outils de la pensée aux praticiens du social parce qu’à côté de l’univers des intellectuels qu’il a côtoyés et appréciés, c’est auprès des praticiens du social que le savoir qu’il recherchait a trouvé de véritables ouvertures. Ce sont eux qui lui ont donné « la clé du monde réel ».

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Et ce sont les mots empruntés à René Char qui lui permettent de signifier plus sûrement le message qu’il souhaite laisser, message porteur de cette altérité au cœur de son engagement à la construction d’un savoir de la pratique : « Compagnons pathétiques qui murmurez à peine, allez la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chante dans vos os. Développez votre étrangeté légitime. »

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Annie-Charlotte Giust-Ollivier

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Psychosociologue, directrice du Centre esta

centre.esta@wanadoo.fr

Robert Cabanes et Isabel Georges (sous la direction de), São Paulo. La ville d’en bas, L’Harmattan, 2009

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Ce monumental ouvrage, présenté par un groupe de chercheurs brésiliens et français, invite à une véritable plongée dans l’univers de la périphérie de la ville de São Paulo, peuplée de ces millions d’individus – petits employés, travailleurs stables ou précaires, trafiquants divers, commerçants, enseignants… – faisant partie des couches inférieures de la société, l’envers de la ville « d’en haut », vitrine d’un pays en plein renouveau. Pour explorer cette « ville d’en bas », les chercheurs ont été guidés par une hypothèse centrale, étayée sur de nombreux travaux antérieurs, cités dans les copieuses bibliographies suivant chaque chapitre.

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Grâce à ce fil directeur, ils ont pu relier les expériences décrites dans les récits autobiographiques collectés auprès d’habitants occupant des places différentes au sein de cette société. Variant parfois de façon considérable, selon leur statut, leur métier, leur réseau relationnel ou leur mode de vie, leurs expériences pouvaient en effet toutes être rapportées à la même condition – celle d’un sous-prolétariat soumis au système néolibéral prévalent au Brésil depuis les années 1960.

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La méthode d’investigation privilégiée par les chercheurs, centrée sur l’analyse de trajectoires individuelles et familiales vécues dans les contextes les plus variés, leur a permis de saisir la rencontre entre la conjoncture économique et l’expérience sociale accumulée de chacun. Ils estimaient en effet qu’il ne suffisait pas de décrire les activités dans leur contexte social et familial particulier, mais qu’il fallait aussi relever l’interprétation que chacun fait de sa position, et des actes qu’il entreprend pour la modifier.

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Il est bien évidemment impossible de résumer en quelques paragraphes la masse d’informations et d’analyses ainsi recueillies, portant sur les différentes facettes de la réalité objective et subjective de cette société : travail, vie familiale, culturelle et festive, rapports entre hommes et femmes, interventions institutionnelles, délinquance et activités criminelles, vie collective et insertion urbaine, vie dans la rue, rôle de l’État, des entreprises et des associations, rapports à la religion et au religieux…

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On peut cependant relever certains des points les plus saillants qui caractérisent cette « ville bazar », où « tout est possible », et où prolifère le travail précaire et informel. Aux côtés de ceux qui bénéficient d’un emploi stable et régulier – employés, ouvriers, commerçants… – un nombre croissant de personnes travaillent dans des situations où elles ne disposent ni de contrat de travail, ni de protection légale. Il en est ainsi des couturières travaillant à domicile (dont certaines, immigrées boliviennes irrégulières, dans la clandestinité), des collecteurs de déchets, mais aussi des employées domestiques (travail qu’effectuent à un moment ou l’autre de leur vie la plupart des femmes des quartiers populaires), des camelots ou vendeurs à la sauvette, des petits trafiquants de drogue, de tous ceux qui se « débrouillent » tant bien que mal, au jour le jour, pour gagner leur subsistance dans des conditions qui frisent l’illégalité.

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Leurs parcours détaillés montrent comment ils se situent tous dans cette zone floue où l’informel côtoie le formel, le légal l’illégal, sinon l’illicite, passant de l’un à l’autre selon les circonstances et les moments de leur vie.

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Cette même indistinction caractérise la plupart des activités – occupations illégales de terrains à la propriété incertaine, en réponse au caractère prédateur de l’urbanisation, connexions sauvages au réseau d’électricité, notamment dans les favelas, où vivent près de deux millions de personnes (soit 20 % de la population de São Paulo), qui s’ajoutent au nombre croissant de ceux qui constituent la « population de rue ».

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Cette indistinction entre le légal et l’illicite s’étend au monde du crime, légitimé comme source de revenus et comme style de vie, qui occasionne des divisions au sein même des familles, rendant obsolète la catégorisation opposant délinquance et travail régulier. Le trafic de drogue, dispersé en mille points de vente, constitue ainsi un élément structurant de la société d’en bas.

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Il en est de même dans l’autre sens, dans le rapport à l’économie officielle, dans laquelle les activités irrégulières ou illicites sont parfaitement insérées. Ainsi, l’industrie de la confection, qui ne fonctionne que grâce au travail de milliers de travailleuses irrégulières souvent employées clandestinement, constitue un élément important de l’économie nationale, voire internationale. Il en est de même pour le petit trafic de rue, des camelots, qui s’articule au réseau de flux de marchandises à l’échelle globale, et constitue l’un des aspects marquants des métropoles à l’heure de la globalisation. Ou encore de la collecte et du recyclage des déchets, admis et toléré par une administration publique n’ayant pas les moyens de lutter elle-même contre la pollution.

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Dans cette situation, la population de la périphérie n’est pas passive, immobile. Plusieurs chapitres sont consacrés aux actions entreprises par les gens pour s’en sortir, trouver des issues, conquérir leur autonomie et améliorer leur sort. Il y a l’issue religieuse qui permet à certains d’accéder à un statut social stable et reconnu, et de mener des actions destinées à aider les personnes et les familles en difficulté. Issue qui n’est cependant pas sans danger, dans la mesure où elle peut conduire à substituer à l’emprise socioéconomique celle de l’Église. Risque cependant limité, car la concurrence entre les différentes religions (catholique, pentecôtiste…) et le pluralisme qui en résulte ont pour effet de transformer le rapport à la religion, et de réduire la dépendance par rapport aux institutions qui la représentent.

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Il y a aussi l’issue politique et revendicative, poursuite d’un passé récent (le nouveau syndicalisme des années 1970 et 1980) qui tente de représenter les intérêts des travailleurs informels, otages des mobilités latérales, et s’essayant aux solidarités intra- et intercatégorielles, constitutives de nouvelles identités horizontales (employées domestiques, couturières, camelots). En concurrence avec les nouveaux entrepreneurs en syndicalisme qui surfent sur les nouvelles précarités du marché du travail et utilisent les facilités de la loi brésilienne (cotisations obligatoires gérées par le ministère du Travail) en vue d’une projection politique personnelle. Et en appui sur les formes et les modèles de démocratie participative, puissantes en beaucoup de municipalités dans les années 1990 et 2000.

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Toutes ces actions cependant sont confrontées et en lutte avec le système néolibéral, dont la prémisse d’État minimum se traduit par le transfert de certaines de ses responsabilités collectives à des sous-traitants privés, avec lesquels les associations d’habitants et organismes sociaux se trouvent en concurrence. Ainsi, le « social » est revendiqué comme une responsabilité des entreprises, devenant un problème de gestion s’accordant aux impératifs de rentabilité et de développement. La pauvreté elle-même tend à perdre son statut d’objet politique pour devenir un marché.

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D’autres études sont consacrées à la vie privée des habitants et ses rapports à l’espace public. Elles soulignent notamment l’évolution progressive du rôle et de la place des femmes dans la société et dans les familles. À mesure qu’elles assument des responsabilités de travail, et parfois même dans les domaines politique ou social, leur position d’infériorité tend à s’estomper. D’épouses et de mères, gardiennes du foyer, elles sont davantage vues comme des sujets autonomes, conscientes de leurs droits et égales de l’homme.

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L’ensemble des études montre ainsi une société suburbaine contrastée, dynamique, en pleine évolution, et de plus en plus coupée de la ville officielle, d’en haut. Elle se constitue à partir d’alliances morales qui traversent les catégories sociales – travailleurs formels et informels, délinquants, acteurs du travail associatif, religieux, enseignants, commerçants. Un ancien ouvrier, aujourd’hui chauffeur de taxi, exprime ainsi son identification avec les fauteurs de troubles lors de l’émeute de vingt-trois prisons en 2006, justifiant leurs violences en évoquant le mépris des classes favorisées à l’égard des milieux populaires, et leur méconnaissance des difficultés d’existence auxquelles ceux-ci sont confrontés. Ces alliances traduisent en effet un vécu partagé : celui de l’inutilité sociale, de la déshumanisation, de l’absence de droits. Mais elles ne sont pas uniquement défensives, elles témoignent de changements possibles. Dans leur conclusion, les auteurs indiquent ainsi que « si la notion de démocratie socialement fracturée, qui conserve et accroît le nombre de ses pauvres, rend compte de la position de la banlieue dans l’ensemble, c’est dans le jeu des passeurs et des passages que se constitue une autre vision de la société et de la manière d’être dans la politique, [celle] de l’humilité et de la parole donnée, revendiquées entre pairs ».

Je ne saurais donc trop recommander la lecture de cet ouvrage, même si celui-ci peut au départ rebuter par son format et sa densité. Bien que centrées sur la seule périphérie de São Paulo, les situations qui y sont décrites sont en effet comparables sur de nombreux points avec celles qui caractérisent les périphéries et les banlieues des grandes métropoles dans le monde, y compris en France.

André Lévy

Roland Gori, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité, Denoël, 2010

L’auteur

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C’est le dernier ouvrage de Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille 1, fondateur de la sueerpp avec P. Fédida. Animateur de la revue Cliniques méditerranéennes. Auteur de nombreux ouvrages, seul ou en collaboration. Le précédent, en 2009, fit suite à « l’Appel des appels » fondé en 2008 avec Stefan Chedri, qui réunit de très nombreux professionnels de la santé, de l’enseignement, de la justice et de la culture objectant aux mesures qui prétendent maintenant gérer leurs pratiques et cherchant l’ouverture vers des pratiques compatibles avec une autre pensée.

L’intention

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Cet ouvrage rassemble des conférences et des textes qui prolongent les recherches de l’auteur. Il lie, dans une même réflexion, la démarche psychanalytique et le politique : il traite d’un « sujet historique » rappelé à son réel par la psychanalyse et d’une pensée de la démocratie où parole et mémoire sont également engagées. C’est une interrogation haletante des chances de la subjectivité et du politique de résister au formalisme de la civilisation techno-économique par une renaissance de la culture qui serait créativité et liberté.

La façon

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Les textes sont empreints d’un lyrisme torrentueux, celui d’un orateur emporté par un souffle de générosité qui est loin de desservir la critique acérée qu’il fait des sociétés modernes asservies à l’économie du capital. Cette écriture (symbolique de ce qui est absent) est en cohérence avec la proposition de retour à une pensée-pensante créatrice et libre, elle entraîne le lecteur à travers de très belles pages et formules. Dans cette écriture, forme et propos en adéquation, la parole tient la même place que la psychanalyse lui restitue pour une liberté d’être soi et que la démocratie devrait retrouver pour la création et le jeu du conflit.

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Cependant, cette recollection de textes expose à des redites, qui opèrent comme un martèlement de la pensée, aux dépens parfois de la fluidité.

Les références

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L’auteur développe en cinq parties sa critique de la société moderne et son analyse de ce que la psychanalyse permet de retrouver de vivant. Il appuie ses thèses sur des auteurs largement cités qui font sa famille de pensée, entre autres Foucault, Canguilhem, H. Arendt, Jaurès, Freud, J.-C. Milner, les tragiques grecs, Sophocle et Euripide, Platon et à leur suite l’helléniste Vernant. Tous les auteurs cités témoignent ainsi d’une connaissance érudite qui permet une analyse comparative critique et la fabrication d’une pensée convaincante. Parallèlement, aux bas de pages on trouve une bibliographie dont les titres illustrent le désastre de la civilisation économique, la désertification des valeurs éthiques, la destruction de la liberté créatrice.

Le dit

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Dans une démocratie d’opinion, le fait divers sert d’accroche aux dépens d’une démarche de connaissance, c’est la conséquence de ce qu’une politique au service de l’économie, de la rentabilité, d’une rationalisation marchande, ne fait que se mettre en scène dans les médias. La politique, en effet, est devenue une entreprise capitaliste, qui suit la logique de marché et capte des consommateurs manipulés à travers la télé, laquelle est un élément du dispositif de persuasion au point que l’on peut parler de télécratie.

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L’Homo economicus, qui incarne le règne du chiffre, manifeste la perte de la substance psychique et sociale. La norme est une moyenne calculée à coups de statistiques à laquelle les individus doivent se conformer. Dès lors, tout est calcul, évaluation, expertise, rationalité. La quantification évaluative se retrouve à l’université et pour les chercheurs : le chiffre y remplace la valeur de l’esprit et la singularité, le savoir y est tarifé, enseignants-chercheurs doivent se vendre sur un marché, publier selon des normes utilitaires.

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La vie sociale et personnelle est soumise aussi à la normalisation, par l’intermédiaire d’une médicalisation, en termes de risques, précaution, prévention construisant de fait la santé et la maladie. Le bio-pouvoir installe les normes biologiques de cette médicalisation de l’existence, laquelle devient un capital-vie. La médecine est ainsi au service du pouvoir.

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L’hôpital est une entreprise gérée, au sein d’une véritable industrie de la santé qui a des clients et un chiffre d’affaires. La norme fondée sur la moyenne définit ce que sont la santé et la vie, et abolit toute réflexion sur les valeurs, le débat éthique. Place est faite aux dispositifs d’experts qui rabattent la vie sur l’animalité, fabriquent la maladie et conseillent le pouvoir. Le risque sanitaire justifie le contrôle : on prévient, on dépiste, on trie, on gère, on surveille. Ainsi, la démocratie devient un totalitarisme : elle normalise au nom de la science.

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Or, le sujet « écrit son histoire du présent avec les restes de sa mémoire dont les événements actuels lui donnent l’occasion ». Encore faut-il qu’il ne perde pas le contact avec ces réminiscences qui, mélangées au présent, font le tissu de la vie, la création de soi. Un lien essentiel est opéré par le rêve. Or la civilisation du divertissement nous coupe de nos sources, de la réalité psychique, ce réel, et nous ne pouvons entendre les échos de notre histoire, ni en rêver, ni nous en nourrir.

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La pensée mythique, langage de la dimension tragique et de la souffrance, prêtait des mots pour les dire, avant que règne la rationalité platonicienne. Que disaient-ils ? Le reste, ce qui échappe au rationnel et à la comptabilité, qui tient de la connaissance de l’être, ce réel qui resurgit dans la réciprocité de la psychanalyse, dans le transfert, parce que vient s’y déplacer ce qui n’a pas d’abord de mots. Freud en a retrouvé les traces, quoique jaloux lui-même de modernité scientifique, il en a légué le trésor à la postmodernité.

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Ce sujet à ne pas effacer est historique, politique. Ce réel, ce vide, c’est l’espace de liberté que soutient Antigone, celui du sacré, de la poésie, du rêve, mais aussi de l’autonomie et de la liberté que la démocratie oublie, la part du hasard, celui aussi que le tirage au sort garantissait dans la démocratie grecque. La psychanalyse en est le nom (voilà la réponse à l’interrogation du titre du livre). La psychanalyse accueille l’indéterminé, la démocratie s’ouvre au conflit, au débat. Démocratie et psychanalyse : même combat pour préserver la place vide du réel.

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La psychanalyse garde les traces et résurgences de la pensée grecque mythique. Elle témoigne de ce réel qui est absence, la part maudite (Caillois), le manque d’être, ce qui de nous est hanté par la perte, aussi, sans doute, l’objet jamais possédé et toujours visé du désir vivant. La psychanalyse, à travers le transfert, ouvre le chemin du retour à l’être poétique, au sacré, à la spiritualité habitée de transcendance, à la substance de l’être. Sans quoi les êtres en manque vont les chercher dans un dieu, un parti et leurs intégrismes, certes pour échapper à la désespérance, mais pour y perdre aussi toute liberté.

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Dans les dernières pages, l’auteur stigmatise un pouvoir politique dessaisi de lui-même au profit de l’économie, une société où les individus sont pris au piège de la culture pétainiste, celle du conformisme : on ne pense plus, on ne juge plus, on ne joue plus, on renonce à la spiritualité, à la liberté, à l’art, on se divertit et surtout on se laisse aller à la servitude volontaire qui est haine retournée contre soi, un triomphe de la pulsion de mort. L’aventure politique consiste à affronter le conflit et l’indéterminé car la démocratie est fondée sur l’ingouvernable, cet équivalent du reste jamais comblé, ce réel cause du désir.

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Puisse à son tour la démocratie renaître de ses cendres et renouer avec l’esprit sinon avec le mythe.

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Analyses heureusement impertinentes, appel inspiré dont il reste à souhaiter que l’optimisme qui le soutient ne soit pas déçu. Comment devenir aujourd’hui les poètes d’autre chose ?

(Au passage de ces démonstrations, Onfray prend quelques claques et une grosse fessée à la fin. Roland Gori est un des seuls qui ait su le remettre à la place qui lui revient, celle d’un truqueur médiatisé.)

En débat

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– Il y a toujours eu des faits divers (Barbe-Bleue), ils fabriquent du mythe, des romans policiers, ce sont des figures du destin, des catharsis pour l’angoisse. La façon dont la société en fait le traitement n’est que le symptôme d’elle-même.

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– Sur la persuasion et la médiatisation : la manipulation n’est-elle pas le fait de tous les pouvoirs et de tous les temps (Diogène, César, Jésus, l’Église, les Médicis…) ? La télé n’en change que les moyens.

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– Sur la surinformation : mais sans info sur quoi se fonder ? Le risque est plus grand de ce qui est caché. Ce qu’il faut c’est apprendre à analyser.

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– En politique, comment éviter que le pouvoir parle toujours au nom et à la place de supposés autres, quel que soit le système, et même, par tirage au sort de ceux qui vont tenir le discours ? C’est un des paradoxes du pouvoir dont on aura du mal à sortir. Le Peuple n’existe pas, on l’invente au fur et à mesure, donc que lui faire dire ? Ce dont il faudrait accueillir l’expression, ce sont les oppositions, ce qui fait conflit. Mais il faut aussi de la stabilité, instituer une réalité au moins pour un certain temps, donc à la fois, laisser le discours se tenir et organiser sa contradiction…

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Et que faut-il penser de la majorité, rien là-dessus ?

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– La beauté du tirage au sort laisse rêveur… la loterie n’a pas toujours la grandeur mythique du hasard. Pétain ou Franco peuvent très bien être tirés au sort, il y en a plus d’un dans la population ! Et faut-il faire comme si les urnes n’étaient jamais bourrées, comme si Hitler n’avait pas été élu… et d’autres ! À Athènes, combien de citoyens, pour tirer au sort ? Avec des millions, un milliard, comment organise-t-on cela ?

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– La pédagogie de la pensée-pensante, et l’esprit critique lui-même, ne recourent-ils pas à la rationalité, comment en empêcher le penchant positiviste, systématique ?

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– Une culture créatrice et critique pour les populations débordantes, paupérisées, acculturées, déplacées, au chômage, victimes des bouleversements historiques, climatiques et géographiques ? L’École républicaine est déjà essoufflée, elle y avait pensé, elle a cru le tenter.

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– Le problème de la démographie recouvre tous les autres, il n’est pas abordé. Peut-être l’économie de marché s’est-elle imposée comme une solution que les pouvoirs, pris à la gorge dans l’urgence des démographies galopantes et des pénuries, ont trouvée : la gestion des masses, les parquer, les classer, les faire produire ou les expulser, ou même les anéantir, quitte à en profiter au passage, à en prendre l’habitude et en faire la norme !

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– Les théorisations bio, ou psy variées ne sont pas fausses en soi mais font l’impasse de la complexité.

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C’est au nom de la prévention qu’on a vacciné et enrayé des pathologies mortelles, même s’il est vrai que les labos pharmaceutiques en profitent. Toute mesure généralisée ne peut être condamnée. C’est le paradoxe de toute entreprise humaine.

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– Que faire du paradoxe ? Que faire avec des populations qui se chiffrent en millions ? Comment ne pas gérer les ressources ? Comment établir des critères de répartition qui ne soient pas statistiques mais éthiques et cela sans contrôle ni surveillance ?

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La pulsion de mort existe avec la violence, la rivalité, la prédation, elle ne se manifeste pas que dans la passion de la servitude, il faut faire avec elle au sein même de tous les élans généreux, de tous les idéaux, de toutes les mises en pratique !

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Condamner le dépistage ? Mais il faut tenir compte aussi du plus d’exigence de longévité, de bien-être, de capacités, de maîtrise de la réalité et des obstacles qu’elle oppose à la vie, et cela fait partie de la culture. Quels critères déterminer qui ne soient pas exclusion mais adaptation ? Laisser le choix, laisser débattre ? Qui ? Combien de temps ? Avec quelles connaissances, quels principes ? Alors que ce ne sont pas que les pouvoirs qui sont en jeu, mais que ce sont aussi les cultures, les âges, les sexes, les histoires qui s’affronteront. Nous ne sommes plus dans des sociétés closes, mais complexes, contradictoires.

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Comment faire pour préserver les singularités, les libertés, la créativité, la poésie et conjurer le surnombre, les désastres (Haïti), les pénuries qui ne sont pas toutes organisées ? Comment faire pour que ce ne soit pas un discours de privilégié, idéaliste ?

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Une solution est de suivre Camus, d’opter pour le mythe de Sisyphe, plutôt que d’aller à Colone après s’être crevé les yeux : faire quand même ce qui est impossible, en sachant que ça l’est, et en faisant comme si cela ne l’était pas. C’est la condamnation de l’humain à vouloir un impossible et à le poursuivre à travers tous les échecs, quand même, pour assumer sa condition d’être de langage, de pensée et de désir, la condition tragique dont parle Roland Gori.

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Il y a mille interprétations possibles d’Œdipe. Le désir de savoir d’Œdipe n’est-il pas le désir d’être maître de son destin à la place des dieux, de comprendre, de pouvoir se penser, être libre, d’être sujet ? En vain. La castration, il l’avait bien acceptée, puisqu’il avait quitté père et mère, pour être sage, un homme comme il l’avait dit à la Sphinge. Œdipe a été victime du paradoxe qui fait faire ou même être ce qu’on ne veut ni faire ni être. Effet pervers d’une conduite animée par des valeurs : il veut sortir de l’engrenage, il y retombe. Quand il croit faire le bien il fait le mal, victime des dieux. Œdipe s’aveugle pour ne plus voir ça, ne plus y participer. On ne sort pas du paradoxe, mais il est l’aventure, on essaie encore, mais parfois arrive le moment du pessimisme : trop c’est trop, autant partir dans les bois.

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Sophocle, selon Gori, est à la transition (ou contradiction) entre la politique de la raison et le sacré de la tradition. Antigone opte pour le deuxième, mais la raison n’est pas qu’une saloperie de contrôle, elle est une société, son unité, les lois. Le sacré et ses normes portent en germe un totalitarisme, celui des dieux.

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En psychanalyse, le transfert déplace et accueille les mots pour border le vide, mais comment remonter la pente de la gestion pour border la liberté de mots nouveaux et refaire éclore de la démocratie en vérité ? Jaurès a parlé, qui l’a entendu, c’était déjà trop tard ?

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L’utopie était belle chez Jaurès, il a été assassiné. Pour nous, elle a été tempérée par l’expérience des retombées, des échecs, un pessimisme après tout freudien. À trois mille, on peut encore débattre sur l’agora, à cent millions ? Cent millions de Sisyphe fiers d’œuvrer pour le panache ? Penseurs, artistes de leur vie, chercheurs de sens derrière les mots, brodant le vide d’espérance, d’amour, de rêve, du sens des choses de la vie ? Dans la cohue et le manque de place, d’eau, de tout, partager la planète pour se faire de la place ? Comme en Israël ?

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On peut soutenir aussi que le paradoxe est justement le réel, le reste, le vide, l’impossible, ce qui reste inatteignable, imprononçable, toujours désiré, et, ainsi, facteur inépuisable d’énergie, d’invention, de changement. L’impasse est sans fond, ce qui voudrait dire qu’il y a toujours un ailleurs, une utopie même si elle n’est pas pour notre espèce. Après tout il y a eu d’autres extinctions et l’anthropocentrisme est notre aveuglement, notre refoulé, pour ne pas vouloir savoir que nous sommes mortels, non seulement en tant qu’individus, mais en tant qu’espèce.

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Heureusement, il y en a toujours pour hisser le rocher à nouveau sur la pente : des intellectuels, des professionnels qui entendent l’Appel, signent, se réunissent. D’autres voix joignent la leur : Stéphane Hessel, Susan Georges, Edgar Morin…

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Et, ils ont raison, il faut toujours essayer de vivre autrement, d’avoir une pensée pensante, autant le faire plutôt que de cracher sur la tombe de Freud ! Autant faire et mourir debout, en criant que la pensée ça a existé, que ça existe !

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C’est ce que fait Roland Gori, et à travers ce livre, il nous tend encore la main.

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Jacqueline Barus-Michel

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Professeur émérite de psychosociologie,

Paris 7

Laboratoire de changement social

j.barus@orange.fr

Thierry Portal (sous la direction de), Crises et facteur humain. Les nouvelles frontières mentales des crises, De Boeck, 2009

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L’ouvrage coordonné par Thierry Portal aborde différentes crises, certaines récentes, d’autres plus anciennes, sous un angle peu développé jusqu’à présent : celui de l’influence directe ou indirecte des facteurs humains.

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Le parti pris de l’ouvrage « est d’approcher l’idée de crise de façon transversale en recoupant divers champs d’étude, eux-mêmes articulés autour des seules dimensions psychologiques et humaines ».

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Un apport théorique synthétique précède la vingtaine d’entretiens menés par Thierry Portal auprès de chercheurs reconnus tels Patrick Lagadec, Claude Gilbert, François Walter, Jacqueline Barus-Michel…

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Le premier chapitre, « Avant la crise : des origines de la catastrophe », s’ouvre par l’entretien avec François Walter, historien. Cette séquence scrute les soubassements culturels liés à l’idée de catastrophe pour éclairer « nos civilisations du risque » à la lumière de l’évolution des représentations collectives. Comment nos perceptions, nos savoirs sculptent-ils nos comportements face aux risques ? Nos peurs, nos craintes évoluent en effet en fonction d’un contexte multifactoriel. Enfin comment les médias influencent-ils ou imposent-ils une distorsion, un sens aux préjugés culturels et sociaux ? Car les mécanismes sociaux participent à la « construction sociale du risque ». Autant de points historiques soulevés qui intéressent la réflexion d’aujourd’hui. Citons : l’absurdité de certaines décisions, conséquences d’erreurs collectives, résultats d’effets pervers de l’organisation ; à propos de la finance comportementale, des activités boursières : jeu indéterminé et aléatoire, « irrationalité » de l’homme. En conséquence, le principe d’incertitude, qui représente le quotidien du trader, doit l’amener à se préparer à tout type de réaction y compris à comprendre la tendance à la dissonance cognitive par rapport aux pertes ou même aux gains réalisés.

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L’expérience d’Émile Decamp à propos de la prise de risque d’un guide en haute montagne met en surbrillance l’effet de la prise de risque et de sa dépendance à la perception du risque. Il y a en effet interaction entre la prise de risque in situ et l’analyse de risque a posteriori. La prise de risque peut stimuler ou paralyser face au phénomène d’incertitude. Mais l’idée de confiance entre le guide et le client dans une activité à haut risque abordée sous un angle pragmatique éclaire l’erreur, « le poison » que constituerait une focalisation unidirectionnelle de prise de risque lors d’une décision, par exemple en temps de crise.

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On peut faire cependant des réserves sur la partie concernant la gestion à chaud de l’événement générateur de crise comme par exemple une façon de retourner la perception de l’événement en sa faveur afin de « rééquilibrer la vision de sa propre capacité à en assumer la bonne conduite ». Les étapes préconisées de recommandations comportementales nous semblent assertives et peu convaincantes.

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Jacques Fradin fait ensuite une lecture neuronale et comportementale du stress en situation d’incertitude et de crise. Altérant nos capacités cognitives, le stress serait le signe annonciateur d’un désaccord entre nos pensées et nos comportements, d’une incohérence cognitive. Il ne s’agirait pas d’un mécanisme de défense, ni du symptôme d’un événement critique mais celui d’un déficit « entre nos modes mentaux supérieurs sur certains sujets » caractérisant un individu en fonction de son histoire personnelle et/ou culturelle.

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Le repérage neurologique des zones du cerveau concernées par le stress met en évidence que le préfrontal, interconnecté directement avec l’ensemble de l’encéphale, serait le mieux armé pour s’adapter et réagir devant l’incertitude. L’exemple pris est celui du traitement de l’opinion dans la crise de la vache folle.

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Cette approche permettra-t-elle (les références bibliographiques sont de 2000) de comprendre « pourquoi des génies ont pu penser comme ils l’ont fait avec le même matériel cérébral » ?

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À partir du drame « sportif » du Heysel (1985) et à l’aide des écoles psychologiques, psychosociologiques et psychanalytiques, Étienne Vermeiren dresse un état des lieux sur le phénomène de la panique collective.

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Il reprend à ce propos les études de Louis Crocq pour recommander des précautions à prendre afin de limiter les risques de panique lors de manifestations de masse.

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L’auteur s’entretient ensuite avec ce même Louis Crocq : « De Cuba à la guerre du Golfe : la psychologie de la prise de décision dans les crises internationales. » À propos de « psychologie politique » après les définitions des politologues sur la nature et les écritures à considérer dans une crise internationale, Louis Crocq développe cinq phases de prise de décision dans une crise internationale. Peut-on rapprocher les phases de prise de décision individuelle de celles qui concernent un pays ou un groupe d’alliés ? La réponse positive de Louis Crocq dans ce texte ne nous convainc pas, bien qu’il nuance son propos par l’importance de la « puissance médiatique » et des leviers de l’information et de la communication (avec les conséquences positives ou négatives potentielles).

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La troisième partie : « Après la crise le retour en temps de paix » commence par un entretien avec Jacqueline Barus-Michel : « 11 Septembre 2001 : pour une approche psychosociale des crises ».

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La référence de cet auteur est celle de la « psychologie sociale clinique » qu’elle a contribué à créer, et l’analyse des processus par « lesquels le sujet (individu) donne sens à son expérience sociale ».

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L’examen de situations de crise politiques citées est conduit sous le prisme psychanalytique freudien. Selon Jacqueline Barus-Michel, « la crise c’est l’éclatement d’une contradiction voilée ou d’une réalité refoulée, une défaillance symbolique (absence de dialectisation), un débordement imaginaire angoissé, enfin une réponse à un déclencheur d’apparence inopinée, des actions désordonnées voire violentes ».

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De fait, le contenu traite en creux des crises historiques pour affirmer un processus fort intéressant. Il explique la réaction des États-Unis, atteints dans leur cœur « symboliquement et imaginairement », à l’issue du drame du 11 Septembre 2001 qui s’inscrirait ainsi dans la logique de « rendre les coups, d’abattre l’assassin, de reconstruire les tours pour confirmer » leur puissance, face au terrorisme.

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Dans la séquence suivante : l’entretien de Luc Quintyn, « Du World Trade Center au tsunami 2004 : le traitement psychosocial collectif d’un événement critique », il s’agit du soutien psychosocial nécessaire et mis en place dans les opérations d’urgence auprès des victimes. Celui-ci apparaît aussi fondamental que celui organisé pour traiter les blessures physiques ou les pertes matérielles. L’exemple de l’aps (aide psychosociale), créée en Belgique pour assister d’urgence les victimes collectives, relève d’une philosophie d’action commune.

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Cet entretien pragmatique et précis vise à l’exemplarité des plans organisés dont l’efficacité a été expérimentée. Luc Quintyn prône une approche collective, une méthode de suivi au cours de laquelle les victimes partagent leur vécu, elle prévient des problèmes post-catastrophes. Cette action est différente de celle dénommée cump (Cellule d’urgence médicopsychologique) choisie en France. Celle-ci agit dans la durée et apparaît comme plus individualisée dans le traitement.

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Le versant français est d’ailleurs plus développé dans l’entretien avec Marie-Claude Dentan : « Attentats du métro parisien de 1995 : pour un modèle français de suivi psychologique individuel. » Il décrit le modèle français qui propose des thérapies adaptées susceptibles de « soigner et faciliter la réinsertion dans la vie normale ». Le cump est intégré au samu, ce qui le renforce dans sa reconnaissance des besoins psychologiques au même titre que les blessures physiques dans leur traitement d’urgence. Le principe thérapeutique se fonde sur la distinction entre stress et trauma. Le stress est normal face à une situation inattendue, alors que le trauma « relève de l’exceptionnel et peut provoquer une blessure émotionnelle profonde qui ne guérit pas, même si le sujet est mis hors de danger ». Le descriptif de la prise en charge, bien qu’individuelle, n’exclut pas un débriefing collectif. Il est fondé théoriquement et transférable.

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L’entretien avec Patrick Légeron et Christophe Gadéa : « Les méthodes d’intervention pour lutter contre l’extension d’une crise suicidaire en entreprise » introduit une réflexion supplémentaire : celle du langage pour la qualifier. De nombreuses causes endogènes et exogènes à l’entreprise semblent déterminer l’accroissement du nombre de suicides comptabilisés. Peut-on parler d’épidémie suicidaire ou de série de suicides ? Les réponses sont celles d’un psychiatre et d’un psychosociologue ; chacun apporte une perspective en termes de risques psychosociaux « crisogènes » imputables à l’événement étudié. Les décideurs en entreprise terrorisés par les suicides seraient de plus en plus prêts à une approche préventive.

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Les recherches sont néanmoins délicates car comment isoler les facteurs déterminants qui conduisent au suicide ? Surtout, comment les mesurer individuellement dans une situation collective ? Comment intervenir pour faciliter la reconnaissance des signes révélateurs et juguler la soi- disant « épidémie », résister aux « corrélations illusoires » ? Cet entretien propose des éclaircissements, des hypothèses et des recommandations. La prévention reste la réponse de bon sens à mettre en œuvre.

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La quatrième partie : « Enseignements : leçons et perspectives » s’avère prospective.

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L’entretien avec Daniel Parrochia vise à faire le point sur les possibilités et les limites des modèles et plus généralement sur les problèmes épistémologiques d’une approche scientifique des crises. En effet, est-il possible de « faire une science de ce que l’on ne peut pas prévoir » ?

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Daniel Parrochia se réfère à plusieurs paradoxes : en premier lieu, celui des signaux, faibles par essence, mais qui basculent au moment de la crise. Un deuxième paradoxe est qualifié par Daniel Parrochia de « paradoxe du nouveau ou paradoxe de l’inconnu ». Le troisième est celui de la « fabrication », dans le sens de réfutation de la théorie évoquée par Karl Popper en s’appuyant sur la nécessité de soumettre une théorie à l’épreuve de la « logique de raisonnement par modus tollens ». De l’impossibilité à soumettre l’étude d’une crise à cette épreuve, il est légitime de se poser la question de l’efficience d’une prévision et donc de la prévention d’une crise.

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Cependant et de façon empirique, on peut répondre à des occurrences ou probabilités.

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On peut rester frustré par le simple énoncé de méthodes citées sans être développées. Le propos mériterait d’être développé, par exemple pour certains modèles informatiques (les réseaux de Petri, les systèmes multi-agents, les méthodes de Monte-Carlo). Mais est-ce possible devant la multiplicité des réactions humaines connues ? Et quid de celles qui ne sont pas encore connues ?

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L’entretien avec Emmanuel Portier : « Des crises financières à répétition (de 1929 à 2009) : étudier la finance comportementale pour changer de comportements », après un constat d’humilité et de non possibilités prédictives des crises à partir des théories économiques classiques, aborde « la nouvelle discipline dite de finance comportementale ». En se référant à Nassim Nicholas Taleb, il met en garde à propos des jeux boursiers contre « la soi-disant vérité des chiffres qu’il serait interdit de réfuter et aux “biais d’attribution” qui fait qu’on attribue sa réussite à ses qualités personnelles et ses échecs au hasard ». Les références à Kahneman, psychologue et prix Nobel en économie, et à Tversky, expert en psychologie mathématique, mettent en relief que « nous croyons penser de manière rationnelle et rapide, ce qui nous ferait prendre de bonnes décisions, mais souvent nous nous laissons submerger par nos intuitions et des raccourcis biaisés ». Enseignements fort intéressants en situation de crise où les biais cognitifs seront hypertrophiés. Par ailleurs, selon les écrits de Kahneman, le groupe beaucoup plus souvent non hétérogène est encore moins fort, « plus excessif que l’individu, car les individus qui le composent accumulent les mêmes biais comportementaux ». Quelques pistes fort instructives sont proposées pour sortir de ce cercle vicieux.

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L’entretien avec Claude Hansen, « Simulation et psychopédagogie : se préparer à combattre la crise d’aujourd’hui », répond par l’impossibilité de faire une simulation qui permettrait d’établir un modèle à imiter. Il conviendrait pour une simulation d’atteindre l’objectif d’harmoniser les représentations afin de construire connaissances et savoirs partagés.

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Ce travail de recherche est très stimulant pour un formateur car il s’appuie sur des entraînements avec des outils spécialement conçus pour modifier comportements et attitudes. La façon d’animer ces séminaires est particulièrement déterminante et viserait à éveiller la circonspection, à mettre les participants dans un état de doute.

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L’entretien avec Patrick Lagadec, « Des crises classiques aux nouvelles ruptures : psychologie et culture du risque », a pour objet de faire un topo illustratif des apports nombreux et novateurs de ce chercheur et spécialiste du risque industriel et des crises.

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Il s’agit de constater la perte de références aujourd’hui en matière de risque et de sécurité collective qui fait basculer la pertinence du sens et des responsabilités de l’individu. Quelle est notre nouvelle façon de percevoir le risque après tous les événements récents hors normes qui s’inscrivent en discontinuité dans le temps, l’espace et les conséquences ? Son analyse se fonde sur des bases psychanalytiques comme des inquiétudes fondamentales. Lors d’une crise « les phénomènes de discontinuité chaotique, d’angle mort et de grande surprise, de rupture et d’échappées hors de nos scripts établis sont sans doute les facteurs les plus déterminants mais ressentis – eux aussi – comme totalement incongrus ».

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Selon Patrick Lagadec, les nombreuses lignes de faille sont à prendre en compte.

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In fine la recommandation serait de constituer des groupes de gens afin de leur apprendre à réfléchir devant des situations imprévisibles car les plans tout faits ne peuvent répondre qu’à des situations prévisibles non hors normes.

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L’entretien avec Bertrand Robert, « Voyage au cœur du facteur humain : du management de crise au management de la surprise », en conclusion, ne constitue pas une conclusion générale. L’auteur prévient qu’il s’agit plutôt d’un voyage, découverte en « terra incognita », léger mais lucide. La proposition de Bertrand Robert est de procéder « à un certain nombre de ruptures, en particulier celle consistant à faire passer le management de crise d’une logique de procédure à l’intégration des phénomènes de surprise ». Suit une série d’énoncés de types de ruptures, celle somme toute de la démarche créative. On peut cependant penser qu’il est d’abord nécessaire de maîtriser déjà les apprentissages et les outils de base pour s’en abstraire, exemple pour la conduite automobile et la pratique des cascades. Finalement réduire l’inconnu par la surprise serait-il le modèle de Métis, « déesse de l’intelligence qui enseignait comment faire face de façon pragmatique aux surprises » ?

Dans cet entretien : beaucoup d’humour, surprenant, étonnant, plein de fantaisies réjouissantes, mais gare aux trompettes assourdissantes des Cassandre, elles pourraient résonner à jamais sur nos cendres.

Pour finir, à l’exception d’un manque, celui de l’évocation du rôle de la communication interactive, de la communication dans les organisations, son extension dans la politique et de l’influence dans le monde de la communication médiatique, ce livre ouvre des fenêtres multiples sur l’univers de la crise. Il est à recommander à ceux qui souhaitent enrichir leurs connaissances et leurs démarches face aux crises prévisibles et imprévisibles.

Michèle Gabay

Professeur émérite, université Paris 7

Titres recensés

  1. Proposé par Oguz Omay, Coordination et présentation : Georges Gaillard et Oguz Omay, Rencontre avec Alain-Noël Henri. Penser à partir de la pratique, érès, 2009
    1. La pratique revisitée
    2. La « mésinscription »
  2. Robert Cabanes et Isabel Georges (sous la direction de), São Paulo. La ville d’en bas, L’Harmattan, 2009
  3. Roland Gori, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité, Denoël, 2010
    1. L’auteur
    2. L’intention
    3. La façon
    4. Les références
    5. Le dit
    6. En débat
  4. Thierry Portal (sous la direction de), Crises et facteur humain. Les nouvelles frontières mentales des crises, De Boeck, 2009

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