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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/1 (n° 11)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782749213996
  • DOI : 10.3917/nrp.011.0007
  • Éditeur : ERES

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Comprendre l’émergence et le développement exponentiel des groupes d’analyse de pratiques aujourd’hui dans les évolutions du monde du travail, repérer la place qu’ils occupent, les rôles qu’ils jouent, les contextes organisationnels dans lesquels ces groupes se multiplient ou au contraire sont empêchés, tels sont les principaux enjeux de ce numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie.

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Ces groupes se sont multipliés dans de nombreux champs de la vie professionnelle : secteur médico-social, enseignement, orientation, bilans, consultation… Ils s’appuient sur des références théoriques, des dispositifs et des cadres méthodologiques variés. Si bien que l’expression « analyse des pratiques » banalise en les généralisant la richesse et la diversité des pratiques qu’elle recouvre. Sont alors objets d’un clivage, d’une part des théorisations restant du registre académique, d’autre part les expériences de groupes en situation réelle.

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Ce numéro aborde la conduite des groupes d’analyse de pratiques dans une orientation clinique sans couvrir l’ensemble foisonnant des productions.

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Les analyses portent sur la nature des objets que les professionnels choisissent de travailler en rapport avec les finalités qu’ils poursuivent. Ils questionnent le sens que prend la demande sociale dans les contextes institutionnels et sociaux actuels. Dans ces contextes, l’engagement des praticiens comme les difficultés auxquelles ils sont confrontés peuvent les conduire à renouveler les dispositifs et à repenser le cadre de leur intervention.

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Les mutations de société, la transformation des organisations et leur impact sur les relations de travail sont introduits afin de questionner la demande d’analyse de pratiques et interroger les conditions et les obstacles de leur mise en place. Le contexte social évoqué indique le poids qu’il fait peser sur les liens et les identités professionnelles et souligne l’actualité et la pertinence d’une démarche centrée sur les dimensions subjectives. Les résonances qui peuvent s’établir entre dynamique du groupe d’analyse et fonctionnement institutionnel sont également examinées du point de vue des résistances opposées au travail d’élaboration et souvent mises au compte d’une déficience institutionnelle. Les logiques macrosociales, notamment l’emprise du modèle gestionnaire et de la pensée instrumentale, sont dans certains cas posées comme constitutives des difficultés spécifiques rencontrées à la fois par les groupes professionnels et par ceux qui conduisent ces groupes.

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Les différents auteurs se réclament d’une posture clinique. Leur contribution repose sur une analyse précise et circonstanciée de situations particulières.

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La question de la spécificité des publics – groupes enseignants, équipes du secteur éducatif et social, cadres d’un service – ouvre à celle des processus que le clinicien décide d’accompagner. Une pratique centrée sur le récit et les conditions d’écoute d’une parole adressée se différencie d’une pratique se situant en deçà d’une narrativité adressée à un tiers. Il s’agit alors d’accompagner la capacité de liaison concernant les processus primaires des groupes confrontés à la « désespérance thérapeutique ». En dépit de ces différences, plusieurs auteurs s’interrogent à propos de leurs dispositifs sur les frontières entre processus primaires et secondaires et entre formation et thérapie.

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Une expérience, réunissant des pédiatres engagés dans un « groupe Balint » (Hélène De Leersnyder) – dont il faut rappeler que celui-ci est historiquement à l’origine des groupes d’analyse de pratiques –, montre l’intérêt d’une démarche qui se donne pour objet non seulement l’élaboration des processus psychologiques et relationnels dans la pratique de soin mais également l’apprentissage par l’exploration et la découverte des aspects de la pratique ignorée ou méconnue.

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Posant la question des modalités d’aide à la professionnalité, d’autres expériences ouvrent le débat sur la complémentarité ou les limites entre les approches : celles qui sont davantage centrées sur les affects et les représentations du sujet professionnel et celles qui ont pour objet une analyse des situations impliquant l’acteur social jusque dans sa prise de décision.

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Ainsi l’approche des situations par l’Étude et la résolution de problème (erp) élaborée par Guy Palmade est-elle resituée dans ses rapports à l’analyse de pratiques entre « problème d’existence, problème d’action et problème de connaissance » auprès de cadres décideurs (Christian Michelot). Ou encore une lecture par la clinique de l’activité d’une expérimentation collective d’un jury de vae fait ressortir comment le dilemme et la confrontation vécus entre perception et notation induisent un processus dialogique potentiellement producteur de développement (Sandrine Cortessis).

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Les auteurs qui accompagnent le travail d’enseignant mettent l’accent sur les conditions actuelles de l’exercice du métier – crise de légitimité, attaque des idéaux, accroissement des écarts culturels et sociaux – qui rendent l’élaboration subjective de l’expérience d’autant plus nécessaire.

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Pour Claudine Blanchard-Laville, relier les difficultés des enseignants avec l’exploration de leur histoire de vie personnelle et professionnelle ouvre un accès aux éléments de cette histoire, qui se réactualisent à leur insu sur la scène professionnelle, qui les empêchaient jusque-là de soutenir leur fonction de transmission.

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Le malaise et ses phénomènes plus inconscients sont aussi explorés par Arnaud Dubois à partir de monographies écrites et reprises en groupe, permettant aux enseignants d’opérer les remaniements identitaires que requiert leur insertion dans la communauté scolaire.

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C’est par la mise en place d’un « groupe de soutien au soutien » (Lévine) dans lequel « chacun peut opérer une conscientisation de son mode de fonctionnement professionnel », que Martine Lacour accompagne chez les enseignants un travail d’élaboration des affects et des émotions qui sont activés dans la rencontre avec les élèves.

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Mais, quel que soit le dispositif, la question est posée de la porosité entre le dispositif et le contexte organisationnel dans lequel il s’inscrit. Les difficultés rencontrées dans les situations de travail se déportant sur l’espace d’analyse de pratiques, l’interrogation demeure sur le statut à donner à ces déplacements : convient-il de maintenir le cadre d’analyse, en préservant l’objet de travail des incursions de la réalité institutionnelle au risque d’accroître des résistances ? Ou bien faut-il accueillir ce qui vient faire obstacle au processus, en élargissant le travail d’analyse aux autres registres qui cherchent une voie d’expression (Danielle Hans) ?

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Ces différentes contributions témoignent également des modalités concrètes par lesquelles les praticiens sont partie prenante de leurs dispositifs. Ils mettent au centre de leur réflexion l’analyse de leur implication et la reprise des dimensions contre-transférentielles. Ils soulignent la nécessité et les ressources d’une supervision permettant d’établir la distanciation nécessaire pour pallier les attaques du cadre et accompagner la conduite du processus groupal (Antoine Kattar). C’est ainsi qu’ils peuvent donner un sens à ce qui peut apparaître comme des entraves à l’élaboration ou se présenter comme des opportunités de travail. Si certains insistent davantage sur les conditions à mettre en place pour maintenir le cadre, d’autres soulignent que c’est en se servant des difficultés rencontrées par la formalisation contraignante des échanges que se situent les véritables enjeux du travail de subjectivation (Clarisse Lecomte).

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Mais le cadre c’est aussi, pour une équipe de soin psychiatrique ou de rééducation, l’instauration d’un temps défini et d’un espace adapté à la spécificité des équipes institutionnelles. Une de ses fonctions essentielles étant d’aider les acteurs à tolérer les tensions dues à la prise en charge des pathologies de la déliaison et du désordre. Le choix peut être d’instaurer des groupes « semi-ouverts » dont la structure répète et permet d’élaborer les séparations correspondant aux modes de présence des populations accueillies de jeunes enfants en difficulté (Jean-Marc Talpin). Ou encore, pour des psychologues en institution, d’accepter de répondre à la demande des infirmiers, d’être « suffisamment » proches, et de permettre que s’opèrent progressivement les différenciations nécessaires pour sortir de la confusion engendrée par les logiques de survie des patients psychotiques (Vincent Di Rocco et Magali Ravit).

Pour Georges Gaillard et Jean-Pierre Pinel, aider les éducateurs confrontés à la destructivité des jeunes autorise les professionnels à se constituer comme une instance psychique groupale capable de transformer la surcharge d’affects en capacité collective. Cependant, dans un contexte de développement des procédures et de logiques de rentabilité régissant les rapports de travail, leur intervention peine à faire contrepoids aux disqualifications du modèle gestionnaire, qui vient activer une destructivité déjà à l’œuvre.

Les effets nocifs du raidissement gestionnaire sont aussi approchés dans l’entreprise par Florence Giust-Desprairies. L’analyse s’attache à mettre en évidence l’épreuve vécue par une équipe de cadres captifs de logiques trop contraignantes, qui ont du mal à se représenter les conduites qu’ils adoptent pour y faire face et le coût psychique et somatique qui en résulte. L’approche clinique de l’analyse des pratiques est envisagée dans sa dimension épistémologique, définissant une conception de l’homme au travail, du temps, de la relation qui conditionne une manière de s’adresser à un groupe et de concevoir l’accompagnement du changement. Plusieurs textes abordent implicitement cette question à travers les tensions mises en travail dans les différentes démarches. L’expérience relatée ici traite plus spécifiquement des conditions qui permettent d’instaurer une posture clinique compréhensive dans un contexte de généralisation de la pensée positiviste, s’appuyant sur la rationalité explicative et l’instrumentalisation des acteurs.

L’articulation entre le travail de changement personnel et collectif est au cœur d’un dispositif groupal comme celui de l’analyse des pratiques. Le postulat de l’approche clinique pose ce travail comme un processus de coélaboration, impliquant les participants comme l’analyste. « C’est dans la mesure où le travail d’analyse sur les dimensions affectives et relationnelles de l’exercice de la profession est médiatisé par un travail visant à mieux comprendre ce qui structure la situation, à la fois sur le plan économique, social, culturel, institutionnel et sur le plan subjectif que l’analyse peut donner lieu à un dégagement par rapport à l’emprise inconsciente des représentations imaginaires induites » (Lévy, 2002 [1][1] A. Lévy, « Analyse des pratiques », dans J. Barus-Michel,...).

Notes

[*]

Annie-Charlotte Giust-Ollivier, université Paris 2, directrice du Centre ESTA, responsible de la formation CIRFIP, giust-ollivier@cirfip.org

[**]

Florence Oualid, psychosociologue, université Paris 7 Denis-Diderot, florence.oualid@singuliers-pluriel.com

[1]

A. Lévy, « Analyse des pratiques », dans J. Barus-Michel, E. Enriquez et A. Lévy (sous la direction de), Vocabulaire de psychosociologie. Positions et références, Toulouse, érès, 2006, p. 302-312.


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