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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0129
  • Éditeur : ERES

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À Anne, sans laquelle l’autorisation d’écrire ne serait jamais advenue.

Quartiers populaires, populations exclues : des enjeux de société, de démocratie et de fraternité

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Depuis un certain nombre de décennies, le chômage structurel éloigne un nombre croissant de populations, essentiellement ouvrière et employée, de l’emploi et du travail. Pour ces acteurs, l’emploi n’apporte plus une sécurisation minimale de l’existence et le travail n’est plus le médiateur principal du lien social. Cette population habite dans des quartiers d’habitat populaire dénommés tantôt « quartiers difficiles », « zones urbaines sensibles », « zones de non droits », etc. Ces quartiers sont devenus des lieux d’identification et un organisateur fondamental de l’existence de ces populations. « Une bonne partie de l’identité populaire migre du travail vers l’habitat. Ceux qu’on nommait ouvrier sont devenus des habitants de quartiers, ils sont socialement identifiés par des références au territoire qu’ils habitent » (Merklen, 2009, p. 19).

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Pour autant que le quartier soit stigmatisé à l’extérieur, il est en même temps une appartenance dont ses habitants se revendiquent. Cette revendication d’appartenance vient signifier que, pour les habitants, le quartier n’est pas perçu uniquement comme un lieu de relégation mais aussi comme un espace de ressources, de solidarité qui leur permet de tenir dans des adversités parfois invraisemblables.

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Avant d’être frappés par les effets de la crise, ces habitants étaient des « travailleurs », « ouvriers », « employés »… et nommés comme tels ; ils étaient constitutifs de la classe ouvrière. La profonde transformation de la question sociale du fait des crises économiques, de la mondialisation, du développement de l’économie libérale et néolibérale produisant leur exclusion, a été innervée de mutations sémantiques. Progressivement, la catégorie des pauvres a été remise au goût du jour réactualisant les travaux de Georg Simmel (Simmel, 1998/1908), repris et développés par Serge Paugam (Paugam, 1991). Dans ce glissement de la catégorie du travailleur à celle du pauvre, dont Denis Merklen souligne l’effet de neutralisation des capacités collectives d’intervention, chaque pauvre est individualisé dans sa situation. Mais ce premier glissement sémantique ne suffit pas. La persistance de la pauvreté et le développement de la misère amènent à opérer un deuxième glissement sémantique : des pauvres, on passe aux vulnérables. Un double mouvement s’opère. D’une part, la catégorie des vulnérables désigne indistinctement des personnes confrontées à des événements douloureux (séparation, veuvage, etc.) et les pauvres. Il s’agit, par l’utilisation d’une notion extensible, de masquer et de rendre en quelque sorte invisibles les pauvres en les assimilant à d’autres acteurs confrontés à des épreuves de l’existence. D’autre part, Hélène Thomas souligne que « l’épistémê de la vulnérabilité est la base d’une guerre non plus contre la pauvreté mais bel et bien contre les pauvres » (Thomas, 2010, p. 10). Selon cette auteure, « les vulnérables sont envisagés en même temps comme des êtres humains atteints dans leur dignité et comme moralement responsables des conséquences délétères de leur indigence » (Thomas, 2010, p. 12). Dans cette perspective, la pauvreté et la misère ne sont pas des produits des contradictions et des inégalités de la société ; elles sont les produits des pauvres eux-mêmes. Cette essentialisation du pauvre vise à nier la question sociale et son inévitable conflictualité.

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Essentialisés et individualisés, les pauvres sont regroupés sur le territoire. Les auteurs divergent sur la qualification de ces regroupements. Didier Lapeyronnie parle de ghetto urbain (Lapeyronnie, 2008), Éric Maurin consacre un ouvrage au ghetto français (Maurin, 2004), Denis Merklen en appelle à la prudence. Il refuse d’assimiler au ghetto les quartiers d’habitat populaire qui, selon lui, n’en présentent pas les principales caractéristiques établies par Louis Wirth en 1928. Denis Merklen décrit quatre spécificités des quartiers d’habitat populaire : « Le territoire comme source de pouvoir » (par appropriation des ressources légales et illégales, mobilisables sur le territoire) ; « la cohésion » (par identification au territoire d’appartenance, source d’identité sociale) ; « le prestige, les normes et le style » (par la reconnaissance de qualité(s), voire de prestige, pour produire de la distinction et de la différenciation sociales) ; « une voie d’intégration ? » (par la sociabilité animée, par la production de solidarités, par la formation d’actions collectives et de manifestations, pouvant émerger dans l’espace politique, par l’interpellation des institutions et pouvoirs publics pour leur prise en compte et leur présence sur le territoire, etc.) [Merklen, 2009, p. 76-86]. Le point d’interrogation de Denis Merklen vient signifier la nécessité de relier le quartier à son environnement urbain, social, institutionnel pour favoriser la constitution d’une identité sociale suffisamment consistante pour les habitants. Cependant cette liaison est très différente selon les territoires, parfois incertaine, et elle peut impliquer des luttes sociales importantes (pour préserver la présence de l’école, pour pérenniser le bureau de poste, etc.).

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Depuis le milieu des années 1970, ces quartiers font l’objet de politiques publiques (programme d’Habitat & Vie sociale, politique de la ville…). Ces politiques et les programmes qu’elles ont générés ne sont pas sans contradictions. Ce n’est pas le propos de l’article de les examiner. Disons simplement qu’elles sont porteuses d’orientations politiques en tension, voire antagoniques, et de débats. Pour certains, les quartiers et les populations qui y résident, et particulièrement la jeunesse, sont désignés comme des populations « dangereuses » dont il faut protéger le reste de la société. Le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy est à cet égard emblématique par les réactions qu’il a suscitées et les injonctions qu’il contenait. Face à ces tendances lourdes de désignation et de stigmatisation de ces populations comme responsables de leur état et de disqualification des territoires, des acteurs institutionnels, politiques, professionnels, associatifs, des habitants… se mobilisent quotidiennement pour affirmer que ces populations et ces quartiers font partie intégrante de la cité. Leur intégration est un enjeu sociétal et démocratique majeur, hier comme aujourd’hui, pour éviter que la violence se substitue à l’inévitable conflictualité. Créer des espaces dans les quartiers populaires qui permettent à ces populations de (re)trouver statut et rôles sociaux, leur donnant accès à la citoyenneté, convoque les villes, les élus, les institutions et les professionnels, les associations, les habitants à des questions nouvelles et complexes. L’expérience montre que le travail sur ces questions ouvre à faire émerger un espace politique porteur des valeurs de la République dont la fraternité, parent pauvre, parfois ringardisé, de notre triptyque républicain. Ce sont quelques-unes de ces questions, sans prétendre en faire le tour, que l’article se propose d’explorer à partir de pratiques d’intervention et d’études.

Mémoires de moments d’interventions

Les coopérations de territoires : entre découverte et confiance qui autorisent et butées qui ralentissent ou inhibent

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La communauté urbaine de Dunkerque a sollicité une recherche action pour, selon l’expression d’un des demandeurs, aider les professionnels et les élus « à remarcher sur les pieds » en matière d’analyse et de traitement des situations d’insécurité. L’intervention s’est engagée sur trois communes en politique de la ville. Elle était portée par Joëlle Bordet du cstb[1][1] Centre scientifique et technique du bâtiment. (Bordet, 2007), dont les travaux sur l’insécurité refusaient de réduire les phénomènes d’insécurité à des actes auxquels il fallait donner des réponses immédiates et répressives, mais qui les considéraient comme des situations complexes au carrefour de différents champs (ordre public, social, éducatif, économique, politique de la ville, politique jeunesse…) et dont l’analyse et le traitement devaient associer élus, professionnels et habitants.

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Impulsée, donc, au départ par la rencontre entre les travaux de Joëlle Bordet et les visées démocratiques de la ville, l’intervention sur Dunkerque a duré plusieurs années selon diverses configurations. Elle a constamment été une coconstruction, une aventure partagée, soutenue par des valeurs communes qui ont fondé des alliances durables entre la Ville et les intervenants. De plus, cette intervention a pu se dérouler dans la durée aussi du fait de son inscription dans le cadre de politiques publiques, en particulier la politique de la ville, qui a permis pendant plusieurs années son financement et soutenu son caractère expérimental et innovant.

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Nous ne pouvons faire ici le récit de l’ensemble du processus d’intervention. Nous n’en indiquons que quelques principes, réalisations significatives et butées.

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Cette intervention s’est réalisée d’abord sur un quartier emblématique de la relégation sociale et spatiale et de sa rénovation urbaine et sociale. Un groupe interinstitutionnel composé de professionnels agissant directement sur le territoire (ville, prévention spécialisée, caf, agence d’urbanisme, maison de quartier, bailleurs sociaux, police nationale…) et à certains moments d’élus et d’habitants relais a été constitué. Son premier travail a consisté à identifier les problèmes générateurs de sentiment d’insécurité pour les habitants, les élus et les professionnels de ce territoire. Les entretiens individuels et collectifs avec les habitants ont fait émerger deux dimensions : les problèmes liés à la rénovation urbaine et sociale (peur de la perte de la mémoire du quartier et de la fierté qu’en éprouvaient les habitants ; usage et appropriation des espaces publics anciens et créés ; crainte du regard et du jugement réciproques entre anciens et nouveaux habitants…) ; les problèmes liés à la vie quotidienne (usage des halls d’entrée et d’appartements, dégradation d’équipements publics, jets d’ordure depuis certains immeubles, incendies de poubelles…).

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Au cours du travail, très vite, il est apparu que la pérennisation et l’efficacité du groupe de territoire étaient liées à la reprise de ses travaux par les instances institutionnelles (techniques et politiques) pour définir des axes stratégiques de réflexion et d’action. Cette reprise venait signifier au groupe reconnaissance et légitimité. Ainsi, le processus d’intervention agissait conjointement pour soutenir et accompagner les coopérations sur le territoire et pour favoriser un mouvement ascendant/descendant afin que les hiérarchies intermédiaires, stratégiques et les élus puissent se saisir des dimensions des problèmes relevant de leur niveau de décision. Progressivement, le groupe de territoire a perçu le soutien effectif des hiérarchies et des élus au processus coopératif qu’il développait. Ce soutien s’est exprimé de diverses manières : renouvellement des budgets, détermination d’axes de travail par des acteurs d’institutions diverses prenant en considération les analyses et les actions produites par le groupe coopératif naissant (élaboration du projet de la maison de quartier, renforcement de la présence de la prévention spécialisée sur le territoire, évolution des missions des directeurs de mairie de quartier…). Dans la construction et l’animation de cette dynamique ascendante/descendante, les rôles de l’intervenant consistaient à reformuler les situations travaillées par le groupe coopératif pour en dégager les enseignements au regard des orientations stratégiques et politiques de la ville et à soutenir les efforts de reprise dans le cadre des contraintes existantes.

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Au niveau du groupe coopératif de territoire, l’intervenant avait essentiellement des rôles de soutien, d’accompagnement, de contenance au regard de la production et de la vie du groupe. Au regard de la production, il soutenait le travail d’analyse et de détermination d’action en aidant à l’élaboration d’une méthodologie pour passer de l’énonciation d’un « fait » à l’analyse de l’histoire dynamique d’une situation complexe, en soutenant les capacités d’analyse individuelle et collective permettant aussi de relier ces situations singulières à leurs enjeux sociétaux. Concernant la vie du groupe, il garantissait l’écoute et le respect de la parole de chacun, autorisait l’expression des inquiétudes, peurs, réticences et culpabilités concernant le groupe et les situations vécues sur le territoire. Il exerçait une fonction d’accueil et de contenance, pouvant le conduire à s’interposer vis-à-vis d’attaques ou de postures inconsciemment disqualifiantes. La transformation progressive de ces mouvements a favorisé l’étayage réciproque et la capacité d’analyse collective pour agir ensemble sur les problèmes.

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Des professionnels ont témoigné que la confiance construite et cet étayage avaient des effets d’autorisation à énoncer leurs difficultés dans la réalisation de leur mission, dégagés des sentiments de culpabilité ou d’incapacité qui pouvaient les encombrer, les inhiber parfois. Aborder des situations en ayant un regard croisé entre des professionnels de métiers différents et parfois des élus, construire et mettre en œuvre des réponses fécondes faisant jouer les complémentarités des savoir-faire et des agilités de métiers, cela générait et nourrissait un sentiment réciproque de reconnaissance. Ils ont témoigné également que cette capacité d’analyse et d’action collectives entre professionnels qui se renforçait était devenue une ressource pour accueillir et écouter les problèmes parfois très déroutants que des habitants venaient déposer (comme par exemple des violences conjugales, des situations de « tournante »…) et pour y répondre. En même temps, l’expérience positive de coopération « entre soi » (professionnels) a constitué un point d’appui pour engager des coopérations avec les habitants et dynamiser le vivre ensemble sur le territoire.

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Pour autant, la volonté de pérenniser les coopérations pour en maintenir, voire en amplifier, les effets s’est aussi heurtée à des butées. La qualité des dynamiques de coopération est liée à l’investissement des porteurs. Quand ces derniers sont amenés à partir, le dispositif se trouve souvent fragilisé, donnant aux professionnels la sensation de toujours devoir recommencer et les confrontant régulièrement à un travail de séparation, voire de deuil. Cette fragilisation s’opère, à une moindre intensité, chaque fois qu’un acteur du réseau coopérant part ou qu’il est remplacé par un autre qui ne partage pas les acquis de l’expérience. Quand, de plus, d’autres facteurs viennent interroger les dispositifs, le sentiment de se confronter au tonneau des Danaïdes, la fatigue, voire l’usure, émergent et peuvent mettre en péril le sens des coopérations et aboutir à leur abandon. Deux questions se posent en effet pour assurer la pérennisation de ces coopérations. La première concerne l’institutionnalisation à la fois suffisante et souple de ces dispositifs. La seconde, très interdépendante de la première, renvoie à la légitimité donnée par les institutions aux professionnels pour faire exister ces dispositifs de coopérations horizontales. Car ces derniers interrogent et parfois heurtent le fonctionnement habituellement vertical des institutions et peuvent les amener à vivre comme quasi subversives des pratiques sur lesquelles elles ont moins de prise et de contrôle. Cela peut les conduire à réinternaliser les acteurs de terrain et à les recentrer exclusivement sur leurs objectifs institutionnels. Nous reprendrons ces aspects d’un point de vue plus théorique un peu plus loin.

Le refus du prisme du stigmate, l’apparition sur le territoire de femmes soucieuses et ingénieuses

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Il y a quelques années, la caisse d’allocations familiales (caf) des Vosges s’est engagée dans un mouvement de restructuration du travail social. Il s’agissait de mettre en œuvre le choix stratégique de la caf relatif au développement social local (dsl). Dans la conduite de ce changement, la direction de la caf a souhaité être accompagnée. Nous avons construit un dispositif d’intervention pour accompagner l’ensemble des acteurs dans leur travail de changement. Avec les dirigeants, le travail a surtout consisté à tenir une fonction de conseil et d’accompagnement au niveau stratégique. Avec les travailleurs sociaux et leur encadrement hiérarchique et fonctionnel, l’intervention visait à les soutenir dans la transformation de leurs rôle, position et posture qui modifiait leur identité professionnelle. Auprès de ces derniers, l’intervention a pris la forme d’une formation-action à la conduite d’interventions sociales sur des territoires et au management d’équipes de territoires. Il s’agissait à la fois de permettre l’appropriation par les travailleurs sociaux des outils et méthodes de l’intervention en milieu ouvert et d’ouvrir des espaces d’élaboration permettant de reprendre les interventions qu’ils expérimentaient. La vignette qui suit relate une des interventions sociales sur laquelle nous avons travaillé à plusieurs reprises.

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Bains-les-Bains est le chef-lieu de canton d’un territoire rural sur lequel vivent des familles nombreuses en situation de grande précarité. Ces familles ne s’inscrivent pas dans les propositions de loisirs aux enfants faites par la Ville, des associations locales et d’éducation populaire, et soutenues par la caf. Cette situation préoccupe les élus et les institutions d’autant plus qu’il y a des signalements de violence intrafamiliale. Ils élaborent un dispositif de distribution de tickets pour favoriser l’accès des enfants aux loisirs. Ce dispositif ne donne pas, et de loin, les effets escomptés. Les élus, les professionnels des institutions et d’associations s’interrogent. Pour certains, la persistance de la non fréquentation est liée à un problème d’accessibilité. La mise en place d’un ramassage des enfants par bus, pas plus que la modification du système de tickets pour en réduire les coûts, ne résout le problème. La chargée d’intervention sociale (cis) de la caf et des acteurs associatifs s’interrogent. Elles interviewent les mères. Celles-ci font part de leurs difficultés à gérer le système des tickets car il les oblige à faire des choix parmi leurs enfants pour déterminer ceux qui vont en bénéficier. Ce choix est pour elles difficile car il provoque des conflits dans les fratries. Pour les éviter, soit elles consomment tous les tickets très vite en en faisant profiter tous les enfants pendant une durée brève, soit elles renoncent à les utiliser. De plus, les interviews de ces mères, dont l’image sur le territoire est souvent très négative, font apparaître des femmes très préoccupées de leurs enfants, souhaitant qu’ils puissent s’ouvrir sur l’environnement. Par ailleurs, les entretiens révèlent que les mères sont critiques quant aux activités proposées aux enfants et à leur animation et qu’elles souhaiteraient y prendre une part beaucoup plus active. Enfin, au cours des entretiens, les femmes se révèlent comme faisant preuve d’une très grande ingéniosité pour gérer l’économie domestique. L’analyse collective de ces entretiens est un catalyseur pour les professionnels, les élus, les institutions. Elle débouche sur un ensemble de déterminations pour donner une place aux femmes comme acteurs du processus. D’une part, une brochure est produite « Les éco-trucs » : elle reprend leurs ingéniosités dans la gestion de l’économie domestique. D’autre part, un groupe de femmes a été constitué pour suivre une formation bafa (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur), à l’issue de laquelle elles ont intégré l’équipe d’animation. Nous ne pouvons dire comment cette action a cheminé. Ce qui nous est apparu révélateur à l’analyse de ce processus, c’est l’évolution des représentations concernant les femmes de ce canton rural. Elles étaient au départ identifiées comme des mères défaillantes. Le refus de ce prisme par des professionnels a été déterminant. Leur écoute les a fait exister comme des femmes en prise avec de lourdes difficultés, développant des ressources surprenantes, dignes d’être rendues publiques, et désireuses de prendre place et rôle dans l’espace social pour le devenir de leurs enfants et de ceux des autres. L’écoute de leurs capacités et de leurs aspirations par les professionnels et les élus a permis de les reconnaître comme des « égales » et de les soutenir dans leur construction de sujet et d’acteur social. Au cœur de cet itinéraire, les méthodes, les techniques d’entretien ont aidé. La capacité à construire des dispositifs, même transitoires, a été utile. Cependant, ce ne sont pas ces ressources qui ont été les leviers principaux, ce sont ici les valeurs de dignité, de respect des femmes et de leurs enfants, le refus déterminé de les stigmatiser qui ont été les moteurs de l’action. C’est le partage de ces valeurs qui a fondé la cohésion groupale entre professionnels, élus et institutions. Ceux qui ne les partageaient pas suffisamment sont partis ou ont été écartés.

Trois facteurs clés pour l’émergence d’« espaces entre » et de « nous fraternels »

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Ces moments de processus d’intervention témoignent à la fois des potentialités et des difficultés à construire sur les territoires des espaces durables dans lesquels les habitants peuvent se constituer progressivement comme des sujets de leur existence. L’existence, la stabilisation et le développement de ces espaces sont liés à de multiples facteurs. Nous en examinerons trois parce qu’ils nous ont semblé au cours de nos pratiques comme particulièrement significatifs des tentatives que nous avons soutenues et accompagnées et des écueils qui ont pu les encombrer.

Verticalité des institutions, horizontalité des coopérations, une tension irréductible porteuse des valeurs républicaines

La verticalité des institutions, une exigence pour l’égalité républicaine

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Les institutions et les organisations de service public se sont structurées très essentiellement de façon segmentée et verticale. Au-delà de ce que disait Max Weber sur l’importance de la neutralité des agents de la fonction publique, au-delà aussi des représentations hiérarchiques du pouvoir et de l’exercice des responsabilités qui continuent de prévaloir bien souvent, nous pensons que la verticalité institutionnelle donne la capacité aux organisations et institutions de service public d’accomplir le même service où que ce soit sur leur territoire d’action. Ainsi, par exemple, l’Éducation nationale décline les mêmes programmes sur tout le territoire, garantissant, en principe, que l’enseignement soit le même pour chaque élève, défini comme une entité identique où qu’il habite. De la même façon, le législateur légifère sur les prestations que les caf doivent verser en considérant que les allocataires sont les mêmes d’un bout à l’autre du territoire. Ainsi, la verticalité institutionnelle, au moins en France, n’est pas seulement un modèle d’organisation, elle tente de réaliser, et c’est peut-être là l’essentiel, le principe d’égalité républicaine. C’est en cela que, pour notre part, quelles que soient les critiques qui peuvent être apportées aux rigidités des fonctionnements institutionnels, nous continuons à penser que leur verticalité est aussi garante de droits.

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Pour autant que l’organisation soit segmentée et verticale, la mise en œuvre des politiques publiques nécessite leur territorialisation, c’est-à-dire leur déclinaison, leur application sur chaque territoire, pour chaque « ayant droit » relevant de l’ordre du « même », de l’identique. Ce modèle général a fonctionné sans être véritablement remis en cause jusqu’à la fin des années 1970. Deux événements majeurs de nature différente viennent le percuter : les processus d’exclusion en lien avec la crise économique ; la décentralisation. Ces deux événements se conjuguent pour faire émerger le territoire comme un espace spécifique de préoccupations et d’innovation sociale potentielle. Les élus des collectivités territoriales voient leur champ de responsabilité et d’autonomie s’élargir [2][2] Les évolutions actuelles, révision générale des politiques.... Ils peuvent devenir des acteurs déterminants de l’animation et du développement de leur territoire. Conjointement, émergent la visibilité et la problématique des quartiers d’habitat populaire. Ces territoires et ces quartiers ont leur singularité. Les mêmes problèmes ne s’y posent pas de la même façon. Ils ne peuvent plus être traités, en tout cas exclusivement, à partir d’une déclinaison territorialisée de politiques publiques centralisées ou d’une catégorisation de plus en plus fine de la population. Ils ont des spécificités territoriales qui doivent être comprises et appréhendées dans leur complexité.

Transversalité et horizontalité, des conditions pour coopérer

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Passer de la territorialisation de l’action publique à des politiques de territoires implique un renversement de perspective (Autès, 1991). D’une part, les problèmes ne peuvent être appréhendés et traités exclusivement par un seul acteur. Leur complexité et leur singularité impliquent des transversalités institutionnelles. Par exemple, le traitement des problèmes liés à la dégradation d’une maison de quartier à Dunkerque a impliqué des compréhensions partagées et l’action collective et conjointe de services de la ville (mairie de quartier, services des sports, de la jeunesse, de la police municipale…), de la prévention spécialisée, de la caf, de la police nationale, du travailleur social du conseil général… sans oublier évidemment l’équipe de la maison de quartier. La transversalité institutionnelle et interinstitutionnelle est précieuse car elle permet une dé-segmentation des fonctionnements pour engager ensemble une approche plus globale des problèmes prenant davantage en compte leur complexité et leur spécificité sur le territoire.

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Pour autant la transversalité n’est pas à elle seule suffisante pour assurer le développement pérenne des coopérations sur un territoire. La mise en œuvre de fonctionnements horizontaux s’avère nécessaire. Par fonctionnement ou dynamique horizontale nous désignons des pratiques sociales de coopérations entre des acteurs d’appartenances diverses qui se réunissent spontanément ou à l’initiative de l’un d’entre eux ou d’une institution pour analyser des problèmes et pour agir ensemble en vue de transformer les difficultés dans lesquelles ils sont collectivement engagés. Ces coopérations mobilisent le plus souvent des professionnels de métiers différents, rattachés à des institutions diverses. Mais elles peuvent aussi intégrer des élus, des acteurs associatifs et/ou des habitants.

Des contributions différenciées

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Les liens entre les membres de ces groupes coopératifs s’établissent à partir de la contribution que chacun peut apporter en fonction de sa place, de ses rôles, de ses compétences, à l’analyse des situations problématiques et à l’action. Ces contributions ne sont pas équivalentes. Ainsi à Dunkerque, le directeur de la maison de quartier occupait une place de quasi vigie permanente pour accueillir, écouter les difficultés vécues par les habitants et alimenter les réflexions du groupe. La directrice de la mairie de quartier a été, tout au long du processus, une actrice précieuse de la remontée des problèmes identifiés dans les circuits des institutions et de la ville. À Bains-les-Bains, l’action de la cis de la caf a été déterminante dans la transformation des représentations concernant les mères de familles nombreuses. À un autre moment, les capacités d’interpellation d’une bénévole associative ont été un levier de l’engagement de la mairie.

La construction du collectif

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Les différences de nature et d’ampleur des contributions ne structurent pas pour autant le système de places à l’intérieur de ces groupes coopératifs. Les places et les rôles se distribuent, sont pris et parfois affectés en fonction de multiples facteurs qui se conjuguent [3][3] Parmi ces facteurs on peut évoquer : l’engagement de.... Les membres n’entretiennent pas entre eux de rapports hiérarchiques du fait de leur statut différent ou de l’importance de leurs apports. Ces groupes sont a priori des groupes d’égaux. Ne soyons pas naïf cependant, le pouvoir circule entre les membres. Les débats et les pressions existent pour infléchir l’analyse ou l’action dans un sens ou un autre, d’autant que les membres de ces groupes restent référés à leur appartenance institutionnelle et aux orientations qu’elles soutiennent.

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Pour autant, ce qui mobilise les membres, au moins dans les premières phases constitutives de ces groupes, c’est une volonté commune de réussir à réduire collectivement des problèmes en se dégageant, tant soit peu, de la prégnance des prérogatives institutionnelles, de celle des hiérarchies de métier ou des statuts. Bien sûr, au démarrage l’illusion groupale telle que l’a décrite Didier Anzieu (Anzieu, 1981) est bien souvent à l’œuvre et l’engagement des membres est soutenu par un imaginaire moteur (Enriquez, 1997). Ce sont des soutiens de l’effort individuel et collectif. Dans la progression du groupe, ce qui permet de continuer à relativiser la lutte des places (de Gaulejac, Taobada-Léonetti, 1997), c’est de vérifier que le groupe peut avoir prise, au moins partiellement, sur des événements, sur des phénomènes sur lesquels les membres étaient en échec en agissant séparément. Avoir prise ensemble sur des situations renforce non seulement le collectif mais aussi chacun et procure le sentiment que collectivement, on augmente son pouvoir propre. Ce n’est que progressivement que les membres du groupe peuvent aborder des problèmes plus complexes et globaux. Ils peuvent alors concevoir ensemble la nécessité d’interventions complémentaires qu’ils ne sont pas à même, eux-mêmes, de mobiliser. Ils se confrontent, par là, aux limites de leur action, à l’épreuve de l’échec parfois, et rebondissent quand ils sont suffisamment constitués.

Les coopérations de territoire : un refus de l’écueil de l’enfermement, un outil pour faire société ensemble

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Engager l’analyse et le traitement de problèmes plus globaux et complexes implique selon nous plusieurs conditions : la stabilisation suffisante de la composition et des fonctionnements du groupe coopératif, la construction des liens avec les institutions pour garantir les circulations ascendantes et descendantes entre le groupe et les responsables institutionnels, la création d’instances de coopérations interinstitutionnelles au niveau stratégique pouvant se saisir des dimensions des problèmes qui nécessitent des décisions à ce niveau. L’établissement de ces liens est déterminant pour légitimer les réflexions et l’action du groupe coopératif, pour l’institutionnaliser (de façon souple) et pour faire remonter les problèmes vers les acteurs qui ont la capacité de mobiliser d’autres leviers d’action (délibérations en conseil municipal, mobilisation de moyens financiers…). Ce processus s’inscrit nécessairement dans la durée, il se heurte inévitablement à des obstacles multiples qui peuvent en ralentir la progression, voire l’endiguer.

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Ces dernières réflexions indiquent que les institutions et les collectivités doivent toujours être présentes dans les groupes coopératifs qui se constituent sur les territoires. Cette présence est, la plupart du temps, assurée par les professionnels de terrain. Cela donne à ces professionnels la responsabilité particulière d’assumer en même temps leur appartenance au groupe coopératif et à leur institution et d’être dans une posture de « passeurs » entre le groupe coopératif et leur institution et réciproquement. En effet, les groupes coopératifs développent non seulement des capacités d’action sur leur territoire d’intervention mais aussi, entre les membres des groupes, des sociabilités nouvelles qui peuvent s’avérer des leviers au développement de celles du quartier entre les habitants. Mais ces sociabilités n’ont de portée intégrative que si elles sont reliées à l’environnement (Ville et institutions). Sinon, elles prennent le risque de contribuer au repli des habitants du quartier sur eux-mêmes et de les enfermer dans des logiques de régulation peu ou prou communautaristes au détriment de leur inscription comme acteurs de la société. Nous pensons, en effet, que tout ce qui contribue à ce que le quartier fonctionne essentiellement sur lui-même renforce les potentialités de sa ghettoïsation et que développer les capacités des habitants à être des sujets de leur existence et à se constituer comme acteur collectif doit favoriser leur lien avec l’environnement [4][4] Nos réflexions sur les sociabilités internes aux groupes.... L’action menée à Bains-les-Bains nous semble particulièrement illustrative à ce propos.

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De plus, l’expérience nous montre que l’insuffisante prise en compte de leur lien institutionnel par des professionnels contient aussi le risque d’un retour, parfois très brutal, des institutions qui interprètent les conduites des professionnels sur le mode de la défiance et/ou de l’attaque et y réagissent en réinternalisant fermement l’action des professionnels, en interdisant leur participation aux groupes coopératifs, en cassant parfois les dispositifs construits sur les quartiers.

Les coopérations de territoire : une prise de risques pour les institutions

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Cependant les interrogations, les réserves, les refus des institutions à autoriser la participation de professionnels et à légitimer le travail produit par les groupes coopératifs ne sont pas, le plus souvent, liés aux conduites de professionnels. En effet, les groupes coopératifs, à partir de leurs analyses collectives des problèmes de territoire, décident d’actions et font remonter les problèmes dans les institutions et les collectivités territoriales. Ce sont donc, nécessairement, des groupes de décisions et des aiguillons de décisions institutionnelles. En ce sens, ils bousculent le fonctionnement habituel des institutions et des collectivités territoriales où prévalent les logiques descendantes verticales.

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Les fonctionnements transversaux et horizontaux des groupes coopératifs développent l’autonomie des acteurs et des collectifs, d’autant plus qu’ils durent, qu’ils contribuent à réduire l’intensité des difficultés de territoires, que la confiance et la reconnaissance se nouent et s’amplifient entre les membres (nous y reviendrons). En nous fondant sur les interventions que nous avons conduites et les études que nous avons réalisées, nous pensons que les institutions et les collectivités territoriales sont toujours plus ou moins ambivalentes quant à la pérennisation et au développement des groupes coopératifs, y compris quand elles les ont initiés.

Deux mouvements enchevêtrés

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Ce que nous observons, c’est une oscillation entre un mouvement qui autorise l’émergence et le déploiement de ces groupes et un mouvement qui réinternalise les professionnels de terrain en les recentrant strictement sur les objectifs institutionnels.

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Le mouvement d’autorisation est soutenu par des discours sur la responsabilité et l’autonomie des professionnels et sur la participation des habitants, par la définition de politiques publiques, par la promotion de méthodologies. Le mouvement de réinternalisation et de recentralisation, quant à lui, avance souvent de façon plus masquée. Il s’opère au nom de la rationalisation de gestion et financière, prenant parfois le visage séducteur (au moins au départ) de démarches qualité, de la définition des objectifs, de la mesure de la performance et de l’évaluation.

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Ces deux mouvements coexistent et sont enchevêtrés ce qui rend parfois leur analyse extrêmement complexe. L’exemple des caf nous semble particulièrement illustratif de cette oscillation. Elles restent une institution, du moins officiellement, porteuse du dsl qu’elles ont promu dans plusieurs conventions d’objectifs et de gestion (cog) [5][5] Ces cog, signées entre la Caisse nationale des allocations... et sur les territoires. Mais aujourd’hui, les politiques d’action sociale des caf procèdent de plus en plus à partir de la définition de publics cibles, promouvant la catégorie des vulnérables et par appels à projets. Ces infléchissements recentrent et internalisent les professionnels des caf sur l’instruction et le traitement des dossiers des publics cibles et sur l’instruction des appels à projets. De ce fait, ceux-ci disposent de moins en moins de temps et parfois ne peuvent plus du tout intervenir sur les territoires. Corollairement, les appels à projets ont tendance à transformer, au moins partiellement, les centres sociaux comme des opérateurs des politiques institutionnelles des caf sur les territoires. Ces appels à projets sont perçus par les professionnels des centres sociaux comme des opportunités de financement. Mais en même temps, ces financements deviennent conditionnés à la réalisation d’objectifs de la caf et au contrôle de résultats. Ils sont alors, au moins en partie, perçus comme pouvant devenir des outils de la perte d’autonomie des centres sociaux alors que celle-ci est impérative pour qu’ils demeurent un acteur majeur du développement social local. La verticalité reprend la main. Ces évolutions s’incarnent là aussi dans des glissements sémantiques : du développement social local (dsl), on passe de plus en plus au développement social territorialisé (dst). Une même analyse pourrait être faite au regard des mouvements qui se sont opérés et qui se poursuivent concernant la politique de la ville. Nous ne pouvons dans le cadre de cet article nous inscrire davantage dans le débat et les confrontations qui accompagnent ces évolutions.

Coopérations de territoire et modèles de l’autorité

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Nous souhaitons cependant soulever une dimension qui souvent passe inaperçue. Le mouvement d’autorisation favorise l’autonomie des professionnels qui contribuent au développement de dynamiques coopératives sur les territoires. Cette expérience partagée de l’autonomie permet aux professionnels de considérer davantage les habitants comme des acteurs/auteurs de leur existence et de les associer aux décisions les concernant. Les professionnels de Dunkerque nous ont bien décrit ce processus. Le développement de l’écoute mutuelle, l’expérience du débat permettent de ne pas recevoir l’expression d’un point de vue divergent comme une attaque du sien. L’action coélaborée et coconduite favorise l’intégration des habitants comme acteurs et non plus uniquement comme bénéficiaires, sans que les professionnels craignent d’être débordés par de l’imprévu. Ce mouvement d’autorisation des institutions à l’expérience du faire ensemble entre professionnels de métiers et d’institutions différents, à l’ouverture de ces dernières à une participation des habitants qui grimpent les barreaux de l’échelle de Sherry Arnstein (Donzelot, Epstein, 2006), décrit une modalité de l’exercice de l’autorité où, selon les travaux de Jacques Ardoino (Ardoino, 1977) ou de Gérard Mendel (Mendel, 2006), le détenteur de l’autorité autorise celui envers qui elle s’exerce à devenir auteur de ses actes. Pour le fonctionnement des institutions mais aussi pour celui des professionnels, c’est évidemment une prise de risque car cette modalité de l’exercice de l’autorité implique une conception, non seulement déclarée, mais aussi intériorisée du pouvoir comme devant être partagé.

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Cependant l’envers rôde toujours dans les institutions et chez chaque acteur qui peut être « rattrapé » par le désir d’un exercice de l’autorité où la domination, la soumission, l’obéissance prévalent. Nous avons observé ce retour d’autorité, parfois très virulent, à des moments clés dans nos interventions. Ce sont ces moments où des institutions, des élus ou des professionnels sont confrontés avec insistance à des questions auxquelles ils n’ont pas de réponses, ce qui les confronte à leurs limites, à leur incomplétude. Ils peuvent alors exclure autoritairement la question. Nous retrouvons là le ressort des processus d’exclusion décrits par Robert Castel (Castel, 1995) qui considère que les exclus adressent constamment des questions au cœur de la société qui, n’ayant pas plus les réponses, renvoie les premiers toujours plus loin à la frange, à la marge.

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Ainsi nous le voyons, le déploiement et la pérennisation de groupes coopératifs sur les territoires est toujours une prise de risque pour les institutions et pour tous les acteurs (élus, professionnels et habitants) qui s’y engagent. Mais dans toute prise de risque, il y a deux versants : ce que l’on craint de perdre, ce que l’on escompte gagner. Et chemin faisant, l’on continue à risquer si ce que l’on craignait de perdre ne s’avère pas ou n’apparaît plus aussi important, et si ce que l’on espérait se réalise et/ou que d’autres gains inattendus s’opèrent. Ce sont maintenant sur deux de ces gains inattendus des coopérations sur des territoires que nous voulons nous attarder.

De l’interconnaissance à la reconnaissance, une aventure collective créatrice de sens et d’action

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À Dunkerque, à Bains-les-Bains, mais aussi dans tous les groupes avec lesquels nous avons travaillé, les acteurs témoignent que les premiers moments de rencontre constitutifs des groupes sont des moments d’interconnaissance. Chacun se raconte progressivement, au regard de son métier, d’éléments de son itinéraire professionnel, associatif ou autre, dans ses attentes et aspirations, etc., et raconte sa vision, sa perception du territoire et de ses habitants. Parler, se dire, ce n’est pas si simple. Mais au bout du compte, dans la quasi-totalité des groupes que nous avons rencontrés, les personnes témoignent de l’intérêt, et du plaisir souvent, qu’ils ont éprouvés à se connaître réciproquement. Se connaître ne veut pas dire s’estimer immédiatement, des affinités peuvent se tisser, des exaspérations se ressentir, des méfiances se constituer, pouvant aller jusqu’au rejet. Cette interconnaissance est la base de l’aventure commune où chacun vient avec, certes, du désir, mais aussi avec des interrogations et des doutes. Ainsi, on entend fréquemment dans ces groupes : « Ces réunions vont nous bouffer le temps et on a notre travail… » ; « au début, j’y croyais pas » ; « je pensais que ça allait être une usine à gaz… » ; « ça va être encore de la réunionite ».

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Cette interconnaissance a pour nous deux dimensions essentielles. D’une part, dès le choix des places et les premiers échanges, la dynamique relationnelle se scénarise (Avron, 1996) et un monde commun (Arendt, 1995) apparaît : le territoire. D’autre part, chacun se découvre dans la double acception du terme : il s’expose au regard des autres et il en fait la découverte. Au regard de ce qui se découvre réciproquement, des stratégies et des habiletés relationnelles vont s’agir (alliance, contournement, accompagnement, etc.) pour engager et soutenir les réflexions et l’action du groupe sur le territoire.

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Au fil de ces réflexions et de l’action collective, la confiance se construit progressivement entre les membres et dans le collectif. Cette confiance ne signifie pas l’absence de conflits, de divergences, d’antipathie interindividuelle, etc., mais ceci est relativisé : « On fait avec » pour faire avancer le collectif dans sa tâche commune. Pour autant, la confiance n’est jamais un acquis définitif. Elle se conforte quand les relations demeurent suffisamment bonnes et que l’action peut se développer. Elle se délite, parfois très rapidement, quand des conflits ne sont pas régulés ou quand l’action achoppe durablement.

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Progressivement, l’expérience partagée donne statut de travail aux analyses et aux actions menées en commun.

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Au fil des événements, les savoir-faire, les ingéniosités individuelles se révèlent et montrent le rôle de chacun et sa contribution au développement social du territoire. La reconnaissance s’opère (Gernet, Dejours, 2009). Le jugement d’utilité est formulé en partie par les élus et les hiérarchies institutionnelles, mais aussi, dans les expériences que nous en avons, par les habitants. De plus, dans les groupes coopératifs sur les territoires, une partie du jugement d’utilité s’opère aussi entre professionnels de métiers différents, qui, dans la réflexion et l’action, perçoivent les apports des autres métiers.

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Ces questions ne sont pas simples. Tantôt, les coopérations permettent de se conforter, de réduire ou de résoudre des problèmes évités jusqu’alors. Tantôt, elles génèrent des tensions et des prises de conscience difficiles. En effet, en coopérant, les professionnels font l’expérience de leurs complémentarités qui leur permettent d’amplifier leur efficacité. Ils comprennent, éprouvent mieux et respectent plus la spécificité et la richesse des cœurs de métiers. Cependant, l’exigence de frontières strictes entre des métiers apparaît aussi ; elles indiquent des limites à ce qui va pouvoir se dire, entraînant des conséquences sur l’action. Quand les acteurs arrivent à construire des règles communes, les difficultés liées aux frontières de métiers peuvent être dépassées [6][6] C’est par exemple le cas quand les acteurs délibèrent.... Parfois ces difficultés deviennent des pierres d’achoppement.

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À l’inverse, au fil des coopérations, les professionnels peuvent constater les porosités, les recouvrements qui existent entre des métiers, ce qui ouvre à des questions complexes sur la pertinence des frontières et des hiérarchies implicites qui existent entre les métiers. C’est le cas par exemple entre les assistantes sociales et les conseillères en économie sociale et familiale, mais aussi entre des animateurs et des éducateurs pour clarifier et distinguer les rôles éducatifs tenus par les uns et les autres.

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Christophe Dejours montre bien dans son travail que le jugement d’utilité doit s’accompagner de l’épreuve du jugement de beauté proféré par des pairs, qui est déterminante pour éprouver la reconnaissance et construire une identité consistante. Nous pensons, à partir de notre expérience, que sur les territoires, les membres des groupes coopératifs deviennent progressivement eux-mêmes des juges de la beauté du travail du collectif et de la contribution différenciée de chacun, et que ce jugement est un levier à la poursuite du travail ensemble. Ce jugement peut être confirmé aux professionnels par des pairs de leur institution, ce qui le renforce. Mais il peut aussi être infirmé par les pairs, ce qui génère débats, conflits, ou évitements qui peuvent mettre en tension les professionnels au regard de leurs différentes appartenances.

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Il reste que dans les groupes coopératifs qui ont inscrit leur fonctionnement dans la durée, la notion de pair s’élargit aux membres du groupe qui sont engagés ensemble, peu ou prou, dans le développement social local du territoire. Ils constituent en quelque sorte, avec leurs différences, un groupe d’égaux, partageant une ambition commune. Ils élaborent des règles qu’ils peuvent remanier, compléter. Ils s’assignent ensemble une tâche. Ils déploient des méthodes et des techniques apportées par les uns et les autres ou élaborées en commun. Ils développent des solidarités. Bref, ils travaillent et montrent, comme le dit C. Dejours que : « Travailler ce n’est pas seulement produire, c’est également vivre ensemble » (Gernet, Dejours, 2009, p. 29) et « […] c’est aussi se transformer soi-même » (Dejours, Bègue, 2009, p. 39).

Faire fraternité dans un « espace entre » : l’émergence d’espaces publics et de « nous fraternels »

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Les groupes coopératifs produisent sur les territoires du développement social local [7][7] Nous utilisons ces termes dans ce qu’ils portent comme... en configurant de façon dynamique les savoir-faire de métiers différents, et ils construisent du vivre ensemble. Ce sont des espaces de délibération constante [8][8] On y délibère : les problèmes pour construire un point.... Ce travail commun procure, selon nous, un surplus de sens au travail de chacun. Dans les groupes se développe du respect mutuel : envers le travail des uns et des autres, envers les différences qui se font jour et aussi envers les « points aveugles » ou la part d’invisibilité nécessaire au travail de l’autre. On accepte que l’autre nous échappe en partie mais aussi, selon ce que disait Jean-Pierre Vernant, que : « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont » (Catinchi, 2007, p. 21).

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Nous employons le terme « respect » en référence à Richard Sennet pour lequel cette valeur, en lien avec celle de dignité, ouvre le possible du mutuel et de la réciprocité dans les liens entre les hommes (Sennet, 2003).

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Ainsi, l’engagement durable des acteurs dans les groupes coopératifs n’est pas réductible à la mise en œuvre de méthodes, de techniques, ni aux affinités et aux antipathies que l’on peut éprouver, etc. Il est nourri par des valeurs dont chaque acteur devient peu ou prou explicitement ou implicitement le porteur et le créateur. Ces valeurs s’incarnent dans le réel du travail, dirait C. Dejours. Elles inscrivent l’action dans quelque chose qui dépasse chacun, dans un au-delà de soi (Debray, 2009), dans un « nous fraternel », dans l’ordre du symbolique [9][9] Ingrid France décrit bien, en s’appuyant entre autres... (France, 2007). En effet, se référant aux valeurs de respect et de dignité, nous pensons aujourd’hui que le travail des groupes coopératifs sur les territoires incarne aussi la valeur de fraternité, même si elle reste désuète pour beaucoup. D’ailleurs, soyons clair, les groupes ne s’y réfèrent pas d’eux-mêmes spontanément. Cependant, il nous semble bien que c’est de cela dont il s’agit. Régis Debray, qui est l’un des auteurs qui a sorti cette valeur du placard, décrit la fraternité comme une valeur transcendante de l’action. Pour Robert Damien, « symbolique et fraternel sont synonymes : on ne fraternise pas sans quelque chose à partager » (Damien, 2009). Il souligne en outre la dimension matricielle de la fraternité. Cette valeur, inscrite au fronton de notre République, est une matrice de droit social public aux effets les plus concrets, par la médiation de la théorie du service public et de la Sécurité sociale. Elle est un principe de légitimité juridique. Le « nous fraternel », matrice de droits sociaux, est un fait générateur d’existence politique : « La fraternité est la valeur fondatrice d’une communauté politique » (Damien, 2009).

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La fraternité devient une valeur proprement politique en deux temps dans l’histoire de notre pays. D’abord en 1792, quand la patrie est en danger, le peuple fraternise et l’exaltation qui accompagne cette création favorise la victoire alors qu’au départ ce n’était pas gagné, bien au contraire. Mais c’est en 1848 que la fraternité est érigée comme le troisième terme de notre triptyque républicain et fait son entrée dans nos constitutions. Ce n’est pas un hasard si la révolution de 1848 a institutionnalisé la fraternité. Cette révolution fraternelle, aujourd’hui bien oubliée, a enfanté l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel (certes uniquement pour les hommes), l’abolition de la peine de mort (hélas rétablie plus tard)… En 1848, la fraternité constitue ce que Cornélius Castoriadis nomme un « imaginaire radical », c’est-à-dire « ce qui chaque fois institue, ce qui est à l’œuvre dans l’histoire se faisant, ce qui chaque fois est surgissement du nouveau », « racine commune de l’imaginaire effectif et du symbolique » (Castoriadis, 1975, p. 177). Ainsi la fraternité a été véritablement instituante car elle s’origine d’un imaginaire partagé, ouvert au symbolique et à la création d’institutions « fonctionnelles ». En cela, elle se distingue radicalement, selon nous, de la solidarité dont Robert Damien dit qu’elle « est un produit de la fraternité ». Durkheim et Simmel ont, différemment, analysé les solidarités comme des organisateurs des interdépendances et liens nécessaires au fonctionnement des sociétés. Pour autant, ces solidarités restent tributaires des valeurs qui les fondent et qui sont premières. La fraternité en est une. Mais nous savons bien que d’autres valeurs existent qui entendent la supplanter, sans pour autant épuiser la question des solidarités qui sont secondes et nécessaires pour faire société. Ainsi l’affirmation de Margareth Thatcher prétendant qu’il n’y a pas de société, mais uniquement des individus, ne l’a pas empêchée de réorganiser les solidarités en Grande-Bretagne, dans les années 1980, dans une perspective résolument néolibérale d’où la fraternité est totalement absente. En ce sens, nous pensons que le passage du pluriel au singulier, des solidarités à la solidarité, contient le risque, sinon dans certains cas l’intention, d’escamoter le débat sur les valeurs instituantes des solidarités. Cet escamotage a une actualité dont le débat sur le rsa est emblématique. En mettant un prix (heures de travail obligatoire) à la solidarité, c’est la fraternité qu’on tue dans l’œuf. Cet escamotage a aussi une histoire qu’il serait trop long de relater ici. Disons simplement qu’elle a commencé dès l’inscription de la fraternité aux frontons de nos édifices publics. Serait-ce dû au fait que de nos trois valeurs fondatrices, la fraternité est la seule qui inscrive résolument les perspectives de la société vers le socialisme ? Ces énoncés mériteraient indéniablement d’être approfondis, ce que nous ne pouvons entreprendre dans cet article. Cependant, il nous semble qu’il y a, aujourd’hui, un risque réel d’enfermer et de rabattre le débat sur les solidarités, fusse pour tenter de fonder une « éthique de la solidarité ». En effet, la question posée ne nous semble pas être celle de rendre éthiques les solidarités mais plutôt de savoir comment les instrumenter afin qu’elles contribuent à réaliser l’idéal républicain de fraternité qui se propose d’emblée comme une éthique du politique.

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Revenons aux groupes de coopération. L’expérience vécue et éprouvée ensemble dans l’espace coopératif accroît le potentiel d’un « nous fraternel ». Il devient une ressource, certes inconsciente, pour penser et mettre en œuvre des sociabilités sur le territoire avec les habitants, pour permettre que les solidarités qui s’y développent « pour tenir » ne les enferment pas mais les relient à la société. La constitution de ce « nous fraternel » rassemble au départ plutôt des professionnels, des élus et parfois des habitants relais. Il peut être l’amorce de celle d’un « nous de territoire », dont les habitants peuvent se saisir pour s’affirmer comme un acteur collectif d’interpellation et de dialogue avec les institutions et les villes, au sein de la cité.

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Ces groupes coopératifs, quand ils fonctionnent favorablement sur une durée significative, deviennent, selon nous, de quasi-laboratoires du vivre ensemble où les membres consolident la confiance entre eux et en eux-mêmes, ce qui les conforte à faire confiance dans les capacités des habitants à vivre l’expérience qu’eux-mêmes ont éprouvée.

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Laboratoires du vivre ensemble, mini espaces publics, ces espaces de coopération doivent être pensés et construits comme des espaces « entre ». Nous nous référons ici à Hannah Arendt qui pose que « la politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes […] dans l’espace intermédiaire et [qu’]elle se constitue comme relation » (Arendt, 1995, p. 33). Cet espace « entre » doit être conçu au départ comme un espace suffisamment vide pour que chaque membre puisse contribuer à sa création effective et qu’ensemble, avec leur pluralité, les membres en façonnent le monde commun. En effet, comme l’écrit Hannah Arendt, « il ne peut y avoir d’hommes au sens propre que là où il y a un monde, et il ne peut y avoir de monde au sens propre que là où la pluralité du genre humain ne se réduit pas à la simple multiplication des exemplaires d’une espèce » (Arendt, 1995, p. 113). Dans Condition de l’homme moderne, elle pose que « la pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun autre homme ayant vécu, vivant ou encore à naître » (Arendt, 1983, p. 42-43).

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Cet espace entre, espace d’émergence du politique, doit être un espace d’autonomie suffisante des acteurs qui le constituent et le font vivre. Quand il devient saturé par des injonctions externes (obligation de résultats, objectifs quantifiés, procédures normées, organisation et règles de fonctionnement prédéfinies…), il devient instrumentalisé par les politiques institutionnelles au seul bénéfice de leur territorialisation. Ce qui se perd alors, c’est le sens fondamental de l’émergence des groupes coopératifs comme instrument précieux de l’émergence de l’espace public sur les territoires.

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Nous avons été de ceux qui ont développé l’idée que l’enjeu des coopérations résidait dans le développement des articulations du dedans des institutions et du dehors (les territoires). Nous pensons aujourd’hui que cette notion d’articulation est éminemment réductrice, puisqu’elle évoque plutôt la notion de jointure, d’engrenage et qu’elle tend à supprimer l’espace entre plutôt qu’à l’élargir. Ce n’est que progressivement que nous avons pensé cet espace comme nécessairement spécifique et intermédiaire, disposant d’autonomie, laissant la place aux imprévus, aux incertitudes, au silence parfois, à la latence nécessaire pour l’émergence d’une parole subjective et créatrice… C’est cela qu’il nous semble nécessaire de soutenir et de risquer. C’est une exigence pour les institutions, pour la vitalité de notre démocratie. C’est aussi une exigence pour tous les acteurs de ces groupes coopératifs, exigence de maturité, exigence pour tricoter les fils entre ces espaces intermédiaires, les institutions, les dynamiques des territoires et leurs habitants.

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Cette exigence risquée doit être résolument prise pour que les habitants soient considérés et s’affirment comme des citoyens et ainsi éviter le risque, de notre point de vue, éminemment plus important, que les habitants, s’ils continuent à être identifiés comme des populations à risque, potentiellement fraudeuses et dangereuses, finissent par s’identifier au portrait qui les désigne et ne s’expriment, en cohérence avec ce portrait, que par la violence.

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Cette exigence est aussi une exigence pour les psychosociologues. En effet, ces groupes coopératifs sont un terrain particulièrement fécond pour l’intervention psychosociologique parce que s’y trouvent condensés, si l’on peut dire, tous les thèmes qui ont jalonné l’histoire de la psychosociologie : la dynamique des groupes, l’autonomie des personnes, les liens dans et entre les organisations et les institutions, la démocratie, etc.

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On l’a vu, les pratiques des acteurs (élus, professionnels, habitants) sur les territoires, pour être porteuses de sens, sont des pratiques engagées. Celles des psychosociologues l’ont été depuis l’origine de la discipline. Mais cet engagement s’est formulé souvent à bas bruit, dans la discrétion parce que le contexte social-historique autorisait davantage les pratiques psychosociologiques et ce dont elles sont porteuses. Aujourd’hui, nous pensons que le contexte a profondément changé et que les pratiques des psychosociologues et de la psychosociologie, en tant que discipline, doivent davantage affirmer l’essence de leur engagement d’origine et de la filiation dans laquelle les psychosociologues s’inscrivent aujourd’hui. En effet, si nous considérons que la psychosociologie œuvre par ses pratiques et par ses efforts de théorisation à l’autonomisation des sujets et à la démocratisation des systèmes, force est de constater que les évolutions sociales ne s’inscrivent pas toutes dans cette perspective, loin s’en faut. Dès lors, des questions se posent beaucoup plus explicitement qu’antérieurement. Pour quelle finalité intervient le psychosociologue ? Comment formule-t-il son offre ? À quelles demandes répond-il et à quelles conditions s’en exclut-il ? Quelles alliances noue-t-il ? Comment soutient-il des acteurs en intra-organisationnel et/ou en milieu ouvert quand ceux-ci sont en butte aux effets délétères de la rationalité instrumentale ou des politiques sécuritaires ? Comment soutient-il de l’institution dans un contexte où la volonté de maîtrise absolue de l’organisation devient prégnante, où les exigences de performances individuelles tuent les collectifs, où les contraintes budgétaires et de personnel corsettent l’action jusqu’à l’étouffer parfois ? Ces questions sont difficiles et sollicitent les psychosociologues dans leurs capacités d’en débattre collectivement, sachant qu’il n’y a pas homogénéité en la matière. Mais ce débat entre pairs n’est pas suffisant. Ces questions sont en lien avec le projet de société que les psychosociologues veulent contribuer à promouvoir. Acteurs de la production des savoirs et acteurs de changement, ils ont à prendre place dans le débat politique pour formuler leur position au regard d’évolutions sociétales qui appauvrissent la démocratie et portent atteinte au sujet. Au terme de cet article me revient une anecdote [10][10] J’ai conscience de passer du « nous » au « je ». Le.... Quand j’ai commencé à travailler, il y a longtemps, je n’étais pas psychosociologue. J’étais ouvrier dans l’industrie textile et militant syndical. Au cours d’une réunion, nous préparions avec des avocats la défense de salariés au tribunal des prud’hommes. Un avocat, souvent très prolixe et contributeur, demeurait silencieux. Je lui demandai les raisons de son silence. Il expliqua sa fatigue et exprima sa volonté d’arrêter de défendre les salariés car, dit-il : « Je n’arrive plus, à chaque fois, à mobiliser mes capacités d’indignation, donc je perds souvent et ce sont les ouvriers qui paient. » J’ai toujours gardé en mémoire cet intense moment de réunion. Bien des années plus tard, la lecture de Stéphane Hessel (Hessel, 2010) a revivifié ce souvenir. Dans mon travail de psychosociologue, je suis confronté à des situations qui m’indignent. J’en contiens le plus souvent les termes, in situ, pour accompagner les élaborations et déterminations des acteurs. Pour autant, il y a du « reste ». Ce reste d’indignation trouve des voies d’expression, d’élaboration et d’action dans et en dehors du champ de la psychosociologie. Cependant, je crois qu’il gagnerait en sens et en portée s’il pouvait, davantage, contribuer à l’affirmation collective, dans la société, d’une parole psychosociologique engagée contre les dérives actuelles qui nous indignent.


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  • Wirth, L. 1980 (première publication, en anglais, 1928). Le ghetto, Presses universitaires de Grenoble.

Notes

[1]

Centre scientifique et technique du bâtiment.

[2]

Les évolutions actuelles, révision générale des politiques publiques (rgpp), loi organique relative aux lois de finances (lolf), réforme des collectivités territoriales… aux lourdes tendances recentralisatrices, sont très inquiétantes de ce point de vue.

[3]

Parmi ces facteurs on peut évoquer : l’engagement de chacun dans le processus de coopérations, la consistance de la légitimité institutionnelle accordée aux acteurs, les compétences au regard de l’animation des groupes ou des objets du travail, l’histoire de la dynamique des liens entre les acteurs sur le territoire…

[4]

Nos réflexions sur les sociabilités internes aux groupes coopératifs et aux territoires d’habitat populaire se sont nourries des travaux de Jean Dubost sur les rapports entre communauté et société. Dans nos derniers échanges, il disait sa réticence, aujourd’hui, à utiliser le substantif « communauté » qui lui semble « beaucoup trop encombré ». Pour autant, l’adjectif « communautaire », pour qualifier les liens qui se développent dans les quartiers d’habitat populaire, garde, pour lui, sa pertinence. Il permet d’indiquer que les liens qui se nouent dans ces sociabilités sont non seulement opératoires mais également chargés d’affects et d’un « nous » d’appartenance et de référence.

[5]

Ces cog, signées entre la Caisse nationale des allocations familiales et l’État, définissent les politiques de la famille et les objectifs des caf.

[6]

C’est par exemple le cas quand les acteurs délibèrent autour de l’application de la règle du secret professionnel et des conditions impératives pour aller vers un secret partagé entre les membres.

[7]

Nous utilisons ces termes dans ce qu’ils portent comme visée d’autonomisation, de fédération des acteurs locaux pour le développement des territoires dans le cadre de la décentralisation et non dans leur réduction qui a parfois cours à leur seule dimension méthodologique.

[8]

On y délibère : les problèmes pour construire un point de vue partagé et intégratif, les règles, les actions, les résultats, les engagements réciproques tenus ou pas, etc.

[9]

Ingrid France décrit bien, en s’appuyant entre autres sur Georges Balandier, qu’une résistance à la surmodernité peut s’opérer en référence « à un point de transcendance, à un devenir identifié » qui nécessite « de prendre en compte une dimension symbolique ». Elle cite aussi, J.-P. Lebrun et E. Volcrick pour lesquels « les hommes ne partagent que ce qui les dépasse » (France, 2007, p.64-65).

[10]

J’ai conscience de passer du « nous » au « je ». Le « nous » constant dans le corps du texte signifie la reconnaissance que j’éprouve envers tous les acteurs et les auteurs qui en ont rendu l’écriture possible. Le « je » signifie ma volonté d’engagement.

Résumé

Français

Dans cet article, l’auteur soutient que les quartiers populaires et leurs habitants constituent des enjeux de société, de démocratie et de fraternité. En s’appuyant sur ses expériences d’intervention et d’études, il montre que les groupes coopératifs mis en place sur les territoires d’habitat populaire peuvent être porteurs de l’émergence d’espaces publics. Trois facteurs y concourent de façon significative :
  1. la prise du risque du développement des coopérations horizontales entre professionnels, élus, voire habitants sur ces territoires, en liant nécessairement cette horizontalité à la verticalité des institutions ;
  2. le processus de reconnaissance qui se joue dans une aventure créatrice de sens et d’action ;
  3. la création d’espaces entre, espaces intermédiaires d’où peuvent émerger des espaces publics et des « nous fraternels ».
L’auteur conclut en posant que ces groupes coopératifs de territoire sont un terrain particulièrement fécond pour l’intervention psychosociologique et que leur investissement par les psychosociologues comme objet de pratiques et d’élaborations théoriques réaffirmerait, dans un contexte de reflux des valeurs de la République, l’engagement constant de la discipline du côté du sujet et de la démocratie.

Mots-clés

  • quartier populaire
  • groupe coopératif
  • coopération
  • verticalité
  • horizontalité
  • reconnaissance
  • espace entre
  • espace public
  • démocratie
  • développement social local
  • valeur
  • fraternité
  • psychosociologie

English

Local cooperation, democracy and fraternity at stakeThe author of this article aims to demonstrate that working-class areas and their inhabitants are at the centre stage of society, democracy and fraternity issues. Capitalising on his experience of researcher and mediator, he shows that cooperation deployed in these areas is a key element to public dialog.
Three components are essential, according to the author :
  1. transversal cooperation, associating social workers, elected representatives, inhabitants within a horizontal process facing the vertical organisation of institutions ;
  2. a recognition process ;
  3. the creation of fields whereby public dialog and a « fraternal we » can emerge in what he describes as « between spaces ».
In the opinion of the author, these cooperation are a fertile land for psychosociologic work.
By investigating these fields, psychosociologists reaffirm their commitment to democracy and their subjects at a time when republican values are being rejected.

Keywords

  • working-class areas
  • cooperation groups
  • verticality
  • horizontality
  • recognition
  • between spaces
  • public dialog
  • democracy
  • social/local development
  • value
  • fraternity
  • psychosociology

Plan de l'article

  1. Quartiers populaires, populations exclues : des enjeux de société, de démocratie et de fraternité
  2. Mémoires de moments d’interventions
    1. Les coopérations de territoires : entre découverte et confiance qui autorisent et butées qui ralentissent ou inhibent
    2. Le refus du prisme du stigmate, l’apparition sur le territoire de femmes soucieuses et ingénieuses
  3. Trois facteurs clés pour l’émergence d’« espaces entre » et de « nous fraternels »
    1. Verticalité des institutions, horizontalité des coopérations, une tension irréductible porteuse des valeurs républicaines
      1. La verticalité des institutions, une exigence pour l’égalité républicaine
      2. Transversalité et horizontalité, des conditions pour coopérer
      3. Des contributions différenciées
      4. La construction du collectif
      5. Les coopérations de territoire : un refus de l’écueil de l’enfermement, un outil pour faire société ensemble
      6. Les coopérations de territoire : une prise de risques pour les institutions
      7. Deux mouvements enchevêtrés
      8. Coopérations de territoire et modèles de l’autorité
    2. De l’interconnaissance à la reconnaissance, une aventure collective créatrice de sens et d’action
    3. Faire fraternité dans un « espace entre » : l’émergence d’espaces publics et de « nous fraternels »

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