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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0013
  • Éditeur : ERES

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Présentation de l’article

1

La revue Social Psychology Quarterly avait proposé une version anglaise raccourcie de ce texte en septembre 2010 (volume 73, n? 3). Nous proposons, ici, avec l’autorisation de l’auteur, la version intégrale de ce texte inédit en français. Yolène Chanet en a assuré la traduction. Nous la remercions vivement.

Présentation de l’auteur

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Loïc Wacquant est professeur à l’université de Californie, à Berkeley et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, à Paris. Membre de la Society of Fellows de Harvard University, ses travaux portent sur la marginalité urbaine, la domination ethnoraciale, l’État pénal, la politique de la raison et la théorie sociologique, et sont traduits en une quinzaine de langues. Ses ouvrages récents comprennent Pierre Bourdieu and Democratic Politics (2005), Parias urbains. Ghetto, banlieues, État (2006), Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity (2009) et Les deux visages du ghetto (La Découverte 2012).

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Curtis insiste pour m’emmener à l’église de son quartier, rendre visite à son pasteur. À peine installé dans son 4x4, il met à pleins tubes une cassette de rap du groupe No More Colors, et, sur un rythme obsédant et frénétique, un son complètement distordu envahit l’habitacle. « C’est la chanson que j’préfère, parce qu’elle est positive, elle dit aux jeunes : assez de tueries et de drogues et de coups de feu et tout ça, faites pas ça parce que “We’re All Blacks, We’re All in the Same Gang[1][1] Expression qu’on peut traduire par « On est tous Noirs,...” ! » – c’est le refrain rauque et édifiant de la chanson. De la paume, il donne un grand coup irrité sur le tableau de bord pour tenter de faire marcher le haut-parleur côté conducteur puis il se cale, bien droit, dans son siège en cuir (il est très fier des « sièges avion » de son véhicule). Et le lugubre spectacle du couloir de désolation qu’est la 63e rue se met à défiler sous nos yeux alors qu’on fonce vers Stony Island Avenue, sous la ligne rouillée du train aérien.

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Curtis : À une époque, dans ce quartier, tu pouvais avoir tout ce que tu voulais, absolument tout dans le coin – j’veux dire, c’était comme le centre-ville du Southeast Side [quartier noir historique du sud de Chicago]. J’veux dire, (enthousiaste) tu veux Buster Browns, heu, McDonald, Burger King, heu, Kenny Shoes, A&P [alimentation], tu vois, j’veux dire, si tu veux quelque chose, c’est là, le long de l’avenue. Juste, c’que j’veux dire, c’est qu’ici c’était vraiment un coin cool avant, dans les années 1960, au début ou à la fin des années 1960. Ouais, avant c’était l’endroit branché ici.

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Louie : Et aujourd’hui, c’est comment ?

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– Aujourd’hui c’est râpé. J’veux dire, t’as beaucoup de choses qui ont changé. Tu peux voir par toi-même que tout est (secouant la tête)… la moitié des immeubles du coin sont condamnés.

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– Quels genres de trucs t’as, qui se passe ici dans la rue, sur la 63e ?

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– Ben, t’as pas mal de nanas qui tapinent, t’as des mecs des gangs [gang-bangers], t’as des dealers, t’as des camés – j’veux dire (un peu sur la défensive) c’est comme ça dans tous les quartiers, hein, j’dis pas que c’est juste ce quartier ici, mais tu vois, c’est ce que t’as ici.

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Et c’est grave pour les gamins qui grandissent dans le quartier, parce que c’est ça les modèles qu’ils ont en mire. Ils ont des gens comme ces types (il pointe de la main vers un groupe d’hommes qui « tiennent les murs » à l’entrée d’un débit d’alcool), qui donnent que des mauvais exemples. Sérieux ! C’est des choses à apprendre à un môme, ça, de dealer ou de se shooter ou maquer des meufs ?

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Tu vois, genre, ces mecs, ils sont là, ils traînent, ils font que ça, que zoner, taper du blé à droite à gauche pour se payer une bouteille de vinasse. (Sévèrement.) C’est affreux tu sais, ces mecs, ils ont foutu leur vie en l’air et tout, quoi, ou ils s’en foutent un peu, de savoir comment leur vie est en train de tourner, quoi. Tu vois, la moitié d’entre eux, ils ont la quarantaine passée, la trentaine passée, et ils en ont plus rien à foutre, mais c’est grave d’avoir ces mecs-là dehors comme ça, juste pour l’exemple que ça donne aux mômes.

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Les gens qui connaissent vraiment rien au Southeast Side, ils s’amènent ici et ils voient ça et le premier truc qu’y s’disent (moqueur, il prend une voix de fausset exagérément apeurée) « Ouh ! J’vais pas sortir de ma voiture ! Je vais pas laisser ma voiture là. Je veux pas que mes gosses mettent un pied ici, non quoi », tu vois. Mais c’est quelque chose qu’ils devraient faire. (Il klaxonne après une Cadillac bleue qui lambine devant nous.) Tu vois, tout est condamné [boarded up : les devantures murées par des planches]. Ils essayent d’ouvrir une laverie, là (il montre un immeuble abandonné), de mettre un Lavomatic là-bas, ça, ça serait bien pour le quartier, pour les habitants.

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– Et regarde là, sur la gauche…

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– T’as un magasin qui vend de l’alcool, avec un autre magasin qu’est condamné qui vendait aussi de l’alcool, et tu vois ces gens qui vont et qui viennent dans la rue, ils ont rien, ils se font des films…

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Tu sais, tu peux jamais savoir ce qu’ils ont en tête, ces mecs, à quoi y pensent ces gens-là dehors, tu vois : ils sont là à zoner dehors juste pour survivre, ils vivent au jour le jour. Et tu sais (d’une voix rauque), c’est aaaffreux, imagine-toi juste, de pas avoir un rêve, ni rien que t’essayes d’accomplir dans la vie et (son débit s’accélère) tu te réveilles, tu croises les doigts en espérant qu’un de tes potes ou quelqu’un que tu connais va venir frapper à ta porte, et t’ouvres et ils sont là et ils ont une combine… (D’une voix passionnée, révoltée.) J’veux dire, tu vois, tu dois vivre comme ça tous les jours ! À espérer que quelqu’un vienne et te dise que ç’est bon, il a un plan thune qui pourrait te rapporter deux-trois dollars ou ce qu’il faut pour se bourrer la gueule ou t’acheter de la came et te défoncer ! J’veux dire, tu sais (son ton vire à l’angoisse) j’veux dire, est-ce que t’arrives seulement à t’imaginer de vivre une vie comme ça ?

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Maintenant j’en ai vu des tas de mes potes et tout, des tas de mecs avec qui j’ai grandi qui, tu vois, qu’ont été majeurs avant moi, j’en ai vu des tas qui se cament et qui dealent de la dope et qu’ont fait divers trucs pour essayer de se trouver leur dose. Pour dégoter de la came, tu vois, ou se mettre quelques biftons dans la poche pour essayer de tenir.

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Je sais que c’est la vie qu’ils voulaient mener mais moi j’ai choisi l’inverse. (Son débit s’accélère comme s’il était effrayé à la simple idée de cette possibilité.) Je pouvais pas, tu sais, ça te prend la tête – je pouvais pas me lever, je me voyais pas me lever tous les matins et tout, me lever en espérant trouver quelqu’un, quoi, qui a un plan thune qui va m’aider à dégotter un peu de fric, à me mettre du fric dans la poche pour moi et mes gosses.

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– Les mecs avec qui t’as grandi, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

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– Tu sais, ma mère elle m’a dit, quand j’étais ado et tout, je pense autour de quatorze-quinze ans, elle m’a dit : un jour viendra où tu verras qu’un tas de tes amis, t’en a qui seront morts et d’autres qui seront en prison. Et ben pour sûr, j’en ai vu, un paquet d’entre eux, quasiment la moitié – bon, pas la moitié, faut pas pousser quand même, mais un tas de mes potes sont morts : à traîner avec les gangs [gang banging] ou plein d’autres mecs qui vendaient de la came, j’ai beaucoup de mes potes qui font que vendre, que dealer de la came, (d’une voix plus forte, pas indignée, mais scandalisée) accros grave à la came, qui vendent de la cocaïne juste pour s’acheter un autre genre de came, heu – ils appellent ça le Karachi je crois, c’est un downer.

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(Sa voix va s’efficholant.) Et un tas de mes potes, ils sont en taule. Certains de me potes, j’veux dire, je peux les compter sur les doigts d’une main ceux de mes amis qui ont fini le lycée, quoi, et qui font une carrière dans heu, tu vois, dans les affaires, heu tu sais, qui essaient juste de faire quelque chose de leur vie. Je peux les compter sur les doigts d’une main. Mais je les vois encore, tu vois, et je leur parle quand même…

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(Extrait de mon journal de terrain, Woodlawn, 17 octobre 1990)

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La scène de désolation urbaine et de désespérance sociale esquissée au fil de cette conversation et qu’on peut découvrir, fixée par la photo reproduite ci-dessus de la 63e rue, une des artères fantomatiques de Chicago qui traversent le ghetto noir agonisant à la fin du siècle, nous invite à réfléchir sur la connexion entre le cadre urbain, la structure sociale et la psychologie collective. Plus précisément, elle fait surgir la nécessité d’élaborer à la fois théoriquement et empiriquement les relations entre désolation urbaine et dénigrement symbolique dans les quartiers déshérités et racisés de la ville étasunienne et dans les différents territoires de relégation des métropoles polarisées des sociétés avancées (Wacquant, 2008). Cela afin de saisir comment l’expérience quotidienne de la déliquescence matérielle, de l’enfermement ethnoracial et de la marginalité socio-économique se traduit par la corrosion du soi, le limage des liens interpersonnels, et la torsion des politiques publiques impulsée par les perceptions sulfureuses attachées à ces lieux diffamés.

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Les liens entre écologie, morphologie et représentations sociales étaient un thème central dans les préoccupations de l’école durkheimienne, comme en attestent les célèbres analyses de Durkheim sur « l’effervescence collective » dans Les formes élémentaires de la vie religieuse ([1912] 1993), l’exploration novatrice des « Variations saisonnières des sociétés eskimo » par Marcel Mauss et Henri Beuchat ([1906] 1979), et la subtile Esquisse d’une psychologie des classes sociales dressée par Maurice Halbwachs ([1942] 1958). Mais ces liens n’ont que rarement été abordés de front par les chercheurs qui travaillent sur l’inégalité et la pauvreté urbaines. De Robert Park et Ernest Burgess à Louis Wirth et à ses successeurs de l’après-guerre, l’école de Chicago a bien postulé une correspondance entre la morphologie de la ville et la psychologie urbaine, notamment par la désignation de « régions morales » distinctes correspondant grosso modo à l’évolution de la division sociale et ethnique de l’espace des villes américaines (Hannerz, 1980). Mais ses partisans étaient si engagés dans le combat contre l’anti-urbanisme congétinal de la culture nationale de l’Amérique et accaparés par l’élaboration de la notion de diversité (sous-)culturelle qu’ils n’ont guère consacré d’attention à la synergie négative entre la détérioration matérielle, la défaillance institutionnelle et l’atmosphère mentale des quartiers déshérités, en dépit des tensions raciales explosives et des transformations conflictuelles de la structure des classes qui secouaient la métropole sous leurs yeux (Hirsch, 1982 ; Cohen, 1992). Plus problématique encore, ils ont été aveugles au rôle de l’État comme instance de classification et de stratification qui exerce une influence prépondérante sur l’ordre social et symbolique de la ville.

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De même, si les ouvrages classiques sur la crise du ghetto noir pendant et après les convulsions des années 1960 ont bien abordé les problématiques de la dévalorisation et de la dépression collectives, ils les ont reliées en premier lieu au chômage endémique et à la persistance de la discrimination raciale infligée aux Noirs des classes populaires (Clark, 1965 ; Liebow, 1967 ; Rainwater, 1970 ; Glasgow, 1980 ; Wilson, 1987), plutôt qu’aux déterminations propres au cadre sociospatial rapproché, ainsi qu’à son image et son atmosphère distinctives. Sous cet angle, ces analyses ont convergé avec les approches marxistes ou politico-économiques des inégalités alors résurgentes, pour lesquelles les représentations collectives ne sont traitées qu’à titre de dérivés secondaires ou de reflets des rapports de force matériels ancrés dans le mode de production, et donc disjointes du monde de la « communauté » locale (Katznelson, 1981 ; Harvey, 1989 ; Walton, 1993). Dans les années 1990, le mythe savant de l’underclass tenait pour axiomatique l’idée que les habitants pauvres de l’inner city[2][2] Le terme inner city est un euphémisme géographique... étaient à la fois démunis et découragés – de fait, dans la version hégémonique de ce mythe savant, la dégradation morale de cette fraction du prolétariat urbain n’était pas la conséquence mais la cause de sa condition catastrophique. Toutefois ses défenseurs n’ont pas pris la peine de documenter cet état d’esprit, pas plus qu’ils ne l’ont relié à l’état de délabrement physique et social avancé du ghetto et à ses déterminants structuraux. À l’exception de quelques enquêtes indirectes (Bourdieu et al., 1993 ; Snow et Anderson, 1993 ; Bourgois, 1995 ; Young, 2004 ; Gay, 2005 ; Jamoulle, 2005), donc, les observateurs des paysages de désolation urbaine des sociétés contemporaines n’on prêté que peu d’attention à la charge symbolique et à la teneur psychologique de l’enfermement en bas de la hiérarchie des quartiers qui composent la ville. Cet article est une invitation à combler ce manque.

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Le décor dévasté que dépeint la photo en tête d’article se situe à Woodlawn, à quelques centaines de mètres à peine de l’école de droit de l’université de Chicago (richissime établissement privé fondé par la dynastie Rockefeller), mais comme à des années-lumière d’elle, à quelques rues à l’est du club de boxe qui fut mon principal poste d’observation pour le volet ethnographique de deux enquêtes imbriquées : la première, menée de 1988 à 1991, est une anthropologie charnelle de la boxe comme métier et art du corps plébéiens, et la seconde, qui s’est étendue sur la décennie suivante, une sociologie comparative de l’expérience et de la dynamique de la marginalité urbaine dans le ghetto noir américain et la périphérie des villes de l’Europe de l’Ouest (Wacquant, 2000 ; 2008). Il donne un aperçu de la décrépitude matérielle, de la décomposition sociale et du saisissant dépeuplement qui étaient les premiers traits saillants de la vie quotidienne dans l’hyperghetto américain à la fin du siècle. Entre 1950 et 1990, le nombre d’habitants à Woodlawn s’est effondré de 81 300 à moins de 27 500 tandis que la composition raciale du quartier basculait de 62 % de Blancs à 98 % de Noirs [3][3] Tous les chiffres cités dans ce paragraphe ont été.... Le nombre de logements a chuté de concert, passant de 29 616 à 13 109 unités, dont un gros cinquième laissé vacant suite aux vagues d’abandon d’immeubles, d’incendies criminels et de démolitions. Le double mouvement de rétraction du marché du travail salarié et de l’aide sociale de l’État qui a suivi les émeutes explosives de 1968 déclenchées par l’assassinat de Martin Luther King ont achevé d’y installer la régression économique et la désertification organisationnelle. Le déclin accéléré puis la fermeture de centaines d’établissements commerciaux et de structures sociales et culturelles, des ateliers d’usine aux salons de coiffeur-barbier et des hôtels aux bordels en passant par les cinémas, restaurants, églises, banques, boutiques de vêtements et autres crèches, ont transformé ce quartier animé en désert urbain doublement ségrégué selon la classe et la race. L’artère commerciale affairée qu’était la 63e rue s’est muée en une lugubre bande parsemée de carcasses de magasins brûlés, d’immeubles condamnés (dépecés pour la récupération de métal, de briques et d’équipements divers), de terrains vagues envahis par les mauvaises herbes et jonchés de verre cassé et de détritus de tous ordres [4][4] Ce n’est pas une particularité de Chicago, comme en.... Amplifiant la politique du « Nouveau fédéralisme » imposée par Washington après 1980, les priorités de la politique municipale ont viré du soutien aux districts et aux classes populaires vers les mesures visant à attirer les entreprises et à développer les équipements et les services à destination des classes moyennes et supérieures. La détérioration des services publics qui s’en est suivie dans les quartiers déshérités a sapé le fonctionnement des institutions locales, essentielles aux stratégies de préservation des ménages démunis (Sánchez-Jankowski, 2008), les abandonnant au chômage endémique, à une pauvreté écrasante et une criminalité galopante alors que le commerce de prédation de la rue s’enflait pour combler le vide laissé par le retrait de l’économie légale.

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Comment ces forces économiques, démographiques et politiques racialement infléchies, qui se sont conjuguées pour saper la « Black Metropolis » si fière d’autrefois (Drake et Cayton, 1945 et 1962) et la plonger dans un état d’abandon infrastructurel et institutionnel inconnu et inimaginable en Europe de l’Ouest (pour la comparaison, voir Kazepov, 2005), ont-elles impacté et imprégné la conscience de ses habitants ? La description que donne Curtis de la 63e rue montre comment la désolation urbaine se traduit tout d’abord par la démoralisation collective. Cette démoralisation transparaît à travers les sentiments d’abattement, d’angoisse et de colère des habitants comme au travers les taux extraordinairement élevés, dans l’hyperghetto, de malnutrition et d’obésité (voir la publicité pour « The Big Fish » sur la photo de première page), d’alcoolisme et de toxicomanie, de dépression et de diverses afflictions mentales. L’effondrement matériel du quartier n’est rien d’autre que la manifestation physique de la fermeture soudaine de la structure des opportunités, fermeture incarnée par ces fantômes sociaux, errant le long de la rue, dont l’existence est réduite à la simple survie (« dehors, c’est comme ça qu’ils gagnent leur vie, ils vivent au jour le jour »). L’amputation des chances de vie objectives, en retour, écrase l’horizon social des attentes subjectives, ne laissant guère d’espace entre le désespoir absolu (« imagine-toi juste, de pas avoir un rêve ») et l’onirisme social qui trouve un exutoire, côté légal, dans la participation massive à la loterie de l’Illinois et, côté illégal, dans le commerce et la consommation de stupéfiants.

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Les anthropologues de l’espace nous enseignent que les lieux publics sont imprégnés de significations civiques (Low et Smith, 2005). Sous cet angle, la détérioration matérielle et le délabrement institutionnel du quartier ne peuvent que générer chez ses habitants un puissant sentiment d’infériorité sociale, en ce qu’ils leur communiquent le message qu’ils ne sont que des citoyens de seconde, voire de troisième zone, indignes de l’attention des officiels de la ville et du soutien des institutions qu’ils représentent. Ce signal de nullité sociale est envoyé non seulement par les ponts croulants, les trottoirs ébréchés, les égouts qui fuient et la carcasse de métal mangée par la rouille de la ligne de train aérienne (elle sera rasée quelques années plus tard), mais aussi par la transition graduelle du traitement social à la gestion punitive de la marginalité par le déploiement agressif de la police, des tribunaux et des prisons au sein et autour de l’hyperghetto – que traduit le taux d’incarcération astronomique des Noirs urbains des classes populaires (Wacquant, 2009). L’imagerie publicitaire caractéristique qui domine visuellement les rues renforce encore ce sentiment. Des panneaux invitent les passants à chercher le réconfort dans les alcools forts (« Vampin’ with the Brothers : Colt 45 », « Misbehavin’ : Canadian Mist », « Be Cool : Smirnoff Vodka [5][5] « Freestyle entre refrés : avec une Colt 45 ! » (marque... ») ; d’autres les rappellent à leurs dilemmes économiques et au sombre destin qui attend leurs enfants (« Get A Job – Call Now – 19 dollars », « No School, No Future [6][6] « Trouvez un travail – Appelez vite – 19 dollars »... ») ; d’autres enfin les invitent à résoudre par eux-mêmes des problèmes purulents qui devraient relever de la responsabilité de l’État (« Stop Black on Black Crime ») ou encore à collaborer activement avec son bras répressif (« Save A Life : Tell On Your Neighborhood Drug Dealer [7][7] « Stop aux crimes des Noirs contre les Noirs » ; « Sauvez... »).

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L’inquiétante affiche qui hurle « Addiction is Slavery » (« La toxicomanie, c’est l’esclavage ») au-dessus d’une main noire serrant des gélules de stupéfiants réactive le déshonneur historique de l’esclavage et le relie syntagmatiquement au dénuement urbain – sauf à suggérer que les épaves sociales de l’hyperghetto sont responsables de leurs propres maux, si tant est que leur servitude est figurée comme le produit, non pas de la subordination structurale à un maître (blanc) soutenu par un appareil politique indifférent à leur sort, mais d’un rapport personnel de soi à soi, conformément au trope néolibéral de la responsabilité individuelle qui a filtré jusqu’aux échelons les plus bas de l’ordre social. Ainsi Curtis cherche-t-il à démontrer sa bona fides civique en s’exclamant, à propos des zombies des rues pris dans le tourbillon de la drogue et de la désespérance : « C’est la vie qu’ils voulaient mener mais moi j’ai choisi l’inverse » (en l’occurrence une carrière dans la boxe professionnelle). De fait, joints par leur invisibilité empirique et leur responsabilité causale, les Blancs et l’État hantent cette image de leur présence absente.

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Le délabrement avancé du cadre de vie, le dysfonctionnement sans freins des institutions, la démoralisation usante et l’atmosphère étouffante d’indignité collective qui imprègne l’hyperghetto se conjuguent pour affecter ses habitants d’une « différentialité indésirée » porteuse « d’un effet de discrédit très large » (Goffman, 1963, p. 5, 3), en l’occurrence un stigmate territorial qui redouble et se superpose aux stigmates de la race et de la pauvreté. Les gens pris dans la nasse de ces districts de perdition sociale, communément perçus comme des verrues urbaines, des nids de vice et de violence où seuls les rebuts de la société toléreraient de vivre, répondent à la souillure attachée au fait de résider dans la regio non grata de leur ville en déployant quatre stratégies d’autoprotection symbolique [8][8] Sur les spécificités du stigmate territorial – par.... La première est la distanciation mutuelle et l’élaboration des micro-différences : ils nient connaître leurs voisins et mettent en avant la moindre propriété personnelle leur permettant d’établir une distance avec une population et un lieu qu’ils savent salis et salissants. La seconde stratégie est le dénigrement latéral qui consiste à reprendre à son compte les représentations injurieuses des gens de l’extérieur pour les appliquer à ses voisins, ce qui revient à relayer et à propager le regard méprisant que la société porte sur ses parias urbains (« ces mecs, ils ont foutu leur vie en l’air et tout, quoi, ou ils s’en foutent un peu, de comment leur vie est en train de tourner »). Une troisième réaction à la diffamation spatiale est de se retirer dans la sphère privée et chercher refuge dans l’économie morale et sociale restreinte du ménage. Enfin, une quatrième stratégie consiste à quitter le quartier dès que sont réunies les ressources suffisantes pour partir (en témoigne l’émigration qui a amputé la population de Woodlawn de 30 % dans les seules années 1980) [9][9] Ce n’est qu’une solution temporaire ou apparente :....

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La détérioration et la diffamation territoriales exercent une influence délétère sur la structure sociale de la marginalité urbaine selon deux modalités. Premièrement, au niveau interne, la stigmatisation alimente la démoralisation, et toutes deux convergent pour pousser les habitants des districts à l’abandon à se dissocier de leurs voisins, ce qui a pour effet de réduire leur réseau de relations et de restreindre leurs activités collectives. Ce mouvement de rétraction sociale et de désidentification symbolique, en retour, sape la cohésion du milieu local, entrave la mobilisation collective, et contribue à générer l’atomisme même que le discours dominant pointe comme étant l’une des caractéristiques propres des zones urbaines déshéritées. Deuxièmement, sur le front externe, le stigmate spatial altère la perception et biaise les jugements et les actions des autres citoyens, des entreprises commerciales et des agents des administrations publiques [10][10] « Nous pensons qu’une personne portant un stigmate.... Les gens de « l’extérieur » redoutent de venir dans le quartier et attribuent tout une gamme de propriétés nocives à ses habitants. Les entreprises répugnent à y ouvrir des établissements ou à fournir leurs services aux clients des « no-go areas » et autres « zones de non-droit ». Les employeurs hésitent à embaucher les demandeurs d’emploi qui en proviennent, car ils les suspectent mécaniquement de manquer d’ardeur au travail et d’avoir des cadres moraux relâchés, ce qui conduit à répandre la « discrimination à l’adresse ». Plus décisif encore, quand la décrépitude urbaine et la dépréciation symbolique s’exacerbent au point que certains quartiers de relégation apparaissent comme irrécupérables, ils offrent aux décideurs politiques et aux bureaucrates d’État un prétexte commode pour déployer des politiques visant à endiguer, discipliner et disperser les pauvres qui les désorganisent encore plus, sous prétexte d’améliorer leurs conditions et leurs chances de vie – comme on peut le constater, par exemple, avec la campagne de « déconcentration » des logements sociaux publics lancée aux États-Unis dans les années 1990 (Crump, 2002) et avec les politiques cousines de démolition des grands ensembles à bas loyers à travers toute l’Europe de l’Ouest (Musterd et Andersson, 2005). Ces stratégies proposent une fausse solution spatiale à de vrais problèmes politiques et contribuent à déstabiliser un peu plus les quartiers populaires.

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Dans cet article, j’ai proposé que la psychologie sociale du lieu opère à la manière d’un engrenage symbolique qui relie les macrodéterminants de l’économie politique urbaine aux options et aux stratégies de vie des ménages pauvres au niveau de la vie quotidienne par le truchement des représentations collectives négatives des quartiers déshérités qui sont désormais partagées par leurs habitants, par les résidents des districts alentour et par les élites politiques et administratives qui conçoivent et mettent en œuvre les politiques publiques et les services visant les populations démunies. Cette investigation pointe le besoin de conduire des études de terrain précises pour comprendre comment le stigmate attaché aux quartiers de relégation dans les sociétés occidentales avancées – l’hyperghetto aux États-Unis, les cités des banlieues populaires dégradées en France, les sink estates au Royaume-Uni, les krottenwijk aux Pays-Bas, etc. – distord les liens entre l’écologie urbaine, la morphologie sociale et la psychologie collective et fausse du même coup le fonctionnement des institutions qui modèlent le destin des parias urbains à l’ère de l’insécurité sociale montante.

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Notes

[1]

Expression qu’on peut traduire par « On est tous Noirs, on est tous du même bord ! » (sens élargi) ou « on est tous dans le même gang ! » (sens restreint).

[2]

Le terme inner city est un euphémisme géographique désignant, d’une part, le ghetto noir historique sous un vocable déracialisé et, de l’autre, les quartiers ségrégués et déshérités dans lesquels sont concentrées les « minorités » subalternes (hispaniques et asiatiques).

[3]

Tous les chiffres cités dans ce paragraphe ont été relevés (ou calculés à partir) des différents tableaux et annexes du Chicago Fact Book Consortium (1995), qui sont eux-mêmes compilés à partir des données géocodées par lotissement lors du recensement de 1990.

[4]

Ce n’est pas une particularité de Chicago, comme en atteste le saisissant montage photographique que Vergara (2003) a réalisé sur les ruines fantomatiques des ghettos à l’agonie de New York, Newark, Camden (dans le New Jersey), Philadelphie, Baltimore, Gary (dans l’Indiana), Detroit et Los Angeles.

[5]

« Freestyle entre refrés : avec une Colt 45 ! » (marque de bière fortement alcoolisée, à base de liqueur de malt), « On se lâche avec Canadian Mist » (marque de whisky), « Assure ! Bois une vodka Smirnoff ».

[6]

« Trouvez un travail – Appelez vite – 19 dollars » (numéro payant à un tarif prohibitif, censé donner accès à un centre privé d’aide à l’emploi), « Pas d’école, Pas d’avenir ».

[7]

« Stop aux crimes des Noirs contre les Noirs » ; « Sauvez une vie : dénoncez le dealer de votre quartier ».

[8]

Sur les spécificités du stigmate territorial – par opposition aux stigmates physiques, moraux et tribaux identifiés par Erving Goffman – et les inextricables dilemmes qu’il engendre quant à l’émergence de collectifs et de revendications communes au sein du précariat urbain, voir Wacquant (2007).

[9]

Ce n’est qu’une solution temporaire ou apparente : les familles du sous-prolétariat noir qui fuient les quartiers en déshérence des villes américaines ne vont jamais bien loin dans l’espace social et physique. Elles déménagent dans la grande majorité des cas dans une zone adjacente ou un périmètre possédant les mêmes propriétés économiques, démographiques et écologiques (Sharkey, 2008).

[10]

« Nous pensons qu’une personne portant un stigmate n’est pas tout à fait humaine. Partant de ce postulat, nous pratiquons toutes sortes de discriminations, par lesquelles nous amputons de fait les chances de vie de cette personne, même si c’est souvent inconsciemment. Nous contruisons une théorie du stigmate, une idéologie visant à expliquer son infériorité et à rendre compte du danger qu’elle représente » (Goffman, 1963, p. 5, c’est moi qui traduis).

Résumé

Français

Cet article part de la description ethnographique d’une artère fantomatique du ghetto noir de Chicago à la fin du siècle pour réfléchir sur les connexions entre le cadre urbain, la structure sociale et la psychologie collective. Il pointe la nécessité d’élaborer théoriquement et empiriquement les relations entre désolation urbaine et dénigrement symbolique dans les quartiers de relégation des métropoles polarisées des sociétés avancées, afin de saisir comment l’expérience quotidienne de la déliquescence matérielle, de l’enfermement ethnoracial et de la marginalité socio-économique se traduit par la corrosion du soi, le limage des liens interpersonnels, et la torsion des politiques publiques impulsée par les perceptions sulfureuses attachées à ces lieux diffamés.

Mots-clés

  • pauvreté urbaine
  • psychologie collective
  • dénigrement symbolique
  • démoralisation
  • stigmate territorial
  • sentiment d’infériorité
  • relégation

English

Urban desolation and symbolic denigration in the hyperghettoThis article uses the ethnographic depiction of a devastated corridor of Chicago’s collapsing black ghetto at century’s close as springboard to reflect on the linkages between the built environment, social structure, and collective psychology. It points to the need to elaborate theoretically and empirically the connections between urban desolation and symbolic denigration in neighborhoods of relegation in the dualizing metropolis of the advanced societies : how the everday experience of material disrepair, ethnoracial seclusion and socio-economic marginality translates into the corrosion of the self, the rasping of interpersonal ties, and the skewing of public policy through the mediation of sulfurous cognition fastened onto a defamed place.

Keywords

  • urban poverty
  • social psychology
  • symbolic denigration
  • demoralization
  • territorial stigma
  • sense of inferiority
  • relegation

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