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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0207
  • Éditeur : ERES

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Pierre Roche : Les quartiers populaires seraient aujourd’hui devenus des zones de non-droit dans lesquelles il serait dangereux de pénétrer. Certains feraient l’objet d’une véritable dérive mafieuse. Les jeunes qui y habitent auraient perdu tout repère moral parce que leurs parents, démissionnaires, n’auraient pas été capables de les éduquer. Déscolarisés, ils choisiraient alors la voie de la délinquance, s’engageraient dans le trafic de drogue afin de gagner de l’argent facile et seraient toujours plus violents... Ce discours politico-médiatique est martelé, souvent sur le ton de l’évidence qui s’imposerait à tous. Selon vous, quelle fonction remplit-il ? D’une manière plus générale, comment l’analysez-vous ? Comment le déconstruisez-vous ? Vous êtes aussi historien. Quel pourrait être l’apport, ici, d’une mise en perspective historique de ce discours ?

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Laurent Mucchielli : L’historien qui est en moi à côté du sociologue est en effet toujours frappé de la récurrence des discours, en l’occurrence des discours sur les pauvres. Certaines analyses des faubourgs ouvriers au xixe siècle ressemblent étrangement à celles des banlieues d’aujourd’hui. On y décrit des gens déracinés (venus des campagnes françaises), des familles très nombreuses, des enfants qui s’élèvent tout seuls, des gens sales, alcooliques et violents… dont on craint de plus qu’ils forment une « armée de réserve » pour les révolutionnaires et viennent faire l’émeute. De même, je suis toujours frappé de retrouver dans les discours politiques la logique de l’opposition entre les bons pauvres (les malheureux, les courageux, qui méritent charité car ce n’est pas de leur faute) et les mauvais pauvres (les vicieux, les fainéants, qui méritent punition car ils ont choisi le mal). Ce manichéisme remonte à la théologie du Moyen Âge comme l’avait bien montré Michel Mollat (Mollat, 1976). Et il a structuré les représentations de tous les siècles suivants, comme l’a aussi montré Bronislaw Geremek (Geremek, 1978). Mais aujourd’hui comme jadis, ce discours ou cette posture de type moral permet sans doute avant tout de ne pas poser l’analyse en termes social et politique : en termes d’intégration économique ou d’insertion sociale, en termes d’inégalités sociales et d’inégalités juridiques, en termes de partage des richesses, en termes de représentation politique, etc. Or les vrais problèmes des habitants des quartiers pauvres sont bien là. Je suppose que nous allons y revenir.

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P.R. : Les jeunes dans ces discours ne sont-ils pas surtout les jeunes dits « arabo-musulmans » issus de l’immigration postcoloniale ? Quelle nouvelle figure construit-on ici ? Serait-ce celle d’une nouvelle « classe dangereuse » ou, plus grave encore, celle d’un « ennemi intérieur » ? Quel est l’état de votre réflexion sur cette question sensible ?

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L.M. : Dans la lignée de la moralisation, on peut vite arriver à la diabolisation. La pente est fatale. Pour simplifier, je dirais que le tournant a eu lieu à mon sens à la toute fin des années 1980, que la glissade a eu lieu dans les années 1990 et que dans les années 2000, nous nous y sommes complus allègrement. Le tournant des années 1980 et 1990 peut être symbolisé à travers des événements successifs. En 1989 survient d’abord la première « affaire du foulard islamique » qui signale le début de la crispation de la société française sur cette question. L’année 1990 voit l’apparition de ce que l’on va pour la première fois appeler des « émeutes urbaines », l’expression véhiculant la peur d’une « américanisation » de la société française et des images de ghettos, de gangs, de trafics de drogue, de généralisation des armes à feu. Enfin, en 1991, la première guerre du Golfe va encore accroître en France la peur de ces banlieues peuplées de populations qu’on dira bientôt « arabo-musulmanes » et dont certains fantasmèrent à l’époque les réactions « antifrançaises ». Ces trois événements ont eu un retentissement général dans la société française et l’on comprend que les habitants des « banlieues » aient acquis une réputation de dangerosité à la fois plus large et plus intense à partir de là. Puis la glissade a été progressive, en liaison avec l’évolution du contexte international et parfois de ses retombées internes même très limitées. Ainsi de la guerre civile en Algérie et des attentats perpétrés en France en 1995. Ainsi de l’enkystement sanglant du conflit israélo-palestinien tout au long des années 1990. Ainsi enfin des attentats du 11 Septembre 2001, puis de ceux de Madrid et de Londres. Il s’est développé progressivement une réelle et vaste « islamophobie » que, en termes politiques, la droite et l’extrême droite ont clairement manipulée (débat puis loi sur les signes religieux en 2004, débat puis loi sur la « burqa » en 2010-2011), mais à laquelle une partie de la gauche a cédé aussi sous couvert de défense de la laïcité. On l’a bien vu avec des affaires comme celle du foulard de la militante figurant sur la liste du npa aux élections régionales de 2009. Cette malheureuse jeune femme a été proprement jetée dehors avant d’avoir pu ouvrir la bouche, avant qu’on ait su ce qu’elle pensait, quelles étaient ses valeurs et ses convictions. Cette façon de cacher ses cheveux déclenche des réactions quasi hystériques chez nombre de gens, en particulier les femmes et ce, à gauche autant qu’à droite. On comprend que c’est parce qu’elles y voient un retour en arrière par rapport aux avancées féministes, une contrainte imposée aux femmes par le bon vieux machisme, en un mot une expression de la « domination masculine ». C’est du moins l’argument avancé. Or il est évident que l’argument est totalement à côté de la plaque puisque la grande majorité de ces jeunes femmes ont bel et bien choisi personnellement de porter le foulard, parfois même contre l’avis des autres membres de leur famille. On est donc bien dans des processus irrationnels de peur, voire de diabolisation. Et ceci est évidemment très vivement ressenti dans la population concernée qui s’estime victime d’un racisme global. Ce rejet réciproque prend des proportions inquiétantes et suscite beaucoup d’agressivité.

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P.R. : Certains chercheurs privilégient des explications d’ordre culturaliste ou ethniciste afin de donner sens à des statistiques qui nous montreraient que les jeunes originaires du Maghreb et de l’Afrique Sahélienne seraient surreprésentés dans la délinquance. On entend souvent que leurs travaux seraient importants et surtout courageux parce qu’ils participeraient de la levée d’un tabou. On pense ici notamment à l’ouvrage d’Hugues Lagrange sur le déni des cultures (Lagrange, 2010) et à la publicité – peu commune pour un ouvrage de sociologie – qui a entouré sa parution. Comment vous positionnez-vous face à ce type d’explication ?

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L.M. : De deux façons, l’une scientifique, l’autre citoyenne, que j’ai exprimées à plusieurs reprises sur le site Internet que j’anime [1][1] http://www.laurent-mucchielli.org (Cliquer ensuite.... Du point de vue scientifique, le sujet est parfaitement légitime, il n’y a pas de tabou à étudier telle ou telle immigration et tel ou tel thème : famille, école, délinquance, etc. Ceci se fait depuis des décennies et il existe plusieurs laboratoires entiers du cnrs consacrés à l’étude des phénomènes migratoires dans toutes leurs dimensions. Ce qui est en revanche contestable, c’est le contenu des analyses d’Hugues Lagrange, en particulier – et c’est un paradoxe qui doit faire réfléchir – tout ce qui concerne le cœur de son explication, à savoir le fonctionnement des familles africaines sahéliennes, le « patriarcat » et la polygamie. J’ai contesté son évaluation statistique de la polygamie qui me semble tout à fait exagérée, de même qu’il me semble assez incroyable de présenter comme une généralité française un phénomène limité en réalité pour l’essentiel à quelques villes de la banlieue parisienne. Par ailleurs, plusieurs collègues (notamment Véronique Le Goaziou, Solène Lardoux et Marwan Mohammed) ont montré que son analyse psychosociologique du fonctionnement familial était très critiquable. Et pour cause, il n’a fait à ce niveau aucune enquête empirique, il n’a rencontré aucune famille, il n’a reconstitué aucune histoire familiale. Ainsi le livre est bourré de statistiques qui donnent une allure très « scientifique » au propos. Mais plus on approche du cœur de l’explication, et plus les données disparaissent au profit de simples déductions, voire de présuppositions. Et ceci me paraît révélateur d’un travail qui, à mon avis, procède au départ d’une émotion ou d’une peur insuffisamment contrôlée. Par ailleurs donc, d’un point de vue citoyen, je considère que ce livre a fait beaucoup de mal et que Hugues Lagrange s’est prêté à un jeu malsain. La quasi-totalité des commentaires médiatiques ont ainsi célébré « un chercheur qui dérange », qui « enfreint un tabou » ou bien qui « nous sort enfin du politiquement correct ». Beaucoup n’ont retenu de son livre qu’un seul message : la Science (avec majuscule et autorité) prouverait qu’il y a bien un lien fort entre délinquance et immigration, certains disant même : un lien fort entre délinquance et polygamie. Il a beau s’en défendre en disant qu’on l’a compris de travers et qu’il voulait surtout critiquer les conditions d’accueil des populations migrantes, le mal a été fait. Au demeurant, on trouve un peu tous les arguments dans le livre, ce qui n’aide pas à comprendre quel est son (ou ses) message fondamental.

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P.R. : Est-ce à dire cependant qu’il ne faudrait pas, dans le corps des analyses concrètes, prendre en compte la dimension culturelle ? Et, dans ce cas, comment la prendre en compte ? Que pensez-vous, par exemple, des travaux de Fethi Benslama qui nous invite à passer d’une psychopathologie du déracinement – je sais ce terme suspect pour vous aussi – à une clinique de l’exil, nous proposant, ce faisant, d’abandonner toute vision culturaliste pour aborder la question du sujet ? (Benslama, 2004). Dans ce numéro de la Nouvelle revue de psychosociologie, une anthropologue comme Pascale Jamoulle et une sociologue comme Éliane Le Dantec s’inscrivent peu ou prou dans cette mouvance…

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L.M. : Oui, bien sûr, il faut prendre en compte la dimension migratoire et ses implications psychosociologiques puisque c’est une réalité. Depuis notamment les travaux d’Abdelmalek Sayad (Sayad, 1999) et d’Hanna Malewska-Peyre dans les années 1970 (Malewska-Peyre, 1982), je lis régulièrement des choses en ce sens. Et il y a tout le champ de la psychologie interculturelle dont je ne suis pas du tout spécialiste. Dans mes observations sur les parcours délinquants et criminels, ce qui est clair, c’est que les histoires familiales – et parfois les « romans familiaux » comme disent les cliniciens – peuvent avoir dans certains cas un rôle très important pour analyser le comportement et les représentations des personnes. Tout ceci me paraît absolument légitime du point de vue empirique et dans une approche individuelle ou familiale des fonctionnements et dysfonctionnements. Et je suis persuadé que les collègues concernés et spécialisés sur ces thématiques ont à cœur de se tenir à distance de ceux qui n’ont au contraire aucune approche empirique de ces questions et viennent simplement plaquer sur le réel des constructions générales plus ou moins fondées par ailleurs.

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P.R. : Il serait sans doute intéressant de s’arrêter maintenant quelques instants sur une dimension affective essentielle des rapports sociaux, sur la peur, tout à la fois sur les ressorts économiques, sociaux et subjectifs de son expression plus ou moins diffuse et sur la façon dont elle participe de la transformation sociale et politique, ainsi peut-être que de l’émergence de nouvelles formes d’économie psychique. Pourquoi, finalement, les discours sécuritaires ont-ils aujourd’hui le pouvoir, plus qu’hier peut-être, de réveiller ou de susciter de la peur, un sentiment d’insécurité, voire de la panique et ce, très largement dans la société, bien au-delà d’un certain nombre de couches sociales qui, traditionnellement, constituaient leur cible privilégiée ?

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L.M. : L’historien vous dirait que ce n’est pas nouveau, a fortiori lorsque la religion s’en mêle. Mais ne remontons pas au temps de la persécution des divers « hérétiques » et restons dans le champ de la sociologie contemporaine. Il est vrai que la peur et les idées de déclin et de décadence reviennent en force aujourd’hui et d’une façon généralement peu ou pas idéologisée (même s’il existe bien entendu toujours des personnes et des petits groupes d’extrême droite qui alimentent la peur avec des propos très construits idéologiquement). Pour simplifier, j’y vois au moins quatre raisons fondamentales, qui s’articulent plus ou moins entre elles selon les personnes et les lieux [2][2] Laurent Mucchielli développera davantage ces points.... La première est le vieillissement de la population et le fait que le sentiment d’insécurité est d’abord une caractéristique de l’âge ; il est en réalité fatalement un sentiment de vulnérabilité à la fois physique (on se sent fragile) et sociale (une perte de repères plus ou moins grande, parce que le monde que l’on vit ressemble de moins en moins au monde que l’on a connu lorsqu’on était « dans la force de l’âge » et que l’on a construit l’essentiel de « son monde »). La seconde raison est la situation économique et sociale qui crée une peur et un sentiment d’insécurité liés au déclassement dans les classes moyennes et une peur de la précarité dans les classes populaires, ce que les sociologues ont bien analysé ces dernières années. La troisième raison est l’évolution de modes de vie, toujours plus anonymes et repliés sur la sphère intime du domicile privé, avec donc une perte des liens sociaux de proximité et des solidarités qui en découlent. C’est un genre de vulnérabilité sociale. Enfin la quatrième est la crise idéologique au sens large et non péjoratif du mot. L’absence de croyance en un progrès, un mieux vivre, le pessimisme ambiant, la perte de confiance dans les responsables politiques, les élites, les journalistes, etc.

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P.R. : Si on regarde maintenant du côté des jeunes qui habitent ces quartiers populaires, on est frappé par le fait qu’ils doivent « grandir », devenir adolescents puis adultes, construire leur individualité en faisant face à la violence destructrice de ces stigmates, de ces processus de disqualification de leur lieu de vie, de dévalorisation de leurs identités. Mais comment s’y prennent-ils concrètement ? Que font-ils de ces stigmates auxquels ils ne peuvent pas se soustraire ? Comment répondent-ils à la violence qui les accompagne ? Vous introduisiez ici le concept de « victimation collective ». Pourriez-vous en dire un peu plus sur ce concept, sur ce qu’il nous permet de comprendre ? Lesquelles ? Qu’est-ce qui, dans l’environnement social et urbain immédiat, serait susceptible de favoriser leur entrée dans la délinquance ou, au contraire, les aiderait à prendre le chemin de la légalité ?

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L.M. : Merci de votre lecture de mes travaux et… cela fait beaucoup de questions importantes ! Je ne pourrai pas répondre en détail à tout. J’ai proposé de parler de « sentiments de victimation collective » pour désigner un ensemble de représentations plus ou moins structurées qui procèdent à la fois d’expériences de vie en partie partagées et plus encore d’un vécu de stigmatisation collective qui vient lier des expériences partielles et différentes en ce sentiment d’être collectivement discriminé. J’ai d’abord développé cette idée à l’issue d’un travail sur les textes de rap (Mucchielli, 2003), puis je l’ai retrouvé – de façon généralement moins structuré mais néanmoins parfois vivace, voire virulent – dans les discours d’habitants des quartiers pauvres, que ce soit par mes contacts personnels (surtout avec des jeunes d’origine maghrébine) ou à travers ma lecture des travaux d’autres chercheurs ayant interviewé des habitants des quartiers de tous âges et toutes origines. J’en ai reparlé, par exemple, dans la préface du livre d’Éric Marlière qui est consacré au « sentiment d’injustice chez les jeunes de cités » (Mucchielli, 2008). Alors comment les intéressés réagissent-ils ? Beaucoup sont eux aussi dans la déprime, le repli sur soi plutôt passif, on courbe le dos et on encaisse avec fatalisme et sentiment d’impuissance. On garde son énergie pour faire face aux milles et une difficultés de la vie quotidienne et on espère un jour partir de ces « quartiers de misère ». C’est sans doute la situation majoritaire. D’autres tentent d’agir « positivement », dans leur travail ou leur activité associative, pour contrer cette stigmatisation et ce fatalisme. Ce sont les militants des quartiers, pas assez nombreux. D’autres se tournent vers la religion pour retrouver une identité valorisante, une estime de soi, une forme de dignité ainsi qu’un cadre moral de vie plus ou moins contraignant (pouvant dériver vers un fort puritanisme et, dans des cas extrêmes, vers des formes de sectarisme). D’autres encore expriment un fort ressentiment, politisent la situation jusqu’à tenir des propos violents et parfois proches des théories du complot (la France raciste, les juifs qui tiennent les médias et les politiques, etc.). Enfin, certains des plus jeunes expriment aussi ces représentations collectives, ou en tout cas s’en servent, à travers une rébellion qui peut prendre des formes diverses : vandalisme (jusqu’à l’incendie), graffitis, provocations, agressivité et conflictualisation de la relation à tout ce qui représente les institutions de cette « France qui ne veut pas de nous » (policiers, enseignants, travailleurs sociaux, etc.).

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P.R. : Justement, le fait de mieux comprendre la façon dont les jeunes gèrent ce stigmate nous permet-il aussi de mieux comprendre le type de relation qu’ils peuvent nouer avec les institutions et, tout particulièrement peut-être, avec l’institution policière ? Nous permet-il, enfin, de mieux comprendre le phénomène des émeutes ?

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L.M. : Je ferais volontiers l’hypothèse que ces représentations collectives jouent chez certaines personnes (une minorité) et dans certaines situations (une minorité aussi) un rôle important dans les comportements adoptés, surtout lorsque ces comportements sont eux aussi collectifs, c’est-à-dire que les individus agissent sous le regard des autres et qu’ils se sentent par là même en situation de représentation de plus qu’eux-mêmes. Certains jeunes en grande difficulté vont ainsi puiser dans ces représentations collectives des ressources identitaires valorisantes. Ils vont se poser en « défenseurs du quartier », notamment contre la police. Quant au phénomène des émeutes, que nous avons étudié après 2005 avec une petite équipe de recherche (Mucchielli, Le Goaziou, 2006), j’y ai en effet encore retrouvé cette grille de lecture psycho sociologique. Comment comprendre la motivation des émeutiers au-delà des éventuels règlements de compte personnels qui s’y opèrent (contre tel policier, contre la voiture de tel voisin) ? Bien sûr, la première ligne des émeutiers est constituée de jeunes qui sont prêts à prendre le plus de risques, qui ont le moins à perdre, avec une partie de garçons déjà bien engagés dans la délinquance. Mais il faut aussi observer les deuxième et troisième lignes (pour filer cette métaphore militaire). Derrière ceux qui sont prêts à « faire des trucs de oufs », il y a ceux qui viennent participer parce qu’ils se retrouvent dans la colère. Et encore derrière eux, il y a ceux qui les encouragent depuis les trottoirs ou les fenêtres des immeubles, qui ne sont pas que des jeunes et qui ne sont pas que des garçons. On retrouve bien là ces sentiments collectifs d’où – comme Didier Lapeyronnie l’a très bien montré (Lapeyronnie, 2006) – les émeutiers tirent d’ailleurs la légitimité morale qu’ils ressentent en faisant l’émeute et qui permet en partie de comprendre le déclenchement, le déroulement et l’épuisement de l’émeute.

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P.R. : Le présent numéro de la Nouvelle revue de psychosociologie porte sur le thème « Quartiers populaires : dynamiques sociopolitiques et interventions ». Il interroge donc la façon dont les différents professionnels interviennent dans ces quartiers ainsi que dans la vie sociale et politique. Il serait alors peut-être intéressant d’entamer, en guise de conclusion de cet entretien, une réflexion sur la façon dont vous concevez le rôle du sociologue ou, du moins, le vôtre, dans votre champ d’investigation. Il me semble que vous placez souvent ce rôle sous le signe de la préposition « contre », dans une visée de déconstruction de ce qui se dit sur tel ou tel thème, et surtout que vous vous efforcez de ne pas arriver trop tard, après la bataille, si je puis l’exprimer ainsi. Cela, dès votre recherche sur le sentiment d’insécurité (Mucchielli, 2002). Mais je pense aussi bien sûr à votre ouvrage sur les tournantes (Mucchielli, 2005) ou encore à vos interventions dans diverses polémiques, que ce soit autour de l’organisation du débat sur l’identité nationale, du montage et du contenu du film La cité du mâle ou encore de la mise en œuvre d’une politique de stigmatisation de la communauté des Roms. Je pense, enfin, à la lettre d’informations que vous diffusez régulièrement ou encore à votre site personnel ou votre blog sur le site Internet du Monde. Assumeriez-vous cette identité de contre-enquêteur ? Et surtout, quelles propositions concrètes une telle posture permet-elle de formuler ?

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L.M. : Il est délicat pour moi de répondre à ces questions car je suis animé par une flamme liée à mon histoire personnelle et je ne me sens pas le droit de dire aux autres ce qu’il faut faire. Je crois cependant qu’il y a une fonction sociale et politique de la sociologie que nous pouvons assumer tranquillement si nous le souhaitons. Je m’explique. Notre métier est de diagnostiquer et d’interpréter les faits sociaux que nos méthodes permettent d’objectiver. Mais qu’en faisons-nous après ? Si l’on suit la position académique stricte, nous en faisons un article dans une revue à comité de lecture qui sera lu par cinquante personnes, ou une présentation ultrasynthétique dans un workshop européen encore plus spécialisé et confidentiel, dont les actes seront peut-être publiés deux ans plus tard. Et pendant ce temps-là, elle tourne… Pendant ce temps-là, les faits sociaux que nous étudions font l’objet de commentaires médiatiques, de débats publics et de réformes politiques parfois importantes. Pouvons-nous rester en dehors ? Je crois que la réponse doit être oui ou non par principe et que si l’on répond non, alors il faut ensuite définir des règles de l’intervention sociale et politique du sociologue. C’est ma position. Premièrement, je ne peux pas rester en dehors du débat public sur mes objets et je pense même que la sociologie a vocation à éclairer le débat public. On se souvient de la préface du premier livre d’Émile Durkheim (De la division du travail social) et cette fameuse petite phrase sur le travail du sociologue qui « ne vaudrait pas une heure de peine » s’il n’était que spéculatif. Plus globalement, la sociologie est une discipline qui a partie liée avec les questions sociales et le débat public depuis toujours. Je l’assume donc pleinement, je réponds aux sollicitations des médias, j’exploite pleinement les capacités de diffusion offertes par Internet, je participe à des débats publics, etc. Deuxièmement, l’assumer pleinement veut dire que je rationalise cette intervention publique, que je me donne un cadre, des règles qui visent à contrôler la diffusion du message et à garantir le contrôle de la subjectivité. Règles d’écriture, règles de prise de parole, règles d’interviews avec les journalistes. Enfin, quant au contenu, oui, j’assume le côté « contre-enquêteur » du sociologue mais sans en faire non plus une généralité. La majorité de notre énergie doit toujours demeurer au service du programme de recherche de moyenne durée. C’est ce qui nous permet de produire de la connaissance objectivée. Mais à côté de ça, je pense que nous devons réagir à chaque fois que nous entendons dans le débat public des leaders d’opinion proférer des choses qui nous apparaissent comme des contre-vérités au terme de nos recherches et de celles de nos proches collègues. C’est à mes yeux un devoir à la fois comme chercheur et comme citoyen. L’état de nos disciplines fait que nous n’avons aucune organisation collective pour cela, mais cela pourrait tout à fait s’organiser, se rationaliser et se routiniser par le biais des grandes associations professionnelles, notamment sous la forme du communiqué de presse. Cette organisation collective permettrait d’offrir cette possibilité de réaction publique à chacun(e) d’entre nous, et non simplement aux plus connu(e)s et à celles et ceux qui ont les statuts les mieux protégés.


Bibliographie

  • Benslama, F. 2004. « Qu’est-ce qu’une clinique de l’exil ? », L’évolution psychiatrique, vol. 69, n° 1, p. 23-30.
  • Geremek, B. 1978. La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard.
  • Lagrange, H. 2010. Le déni des cultures, Paris, Le Seuil.
  • Lapeyronnie, D. 2006. « “Révolte primitive” dans les banlieues françaises. Essai sur les émeutes de l’automne 2005 », Déviance et société, n° 4, p. 431-448.
  • Malewska-Peyre, H. 1982. Crise d’identité et déviance chez les jeunes immigrés, Paris, La Documentation française.
  • Mollat, M. 1976. Les pauvres au Moyen Âge, Paris, Hachette (rééd. Complexe, 2006).
  • Mucchielli, L. 2002. Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte.
  • Mucchielli, L. 2003. « Le rap de la jeunesse des quartiers relégués. Un univers de représentations structuré par des sentiments d’injustice et de victimation collective », dans M. Boucher et A. Vulbeau, Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ?, Paris, L’Harmattan, p. 325-355.
  • Mucchielli, L. 2005. Le scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, Paris, La Découverte.
  • Mucchielli, L. 2008. « Préface », dans É. Marlière, La France nous a lâchés. Le sentiment d’injustice chez les jeunes de cités, Paris, Fayard.
  • Mucchielli, L. ; Le Goaziou, V. 2007. Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte.
  • Sayad, A. 1999. La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Le Seuil.

Notes

[1]

http://www.laurent-mucchielli.org (Cliquer ensuite sur « Dossiers d’actualité », ce dossier est intitulé « Déni des cultures ou retour du vieux culturalisme ? »

[2]

Laurent Mucchielli développera davantage ces points dans son prochain livre : L. Mucchielli, Pour en finir avec « l’insécurité », Paris, Fayard, 2011).


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