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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0217
  • Éditeur : ERES

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Entretien de Joël Roman

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Joëlle Bordet : Vous avez publié en 2006 un ouvrage intitulé Eux et nous[1][1] J. Roman, Eux et nous, Paris, Hachette Littératures,.... Dans cet ouvrage, vous montrez comment, à l’articulation des inégalités sociales, des histoires personnelles et collectives souvent caractérisées par la domination, parfois l’exil, se noue la demande de reconnaissance par les jeunes des quartiers populaires. Pouvez-vous nous expliciter cette problématique et en souligner l’actualité ?

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Joël Roman : Ce livre, comme son titre l’indique, porte avant tout sur les représentations que se fait notre société de la jeunesse des quartiers populaires, depuis de longues années déjà, et qui n’a pas changé depuis sa publication, qui intervenait un an après les événements de l’automne 2005. Cette représentation repose sur deux procédés : amalgame et stigmatisation. Amalgame, car on y traite indifféremment et simultanément de choses aussi diverses que les phénomènes de ségrégation territoriale, l’immigration, la délinquance, voire la criminalité ou le terrorisme, l’échec scolaire, la laïcité et l’islam, le chômage et la pauvreté, les rapports entre garçons et filles, avec en dénominateur commun ce qui tend à devenir une catégorie sociale à part entière : ces jeunes des quartiers populaires, majoritairement issus des immigrations postcoloniales. Ils sont, aux termes de cette représentation, la proie mais aussi la cause de maux divers. C’est bien entendu là qu’intervient la stigmatisation qui est un discours qui cible une origine tout à la fois ethnique, sociale et culturelle, et qui l’assigne comme principale responsable de dysfonctionnements sociaux, à tort ou à raison perçus comme majeurs. Il s’agit là de la toile de fond d’innombrables discours, mais surtout de la dominante des discours politiques et médiatiques. Ce qu’on présente comme des événements, qui vont du fait divers à des constats statistiques, vient immanquablement se ranger dans cette grille d’interprétation et fait la quasi-unanimité, de l’extrême droite à cette frange de la gauche (majoritaire ?) jamais en reste quand il s’agit de rappeler la nécessaire référence aux « valeurs républicaines » et de fustiger ceux qui, par leur existence même, « font le jeu de l’extrême droite ». Il s’agit indéniablement là d’un discours dominant quasi hégémonique.

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J’y vois la marque d’une extrême difficulté à différencier des problèmes qui relèvent de l’entrecroisement de logiques sociales complexes, à analyser des mécanismes sociaux spécifiques, et le choix de préférer à ce travail patient une causalité unique quasi diabolique. Ce qui est ici ignoré, bien entendu, c’est la parole des acteurs eux-mêmes, ce qu’ils disent d’eux-mêmes, ce à quoi ils aspirent. Parfois même, c’est afin de ne pas l’entendre que ce discours dominant est tenu. C’est d’abord ce que j’entends par demande de reconnaissance, en tirant parti d’auteurs comme Charles Taylor ou Axel Honneth qui ont donné à cette notion, en suivant Hegel, un sens philosophique fort. La reconnaissance, au sens d’une politique de reconnaissance, c’est trois choses : le refus de tenir au préalable un discours abstrait d’émancipation, qui prétend toujours savoir mieux que les acteurs eux-mêmes ce qui est bon pour eux et érige un écran de conformité préalable avant qu’ils puissent être tout simplement entendus. C’est la volonté de prendre au sérieux ce que les acteurs sociaux disent et font, quelque contradictoire ou incohérent que cela puisse apparaître et parfois même que cela soit, en décidant d’entendre que cette parole manifeste une revendication de dignité. Et c’est enfin faire droit à cette revendication, en accordant aux acteurs cette dignité qu’ils exigent. Cela veut dire qu’on s’interdit radicalement de parler d’« eux », quels qu’ils soient, comme s’ils étaient radicalement étrangers au « nous », et donc qu’on s’interdit toute forme de réification de ces acteurs dans une essence qui serait la leur, et dont d’éminents spécialistes pourraient avoir la connaissance. Cette revendication de dignité, cette demande de reconnaissance était, me semble-t-il, au cœur des violentes révoltes de 2005, tout comme elle a animé et anime encore les révolutions arabes du printemps 2011.

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Pour le dire d’une autre manière, la reconnaissance est un préalable à la prise de parole : je ne peux prendre la parole dans l’espace public que si je suis reconnu comme un acteur légitime. Je peux être contesté, je peux me tromper dans ce que je dis, mais il importe avant tout que je puisse être entendu. Or, précisément, la représentation stigmatisante qui enferme les jeunes des quartiers populaires dans la fonction de symptômes d’un malaise social interdit que leur parole soit entendue, que leur participation à la vie publique soit validée. Une communauté politique démocratique est composée d’individus et de groupes qui se reconnaissent mutuellement la légitimité d’appartenir à la communauté, et ce sans aucun préalable. Cela veut dire aussi que la pluralité des appartenances, des conditions sociales, des convictions, des manières d’être est constitutive de la communauté. S’il s’agit de choisir ceux que je juge comme mes semblables sous tel ou tel rapport, je peux faire un regroupement d’individus homogène, mais un tel club ne sera jamais une communauté politique démocratique.

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J. B. : Depuis quelques mois, au plan politique et médiatique, le discours de stigmatisation concernant les « musulmans », mais aussi « les Roms », les « chômeurs au rsa » s’est considérablement renforcé. En quoi et comment influence-t-il cette demande de reconnaissance ? Quels en sont les effets sur les dynamiques revendicatrices des jeunes ?

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J. R. : Cette inflation des discours de stigmatisation, sur fond de débat frelaté sur l’identité nationale, est d’abord le fait du gouvernement et de la droite parlementaire, et elle a à l’évidence une fonction instrumentale. Mais en s’engageant ainsi sur la voie d’une concurrence mimétique avec le Front national, cette droite prend le risque de reprendre à son compte l’essentiel de l’idéologie de l’extrême droite : une conception xénophobe de l’identité, un nationalisme autoritaire et la recherche permanente de boucs émissaires pour masquer la vacuité et l’impuissance de ce programme. Au mieux, elle crédibilise l’extrême droite qui se voit ainsi accorder un brevet de légitimité inespéré. Qu’on cible une catégorie ethnico-culturelle – « les Roms » –, une religion et ses pratiquants – « l’islam », « les musulmans » – ou un dispositif de politique publique et ses bénéficiaires – « les assistés » –, on vise à susciter par la stigmatisation de minorités une majorité soudée par la peur et la haine. C’est non seulement éthiquement indigne et méprisable, mais c’est politiquement extrêmement dangereux, facteur de désordres et de violence. Dans les trois cas, on assigne des individus à une identité désignée comme une menace pour les autres. On est là au comble du déni de reconnaissance. On ne peut ainsi que provoquer en retour des crispations identitaires chez ceux qui sont ainsi stigmatisés. À juste titre, ils se disent : « Puisque vous ne voulez pas de nous, nous ne voulons pas de vous non plus. »

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Tout cela est encore renforcé par des débats sans fin sur le prétendu « communautarisme » dont feraient preuve les habitants de ces quartiers populaires, ainsi que sur « l’ethnicisation du lien social » dans les banlieues. Que les choses soient claires : il n’y a pas de communautarisme dans la société française, au sens d’une revendication explicite de liens juridiques propres à une communauté donnée. C’est même tout le contraire : des revendications comme le port du foulard ou même du voile intégral ne se font pas en invoquant des règles communautaires, mais bien plutôt la liberté individuelle ! En revanche, il y a bien une mise à contribution de la ressource communautaire, tant en termes de solidarité que de convivialité et de coutumes : où est le problème ? Cela a toujours été un facteur puissant, quoique dénié, de la cohésion de la société française, dans la grande phase de l’exode rural notamment. Mais cela n’a rien à voir avec du communautarisme, plutôt avec une forme de multiculturalisme, qui ne veut pas dire développement juxtaposé de communautés séparées, mais appartenances simultanées à plusieurs communautés (de voisinage, d’activités, professionnelles, ethniques, religieuses, et même politiques, y compris la communauté nationale). En ce sens d’ailleurs, le multiculturalisme est loin d’être un échec comme on nous l’a complaisamment seriné. Il en va de même de l’« ethnicisation du lien social », qui désigne deux choses : une reconnaissance de l’« ethnicité », c’est-à-dire l’affirmation de liens communautaires de type ethnique, qui est une des stratégies identitaires que les acteurs peuvent mobiliser, et d’autre part la tendance des institutions, des services publics, à expliquer par de prétendues causes ethniques (structure des familles, rapport aux autorités, à la loi, attitudes envers l’école, tolérance quant à la délinquance, etc.) leurs échecs et leurs dysfonctionnements. On enferme ainsi les personnes dans une essence collective dont elles seraient à la fois les victimes et les responsables.

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J. B. : En tant que philosophe, profondément engagé pour favoriser à la fois l’émancipation et la reconnaissance des jeunes des quartiers populaires, quels sont pour vous actuellement les enjeux du dialogue et de l’analyse à mener avec eux ?

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J. R. : Il faut étroitement articuler deux choses. D’une part, il faut une reconnaissance de leur parole, de leur capacité d’être acteurs de leur propre existence, avec des dispositifs permettant cette reconnaissance. C’est à la fois un état d’esprit, une attitude des autorités publiques, avec parfois des gestes symboliques forts (je pense en particulier à ce qui a trait au passé colonial de la France, qui demande d’être assumé en tant que tel, dans sa dimension de tort causé à des populations entières. Nous approchons du cinquantenaire du 17 octobre 1961, qui vit la répression terrible d’une manifestation pacifique des Algériens de Paris, il me semble qu’un geste venu du plus haut niveau de l’État s’impose), mais aussi des moyens précis de lutte contre les discriminations, en particulier les discriminations systémiques (à l’école notamment). D’autre part, et en même temps, il faut toujours se souvenir que ces jeunes ne sont pas des gens venus d’ailleurs, mais qu’ils sont d’ici, profondément, avec les mêmes problèmes, les mêmes difficultés de la vie quotidienne, les mêmes soucis et les mêmes tracas que tout un chacun. Il n’y a pas contradiction entre la logique de reconnaissance qui vise à prendre en compte des différences (religieuses, culturelles, ethniques) et la logique de similitude qui nous fait reconnaître l’autre comme étant fondamentalement un semblable et refuser de le traiter comme un extraterrestre. C’est là à mon sens un enjeu majeur, et qui concerne notre société dans son ensemble et notre vie politique dans sa totalité. Ce doit être notre priorité politique, tant cela engage tout le reste.

Entretien de Jacqueline Costa-Lascoux

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Joëlle Bordet : vous êtes chercheuse en sciences politiques et psychosociologue. Vous avez été membre de la Commission française pour l’unesco et du Haut Conseil à l’intégration, et vous avez exercé des responsabilités dans plusieurs associations. Vous êtes très préoccupée par l’évolution politique de cette société caractérisée par le consumérisme et les replis dans l’entre-soi. Dans l’ouvrage intitulé L’humiliation. Les jeunes dans la crise politique[2][2] J. Costa-Lascoux, L’humiliation. Les jeunes dans la..., vous dressez une analyse sévère du monde qui s’ouvre aux jeunes. Pouvez-vous, en quelques mots, nous dire les caractéristiques les plus importantes de ce vécu de l’humiliation par ces jeunes ?

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Jacqueline Costa-Lascoux : L’humiliation est un terme utilisé par les jeunes eux-mêmes. Au-delà des inégalités, le néolibéralisme a engendré des rapports de domination et une redistribution des richesses et des postes qui creusent les écarts en humiliant les laissés-pour-compte : le pouvoir a besoin d’éclabousser pour jouir de sa position et de justifier ses privilèges par le « mérite ». L’humiliation porte ainsi doublement atteinte à l’égale dignité des personnes : en emprisonnant les plus démunis dans la dépendance et en leur faisant croire qu’ils sont à l’origine de leur situation. Les « jeunes des quartiers » sont les premiers désignés et rendus responsables de l’insécurité ou des échecs des politiques éducatives. Le clivage entre la « France d’en haut » et la « France d’en bas » détruit les notions de bien commun et d’intérêt général. Chacun se replie sur ses solidarités ou ses territoires de proximité. À l’entre-soi des nantis correspond le communautarisme des pauvres. Et tous finissent par se cantonner à leur rôle dans un jeu de masques où l’individu disparaît au profit des appartenances collectives. L’assignation identitaire fait partie de l’humiliation. Le renvoi aux origines ethniques, notamment, participe de cette désignation.

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J. B. : Depuis quelques mois, au-delà de la stigmatisation, les jeunes de ces quartiers sont de plus en plus présentés comme un risque social et politique pour notre société par certains responsables politiques et certains journalistes. Face à cela, nombre de jeunes s’enferment dans une dynamique de repli victimaire. Comment analysez-vous aujourd’hui ces évolutions et quels sont les points d’appui en termes d’analyse et de réflexion pour transformer ces processus et ouvrir de nouvelles perspectives partagées ?

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J. C-L. : Ce qui est pernicieux dans l’humiliation, c’est le mécanisme d’intériorisation qu’elle produit chez la personne minorisée. La mésestime de soi conduit à ce que le sociologue Erving Goffman appelait la « revendication du stigmate ». La victime de discrimination finit par se prévaloir des stéréotypes négatifs dont elle est l’objet pour les brandir et les renvoyer en boomerang : « Voyez ce que vous faites de moi ! » Pour traiter la question des « banlieues », il semble alors dérisoire de se limiter à rénover les immeubles, à « repeindre les cages d’escalier » (même si cela est utile), car la violence est dans le rapport social et culturel. C’est pour cela que la restauration de la dignité des personnes passe par des leviers essentiels : un travail sur la mémoire pour retrouver la fierté de soi et entrer de plain-pied dans l’histoire collective ; l’accès au droit et à la citoyenneté ; l’émancipation par les libertés individuelles contre les identités prescrites ; la pédagogie de l’égalité démocratique (l’isonomie des Grecs), qui n’est pas la ressemblance entre pairs (l’isomorphisme) ; l’apprentissage de l’autonomie du politique et de la loi civile à l’égard du religieux.

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J. B. : Votre intervention auprès des jeunes dans les lycées, dans les associations, vous alerte beaucoup sur les rapports actuels à la dignité et au respect. Face à l’indignité, les jeunes eux-mêmes peuvent produire entre eux un grand manque de respect, les rapports sexistes en étant une des modalités très importantes. Qu’en pensez-vous en tant qu’adulte, intervenant associatif, éducatif, psychosociologue, quels sont les axes prioritaires de réflexion et d’intervention ?

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J. C-L. : Après la chute du mur de Berlin, beaucoup ont regardé du côté de l’Amérique pour en importer les grilles d’analyse, les méthodes, les solutions. Eh bien, nous y sommes ! Notre société est désormais clivée ethniquement, culturellement, socialement. La situation actuelle rappelle l’Amérique de Bush : les « jeunes des quartiers » sont à la fois victimes de discrimination et auteurs de comportements racistes, sexistes ou homophobes, intolérants à l’égard des nouveaux immigrés, aliénés à la société de consommation et à l’argent… Dans mes interventions, je suis d’abord perçue comme une femme, blanche, intello… mais progressivement, la relation de confiance se construit, chacun avec son histoire, ses attentes et ses rêves. C’est une maïeutique difficile, mais un travail à plusieurs, avec des partenaires et des élus. Écouter, confronter les visions, les idées, et débattre encore, faire entrevoir un ailleurs, une autre façon de voir, de vivre et de s’engager. Il faut du temps, interroger ses postures, analyser des situations quelles que soient les origines des personnes sans penser en termes de catégories à part de population, mais il s’agit de ne pas céder sur les principes de la démocratie. La liberté de l’expression requiert de s’émanciper des « identités meurtrières », l’égalité suppose d’expérimenter la réciprocité et l’échange.

Notes

[1]

J. Roman, Eux et nous, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[2]

J. Costa-Lascoux, L’humiliation. Les jeunes dans la crise politique, Paris, Éditions de l’Atelier, 2008.

Plan de l'article

  1. Entretien de Joël Roman
  2. Entretien de Jacqueline Costa-Lascoux

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