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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0279
  • Éditeur : ERES

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Christophe Schaeffer, Entretien avec Marie-Jeanne Lemal La vague et la falaise. Éloge de la passivité Wavre (Belgique), Éditions Mols, 2010. Postface d’Ignace Berten

Christophe Schaeffer – « S’attendre à recevoir une pomme et finalement manger une poire est-il un imprévu qui aurait quelque chose à dire en faveur de la passivité ? »

Marie-Jeanne Lemal – « Oui, si la poire est bonne ! »

(p. 47)
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À travers un dialogue philosophique avec Marie-Jeanne Lemal, handicapée imc (infirmité motrice cérébrale) depuis sa naissance [1][1] Handicap physique, dû à la prématurité, à un problème..., Christophe Schaeffer, philosophe, nous invite à réfléchir autour de la notion de passivité, notion qui a bien mauvaise presse aujourd’hui mais qui pourrait pourtant constituer une dimension fondamentale de l’humain. Sa préoccupation centrale pourrait se résumer ainsi : dans notre société hyperactive, où l’on cherche à tout maîtriser, ne perd-on pas quelque chose de constitutif d’une véritable humanité ? Ce dernier a choisi Marie-Jeanne Lemal, interlocutrice de l’extrême, au premier abord plus fortement dépendante du monde extérieur pour sa « survie » qu’une personne valide, pour faire avancer la réflexion à ce sujet.

Les protagonistes

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Christophe Schaeffer (C.S.) est docteur en philosophie, artiste et fondateur du collectif reos[2][2] Collectif Recherche, expressions, orientations, séparation.... En tant que philosophe, il mène une réflexion sur la « séparation » depuis 2000 (mémoire, dea et thèse en doctorat sous la direction de Catherine Chalier portant sur cette thématique). Il est également membre d’un groupe de travail au Collège de France de 2002 à 2004 (le gteps sous la direction du professeur Anne Fagot-Largeaut). Fort d’une formation de musicien (cim, Paris) et d’une activité de plasticien (œuvres cotées et vendues à l’Hôtel Drouot, Paris), Christophe Schaeffer est aussi « concepteur lumière » pour le théâtre et la danse. Coauteur d’une quinzaine de pièces, sa recherche porte essentiellement sur le lien entre spectacle vivant et philosophie au regard de problématiques contemporaines.

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Marie-Jeanne Lemal (M.J.L.), née en 1949, est de nationalité belge (Liège) et a milité à partir des années 1980 pour la défense et le bien-être des personnes handicapées, au sein de plusieurs associations (acih Handicap, Physique et Logement, avj Liège). Atteste de son engagement social la création, entre autres réalisations, des « studios Darchis » à Liège, appartements destinés à des personnes fortement dépendantes pour accroître leur autonomie. Elle est également l’auteur d’une autobiographie – témoignage émouvant sur son handicap – parue en 2003. Elle décède en décembre 2008, à la suite d’un incendie tragique de son immeuble, dont elle n’a pu être sauvée. Ce livre est donc aussi une façon de lui rendre hommage…

La rencontre

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Comme le rappelle Ignace Berten dans la postface, il s’agit d’une rencontre entre un homme et une femme que tout oppose au premier abord : la condition – une personne valide, une « handicapée » ; l’âge – un jeune homme, une dame âgée ; le niveau de langage – l’un « maniant avec aisance concepts et citations et une femme dont le langage est d’abord celui de l’expérience et de l’action… » (p. 163). Mais une rencontre riche, où le point de vue de l’un participe à enrichir celui de l’autre et finalement celui du lecteur. C.S. a connu M.J.L. à travers son livre Et mon cri fut silence (Lemal, 2003), témoignage qui constitue pour lui l’illustration parfaite de sa thèse d’une « passivité positive ». Il a pris contact en 2005. Ils ont entretenu depuis des échanges essentiellement par e-mails, très peu en face à face, autour de cette notion, à laquelle M.J.L. s’est au départ montrée très résistante. La conversation retracée ici est un « artifice littéraire » (Ignace Berten, p. 167) où C.S. a intégré après-coup les divers éléments de ces échanges dans une structure qui fait sens.

Le propos

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M.J.L. – « Pourquoi tenez-vous tellement à parler de passivité ? »

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C.S. – « Il me semble qu’aujourd’hui la volonté et l’idée de faire des choix sont excessivement mises en avant. En un certain sens, je cherche à comprendre pourquoi nous souffrons d’hyperactivité avec notamment l’obligation de devenir “acteur” de sa propre vie… » (p. 11).

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C’est ainsi que C.S. affiche son ambition au commencement du livre. Pour lui, nous sommes dans l’ère de la pensée positive (ex : essor du coaching) qui suggère que tout est possible dès lors que l’on croit en soi ; un axiome pas totalement absurde à condition d’avoir conscience de sa limite : c’est un état idéal, qui peut servir de moteur à l’agir individuel, mais qui sera toujours plus ou moins empêché par le fait de notre nature humaine même : nous sommes avant tout des êtres sociaux et penser que l’on puisse vivre sans ne rien attendre de soi et des autres serait une utopie. Nous sommes donc tous des êtres passifs par nature, à des degrés plus ou moins divers – M.J.L., de par son handicap moteur, pouvant passer pour l’une des plus passives d’entre nous. S’interroger sur la notion de passivité – le sens profond que revêt ce terme – et comprendre comment il interagit avec notre capacité à faire des choix est pour lui un moyen de remettre cette injonction d’autonomie à sa place, dans le réel. Au premier abord, pour M.J.L. comme tout un chacun, être passif, c’est être inactif, c’est « ne pas avoir de réaction ou d’avis. C’est subir les événements » (M.J.L., p. 15). Dans ce dialogue, en balayant au fil des chapitres les thèmes chers à la philosophie et à la vie humaine – la différence, la dépendance, la vie sentimentale, la sexualité, la vulnérabilité, autrui, le rapport au temps, la mort, Dieu –, C.S. nous invite, sans dogmatisme, à dépasser ce préjugé sur la passivité pour comprendre qu’elle est au cœur de la vie et à la base même de notre capacité à faire des choix. Accepter la passivité au sens où C.S. l’entend, c’est accepter les événements, la surprise, le fait qu’on ne puisse pas tout maîtriser, tout connaître, tout prévoir. C’est accepter l’autre dans sa différence, dans son décalage par rapport à nos attentes, c’est s’accepter soi, dans les limites que notre corps et nos capacités intellectuelles nous imposent. C’est finalement accepter la vie, le temps qui passe et les plus grandes inconnues de l’humanité, Dieu et la mort. Mais accepter ne veut pas dire « subir les événements », mais plutôt « se laisser surprendre par les événements », « accueillir l’événement ». La nuance est ténue, mais alors que la première conception renvoie à un sentiment d’impuissance face à des événements dont on ne peut que constater les effets, la seconde implique un constat de ces effets, accompagné d’une réaction à ces effets. C.S. voit dans le climat d’hyperactivité actuel un « mauvais » réflexe à travers lequel les individus croient pouvoir inhiber l’angoisse de perte d’autonomie et de maîtrise des événements que la passivité suggérerait, alors que cette dernière, inhérente à la nature humaine, doit plutôt servir d’instrument pour « penser l’événement » d’abord, et agir sur lui ensuite. M.J.L. a attendu passivement une pomme mais elle a reçu une poire. Arrive alors pour elle le moment de penser cet événement : doit-elle refuser la poire et reformuler sa demande, en prenant le risque de décevoir l’autre, ou doit-elle l’accepter en prenant le risque de se décevoir elle ? On voit que, quelle que soit l’issue qu’elle choisira, c’est dans la réponse qu’elle adoptera face à l’événement qu’elle deviendra active. Ainsi, la confrontation des deux points de vue aura permis, à la fin de l’échange, de faire émerger la notion de passivité active (l’activité réside dans la réponse qu’on choisit de donner à l’événement) que M.J.L. préfère à celle de passivité positive, moins évidente et certaine – la poire n’est que trop rarement, selon elle, meilleure que la pomme (idée initiale de l’auteur selon laquelle l’inattendu peut surprendre positivement).

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Ainsi, cet échange philosophique nous plonge au cœur d’une réflexion sur le concept d’activité qui anime depuis plus d’un siècle les débats en psychologie clinique du travail – ergonomie francophone, psychosociologie du travail, psychodynamique du travail et clinique de l’activité principalement : le concept d’activité s’oppose-t-il à celui de passivité ? En partant de la définition de la santé psychique proposée par Canguilhem (dans Clot, 2001) comme pouvoir d’agir sur soi, autrui et les représentations collectives, la véritable activité – celle bénéfique pour la santé – se construirait dans la subjectivité et se définirait comme le moyen de transformer un vécu particulier en moyen de vivre autre chose. Ces psychologues nous mettent en garde : la passivité ne se confondrait pas à l’immobilisme corporel apparent, mais paradoxalement à son contraire, l’affairement c’est-à-dire l’hyperactivité. Tosquelles, parmi d’autres, nous rappelle que l’activité n’est pas une réduction de la conduite humaine à une syntaxe de mouvements opératoires, mais plutôt le pouvoir de transformer le contexte dans lequel vit le sujet : « Activité veut dire activité propre, activité qui part et s’enracine dans le sujet actif, pour s’épanouir le cas échéant, dans un contexte social » (Tosquelles, 2009). Le cas de M.J.L. est en ce sens très révélateur : ses mouvements opératoires empêchés par son handicap moteur font d’elle une personne aux antipodes du héros moderne – l’hyperactif hyperperformant ; mais ne font pas d’elle pour autant une personne passive, comme en témoignent sa vie d’engagement social auprès des personnes handicapées et la publication de ces propos. Finalement, à travers ce dialogue, C.S. et M.J.L. redécouvrent en quelque sorte la notion d’activité, en proposant un nouvel intitulé, peut-être plus révélateur du paradoxe contenu dans cette dernière, celui de passivité active

Le mot de la fin

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L’essentiel du propos pourrait être contenu dans la métaphore éponyme de la vague (la volonté) et de la falaise (la passivité), qui loin de fournir une réponse franche à la question initiale est plutôt une invite à la penser autrement – la passivité comme une fatalité dont nous n’avons pas d’autre choix qu’admettre l’existence et la supériorité ?

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Christophe Schaeffer – « À mon sens, il y a cette barrière entre ce que nous voudrions être, entre ce que nous voudrions faire et la réalité de notre vie qui coïncide, la plupart du temps, avec ce que nous ne décidons pas. Cette séparation est souvent difficile à vivre et peut nous plonger

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Claire Rueff-Escoubès, sociopsychanalyste membre de l’agasp-Groupe Desgenettes, psychanalyste membre de la spp, chargée de cours à Nanterre-Paris X en sciences de l’éducation – rueffescoubes.claire@wanadoo.fr dans un grand désarroi dont la conscience remonte au vécu de cette passivité infrangible, sorte de bloc de granit sur lequel notre volonté, même la plus forte, la plus motivée, la plus sincère, vient se briser inlassablement, telle une vague sur une falaise rocheuse, se disloquant en fines particules d’eau après la rudesse du choc » (p. 145).

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Mais pourtant la vague revient toujours déferler sur la falaise. Et ce n’est pas parce que le rapport de force est inégal que l’espoir n’est pas permis et que la lutte est vaine…

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Marie-Jeanne Lemal – « […] Ce que l’on nomme érosion peut-il être la victoire lente et progressive de la volonté sur la passivité ? »

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Christophe Schaeffer – « […] Ainsi, avec le temps, la volonté l’emporterait sur la passivité. Ce serait simplement une question de patience, de savoir attendre que la vague “travaille” en profondeur le rocher… » (p. 146).

Références

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Clot, Y. 2001. « Éditorial au dossier spécial “Clinique de l’activité et pouvoir d’agir” », Éducation permanente, n° 146, 1, p. 7-16.

16

Lemal, M.-J. 2003. Et mon cri fut silence, Bruxelles, Éditions Luc Pire.

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Tosquelles, F. 2009. Le travail thérapeutique en psychiatrie, Toulouse, érès.

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Pauline Perez

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Doctorante management & ressources humaines

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Groupe hec, Paris

George Orwell Écrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie Marseille, Éditions Agone, 2009. Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner Préface de Jean-Jacques Rosat

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Avec la publication de cet ouvrage, le lecteur de langue française a dorénavant accès à l’essentiel de l’œuvre de George Orwell, l’auteur de 1984, de La ferme des animaux, de Hommage à la Catalogne[3][3] Hommage à la Catalogne, publié en 1938, traduit par..., d’une dizaine de romans (dont la plupart a été publié en France au début des années 1980) et des Essais, articles et lettres, édition établie par Sonia Orwell (la veuve de George Orwell) parue en 1968, traduite et publiée en quatre volumes aux éditions Ivrea/Encyclopédie des Nuisances de 1995 à 2001.

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Quarante-quatre textes (des articles et lettres, des essais, des recensions d’ouvrages), inédits en français, composent ce recueil intitulé Écrits politiques. Le titre pose lui-même et d’emblée des questions tant est particulièrement problématique (et passionnant) le rapport au politique dans l’œuvre de George Orwell, comme l’a magistralement envisagé Simon Leys dans un lumineux petit livre publié (précisément en 1984) et réédité depuis [4][4] Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris,....

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Ce livre, qui n’a pas été constitué comme tel par George Orwell lui-même mais par l’éditeur, se compose de huit chapitres inégaux aux plans qualitatif et quantitatif.

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« Orwell avant Orwell ». Tel est le titre du premier chapitre, peut-être le plus intéressant, contenant quatre textes écrits sous le nom d’Eric Blair (le pseudonyme de George Orwell n’apparaîtra qu’en 1933) à la fin des années 1920 et qui abordent au moins trois des thèmes chers à Orwell : la censure (et donc la question de la liberté), la misère sociale et le colonialisme. On les retrouvera tout au long de la lecture de cet ouvrage et de son œuvre, plus généralement. Voyons cela de plus près.

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« Liberté et capitalisme ». Le premier de ces textes est aussi le premier article publié (en 1928) par Orwell. Il traite d’une question qui ne cessera de hanter notre auteur, celle de « la censure en Angleterre » concernant en particulier les pièces de théatre qu’un censeur, nommé par le gouvernement, peut interdire de jouer ou modifier sous prétexte qu’elle serait dangereuse pour la moralité publique. C’est le cas pour « la moitié des pièces modernes de valeur », affirme l’auteur. Le puritanisme et la pruderie en seraient la cause. Mais pourquoi cette censure n’affecte-t-elle pas « les revues et comédies musicales franchement pornographiques ? » Et aussi : « Pourquoi le sens de la décence diffère-t-il tant en d’autres temps et chez d’autres gens ? » D’autres questions que nous pourrions nous poser aujourd’hui viennent au fil de la lecture, celle par exemple nous conduisant à nous interroger sur le rapport entre la montée de la misère sociale et celle du moralisme. Le quatrième chapitre du livre, « Socialisme, fascisme et démocratie » (1941) (et plus spécifiquement le texte « La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ? ») revient sous un autre angle sur cette question de la liberté. Orwell refuse de se plier à l’alternative « totalitarisme ou démocratie capitaliste », « dictature ou ploutocratie ». « Soit nous transformons l’Angleterre en une démocratie socialiste, écrira-t-il en 1941, soit, d’une façon ou d’une autre, nous devenons une partie de l’empire nazi : il n’y a pas de troisième possibilité. » Ou encore, « pour le dire crûment, le choix est entre le socialisme et la défaite [5][5] Dans le chapitre IV, texte 26, « Fascisme et démocratie »,... ». Il aurait pu dire, comme d’autres en France quelques années plus tard : socialisme ou barbarie [6][6] Groupe politique issu du trotskisme, créé en 1949 par....

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Nous sommes en 1941 et Orwell pense que la Grande-Bretagne doit gagner la guerre contre Hitler mais qu’elle ne peut le faire « sans faire quelques pas en direction du socialisme ». La tâche est rude : à notre époque (1942), écrit-il dans une note finale plutôt « déprimante », « nous ne sommes au mieux que le fumier de l’avenir ». Les choses ne seront guère plus brillantes à la fin de la guerre. Dans L’état du monde, essai publié en 1945 (chapitre VI du livre), la perspective n’est pas plus gaie : si les « problèmes peuvent être résolus, il n’y a pas beaucoup de raisons d’être optimistes ».

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« Journaliste et sociologue ». Le second texte du premier chapitre, « La grande misère de l’ouvrier britannique », publié en décembre 1928 (alors qu’Orwell vit à Paris depuis le printemps de la même année et jusqu’en décembre 1929), nous plonge dans l’univers des sans-travail, du « tramp » (vagabond) et des mendiants de Londres. Ce sera le sujet du premier livre de George Orwell (1933), traduit sous le titre Dans la dèche à Paris et à Londres[7][7] Traduit par M. Pétris, Champ Libre/Ivréa, 1982/199.... Il y a là un volet de son travail et de sa personnalité tout à fait original : comme Jack London avant lui qui était parti dans l’East End de Londres vivre la vie des chômeurs et des sans-abri « pour raconter ce qu’il voit et ce qu’il vit [8][8] J. London, Le peuple d’en bas, Paris, Phebus/Libretto,... », ou comme Florence Aubenas aujourd’hui qui va vivre six mois « comme une chômeuse parmi d’autres [9][9] F. Aubenas, Le quai de Ouistreham, Paris, Éditions... », on a affaire à une expérience d’immersion sur le « terrain », à la manière des ethnologues et comme dans la sociologie à dimension ethnographique, de l’École de Chicago [10][10] Voir par exemple, R.E. Park, Le journaliste et le sociologue,... au livre de Patrick Declerck sur les clochards de Paris [11][11] P. Declerck, Les naufragés, Paris, Plon, coll. « Terre..., comme aussi une certaine sociologie [12][12] Par exemple, L. Wacquant, Corps et âme, Marseille,... ou la psychosociologie nous ont appris à le faire.

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« Anticolonialisme et exploitation ». Le quatrième texte du premier chapitre, publié en 1929, s’intitule : « Comment on exploite un peuple : l’Empire britannique en Birmanie. » L’article annonce qu’il sera moins question de critique que d’un examen « des bons et des mauvais côtés » de l’administration britannique en Birmanie. Pour lui, « les rapports de Birmans avec l’Empire britannique sont ceux d’un esclave avec son maître. Le maître est-il bon ? Est-il mauvais ? Là n’est pas la question ; constatons seulement que son autorité est despotique […] ». L’intérêt de George Orwell pour cette question témoigne encore de son expérience et d’abord de celle qui, entre 19 et 24 ans, l’a conduit à être policier en Birmanie au service de l’Empire britannique. Expérience traumatisante qui le marquera à jamais et qui le conduira à démissionner tant la violence colonialiste lui était insupportable. Elle donnera matière à son livre Une histoire birmane, publié en 1934 [13][13] Traduit par Claude Noël, Paris, Champ Libre/Ivrea,....

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« La guerre d’Espagne ». Le deuxième chapitre du livre rassemble sept textes relatifs à la guerre d’Espagne (1936-1939) où Orwell s’est engagé dans les brigades internationales. Nouvelle expérience capitale. Dans le premier texte daté de 1937, il s’exprime en tant que « témoin oculaire à Barcelone ». Par exemple, il écrira : « Tout ce que je peux dire est que la masse des gens ordinaires derrière les barricades n’a jamais un seul instant imaginé qu’il prenait part à une révolution. » C’est ce genre d’indications qui sépare fondamentalement George Orwell des idéologues et qui lui donnera une place si particulière.

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« Antimilitarisme ou guerre pour le socialisme démocratique ». Le troisième chapitre du livre contient des textes (en particulier des comptes rendus d’ouvrages) qui permettent de voir l’évolution de la pensée d’Orwell de 1938 à 1943 concernant la guerre qu’on peut percevoir dans Notes en chemin datées de 1940 : « Une fois la guerre commencée, la neutralité n’existe plus. Toutes les activités sont des activités de guerre. Qu’on le veuille ou non, on est obligé d’aider soit son propre camp soit celui de l’ennemi. En ce moment, les pacifistes, les communistes, les fascistes, etc., aident Hitler. Ils ont tout à fait le droit de le faire, à condition de penser que la cause de Hitler est meilleure et d’en accepter les conséquences. Si je prends parti pour la Grande-Bretagne et la France, c’est parce que je préfère rejoindre les plus anciens impérialismes – décadents, comme Hitler a raison de les appeler – que les nouveaux, beaucoup plus sûrs d’eux-mêmes et donc beaucoup plus impitoyables. […] » Il ajoute : « Si nous voulons garder le droit de nous défendre, il faut que notre conscience se rende bien compte que nos mains ne sont pas propres. »

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« Liberté et capitalisme ». Le chapitre IV (« Socialisme, fascisme et démocratie ») est composé de textes datant de 1941. Orwell y pose des questions aussi fondamentales que celle-ci : « La liberté périra-t-elle avec le capitalisme [14][14] Texte 27, avril 1941. ? » Dans l’esprit d’Orwell de l’époque, l’État planifié et centralisé supplantera le capitalisme classique du laisser-faire : « Les forces qui font pression pour la centralisation du pouvoir et la planification de la production et de la consommation sont écrasantes. » Ainsi, le nazisme, en tant que « collectivisme oligarchique » qui met en place « un système de castes fondé sur la “supériorité raciale” » est une « nouvelle forme de tyrannie » : « Ce qui se passe en Russie soviétique n’est pas bien différent ; les similitudes entre les deux régimes sont de plus en plus grandes et de plus en plus évidentes depuis six ans. Un nouveau type humain, l’homme d’argent, était apparu à la fin de l’époque féodale et, de la même façon, un autre type humain apparaît à la fin de l’époque capitaliste, l’homme de pouvoir, le gauleiter allemand ou le commissaire bolchevique. » Ainsi, l’histoire fabrique-t-elle un nouveau type d’homme et un nouveau type de société où la question du pouvoir est plus importante que celle de l’argent, où la question du langage et de la pensée devient prépondérante, ce qui amène Orwell à s’interroger sur la place des intellectuels.

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« Socialisme et intellectuels (1939-1946) [15][15] Chapitre V. ». La figure de l’intellectuel est centrale dans l’œuvre d’Orwell ; elle vise surtout les « idées totalitaires » de l’intellectuel partidaire. Comme le note Jean-Claude Michéa [16][16] Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Paris,... : « Cette idée du parti comme forme historique permettant aux intellectuels d’accumuler du pouvoir en utilisant la classe ouvrière comme tremplin n’est pas sans analogie avec l’analyse développée au début du xxe siècle par Makhaivsky sur le socialisme des intellectuels[17][17] Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1979.. » À travers les recensions d’ouvrages qui composent ce cinquième chapitre se dessine le cheminement intellectuel qui le conduira à écrire 1984. Sur ce point, son expérience dans la guerre d’Espagne est capitale puisqu’il a assisté en direct aux manœuvres staliniennes contre les militants du poum et les anarchistes dont l’une des conséquences a été la défaite des républicains contre Franco. Il a vu les mensonges se transformer en vérités, les mots dire un jour le contraire de ce qu’ils signifiaient la veille. Ces mots colportés en particulier par les intellectuels. Ainsi, écrira-t-il : « Malgré beaucoup de courage et de dévotion, l’effet principal du communisme en Europe occidentale a été de miner la croyance en la démocratie et de teinter le mouvement socialiste tout entier de machiavélisme. » On se rapproche de la « guerre froide » qui fera l’objet du dernier chapitre du livre qui se termine par une « déclaration » datée de 1949 sur son roman 1984. On peut y lire ceci : « Ce roman […] n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme […] mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. […]. Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. » C’est l’absence d’ancrage des intellectuels dans le réel de la vie, dans le quotidien, dans la réalité matérielle, qui les conduit à l’abstraction, à l’esprit de système, à l’orthodoxie et à l’arbitraire.

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Conclusion sur la décence ordinaire des petites gens. Les textes contenus dans ce livre dont nous venons brièvement de rendre compte, comme tous ceux qui composent son œuvre, ont un point commun. S’ils critiquent la propagande totalitaire, c’est pour mieux mettre en valeur « la décence ordinaire » des petites gens. « Chaque ligne écrite par Orwell, dit Bruce Bégout, peut être lue comme une apologie des gens ordinaires [18][18] B. Bégout, De la décence ordinaire, Paris, Éditions.... » Le socialisme d’Orwell, poursuit le même auteur, est « un socialisme des formes de vies décentes, enracinées dans les pratiques ordinaires du monde de la vie […] ». C’est pourquoi, « il est impératif de redonner la parole aux gens ordinaires » sur « la base de la décence vécue », pour « leur permettre de prendre en main leur destin social, politique et culturel ». C’est le programme d’un certain nombre de sociologues et psychosociologues d’intervention. Pourquoi croyez-vous que la sociopsychanalyse, pour ne parler que de ce que je connais le mieux, s’est réclamée dans ses premiers textes de George Orwell ?

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Jean-Luc Prades

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Sociologue (Université Nice Sophia Antipolis)

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et sociopsychanalyste (adrap).

Vincent de Gaulejac Travail, les raisons de la colère Paris, Éditions du Seuil, 2011

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Vincent de Gaulejac est un chercheur indiscipliné, la complexité des objets d’étude sur lesquels il bute, tel ici le mal-être au travail, le conduisant à refuser les cloisonnements disciplinaires dans lesquels on tend à enfermer les chercheurs, sections du cnu ou encore liste de revues aeres obligent ! C’est ainsi en la compagnie d’un Vincent de Gaulejac plus maussien que jamais que nous sommes embarqués dans la problématique de la souffrance au travail, conçue comme « phénomène social total ».

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La visite guidée que nous propose l’auteur nous conduit alors aux carrefours d’un labyrinthe où se nouent le registre macroéconomique (qui se trouve notamment marqué par la disjonction entre la production territorialisée et la finance déterritorialisée) ; les registres politique et idéologique (la théorie du capital humain jouant le rôle de paradigme) ; le registre de la gouvernance des entreprises et des organisations (mettant en œuvre une révolution managériale qui parle couramment la novlangue néolibérale) ; et, enfin, le registre existentiel (où s’exprime la souffrance des travailleurs, liée à leurs difficultés à dégager des significations imaginaires motrices de leur vécu hypermoderne et corrélativement à se dégager de l’emprise grandissante d’un imaginaire managérial leurrant).

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L’analyse des articulations et connexions entre ces différents registres surdéterminant les rapports objectif et subjectif au travail s’inscrivent bien dans le cadre d’une clinique de la complexité chère à Max Pagès. Sociologie clinique de la complexité qui, faisant le deuil de la recomposition synthétique d’un savoir transdisciplinaire (détenu par un sujet supposé tout savoir), acte néanmoins de la polymorphie et de la multipolarité du réel. Cela nécessite une dialectisation interdisciplinaire des sciences humaines que Vincent de Gaulejac opère davantage que dans ses contributions antérieures, en dialoguant notamment plus qu’à l’accoutumée avec l’économie politique (en particulier celles de Jacques Généreux, Frédéric Lordon et Alain Supiot), tout en prolongeant ses incessantes élaborations conceptuelles. Conçu comme un « phénomène sociopsychique total », le travail se trouve ainsi au cœur d’organisations structurées en « systèmes paradoxants » et mues par une logique de « création destructrice » plutôt que de « destruction créatrice » (entendue dans son acception élaborée par Joseph Schumpeter). On peut regretter cela dit que Vincent de Gaulejac se confronte si peu à la grille d’analyse psychosociologique d’Eugène Enriquez. Demeure par conséquent inexplorée la question de l’analogie, de l’homologie ou encore de la contiguïté entre les registres que Vincent de Gaulejac mobilise et les sept instances à partir desquelles pourrait aussi être analysé le travail contemporain comme phénomène social total (soit les instances mythique, social-historique, institutionnelle, organisationnelle, groupale, individuelle et pulsionnelle).

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L’ouvrage se décline en trois parties : la première traite des mutations contemporaines dans le monde du travail et présente plusieurs symptômes de la souffrance qu’elles peuvent engendrer. Ladite « vague » de suicides à France Telecom y est conçue comme l’événement analyseur du lien entre le suicide et le management hypermoderne. La seconde partie explore quant à elle les sources du mal-être dans les institutions publiques et c’est sa réforme actuelle, la rgpp, qui prend alors le statut d’analyseur, donnant à voir les multiples situations de double-bind dans lesquelles sont enfermés les agents du service public, tiraillés entre une injonction à la compétition, à l’efficience et à la rentabilité d’un côté et la revendication de missions professionnelles et de valeurs collectives de l’autre côté, au principe de l’estime qu’ils peuvent porter à l’égard de la fonction publique et, par voie de conséquence, à eux-mêmes. Enfin, Vincent de Gaulejac s’emploie à aller au-delà de ce diagnostic dans la troisième et dernière partie et s’attache à étudier les sources du malaise, déployant ainsi toute sa sociologie clinique complexe du travail.

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Nous pouvons revenir sur les hypothèses de recherche et schèmes d’analyse qui révèlent toute la portée heuristique de l’ouvrage. Tout d’abord, Vincent de Gaulejac interpelle les instances politiques et syndicales qui tendent à se focaliser sur les difficultés générées par l’absence d’emploi ou sa précarité, et ne prennent ainsi guère la mesure de la souffrance générée par le travail (qui nous renvoie aux attentes de reconnaissance des travailleurs et à ce qui est au principe de leurs plaisirs et déplaisirs au travail). Le lecteur est alors invité à déplacer son regard analytique du registre physique du travail à son registre psychique, scène de différents symptômes d’un mal-être qui peut se manifester par des troubles psychosomatiques, un burn-out voire mener au suicide. Registre difficilement objectivable, mesurable ou encore évaluable, et que les malades de la quantophrénie (et leur frénésie du chiffre) ont par conséquent des difficultés à percevoir et à reconnaître. Ce déficit de visibilité publique participe à la fragilisation et au mal-être des travailleurs.

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Le choix des termes pour mettre en mots ce vécu s’avère ici déterminant et Vincent de Gaulejac réaffirme alors l’intérêt du concept de souffrance, plus à même de renvoyer à la question de la subjectivité que celui de violence (qui renvoie quant à lui à « la question du pouvoir et des conditions de travail »), de même que celui de risques psychosociaux (qui neutralise le débat sur les ressorts sociopsychiques de ce mal-être). Aux chercheurs qui soulignent les dérives compassionnelles et psychologistes que suscite l’emploi de la notion de souffrance, l’auteur répond au contraire que la problématique de la souffrance sociale constitue un véritable outil d’analyse politique, « à condition de dépasser l’analyse des conséquences subjectives de cette souffrance et de remonter aux causes “objectives” qui la produisent » (tels les contradictions structurelles entre le capital et le travail, la chronophobie du capital, le culte de l’excellence, etc.).

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Refusant de recourir à une approche fonctionnaliste du conflit qui enjoint les individus à contenir leur colère, Vincent de Gaulejac affirme au contraire sa légitimité, afin que l’agressivité induite par ce mal-être s’extériorise et s’exprime par le refus (le fait de « dire non » à ce réel insupportable), plutôt que de s’intérioriser et d’emprunter la voie du compromis hystérique et ses symptômes psychosomatiques. Parmi les tensions organisationnelles qui conditionnent le mal-être au travail des salariés, l’auteur relève notamment celle chère à la psychodynamique entre le travail réel et le travail prescrit. Vincent de Gaulejac discute cela dit l’opposition que Christophe Dejours effectue entre travail et gestion, préférant l’analyser « dans un double mouvement d’opposition et de conjugaison ». En effet, le salarié de notre temps hypermoderne (de « l’équipier » de chez McDonald’s au chauffeur routier) est sommé de conjuguer autant les casquettes de travailleur que de manager. Ce qui ne se réalise pas sans quelques tensions qui sont d’autant plus aigües et pathogènes qu’aucunespace collectif n’est mis en place pour les discuter et les médiatiser.

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Véritable analyseur naturel, la vague de suicides à France Telecom à laquelle Vincent de Gaulejac réserve tout un chapitre révèle le non-dit de l’organisation et la provoque, pour reprendre les termes de l’analyse institutionnelle dont l’auteur pourrait peut-être davantage s’inspirer. Ce qui se trouve en l’occurrence dénié, ce n’est pas le fait qu’une entreprise comme France Telecom prenne insuffisamment la mesure de la fragilité de certains de ses salariés. La réalité déniée est le fait que les multiples réorganisations du travail que la direction impose brutalement et la dégradation des conditions de travail qu’elles impliquent fragilisent ses salariés, à tel point que certains d’entre eux en viennent à l’acte fatidique du suicide. Or, si ce déni se perpétue au sein de la direction de France Telecom, il révèle plus largement une situation davantage typique qu’idéal-typique, Vincent de Gaulejac revenant sur les dénégations, incompréhensions et évitements qu’opère la direction d’entreprises aussi diverses que Renault, psa, ibm ou la sncf.

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Cible fréquente de bien des journalistes et hommes politiques, le service public, supposé bénéficier d’une somme honteuse et anachronique d’acquis sociaux, s’avère lui aussi pleinement servi par la création destructrice qu’importe la « révolution managériale ». Qu’il s’agisse des agents de l’Éducation nationale, de l’Université, de la police, de la justice, de La Poste, du Pôle emploi ou bien encore de l’hôpital, tous subissent les principes de la nouvelle gestion publique que prodigue la rgpp (révision générale des politiques publiques), soit la réduction des coûts, le productivisme, le précariat, la compétition ainsi que les cultures commerciale, entrepreneuriale, du résultat et de l’évaluation. Là encore, de multiples contradictions surgissent entre ces différents objectifs, la lutte des places qu’implique la culture de l’évaluation et les nouvelles modalités de recrutement du personnel étant difficilement compatibles avec l’esprit d’équipe qu’exige une culture commerciale qui prétend parler au nom de l’intérêt du « client ». Plus largement, la rgpp exacerbe les tensions entre les logiques organisationnelles du service public (ses modalités opératoires) et ses finalités institutionnelles (ses missions, et que nous pouvons identifier dans une terminologie maussienne comme l’esprit du service public, esprit du don, qui fonde les raisons d’être, justifie l’existence professionnelle d’encore bien des agents du service public).

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Parmi les nombreux terrains d’investigation du sociologue, nous en retiendrons un qui lui est particulièrement familier, l’Université. Vincent de Gaulejac souligne alors combien la loi lru et les structures institutionnelles qui l’introduisent (comme l’anr et l’aers) vont alimenter la lutte des places opposant aussi bien les doctorants, essayant d’obtenir une place durable dans l’institution, que les agents statutaires, espérant améliorer ou ne serait-ce que maintenir leur place (ce qui se traduit, en langage lru, par la place de son établissement dans le classement de Shanghai, la reconnaissance de sa revue dans le périmètre aeres ou encore l’acquisition du noble statut de publiant…). L’un des enjeux de cette lutte des places étant de « se placer » sous le sceau de l’excellence, quid là encore de l’esprit du don, de la transmission intergénérationnelle du savoir ou encore de la culture de la controverse qui mettent du sens (significations et direction) à nombre d’homo academicus, qui peinent dès lors à faire leurs adieux aux humanités et à la pensée critique ? Par ailleurs, si la quantophrénie et l’obsession évaluatrice prennent une place de premier choix dans l’enceinte de l’enseignement et de la recherche, l’analyse de la réforme hospitalière permet pour sa part de se confronter à une autre maladie gestionnaire, la prescriptophrénie. Maladie qui consiste à vouloir tout prescrire et conduit à la mise en place de dispositifs hypercodifiés de contrôle de l’activité des personnels soignants.

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Quant aux sources du mal-être qu’éprouvent de plus en plus de personnes au sein de leur travail, Vincent de Gaulejac les repère en premier lieu dans la genèse d’un capitalisme financier, non pas basé sur un principe de destruction créatrice (comme le capitalisme industriel) mais sur un principe de création destructrice, qui met à mort les revenus du travail et les travailleurs, au bénéfice des revenus du capital et des actionnaires. Parfaites illustrations de cette logique destructrice, qui est aussi une logique du « toujours plus » faisant de l’excellence la nouvelle norme du travail, le roe (return on equity) et le lbo (leveradge buy out) : le premier constitue un objectif financier exigeant des taux de rentabilité annuels pour les actionnaires de 15 à 20 % que le second rend possible à travers le rachat d’entreprises par des fonds d’investissement (comme kkr), qui font porter la dette de leurs investissements aux entreprises rachetées, les inclinant à réduire leurs coûts et effectifs pour résorber la dette et assurer une plus-value au fond d’investissement. Cela dans les plus brefs délais (quelques années). De même, toujours en rupture avec les principes du compromis fordiste, le modèle Walmart enjoint les entreprises à diminuer autant que possible les salaires de leurs employés, tout en éliminant les différentes formes de protection des travailleurs et de regroupement syndical. Le chaos management constitue alors la nouvelle bible des entrepreneurs et normalise l’instabilité, le risque et l’incertitude dans le fonctionnement quotidien des organisations hypermodernes. Et Vincent de Gaulejac en livre les principaux ingrédients : « La concurrence exacerbée, les délocalisations, les restructurations permanentes, la course à la performance, la flexibilité, l’acting out permanent. »

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Afin de mettre du sens à l’émergence et à la diffusion de tels principes gestionnaires, tout en prenant la mesure de leurs impacts sur les organisations et leurs intériorisations sous la forme de processus sociopsychiques, Vincent de Gaulejac introduit le concept de « systèmes paradoxants », apte à rendre compte de l’exacerbation de la complexité des organisations hypermodernes. Il faut entendre par là l’exacerbation de leurs antagonismes et de leurs contradictions, alors transmués en paradoxes et qui s’enracinent durablement, faute de médiations ou d’espaces de perlaboration permettant de « métacommuniquer ». L’auteur décline quelques-uns de ces paradoxes prenant parfois la forme de véritables oxymores, à l’instar des paradoxes de « l’excellence durable » ou de « l’autonomie contrôlée »…

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Fidèle à l’esprit de la sociologie clinique, Vincent de Gaulejac ne prétend pas fournir des solutions à la souffrance au travail mais plutôt dégager des outils réflexifs moteurs, susceptibles de mettre en échec l’imaginaire narcissique leurrant par lequel les organisations hypermodernes parviennent à capter l’idéal du moi des salariés. Espérons donc que cet ouvrage parvienne à capter leur attention et collabore aux luttes collectives qui sont prêtes à payer le prix du sens plutôt que celui de l’efficience.

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Pascal Fugier

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Chercheur associé au Laboratoire de Changement social

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Université Paris 7

Marcel Bolle de Bal Sur la route de la sociologie. Maîtres, amis et compagnons Fernelmont (Belgique), Éditions eme Société, 2011

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Tel est le titre du dernier ouvrage que Marcel Bolle de Bal fait paraître aux Éditions eme Société.

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Il s’agit, comme il l’écrit, « de jeter un regard rétrospectif sur le chemin parcouru, sur les reliances nouées, sur les reconnaissances accumulées ».

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Les reliances nouées, ce sont ces maîtres, ces amis, ces compagnons rencontrés au cours de son long périple sur cette route de la sociologie, périple qui a été pour lui, et qu’il continue à vivre comme telle, « une aventure longue et complexe, point encore achevée, une découverte sans cesse renouvelée ».

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C’est à sept d’entre eux que l’ouvrage est essentiellement consacré, sept maîtres qualifiés de « sept piliers capitaux » de cette aventure, tous collègues universitaires, la plupart ayant enseigné dans l’Alma Mater de l’auteur, l’Université libre de Bruxelles. Ils ont pour nom ; Arthur Doucy, Robert Henrion, Henri Janne, (belges), Guy Rocher (canadien), Michel Maffesoli, Edgar Morin, et Renaud Sainsaulieu (français).

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Économistes, politologues, psychosociologues, sociologues s’intéressant à l’esthétique, à la complexité, à la démarche paradoxale, leur qualité, leur identité scientifique diverse, leurs intérêts et champs d’action, sont autant de signes caractérisant une sociologie chère à l’auteur : celle où le concept de reliance occupe une position centrale et qu’il qualifie de sociologie existentielle. Une sociologie « qui prend en compte l’importance de l’irrationnel, du subjectif, de l’affectif, dans la vie des systèmes sociaux » et ce, en réservant « une attention particulière à la dynamique des groupes de base ».

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Il s’adresse à eux par une démarche qui se veut à la fois un hommage rendu, un regard historique sur la relation qu’il a eue ou a toujours avec eux, une réflexion méthodologique, un témoignage de reconnaissance. Le texte est tissé d’anecdotes vécues, d’expériences partagées, de méditations théoriques.

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Au-delà des particularités et de l’originalité de la contribution de chacun de ces « piliers », ce petit ouvrage de lecture très agréable, que l’on pourrait considérer comme un recueil de récits de vie condensés, récits auxquels il conviendrait d’ajouter celui de l’auteur lui-même, est un témoignage précieux d’approches stimulantes et concrètes de type recherche-action qui nous donne l’image d’une sociologie vivante et qui entend se dégager d’un classicisme et d’un rationalisme trop étroits.

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Vincent Hanssens

Patrick Guillot La misandrie. Histoire et actualité du sexisme antihommes Groupe d’études sur les sexismes, 2010

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Cet ouvrage s’attaque à un sujet rarement traité, si ce n’est quasiment ignoré. Après en avoir rappelé la racine grecque (misein = haïr + andros = homme), l’auteur, enseignant et documentaliste, souligne que le mot « misandrie », apparu vers 1970, est peu connu, même par des personnes cultivées, à l’opposé de son équivalent « misogynie ». L’ensemble des données qu’il a rassemblé met en évidence le caractère surprenant voire paradoxal de cette méconnaissance.

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L’auteur commence son étude au Moyen Âge, par celle de la Querelles des femmes, qui a opposé pendant trois siècles les tenants de l’infériorité féminine, misogynes, et ceux de l’infériorité masculine, « misandres ». Les auteurs sont des deux sexes : Rodriguez de la Camara a écrit Le triomphe des dames, Cornelius Agrippa De la supériorité des femmes, et Marguerite de Valois, un Discours sur l’excellence des femmes.

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L’auteur aurait pu mentionner Robert D’Arbrissel, fondateur de l’abbaye de Fontevrault, bien antérieur à ceux qu’il cite, qui mit en pratique une subordination des hommes aux femmes dans son monastère… pour mieux assurer leur salut. C’est qu’à l’époque, les visions du monde s’enracinent dans la religion. Des deux côtés en effet, les arguments témoignent d’une imprégnation biblique. Pour les uns, l’homme est supérieur puisque Dieu a choisi de créer Adam avant Ève, et qu’il a choisi le Christ, un homme, pour être son incarnation. Pour les autres, Ève a été créée après Adam, donc avec une plus grande volonté d’élaboration ; et si le Christ est un homme, c’est parce que ce sont les hommes qui ont commis les péchés qu’il doit racheter : c’est donc la femme qui est supérieure.

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Par la suite, chaque époque aurait connu des représentants de la misandrie. Au xviiie, François Boissel, écrivain de la Révolution, prétend mettre celle-ci au service d’un « principe féminin ». Au xixe, autour de Céline Renooz, des femmes qui croient à l’origine matriarcale de l’humanité veulent rétablir une société du même type. Au début du xxe, un courant féministe « virginiste », représenté par Madeleine Pelletier, prône le refus de tout commerce sexuel avec les hommes, considéré comme une compromission avec leur pouvoir.

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Mais c’est bien sûr à partir des années 1970 que l’auteur a trouvé la plus grande densité théorique, avec la montée en puissance d’idéologies radicales qui se réclament – à tort – du féminisme. L’auteur distingue en effet le féminisme comme mouvement pour l’égalité des droits entre les sexes des courants qui s’y abritent pour promouvoir la supériorité des droits féminins. Ainsi la misandrie, sexisme non avouable, se sert du féminisme comme d’un paravent, qui lui permet de légitimer son extrémisme. Certains noms cités (toujours des deux sexes) sont connus : Françoise d’Eaubonne, Valérie Solanas, Andrea Dworkin, Daniel Welzer-Lang, etc.

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Au long de l’ouvrage, l’auteur s’efforce de recenser et classer thématiquement les arguments et idées misandres, dont beaucoup transcendent les époques. Les hommes sont ainsi souvent réputés insensibles, et donc mauvais conjoints et mauvais parents. Ils sont des parasites et des exploiteurs du travail des femmes, idée qui sera par ailleurs reprise dans les courants liés au marxisme. Enfin les hommes sont stigmatisés au titre de leur « violence » : violence contre les femmes surtout (violence sexuelle, violence conjugale), mais aussi contre les enfants et la nature (idée présente dans l’écoféminisme). La permanence et la cohérence de ces arguments finissent par procurer l’impression d’une idéologie construite, avec des axes repérables : Élisabeth Badinter avait déjà proposé une analyse analogue, autour du « féminisme victimaire », avec l’opposition hommes bourreaux-femmes victimes.

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Selon l’auteur, cette idéologie aurait aujourd’hui pris assez de consistance pour influencer le fonctionnement social, les services publics, les lois. Dans le cadre des divorces conflictuels, la justice favoriserait largement les conjointes, en leur octroyant prioritairement la résidence principale des enfants. De même qu’elle se montrerait complaisante avec les fausses allégations de violences sexuelles ou conjugales portées contre des hommes, en général impunies. Bien plus, les campagnes ministérielles contre les violences conjugales occultent l’existence d’hommes victimes, pourtant avérée et conséquente en volume. Le système scolaire lui-même serait sujet à ce sexisme à rebours.

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L’auteur a le double mérite d’écrire sur un thème délicat, pas forcément politiquement correct, et de sortir de l’oubli des textes qui montrent ce dont on aurait dû se douter : le sexisme ne s’est jamais résumé à la misogynie. Ce travail mérite d’être approfondi, consolidé et étendu. Gageons que progressivement, les moyens se dégageront pour rééquilibrer le domaine délicat des « gender studies », où règnent parfois les préjugés et les clichés précisément dénoncés dans ce livre.

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René Delamaire

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Psychologue clinicien

Notes

[1]

Handicap physique, dû à la prématurité, à un problème à la naissance ou dans la prime enfance. Il a parfois des troubles associés et n’est pas évolutif, mais il est irréversible. Dans le cas de Marie-Jeanne Lemal, ce handicap est dû au fait que le cerveau a été privé d’oxygène à la naissance.

[2]

Collectif Recherche, expressions, orientations, séparation qui comprend une cinquantaine d’auteurs – chercheurs, artistes, écrivains. Son objectif est de promouvoir les rencontres interdisciplinaires et créatives comme une autre manière de se confronter à l’autre et de réfléchir sur le monde.

[3]

Hommage à la Catalogne, publié en 1938, traduit par Yvonne Davet, a été publié par Ivrea/Champ Libre en 1982. La ferme des animaux, publié en 1945, a été traduit par Jean Quéval et publié aux Éditions Champ Libre en 1981 (et réédité en Gallimard/Folio). 1984 a été publié en 1949 et traduit par Amélie Audiberti pour les éditions Gallimard en 1950 (également disponible en Folio).

[4]

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris, Herman, 1984 ; Plon, 2006.

[5]

Dans le chapitre IV, texte 26, « Fascisme et démocratie », 1941.

[6]

Groupe politique issu du trotskisme, créé en 1949 par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort et qui a donné le même nom à une revue (qui a publié quarante numéros jusqu’en 1965) devenue célèbre parce qu’elle fut une des premières à proposer une critique de gauche de la « société bureaucratique », en particulier celle installée en urss.

[7]

Traduit par M. Pétris, Champ Libre/Ivréa, 1982/1993.

[8]

J. London, Le peuple d’en bas, Paris, Phebus/Libretto, 1999.

[9]

F. Aubenas, Le quai de Ouistreham, Paris, Éditions de l’Olivier, 2010.

[10]

Voir par exemple, R.E. Park, Le journaliste et le sociologue, Paris, Le Seuil, 2008.

[11]

P. Declerck, Les naufragés, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001.

[12]

Par exemple, L. Wacquant, Corps et âme, Marseille, Agone, 2000.

[13]

Traduit par Claude Noël, Paris, Champ Libre/Ivrea, 1984 (et réédité en 10/18).

[14]

Texte 27, avril 1941.

[15]

Chapitre V.

[16]

Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Paris, Climats, 1995.

[17]

Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1979.

[18]

B. Bégout, De la décence ordinaire, Paris, Éditions Allia, 2008.

Titres recensés

  1. Christophe Schaeffer, Entretien avec Marie-Jeanne Lemal La vague et la falaise. Éloge de la passivité Wavre (Belgique), Éditions Mols, 2010. Postface d’Ignace Berten
    1. Les protagonistes
    2. La rencontre
    3. Le propos
    4. Le mot de la fin
  2. Références
  3. George Orwell Écrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie Marseille, Éditions Agone, 2009. Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner Préface de Jean-Jacques Rosat
  4. Vincent de Gaulejac Travail, les raisons de la colère Paris, Éditions du Seuil, 2011
  5. Marcel Bolle de Bal Sur la route de la sociologie. Maîtres, amis et compagnons Fernelmont (Belgique), Éditions eme Société, 2011
  6. Patrick Guillot La misandrie. Histoire et actualité du sexisme antihommes Groupe d’études sur les sexismes, 2010

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