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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0007
  • Éditeur : ERES

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Les quartiers populaires. On les nomme parfois « quartiers d’habitat social » ou encore, dans le cadre de la politique de la ville, « zones urbaines sensibles » (zus). Nous ne contestons pas ici que ces espaces urbains soient traversés par des logiques de relégation, d’exclusion, de paupérisation, de ségrégation ou de disqualification symbolique. Certains auteurs ont pu souligner la discrimination dont leurs habitants font l’objet, notamment en matière d’emploi et de logement. D’autres ont pu analyser la mise en exergue des jeunes en tant que symptôme de l’évolution des rapports sociaux. Nous ne contestons pas non plus que les services publics n’y soient plus guère présents. Nous ne contestons pas enfin que tout cela fasse violence aux habitants qui se sentent bafoués dans leur dignité, ignorés en tant que sujets, atteints dans leur identité, et engendre d’autres violences, plus spectaculaires, comme celles des émeutes et des « révoltes urbaines » ou, plus insidieuses mais non moins prégnantes, celles des trafics liés à l’économie de la débrouille et à ses embrouilles, qui pourrissent la vie quotidienne. Mais nous n’avons pas invité les auteurs de ce numéro à se centrer sur la seule analyse des dimensions du négatif social, parce que nous ne voulions pas prendre le risque de laisser dans l’ombre des évolutions sociales peut-être moins visibles mais ayant des effets profonds sur les relations entre les différents groupes sociaux ; parce que nous refusions de nourrir, une fois de plus, une vision misérabiliste qui tend à nier les ressources dont l’autre est porteur pour vivre « malgré tout » et, finalement, à le réduire à un délinquant voire, plus gravement encore, à un ennemi potentiel.

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Nous proposons donc, ici, d’appréhender les processus sociaux qui traversent et structurent les quartiers populaires dans toute leur complexité, en tant que réalité travaillée par des forces opposées. Des questions ne sauraient alors être esquivées : observe-t-on des résistances aux processus qui participent du négatif social ? Des lieux de résistance passive, active, voire créatrice ? Des lieux d’expérimentation de nouvelles pratiques sociales et professionnelles, culturelles et artistiques ? Des lieux d’engagement citoyen et de mobilisation politique ? Et, au-delà, des lieux qui favorisent la subjectivation ? Observe-t-on l’émergence d’acteurs qui innovent, inventent, parfois pour pouvoir tout simplement continuer à vivre ou à travailler, qui se tournent résolument vers l’émancipation collective, persévèrent dans l’optique de l’éducation populaire ou renouent, sous des formes inédites, avec elle ? Comment, enfin, les « tiers », qu’ils soient artistes, consultants d’ingénierie économique et sociale, sociologues, anthropologues, psychosociologues, psychiatres… interviennent-ils dans ces quartiers auprès des habitants, des professionnels, des élus locaux et peuvent-ils construire et « traduire » ces processus et enjeux, voire favoriser le développement de résistances collectives et des transformations sociales et culturelles ?

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Un tel thème, plus encore peut-être qu’un autre, ne peut être abordé que dans la pluridisciplinarité et la pluralité des postures. Les savoirs sociologiques, psychosociologiques, ethnographiques, anthropologiques, philosophiques, géographiques, sociosémiotiques, sociopolitiques, sociopsychanalytiques sont en effet ici convoqués afin de donner des éclairages multiples de cette réalité complexe et mouvante. Des approches diverses s’y côtoient ou s’interpénètrent, mobilisant notamment le récit biographique, le journal de bord, l’observation participante, le travail avec les groupes, la coproduction des savoirs avec les acteurs sociaux. Ceux que l’on qualifie habituellement d’intervenants y prennent une part importante, notamment avec la thérapie sociale de Charles Rojzman, la sociopsychanalyse de Gérard Mendel, l’intervention psychosociologique ou encore l’action artistique prenant appui sur une approche ethnométhodologique. Mais on se tromperait lourdement si l’on persistait à maintenir un clivage entre ceux qui pensent le phénomène social et ceux qui participent de sa transformation ; à accorder une certaine légitimité au fait de ranger certains contributeurs du côté de la production du savoir scientifique et d’autres du côté de la production du changement. Dans une telle perspective, tous, finalement, seraient dévalués, amputés d’une part essentielle de leur démarche et d’eux-mêmes. Les premiers ne pourraient au mieux que s’intéresser à l’usage social des résultats de leur recherche et les seconds ne pourraient que produire des savoirs pratiques et localisés qui n’auraient finalement de validité que circonscrite au lieu même de leur intervention. En fait, aucun auteur de ce numéro ne se situe dans une simple position de surplomb, que l’on pourrait qualifier d’objectiviste, ou d’immersion naïve et irréfléchie, que l’on pourrait qualifier de subjectiviste. On découvre plutôt une diversité de rapports à l’objet, aux savoirs, aux acteurs, à la transformation sociale ; une diversité dans la manière même de s’y prendre pour articuler production de connaissances et contribution au changement social, et faire face à la complexité des interactions en jeu. Une complexité liée en fait aux conditions mêmes de l’intervention et/ou de l’analyse. Nul ne peut, sur les quartiers populaires, intervenir avec quelque utilité et produire des connaissances pertinentes sans prendre en compte la présence des institutions et, surtout, celle, plus structurante pour l’identité des lieux, du Politique, au sens de Cité. Nul ne le peut s’il ne parvient pas, au travers de ses démarches, à obtenir l’adhésion, fût-elle relative, des habitants et des acteurs associatifs. Nul ne le peut, enfin, sans faire retour sur lui-même, sur son éthique, son positionnement, ses propres représentations et projections.

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Loïc Wacquant centre son propos sur une artère d’un ghetto noir de Chicago pour réfléchir sur la connexion entre le cadre urbain, la structure sociale et la psychologie collective, s’inscrivant dans une tradition marquée par quelques grands auteurs de la sociologie comme Émile Durkheim, Marcel Mauss ou encore Maurice Halbwachs. Une tradition qui, cependant, n’a encore que peu nourri les chercheurs qui s’intéressent à la question urbaine. Il tente de saisir comment l’expérience quotidienne de la déliquescence matérielle, de l’enfermement ethnoracial et de la marginalité socio-économique se traduit par la corrosion du soi et le limage des liens interpersonnels.

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Sur un tel thème, on ne saurait bien sûr faire abstraction des transformations langagières et du poids des représentations qu’elles véhiculent. Parce qu’il a décidé de tracer ce sillon, Hervé Vieillard-Baron revient sur les mots « banlieue », « quartier » et « ghetto » pour en examiner l’ambiguïté mais aussi pour mettre en évidence leur charge affective, leurs effets de résonance, leur capacité à construire des figures imaginaires.

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Privilégiant l’approche sociosémiotique, Anita Ponti tente de rendre compte de la contribution de l’aménagement spatial mais aussi de sa mise en discours à la production des rapports de domination ; choisissant, pour cela, de mettre en perspective deux quartiers dits « sensibles » intégrés dans la politique de la ville : celui des Amandiers, dans le xxe arrondissement de Paris et celui de la Rose des Vents, cité des 3000, dans la région parisienne, à Aulnay-sous-Bois.

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Pascale Jamoulle aborde la question de la relégation des adolescents, qu’ils soient anciens ou nouveaux arrivants, dans des quartiers et des écoles qui, à Bruxelles, deviennent de plus en plus monoculturels. Elle conduit son analyse au plus loin de tout manichéisme car n’occultant ni les rapports sociaux violents dans lesquels ces jeunes sont pris, ni les capacités d’apprentissage, de résistance et d’inventivité qu’ils développent pour les affronter.

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Éliane Le Dantec nous entraîne dans le sud-ouest de la France et dans l’épaisseur et les méandres d’une vie, celle d’Inès. Quels sont les formes et les contenus des processus d’identification mobilisés dans celle-ci lorsqu’on est issu de l’immigration maghrébine, et lorsqu’on habite dans un entre-deux, « là où il y a des villas » mais qu’on est animatrice à proximité, sur la « cité », à l’endroit même où on a vécu plusieurs années ? Que fait-on, comment s’y prend-on, dans la sphère privée, pour faire accepter aux siens les ruptures inévitables avec les codes appartenant au « d’ailleurs » ? Que fait-on, comment s’y prend-on, dans la sphère du public, pour atténuer la disqualification sociale dont on est l’objet, notamment en raison de son lien avec ce « d’ailleurs » ? On le verra, Inès n’est pas démunie de ressources stratégiques, fait montre de finesse, voire de délicatesse en trouvant, à chaque étape, des solutions dans lesquelles s’entrechoquent, s’apprivoisent et se conjuguent les codes culturels « d’ailleurs » et « d’ici ».

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Comment les habitants des quartiers populaires peuvent-ils exercer concrètement leur citoyenneté ? On évoque souvent leur participation aux actions mises en place dans le cadre de la politique de la ville ; on insiste volontiers sur la dimension sociale de leur engagement associatif ; on valorise leur capacité à nouer des relations de proximité au quotidien, notamment dans le champ du local et de la convivialité. Mais on ne leur reconnaît guère, par contre, une capacité à aller vers « plus d’universel » ; autrement dit, à « faire de la politique ». Michel Kokoreff ne partage pas ce point de vue. Prenant le parti d’une posture d’observateur participant et s’appuyant sur son carnet de bord, il nous relate la « campagne », dans les quartiers Nord d’Asnières-sur-Seine, d’un candidat aux dernières élections cantonales, en rendant compte tant des obstacles auxquels ce dernier doit faire face que des ressources dont il dispose.

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Il était difficile de ne pas consacrer un article de ce numéro à l’école, en fait à la dernière institution fortement présente dans les quartiers populaires. Véronique Francis et Hélène Join-Lambert Milova rendent compte de l’accompagnement de la scolarité des enfants et du soutien apporté aux parents dans les programmes de Réussite éducative en privilégiant l’angle de la mobilisation des acteurs. Comment les professionnels de l’éducation peuvent-ils, dans cette optique, travailler avec les parents sans susciter chez ces derniers le sentiment d’être contrôlés et disqualifiés ? Ce n’est pas le moindre des mérites de cet article que de déceler les pratiques les plus innovantes, sur lesquelles les pouvoirs publics et les acteurs soucieux de la réussite scolaire et, au-delà, de l’avenir des enfants pourront prendre appui pour aller de l’avant.

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Bernard Champagne tente de comprendre dans sa contribution les enjeux des processus horizontaux de coopération mêlant professionnels et habitants. Il s’interroge sur la façon dont ils peuvent participer à l’émergence d’espaces publics mais aussi promouvoir concrètement les valeurs de la république et de la fraternité. On aura compris que son texte vise aussi à réaffirmer l’engagement de la psychosociologie du côté du sujet et de la démocratie dans un contexte social et politique qui tend à nier ces deux dimensions.

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Elsa Bonal rend compte d’une action mettant en œuvre la thérapie sociale de Charles Rojzman au sein de deux quartiers dits « sensibles » du sud-est de la France. Comment mobiliser l’intelligence collective au profit des jeunes de ces quartiers ? Comment, dans cette perspective, favoriser le dialogue entre les habitants et les processus de coopération ? Comment prendre en compte les passions des acteurs et prendre appui sur leurs capacités de résistance afin de faire vivre la démocratie ? Ces questions et bien d’autres sont au cœur de sa réflexion.

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Romain Louvel est intervenant en arts plastiques. Pour lui, l’action artistique constitue une occasion inédite de coopération entre les travailleurs sociaux, les élus, les habitants et les artistes. Elle ouvre des perspectives à même de combattre le misérabilisme ambiant qui frappe les populations stigmatisées parce qu’elle pousse à questionner ce qui n’est jamais questionné dans le quotidien de la vie, à rompre avec les routines. L’auteur pense et oriente sa pratique en se référant à l’ethnométhodologie et notamment à un de ses concepts centraux, celui de breaching.

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Jean-Luc Prades et Michel Parazelli poursuivent l’aventure de la sociopsychanalyse institutionnelle initiée par Gérard Mendel, insistant tout particulièrement sur la nécessité d’adapter sa pratique et de réaménager son dispositif en fonction des acteurs et du contexte social. La mise en perspective de deux interventions, l’une conduite auprès d’éducateurs intervenant en milieu ouvert (dans des quartiers populaires du sud-est de la France) et l’autre auprès de jeunes de la rue (à Montréal), témoigne de cette nécessité. Leur article apporte beaucoup sur l’évolution de l’identité professionnelle de ces travailleurs et la dimension politique de l’activité de ces jeunes. Il souligne aussi les limites de l’intervention strictement sociale et, surtout, montre que la prise de pouvoir par les habitants conditionne tout changement substantiel et significatif dans les quartiers de la politique de la ville. Une prise de pouvoir à laquelle l’intervention socio-psychanalytique peut contribuer, fût-ce modestement.

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Trois entretiens, enfin, complètent ce dossier, autour du thème de la stigmatisation de la jeunesse des quartiers populaires. Le premier a été conduit avec Laurent Mucchielli dont on connaît la rigueur scientifique des travaux mais aussi le souci d’intervenir dans le débat public afin de porter à la connaissance du plus grand nombre des éléments de réflexion permettant de déconstruire des représentations politico-médiatiques manichéennes et, surtout, dangereuses pour la démocratie et les libertés publiques. Il montre notamment comment la moralisation se transforme en diabolisation de la jeunesse dite « arabo-musulmane ». Le deuxième entretien a été conduit avec Joël Roman autour des idées qu’il développe dans son ouvrage Eux et nous. Le philosophe met l’accent sur la demande de reconnaissance des jeunes, inscrivant pour cela sa réflexion dans le sillage des travaux de Charles Taylor et d’Axel Honneth. Le troisième entretien a été conduit avec Jacqueline Costa-Lascoux autour des idées qu’elle développe dans son ouvrage L’humiliation. Les jeunes dans la crise politique. Elle ne se contente pas d’analyser, dans une perspective goffmanienne, les effets de la stigmatisation et la façon dont les jeunes l’intériorisent, la mettent en acte. Elle nous suggère aussi les voies par lesquelles ces jeunes peuvent reconquérir leur droit à la dignité.

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Ce numéro de la Nouvelle revue de psychosociologie a donc pour objectif de rendre visibles des phénomènes marqués par la complexité et l’instabilité. Il témoigne d’une volonté, celle de ne pas céder sur l’exigence de l’élaboration et du temps long qu’elle requiert mais aussi sur l’exigence de ne pas arriver trop tard, voire, lorsque cela est possible, de pouvoir intervenir avec un temps d’avance. Il vise à apporter sa pierre au combat contre les différentes formes de stigmatisation de ces quartiers. Mais il repose aussi sur un double refus : celui d’une perspective étroitement socio-économique qui rabattrait leur problématique sur les seules dimensions de l’exclusion, de la pauvreté ou encore des inégalités sociales et territoriales, et celui d’une vision culturaliste qui ethniciserait les rapports sociaux qui les structurent et qui, finalement, suggérerait que certains de leurs habitants ne pourraient pas participer au changement social en raison de leur origine ou de leur religion. Refus donc de deux tendances fortement présentes dans les discours politiques et médiatiques, qui font l’impasse sur les recompositions actuellement à l’œuvre dans ces quartiers, que ce soit en termes d’évolution des dynamiques postcoloniales, de mondialisation des individus et des marchandises, de transformation des rapports à la république, à la laïcité et à l’affirmation de soi… On comprend alors que ce numéro puisse aussi, à sa façon, témoigner de l’importance des sciences humaines et de la nécessité, en leur sein, d’une interdisciplinarité, au-delà de la pluridisciplinarité, afin de construire des postures d’analyse et d’action permettant de tenir des espaces ouverts et d’identifier des perspectives émancipatoires.


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