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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0083
  • Éditeur : ERES

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Nous allons évoquer une identification à l’œuvre sur l’un de ces « quartiers » dont on retient d’abord les difficultés exacerbées de quelques lieux emblématiques, laissant dans l’ombre ceux où la précarité supportée, certes ne fait pas de vagues, mais n’en est pas moins révélatrice des modes de vie populaires actuels. Il va s’agir de l’identification d’Inès [1][1] Après des études universitaires interrompues en seconde..., jeune femme française d’origine maghrébine qui, désormais, habite l’un de ces lieux invisibles et qui, après y avoir passé son enfance et son adolescence, travaille là où tous les projecteurs sont braqués, donnant à voir sans nuance et recul le délabrement, la pauvreté, la violence, l’inactivité et l’ennui, l’illégalité [2][2] En nous rendant pour la première fois sur le « quartier »...... L’identification d’Inès s’élabore donc sur un « quartier » à travers des va-et-vient entre « là où il y a les villas [3][3] Il s’agit d’une expression indigène utilisée par les... » et la « cité ».

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Tant dans les discours scientifiques que sociaux, l’usage actuel des vocables « quartier » et « cité » est la caisse de résonance d’ambiguïtés et de débats que, bien sûr, nous n’oublions pas. Les guillemets sont ici une manière de signaler que nous en prenons acte. Régulièrement entendue lors de notre enquête de terrain, l’expression « là où il y a les villas » nous paraît, quant à elle, très significative du souci des habitants du « quartier » – qu’ils habitent « là » ou « à la cité » – de déconstruire une image négative le réduisant aux difficultés des deux « cités » qui y sont localisées. Et tout l’intérêt de cette déconstruction par les autochtones est qu’en même temps qu’elle exprime le refus de la stigmatisation, elle rappelle la force de la distinction sociale puisque « là où il y a les villas » vivent ceux qui ont « réussi à sortir de la pauvreté » pour se rapprocher « des riches », « ceux qui peuvent s’acheter ce qu’ils veulent et, ça va de soi, faire ce qu’ils veulent ».

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Notre hypothèse est que sur l’un de ces « quartiers » perpignanais, l’identification d’Inès – et de nombre de ses pairs [4][4] Le récit biographique d’Inès prend place parmi un ensemble... – est le produit d’une histoire où s’en trechoquent, s’apprivoisent et se conjuguent des codes culturels « d’ailleurs » et « d’ici ». Nourris de ses va-et-vient entre « là où il y a les villas » et la « cité », les propos d’Inès montrent que l’identification de chacun se fait à travers des étapes successives au cours desquelles ceux-ci participent à une synthèse originale qui les réorganise dans leurs importance et fonction respectives mais aussi les redéfinit (Cuche, 2001). Ils indiquent aussi que la part de délibération personnelle propre à l’identification de chacun dépend de l’appartenance sociale qui en constitue le cadre préalable (Kymlicka, 1999). En conséquence, notre objectif est de donner une lisibilité à l’identification en tant que « cette part du système du sujet qui réagit en permanence à la structure du système social » (Sainsaulieu, 1985) ; chacun s’identifiant en usant, sur le mode de l’adhésion et/ou de la tension, de ses ressources cognitives et affectives au regard de la situation du moment et des interactions qui s’y déroulent. « Notre analyse vise également à saisir l’identification d’Inès en tant qu’elle articule la caractérisation de soi par autrui et ce qui se forge de soi sur la base de notre expérience et de notre trajectoire » (Dubar, 1991 et 2000) [5][5] Notre approche de « l’identification » renvoie à Michel....

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L’identification d’Inès va être analysée à partir de trois thématiques ayant fortement structuré son discours : la famille d’origine maghrébine et l’emploi salarié (I), l’éducation des enfants et la consommation familiale (II) et la fuite « d’ici » par une amie longtemps privée de son « d’ailleurs » (III). Son récit plante le décor du théâtre où se déroule sa vie. En trois actes, elle en précise le scénario avec ses contraintes « où on peut pas grand-chose » et ses marges de manœuvre possibles, « tous ces petits trucs qui vous donnent un peu d’air, quoi ! »

La famille d’origine maghrébine et l’emploi salarié

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Dans la première scène de l’acte I, Inès met en mots sa « famille maghrébine intégrée » – qui « comme beaucoup de familles, maghrébines ou non, du quartier fait ce qu’elle peut pour vivre normalement ». Elle nous renseigne sur le quotidien de la rencontre entre « d’ailleurs » et « d’ici » en nous sensibilisant aux décalages générationnels qui rythment la vie familiale et sur les comportements en faveur du compromis implicite qui garantissent l’identification de chacun en évitant le choc frontal. Dans la seconde scène, Inès évoque les enjeux de l’emploi salarié – épine dorsale du « d’ici » quand on vit « là où il y a les villas » – pour une famille porteuse d’un « d’ailleurs » du Maghreb.

En réponse aux réticences des parents : l’émancipation « en douce » des filles

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À partir de son propre vécu au sein d’une famille vivant « là où il y a les villas », Inès souligne que son identification ne va pas de soi, ses parents étant davantage pétris du « d’ailleurs » que leurs enfants, plus à l’aise avec le « d’ici ». Inès récapitule les éléments tangibles prouvant que ses parents sont bien « d’ici » : « L’habillement, le bien parler français, le travail, la maison individuelle, l’ouverture aux autres et la tolérance. » Inès pointe aussi leurs réticences qui sont autant des matières premières de son identification. En témoigne le « mes parents sont très intégrés physiquement » ponctué d’un « hein ! », à la fois, affirmatif et dubitatif. Elle perçoit que l’adaptation des parents à ce qui est « d’ici » quand on vient « d’ailleurs » réclame un temps, plus ou moins long, au fil duquel on ne parvient qu’à en donner « l’apparence ». C’est dans ce temps familial singulier rempli par les rapports sociaux globaux que « d’ailleurs » et « d’ici » parviennent à se combiner de façon inédite.

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Inès spécifie la dimension « en apparence » de l’intégration de ses parents – « qui dure trop » – en critiquant « leur mentalité maghrébine ». Elle use délibérément du lexique péjoratif « d’ici » pour parler du « d’ailleurs [6][6] Préférant « mentalité » à « culture ». » de ses parents qui arrêtent strictement les modalités des relations des filles de la famille avec les garçons. Inès signale qu’elle réussit à se conformer – elle aussi « en apparence » – à cette « mentalité maghrébine » qui lui pèse. Elle dit le faire en opérant « un mix » entre ce qui est acceptable à ses yeux et des transgressions, sues mais tues par le reste de la famille dont ses frères.

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Il ressort que « d’ailleurs » n’étant ni surligné, ni gommé « là où il y a les villas », le « en apparence » délimite un espace-temps nécessaire et propice à l’identification. « En apparence » s’avère être la solution trouvée pour réussir à faire en sorte qu’« ici », « d’ailleurs » ne soit pas qu’une fatalité ; pour qu’« ici », avec son « d’ailleurs », « on se sente capable d’élargir son rayon d’action, on ne s’arrête pas de devenir » (Clot, 2010).

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Inès vit sa vie en « mixant », à travers des négociations implicites et explicites, parfois sans encombre et parfois à l’arrachée, des codes culturels « d’ici » et « d’ailleurs » dont elle sait bien qu’au regard de sa situation sociale objective du moment, ils ne sont pas équivalents. Notamment, elle considère qu’il n’est finalement pas si coûteux que cela de faire « en apparence » avec son « d’ailleurs » dans ce qu’il a « ici » de contraignant pour les femmes dans la mesure où l’emploi salarié, aussi précaire soit-il, recompose de fait la structure des relations hommes/femmes au sein de la famille. « Ici », l’emploi salarié ouvre des opportunités d’émancipation à ces dernières. L’identification en train de se faire des filles porteuses du même « d’ailleurs » qu’elle et vivant « là où il y a les villas » favorise leur émancipation d’autant mieux que celles-ci acceptent sa dimension en toute discrétion et aussi « un peu en douce » – « sans avoir l’air d’y toucher » – qui maintient à distance la désapprobation des hommes de la famille et peut même favoriser leur soutien tacite. « Là où il y a les villas », les tensions entre « d’ailleurs » et « d’ici » opèrent sans que l’un, se sentant rejeté et méprisé, et l’autre, sûr de son bon droit, aient à opter pour une posture explicite de rejet mutuel. « D’ailleurs » et « d’ici » peuvent s’apprivoiser en profitant notamment du maintien d’une séparation suffisamment étanche entre sphères privée et publique, facilitée par une sociabilité de voisinage réservée ; comme le dit Inès « là où on a fait construire la maison, le voisinage c’est du style bonjour, bonsoir ! Et, c’est bien comme ça, car chacun peut penser comme il veut, à condition de ne pas faire n’importe quoi ».

Avoir un emploi pour consommer : ou comment conjuguer « d’ailleurs » et « d’ici » au mode flamboyant

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Dans la famille d’Inès, l’emploi des femmes [7][7] Dans les autres familles enquêtées, la très grande... structure fortement les pratiques et les interactions. Être une famille où l’on accède à l’emploi s’avère un code culturel central pour se sentir conforme aux divers attributs qui, « ici », signent la normalité. « Là où il y a les villas », le rapport de la famille à l’emploi salarié mêle la hantise du chômage durable auquel, à la « cité », celles « d’ailleurs » sont fréquemment assignées, et la fascination du mode de vie des plus riches. Inès décline ce rapport sous différentes facettes, empruntant à « d’ailleurs » et « d’ici ».

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Avoir un statut d’emploi – même précaire – dote d’un degré d’excellence qui se mesure peu dans le faire au travail [8][8] La plupart des mères travaillaient « dans le ménage »... mais dans ce qui se donne à voir en dehors, à travers les pratiques de consommation. Quand on vit « là où il y a les villas » et qu’on vient « d’ailleurs », faire la preuve de sa « compétence » à l’emploi pour pouvoir consommer préoccupe beaucoup plus que sa reconnaissance au travail. C’est dans la « compétence » à l’emploi qu’est réinvesti ce qui caractérise habituellement l’activité de travail : un ensemble de tâches à accomplir et une préoccupation mentale qui s’immisce dans les autres temps sociaux. La « charge d’emploi » (rechercher un emploi, gérer sa relation à Pôle emploi mais aussi – et peut-être surtout – en occuper un en se coulant au mieux dans les pratiques et sociabilités afférentes [9][9] La situation des adultes de la famille à l’égard de...) se substitue à la « charge de travail » dans l’organisation du temps global. Ce glissement de « l’implication contrainte » (Durand, 2004) du champ du travail comme activité à exercer à celui de l’emploi comme statut à garantir [10][10] Soit en travaillant en étant contractualisé, soit en... paraît déterminant pour appréhender l’identification « là où il y a les villas ».

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Pour être « en phase avec les riches blancs-blancs [11][11] À la « cité » et « là ou il y a les villas », « les... », l’emploi et la consommation de confort auxquels la famille d’Inès parvient à prendre part « doivent être vus par les autres ». Assurer sans relâche sa visibilité participe de la « charge d’emploi » et dessine les contours d’une « personnalité sociale » (Beaud et Pialoux, 2003) spécifique dont le goût du flamboyant est l’un des marqueurs. Pour ne pas cesser d’« être vue » comme étant en capacité de consommer, la famille fait souvent fi de toute proportion entre ses dépenses et ses revenus, « en en payant le prix » : savoir jongler avec les crédits, les découverts et autres interdits bancaires tout en mobilisant les énergies familiales, jusque dans des sphères et avec des stratégies dont la légitimité est souvent limitée, voire inexistante. Quand cela s’avère nécessaire, des incursions dans « le bizness » peuvent se produire, en utilisant les ressources de la proximité avec la « cité » que, autrement, on s’efforce de tenir à distance.

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Dans la famille d’Inès, pour se sentir vraiment « d’ici », « on peut pas s’empêcher de se prendre la tête pour montrer qu’on achète aussi bien et même mieux que les autres ! ». Lorsque l’on vient d’un « d’ailleurs » stigmatisé, la conformité à « d’ici » paraît réclamer davantage de preuves, notamment incorporées et inscrites dans des objets/nouveautés. Il n’est plus question de s’identifier « en douce ». L’identification au regard de l’emploi et de la consommation afférente s’avère flamboyante à force de vouloir qu’elle soit vue. « Là où il y a les villas », pour se rapprocher du mode de vie des plus riches on use de comportements « flash, fluo de là-bas » importés de la « cité ». L’identification sur le mode flamboyant ne perturbe pas la règle du voisinage de proximité réservé dans la mesure où elle se joue dans les intérieurs en s’entourant des objets « les plus en pointe » et dans les voisinages élargi et anonyme [12][12] Les divers lieux publics du quartier et le centre-ville... (Pennec, 2008) à travers l’habillement et les accessoires de marques parmi les plus reconnues. « Là où il y a les villas » et où les habitants appartiennent aux classes populaires, ceux porteurs d’un « d’ailleurs » – souvent les plus précaires – s’investissent dans des pratiques de distinction ostentatoires pour se démarquer de ceux « d’ici » – davantage stabilisés – qui, à leurs yeux, se soumettent par leur discrétion [13][13] Les enjeux des pratiques vestimentaires distinctives....

L’éducation des enfants et la consommation familiale

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Pour Inès, « surveiller de près la scolarité des petits » comme cela se fait « ici » tout en étant des consommateurs à la hauteur avec les références d’un « d’ailleurs » réactif à sa disqualification constitue « une prise de tête familiale sans répit ». Dans la première scène de l’acte II, elle en décrit le processus sans cesse réitéré aux dépens de la scolarité. Dans la seconde, elle dépeint l’addiction familiale aux marques dont il est difficile de se déprendre.

L’école pour réussir « ici » et la consommation pour exorciser un « d’ailleurs » disqualifié : deux préoccupations familiales peu conciliables

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Comme dans la plupart des familles populaires vivant en France aujourd’hui, dans celle d’Inès, l’école cristallise toujours l’espoir d’une promotion sociale mais aussi – de plus en plus – la hantise de déchoir (Thin, 1998 ; Poullaouec, 2010). Elle signale que « par rapport à l’école », l’éducation de ses petits frères n’est pas évidente. Elle le fait en recourant à une assertion répandue : « Chez moi, ce sont les petits qui commandent » et en précisant qu’ils le font « sans fin, à travers tout ce qu’ils veulent qu’on leur achète ».

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Chez Inès, le souci « d’ici » d’être en règle avec l’institution scolaire est présent. Les « grands » tentent d’imposer aux « petits » un rythme de vie adapté à celui de l’école primaire et du collège (fixation d’un horaire de coucher pas trop tardif et contrôle de l’usage de l’ordinateur et de la télévision). Afin de remédier à leur situation d’échec, ils ont également misé – en vain – sur le soutien scolaire hors l’école pour « se rassurer sur les devoirs et leçons [14][14] Dans une association sise à la « cité » où Inès a été... ». « Là où il y a les villas », en particulier dans les familles venant « d’ailleurs », la « charge scolaire » trouve difficilement ses marques par rapport à la « charge d’emploi » et sa dimension « consommation flamboyante ». Les adultes en emploi ont des horaires décalés par rapport aux exigences de l’école et ceux qui en recherchent un n’ont pas la disponibilité mentale suffisante pour s’y conformer. Au moment de l’enquête, la famille d’Inès est interpellée par le collège sur les absences répétées de l’aîné des petits frères. Craignant qu’il ne « traîne de plus en plus avec une bande de mauvaise fréquentation, l’apprentissage d’un métier chez un patron » leur apparaît la seule solution désormais envisageable.

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Les propos d’Inès sur l’apprentissage contiennent toute la défiance dont il est l’objet « ici » : « Tout le monde le sait bien, c’est ce qui reste à ceux qui veulent pas trop se fatiguer les neurones », mais aussi toute l’ingéniosité – sans trop y croire – que les grands de la famille vont devoir déployer pour convaincre le petit frère que « non, l’apprentissage c’est pas pour les nuls comme ils se le disent entre copains [15][15] Lors de l’enquête par observation directe menée en... ! ». Ses propos s’attachent aussi à le valoriser en y associant l’habileté manuelle de son petit frère : « Lui, ce qu’il a envie de faire et qu’il sait faire, c’est bricoler. » Le vocable « bricoler » témoigne des oppositions d’univers culturels à l’œuvre « là où il y a les villas ». D’un côté, en tant qu’activité source d’accomplissement de soi auquel on aspire, le « bricolage » renvoie à celui « d’ici ». De l’autre, en tant que possible substitut au non-accès à l’emploi auquel on voudrait ne plus avoir à recourir tout en sachant que ce ne sera pas aisé, il fait écho à celui « d’ailleurs ». La réalité des difficultés scolaires des enfants et leur fascination pour la consommation de marques, que les aînés finissent toujours par endosser, mettent en tension deux composantes de l’identification à l’œuvre « là où il y a les villas » : s’accomplir dans la légalité qui « ici » est au principe de la stabilité salariale source de confort [16][16] Soucieuse d’être reconnue comme une consommatrice honnête,... et s’en sortir à travers des incursions dans l’illégalité que ceux « d’ailleurs », non sans risque, s’autorisent pour ne pas rester des laissés-pour-compte de celui-ci, « l’une des principales instances productrices de sens » dans notre société (Le Goff, 1994).

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Comme le décrit Inès, l’assujettissement risqué de la préoccupation scolaire à la contrainte de consommation découle toujours du même processus. Au départ, comme dans toutes les familles populaires, les demandes d’achats des enfants sont examinées le « jour du carnet » (Thin, 1998). Ensuite, au déni de l’exigence de leurs aînés sur le niveau des notes obtenues, les « petits, en câlinant en douce » l’un d’eux [17][17] Et, s’il le faut, en usant du chantage (la menace de..., finissent toujours par obtenir ce qu’ils veulent. Enfin, c’est collectivement et souvent jusqu’à l’épuisement [18][18] Ainsi : « Les débats au sujet du scooter éclaté qui... que les adultes doivent gérer les conséquences financières de l’achat. Contraints d’assumer « ces achats obligés pour que les petits ne soient pas rien », les adultes sont régulièrement enjoints de trouver des réponses concrètes à des « questions qui obsèdent » : « Comment on va faire pour payer ? Est-ce que mon frère qui est actuellement chômeur va trouver un boulot ? Est-ce que ma sœur et moi on va avoir plus d’heures ? Comment ça va se passer avec la banque ? Est-ce que, cette fois, on va pouvoir encore éviter de tomber dans le bizness ? »

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« Là où il y a les villas », imbriquée dans la « charge d’emploi », la « charge de consommation » informe aussi la perception de l’avenir. Mais, si au présent elle se conjugue audacieusement au mode flamboyant importé du « d’ailleurs » pour donner le change à la disqualification dont on se sent destinataire, au futur elle est référée au mode réaliste « d’ici » qui rappelle que lorsqu’on appartient aux classes populaires, la sécurité de vie est toujours en suspens. Inès insiste : « Vu la société comme elle va, c’est pas du tout sûr que mes petits frères auront un emploi. Forcément, ça va être nous, les grands, avec notre statut professionnel (sic) qui allons payer ce dont ils auront besoin pour pas être des clochards. »

L’addiction familiale aux marques ou les enjeux d’une transmission « ici » avec les blessures « d’ailleurs »

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Inès envisage l’addiction familiale aux marques [19][19] Dans les entretiens réalisés auprès des habitants du... comme une transmission des grands aux petits. Désormais, agent adulte de cette transmission, elle se sent en mesure d’en préciser les plus-values comme les affres. Elle sait qu’« ici » cette addiction, en se transmettant d’une génération à l’autre, est « une trappe où on va peut-être finir par s’engloutir » mais dans laquelle, porté par un « d’ailleurs » égratigné dans son ego, il semble impossible « de s’empêcher de sauter à pieds joints ».

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Inès entrevoit que dans le cadre familial, via les images des télévisions [20][20] Inès précise : « Dans la maison qu’on a fait construire,... et des téléphones portables, les unes et les autres toujours activés, l’addiction aux marques trouve aisément à faire son lit. Elle se construit dans les actions et interactions du quotidien en procédant régulièrement et minutieusement au tri sélectif et à la comparaison puis au classement et, enfin, à la hiérarchisation des marques disponibles. Elle évoque les petits frères qui rejettent avec mépris les vêtements portant la marque d’un magasin de la grande distribution populaire et celui de la sœur qui « referme avec dégoût le frigo » que sa mère a rempli avec des produits de marques non nobles.

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Inès pressent également que, s’appuyant en priorité sur des ressorts de l’ordre du pulsionnel au détriment du raisonnement (Dufour, 2003), l’addiction aux marques influe sur l’ordonnancement des relations familiales en décomposant/recomposant constamment les alliances et les défiances. Elle oppose souvent les pôles féminin et masculin dans leurs rapports respectifs à « d’ici » et « d’ailleurs ». Fréquemment au chômage mais se référant à l’autorité au sein de la famille que lui confère sa part « d’ailleurs », le « grand frère » se pose comme force de rappel de la situation matérielle objective de la famille « ici » ; il interpelle les grandes sœurs : « C’est bien fait pour vous, vous n’aviez qu’à pas leur apprendre les marques ! » Profitant « ici » de l’ascendant que leur donne leur « statut professionnel » et soucieuses de mettre à distance la stigmatisation dont pâtit le « d’ailleurs » de la famille, celles-ci revendiquent cet apprentissage. Inès souligne : « Pour les petits, ma sœur et moi, comme on travaille, on voit pas pourquoi on pourrait pas faire comme tous les salariés d’ici. On va dans une boutique et on prend une marque, quoi ! »

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Inès nous sensibilise également aux traces tenaces de l’addiction aux marques, une fois le sevrage amorcé par les aînés. Elle met en mots un sevrage ambigu dans la mesure où l’addiction aux marques des grands se maintient, comme par procuration, à travers celle des petits ; addiction, qu’en même temps, l’on soutient au nom de son « d’ailleurs » blessé et l’on contient sachant le risque qu’elle fait courir « ici ». Son exposé de l’épisode de « l’étole » est, sous cet angle, très révélateur. Bien qu’Inès ait décidé de se passer de marques, du moins pour elle-même, et qu’elle précise qu’on finit par s’y faire, que « sans marques on existe quand même », ces dernières n’en demeurent pas moins un vecteur/évaluateur très prégnant dans son rapport à l’autre « ici », qu’il ait ou non une part « d’ailleurs ».

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Dès le démarrage de l’interaction, la marque de « l’étole » en est l’enjeu essentiel. Mais l’enjeu est tel au regard de sa fonction d’étalon dans la mesure de l’excellence qu’on la met d’abord à distance. La collègue commence en se focalisant, non sans arrière-pensée, sur la fonction de base de leur « étole » semblable. Son « humm… ça tient chaud ! » conduit d’emblée Inès à être sur ses gardes. Elle sait que pour sa collègue, mais aussi pour elle, ce qui est en jeu, ce qui est décisif, ce n’est pas que « l’étole » tienne chaud mais c’est qu’elle soit de marque. Très rapidement l’interaction devient une confrontation/hiérarchisation entre celle – la collègue – qui a une « étole » marquée et celle – Inès – qui n’en a qu’une démarquée. Chacune avance ses pions. Inès, sans la marque, s’accroche à ce qui les réunit : « Tiens, tu as le même que moi ! » Quant à la collègue, avec la marque, elle met en avant ce qui les distingue (les deux « étoles » et elles-mêmes) dans un « non, non, non ! » péremptoire. Et puis, elle décline les critères de la distinction : « Elle est soldée maintenant mais, moi, je l’ai achetée pas en solde ! Et c’était au lancement. » Tout est dit : outre d’avoir la marque, il faut l’avoir payée au prix fort dès son arrivée sur le marché… L’excellence se paie « au prix vrai » et en respectant une temporalité. La distinction établie par la collègue renvoie Inès, malgré le sevrage décidé, à l’insignifiance à laquelle, encore, on peut l’assigner « ici » à cause de sa part « d’ailleurs ».

La fuite « d’ici » par une amie longtemps privée de son « d’ailleurs »

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Dans l’acte III, l’amie dont Inès conte l’histoire « hallucinante » est de « ceux qui laissent au lieu de prendre ». Alors qu’elle pouvait « ici » continuer à « goûter le bonheur dans le paradis d’une famille européenne riche et tolérante », elle s’est acharnée à devenir une innocente victime « dans l’enfer d’une famille maghrébine que plus pourrie, tu en trouves pas ! ». Le « laisser » incarné par l’amie vient, le temps du récit, interroger le « prendre » dans lequel Inès est engagée. Empruntant au mélodrame hollywoodien inversé [21][21] Avec un début heureux et une fin malheureuse. (Bourget, 1985), Inès traite d’une chute sociale provoquée en remontant vers une naissance qui a été détournée de son cours [22][22] Les mélodrames hollywoodiens « abondent en personnages.... À cette occasion, elle convoque la pauvreté et la richesse pour mettre en résonance « d’ici » et « d’ailleurs ».

La quête du « d’ailleurs » originel

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Pour dire la façon dont l’amie adoptée « ici » recouvre son « d’ailleurs » pour en faire son identité à jamais fixée, Inès mobilise le mode d’exposition de Cendrillon [23][23] Dans le mélodrame, qu’il soit littéraire ou cinématographique,... mais en substituant à l’ascension une « dégringolade » dont elle relève avec soin les signes et les modalités ; relevé d’autant plus significatif qu’il lui renvoie, en opposé, tout ce qui fait sens pour elle.

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Inès insiste d’abord sur la présentation physique de l’amie qu’elle qualifie de « simple de chez simple ». Non sans agacement, Inès constate que l’amie préfère le dépouillement des « haillons achetés aux puces de la place Cassagne » aux vêtements de marque tant désirés par les Cendrillons modernes qu’elle, « elle pouvait s’offrir sans être confrontée aux problèmes financiers rencontrés par ma famille ». Alors que pour Inès, le soin apporté à sa tenue vestimentaire est essentiel pour s’affirmer « ici » avec et/ou malgré son « d’ailleurs », l’amie en prend le contre-pied sans regret. Inès s’étonne et souffre que celle-ci puisse se comporter de telle sorte que sa disqualification dans le regard de ceux « d’ici » se renforce forcément ; déstabilisant sa certitude d’être, quant à elle, parvenue à gommer ce qui pourrait les y autoriser.

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Ensuite, hésitant à l’envisager comme un défaut ou une qualité, Inès évoque « la grande discrétion » de l’amie sur le « château » où elle a vécu librement (« elle pouvait se prendre le mec qu’elle voulait parce que ses parents, ils étaient pas chiants. Elle avait sa liberté totale »). Selon elle, il est « extraordinaire » que l’amie ait pu l’abandonner pour habiter, à la « cité », une masure avec des gens qui ne l’aiment pas et la maltraitent (« dans cette bicoque pourrie elle se prend des coups du matin jusqu’au soir »). Entre le « château » où peuvent résider les plus riches et « la bicoque » où doivent se terrer les plus pauvres, il y a la « villa » que la famille d’Inès a « fait construire » et dont le crédit lourd et long rappelle que le risque de retour vers la seconde est toujours à l’affût et que la chance d’accéder au premier n’est qu’un rêve inaccessible. Inès sait bien que l’énergie familiale déployée sans relâche pour « habiter » comme les plus riches « d’ici », ne serait-ce qu’« en apparence », bute souvent sur sa part « d’ailleurs » qu’on lui donne à percevoir négativement. Que l’amie la revendique exclusivement lui est incompréhensible, jusqu’à la voir avec ses yeux « d’ici », disqualifiant leur part « d’ailleurs » commun.

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Enfin, consternée, Inès en prend acte : au lieu de rencontrer un prince charmant, l’amie va « tomber » sur un ogre, « un Maghrébin parmi les plus pourris des mecs de Perpignan ». Pour Inès, le mariage et les maternités de l’amie n’ont rien à voir avec la promesse de bonheur du « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » qui clôt Cendrillon. Au contraire, ils précipitent sa condition de femme soumise et violentée (« il l’a bombardée de tous les côtés ! »). Toutefois, Inès est troublée parce que son amie lui renvoie aussi un amour romantique et transcendant, ancré dans les épreuves et les souffrances alors qu’elle-même, pragmatique et « terre à terre, songe à économiser » pour ses projets de vie future avec son copain. En contant ce mélodrame de la chute, Inès exorcise, en s’en distanciant, la peur de se voir dénier son propre itinéraire identitaire « ici » au nom d’un « d’ailleurs » originel auquel il lui faudrait adhérer. Ce qui fait qu’elle « adore » l’amie, ce n’est pas qu’elle s’y soit finalement conformée mais c’est sa capacité à supporter l’immense sacrifice de soi que cela implique. Pétrie « ici » par le désir d’exister aussi pour soi, Inès mesure l’abandon de soi attendu d’une femme qui ne se référerait plus qu’à un « d’ailleurs » originel privé d’histoire et, notamment, de son histoire avec « ici ».

La dialectique de la richesse et de la pauvreté

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L’histoire « hallucinante » de l’amie offre à Inès l’occasion de brosser le tableau de deux mondes – celui des riches et celui des pauvres – se défiant et s’attirant à l’aune de la difficile mise au diapason de « d’ailleurs » et « d’ici ». Le monde des riches où l’amie a grandi est bien sûr caractérisé par l’accès à des « revenus immenses » permis par l’exercice d’une profession prestigieuse dans un secteur d’activité « noble et utile » : celle de chirurgien dont, d’ailleurs, il lui importe peu que ce soit celle du père ou celle de la mère. Mais, dans ce monde, les parents sont surtout « ouverts et gentils », garantissant « une grande liberté » à leurs enfants dans tous les domaines, notamment amoureux et sexuel. Ce qui émerveille Inès c’est que « la grande richesse où baignait » l’amie lui permettait de choisir sans aucune contrainte son conjoint. Pour Inès la liberté de choisir sa vie affective est d’autant plus importante qu’elle s’appuie sur une situation matérielle confortable dont il faut savoir profiter.

31

Inès ne définit pas le monde des pauvres par la faiblesse des revenus et un mode de vie modeste. Ce d’autant que la « famille pourrie » où échoit l’amie est « bourrée de tunes forcément acquises illégalement ». Ce qui, à ses yeux, le définit en priorité, c’est la violence des relations entre les sexes. Pour nous dire la chute de l’amie, Inès précise qu’elle « est venue s’enfourner dans une famille… » En recourant au verbe « enfourner » et en lui donnant la forme pronominale, Inès veut nous signifier que là où l’amie a « décidé d’aller tomber [24][24] Le verbe « tomber », décliné en « tomber de, sûr, bien,... », il n’y a pas d’échappatoire possible à sa soumission. Inès le sait, « à la cité », la violence des hommes envers les femmes est souvent une réalité (Lapeyronnie, 2008 ; Santelli, 2010). Quant à l’amie, élevée « chez des riches », ne l’imaginant pas, « elle est allée s’y faire piéger » de son plein gré, pour renouer avec sa part « d’ailleurs ». Mais, elle sait aussi que « là où il y a les villas » et où elle vit désormais, la conjugaison – aussi complexe soit-elle – entre « d’ailleurs » et « d’ici » se fait sans que cette violence-là s’impose comme maître du jeu. Comme elle le dit : « Mes sœurs, mes copines et moi, au moins, on peut respirer sans se renier. »

Conclusion

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« Là où il y a les villas », l’identification « ici » avec sa part « d’ailleurs » correspond à la quête d’un mode de vie « normal et tolérant ». Cette quête s’inscrit dans une temporalité générationnelle à travers des pratiques aux ressorts divers en fonction des sphères de la vie sociale.

33

Dans la sphère privée, le recours à des stratégies de contournement du choc frontal (faire « en apparence » et « en douce ») en atténue la violence au regard des ruptures requises « ici » avec des codes culturels du « d’ailleurs » tels que ceux relatifs au quadrillage étroit de la vie des filles. À leur profit, ces stratégies accompagnent au quotidien la restructuration de fond en cours de l’économie et de la sociabilité familiales générée par l’accès des femmes à l’emploi dans un contexte sociétal où leurs pères et frères en sont fréquemment exclus.

34

Dans la sphère publique élargie et anonyme, cette quête est fortement travaillée par les blessures plus ou moins à vif d’un « d’ailleurs » ressenti comme disqualifié « ici ». Elle opère tout spécialement à travers un rapport flamboyant à la consommation qui doit être vue et qui doit signer l’excellence dont on se sent privé injustement.

35

Il est intéressant de noter que « là où il y a les villas », la sphère publique de proximité – l’habitat dans son voisinage immédiat –, cadre de pratiques et de relations sur un mode réservé, estompe la perception négative du flamboyant qui, rapporté à l’univers des plus pauvres, est mis d’emblée au débit du « d’ailleurs ».

36

« Là où il y a les villas », l’identification est un processus où il semble possible de devenir « ici » sans devoir rejeter sa part « d’ailleurs » mais aussi sans avoir à l’endosser intacte et à jamais. L’identification à laquelle nous venons de nous intéresser encourage à mieux connaître ceux ayant une part « d’ailleurs » en dehors des espaces les plus discriminés dans lesquels nous avons souvent tendance à les cantonner. D’ailleurs, depuis la décennie 1990, des recherches sur les jeunes des « cités » issus de l’immigration (Bordet, 1989 et 2007 ; Kokoreff, 2003…), sans négliger leur enfermement avec ses réflexes de survie, de refuge et de défense pour faire face à l’exclusion sociale, s’attachent à identifier leurs ressources et les supports dont ils peuvent bénéficier, circonscrivant ainsi la spécificité de leurs logiques socialisatrices au regard du mode de socialisation dominant (Thin, 1998). Par contre, les recherches sur les jeunes femmes et hommes issus de l’immigration qui, sans forcément s’éloigner du « quartier », quittent la « cité » pour habiter ailleurs et s’ouvrir à d’autres horizons, sont peu dans l’air du temps ; laissant ainsi dans l’ombre de nombreuses histoires identitaires où, certes, « d’ailleurs » doit s’adapter à « ici » mais où, également, « ici » se nourrit « d’ailleurs ». L’identification comme fabrication syncrétique en continu, emmaillant « d’ici » et « d’ailleurs » sans tensions majeures, doit être mieux appréhendée. Nous considérons que cette exigence ne peut que contribuer à revaloriser la dimension à la fois, descriptive et prescriptive de la problématique de la transformation sociale.


Bibliographie

  • Beaud, S. ; Pialoux, M. 1999. Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard.
  • Beaud, S. ; Pialoux, M. 2003. Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard.
  • Bordet, J. 1999. Les « jeunes de la cité », Paris, puf.
  • Bordet, J. 2007. Oui à une société avec les jeunes des cités !, Paris, Les Éditions de l’Atelier.
  • Bourget, J.-L. 1985. Le mélodrame hollywoodien, Paris, Stock.
  • Clot, Y. 2010. Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, Paris, La Découverte.
  • Cuche, D. 2001. La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte.
  • Dubar, C. 1991. La socialisation, Paris, Armand Colin.
  • Dubar, C. 2000. La crise des identités professionnelles, Paris, puf.
  • Dufour, D.-R. 2003. L’art de réduire les têtes. Sur la servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, Paris, Denoël.
  • Durand, J.-P. 2004. La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Paris, Le Seuil.
  • Kerfi, Y. ; Le Goaziou, V. 2000. Repris de justesse, Paris, Syros.
  • Kokoreff, M. 2003. La force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris, Payot.
  • Kymlicka, W. 1999. Les théories de la justice, Paris, La Découverte.
  • Lallement, M. 2007. Le travail. Une sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Essais ».
  • Lapeyronnie, D. 2008. Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont.
  • Le Goff, O. 1994. L’invention du confort. Naissance d’une forme sociale, Lyon, pul.
  • Pennec, S. 2008. « Les liens de voisinage dans la ville au temps de la vieillesse », dans Habitat social et vieillissement : représentations, formes et liens, Paris, La Documentation française, p. 171-186.
  • Poullaouec, T. 2010. Le diplôme, arme des faibles. Les familles ouvrières et l’école, Paris, La Dispute.
  • Sainsaulieu, R. 1985. L’identité au travail, Paris, Presses de la fnsp (Fondation nationale de sciences politiques), 1re édition 1977.
  • Santelli, É. 2010. « Une enquêtrice en banlieue. S’exposer à la précarité et aux rapports sociaux sexués », dans J.-P. Payet (sous la direction de), La relation d’enquête. La sociologie au défi des acteurs faibles, Rennes, pur, p. 57-72.
  • Thin, D. 1998. Quartiers populaires. L’école et les familles, Lyon, pul.

Notes

[1]

Après des études universitaires interrompues en seconde année, Inès est intervenante sociale sur le quartier enquêté. Alors que nous lui demandions de décrire les adolescents et les jeunes adultes qui fréquentent le centre social, elle a éprouvé, pour mieux nous les dire, le besoin de puiser dans son propre vécu, dans ce qu’elle a toujours de commun avec eux malgré tout ce qui, aujourd’hui, les sépare. Cela a donné à ses propos une vérité en roue libre dont elle a très largement décidé du trajet.

[2]

En nous rendant pour la première fois sur le « quartier » où nous allions enquêter nous n’avons pu que constater le grand décalage entre, d’un côté, l’environnement très dégradé de deux « cités » de taille réduite à partir desquelles son image négative s’impose à tous et, de l’autre, les vastes et calmes zones d’habitat individuel dont, aux yeux de l’extérieur, l’existence demeure quasi insoupçonnée ; une « cité » et des « villas » étant d’ailleurs juste séparées – mais, oh combien !, distinguées – par une rue.

[3]

Il s’agit d’une expression indigène utilisée par les habitants du « quartier » et par les professionnels qui y exercent leur activité. Les habitants du « quartier » qui ont quitté un logement en immeuble collectif et en location à la « cité » pour un logement individuel et en propriété hors de cette dernière mettent dans le mot « villa » leur « immense fierté » d’avoir pu « faire construire » ou « faire bâtir », leur soulagement de pouvoir « vivre comme tout le monde ». Retenons que d’une manière générale, dans les régions méditerranéennes, ce mot désigne une maison individuelle sans que celui-ci connote nécessairement du haut de gamme (il est synonyme du vocable « pavillon » dont on use au nord de la France).

[4]

Le récit biographique d’Inès prend place parmi un ensemble d’entretiens semi-directifs auprès d’autres jeunes habitants – hommes et femmes – de l’une des « cités » du quartier et d’intervenants professionnels et bénévoles y exerçant leur activité. Il peut également être référé à l’observation directe réalisée auprès de jeunes garçons se regroupant quotidiennement aux abords du centre social de quartier situé sur la « cité ».

[5]

Notre approche de « l’identification » renvoie à Michel Lallement (2007) qui souligne « la capacité de la sociologie à penser l’identité comme un processus et non comme un état donné (soulignant que) les sociologues français pensent l’identité en étroite articulation avec la transformation sociale ». Cet auteur rappelle également que « les sociologues n’hésitent pas à enrichir leur approche de l’identité en puisant dans les acquis de la psychologie et de la psychanalyse ».

[6]

Préférant « mentalité » à « culture ».

[7]

Dans les autres familles enquêtées, la très grande majorité des pères n’étaient plus actifs et les fils adultes étaient souvent chômeurs. Ce ne fut qu’exceptionnellement la situation des jeunes femmes et de leurs mères.

[8]

La plupart des mères travaillaient « dans le ménage » et/ou dans des activités de services à la personne et une majorité de filles dans la grande distribution alimentaire et non-alimentaire en tant qu’employées de service ou dans la restauration rapide. Les plus diplômées occupaient des postes soit d’encadrement dans ces mêmes secteurs d’activité, soit d’animation dans des structures de suivi des jeunes en difficulté situées sur l’une des deux « cités » où elles ont passé une partie de leur enfance et/ou adolescence.

[9]

La situation des adultes de la famille à l’égard de l’emploi est étroitement articulée à la sociabilité familiale qu’Inès juge élevée. « L’intégration de [sa] famille à la société française » se vérifie notamment parce qu’« on se reçoit entre gens qui ont un emploi » et dans « les restaus du week-end » qu’elle « fait avec ses frères [eux et elle en couples] et leurs amis qui, bien sûr, travaillent tous », qu’ils soient « d’ici » ou « d’ailleurs ». Le fait d’avoir un emploi favorise la tolérance familiale au regard des différences de nationalité (« les copines turque et portugaise de ma sœur qui, comme elle, travaillent à Auchan sont souvent chez nous »).

[10]

Soit en travaillant en étant contractualisé, soit en étant indemnisé par Pôle emploi et, dans les deux cas, en complétant plus ou moins régulièrement par du travail non-déclaré.

[11]

À la « cité » et « là ou il y a les villas », « les blancs-blancs » a été une expression indigène couramment utilisée pour qualifier ceux « d’ici ».

[12]

Les divers lieux publics du quartier et le centre-ville forment respectivement les voisinages élargi et anonyme.

[13]

Les enjeux des pratiques vestimentaires distinctives entre classes sociales différentes ont été notamment analysés au lycée (Beaud et Pialoux, 1999). « Ici », elles prennent place au sein des classes populaires entre la frange classique qui a hérité du projet prolétaire de neutralisation des différences notamment par le rejet du comportement ostentatoire des « nantis » et la frange nouvelle (généralement ceux porteurs du « d’ailleurs ») qui « ne voit pas pourquoi on n’aurait pas droit au luxe ».

[14]

Dans une association sise à la « cité » où Inès a été intervenante bénévole.

[15]

Lors de l’enquête par observation directe menée en parallèle, l’assertion « l’apprentissage, c’est pour les nuls ! Les profs, ils arrêtent pas de le dire » a été maintes fois entendue.

[16]

Soucieuse d’être reconnue comme une consommatrice honnête, Inès précise : « Moi, mes frères, je peux vous montrer tous les tickets de caisse des baskets qu’on leur a achetées. C’est pareil pour les survêtements, je veux dire […] Moi, je paie tout avec la carte bleue ou avec des chèques… Donc, je veux dire, c’est clean, c’est net ! »

[17]

Et, s’il le faut, en usant du chantage (la menace de recourir au vol).

[18]

Ainsi : « Les débats au sujet du scooter éclaté qui ont commencé à onze heures du matin et qui ont duré jusque tard dans la nuit. »

[19]

Dans les entretiens réalisés auprès des habitants du quartier comme dans ceux avec les divers professionnels y intervenant, la thématique des marques a toujours été un temps fort des échanges. Elle a aussi été très présente au fil de l’observation directe auprès d’un groupe de jeunes déscolarisés et sans emploi. Les marques sont le sujet sur lequel ils se sont montrés très diserts et sûrs d’eux : « Sur les marques, c’est clair personne peut dire qu’on est des nuls » ou encore « sur les marques, on n’est pas des bouffons comme les autres du collège » (les enfants des classes populaires « d’ici »).

[20]

Inès précise : « Dans la maison qu’on a fait construire, il y a plusieurs télévisions. Il y a celle du salon avec l’écran plat. Il y a aussi la petite en hauteur de la cuisine et il y a un vieux modèle dans chaque chambre. »

[21]

Avec un début heureux et une fin malheureuse.

[22]

Les mélodrames hollywoodiens « abondent en personnages d’enfants aristocratiques élevés dans une famille humble » (Bourget, 1985).

[23]

Dans le mélodrame, qu’il soit littéraire ou cinématographique, le récit est souvent construit en s’appuyant sur la trame narrative ainsi que sur les personnages et objets propres au conte de Perrault.

[24]

Le verbe « tomber », décliné en « tomber de, sûr, bien, mal… » est très utilisé dans les quartiers populaires (Kerfi, Le Goaziou, 2000).

Résumé

Français

L’article s’intéresse aux formes et contenus de l’identification sur un « quartier » français quand on est issu de l’immigration maghrébine. Il les envisage « là où il y a les villas », ces lieux « calmes » occultés par les « cités » et leurs problèmes auxquels les « quartiers » sont généralement réduits. L’hypothèse étayée est que cette identification est le produit d’une histoire, aux étapes à chaque fois originales, où s’entrechoquent, s’apprivoisent et se conjuguent des codes culturels « d’ailleurs » et « d’ici ».
Il s’appuie en priorité sur des entretiens biographiques avec une jeune femme, habitant « là où il y a les villas » et animatrice au centre social sur la « cité » à proximité où, auparavant, elle a vécu plusieurs années. Plus secondairement, il se réfère à un ensemble d’entretiens semi-directifs avec des habitants des deux espaces et des professionnels travaillant sur le second ainsi qu’à une observation directe auprès d’un groupe de jeunes garçons fréquentant régulièrement le centre social et ses abords immédiats.
L’article montre que « là où il y a les villas », l’identification « ici » avec sa part « d’ailleurs » se noue à travers des pratiques aux ressorts divers en fonction des sphères de la vie sociale : faire « en apparence » et « en douce » pour éviter le choc frontal au sein de la famille, adopter sur les voisinages élargi et anonyme une manière flamboyante de se vêtir avec des marques afin d’exorciser la disqualification dont on se sent destinataire, bénéficier de l’atténuation significative de celle-ci sur le voisinage de proximité, à condition d’accepter la réserve le caractérisant.
La recherche invite à retenir que « là où il y a les villas », l’identification est une fabrication en continu à travers laquelle il est possible de devenir « ici » sans devoir rejeter sa part « d’ailleurs ».

Mots-clés

  • identification
  • « d’ici » et « d’ailleurs »
  • disqualification sociale
  • familles issues de l’immigration maghrébine
  • voisinages de proximité
  • élargi et anonyme
  • emploi et consommation
  • préoccupation scolaire des familles
  • addiction familiale aux marques

English

When « from elsewhere » and « from here » clash, come to terms and combineThe author examines the forms and contents of identification in a French neighbourhood when a person is a North African immigrant. She studies these aspects « over there where people live in houses », these « calm » places hidden by the « Projects » and their problems, with which these immigrant neighbourhoods are identified. She hypothesizes that this identification is the product of a specific history – each stage of it being new – in which cultural codes « from here » and « from there » clash, come to terms and combine.
The research is based first on biographical interviews with a young woman residing « over there where people live in houses » and employed as a social worker in the community center of the adjacent poorer neighbourhood in which she lived for several years. It also uses several open interviews with residents from both places and with employees working in the poorer area, as well as direct observation of a group of young boys who regularly visit the community center and its surroundings.
It is shown that, « over there where people live in houses », residents’ identification with « here » joins with « there » through different practices depending on various social components : acting « as if » and « unobtrusively » in order to avoid conflict within the family, flamboyantly dressing in well-known brand names when in one’s broader surroundings and in the anonymous beyond so as to avoid feeling disqualified, and feeling less so in one’s closest surroundings if one shows more discretion.
The author concludes that « over there where people live in houses » identification is continuously constructed, making it possible to be « from here » without totally rejecting one’s element from « elsewhere ».

Keywords

  • identification
  • « from here » and « from elsewhere »
  • social disqualification
  • second- and third-generation North African families
  • immediate
  • broader surroundings and the anonymous area beyond
  • labor and consumption
  • families’school-related concern
  • familial addiction to brand names

Plan de l'article

  1. La famille d’origine maghrébine et l’emploi salarié
    1. En réponse aux réticences des parents : l’émancipation « en douce » des filles
    2. Avoir un emploi pour consommer : ou comment conjuguer « d’ailleurs » et « d’ici » au mode flamboyant
  2. L’éducation des enfants et la consommation familiale
    1. L’école pour réussir « ici » et la consommation pour exorciser un « d’ailleurs » disqualifié : deux préoccupations familiales peu conciliables
    2. L’addiction familiale aux marques ou les enjeux d’une transmission « ici » avec les blessures « d’ailleurs »
  3. La fuite « d’ici » par une amie longtemps privée de son « d’ailleurs »
    1. La quête du « d’ailleurs » originel
    2. La dialectique de la richesse et de la pauvreté
  4. Conclusion

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