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Nouvelle revue de psychosociologie

2011/2 (n° 12)

  • Pages : 304
  • ISBN : 9782749214719
  • DOI : 10.3917/nrp.012.0099
  • Éditeur : ERES

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Si les travaux ne manquent pas sur les transformations des quartiers pauvres des banlieues françaises, leurs dimensions politiques ont été relativement peu abordées. Lorsqu’elles l’ont été, c’est surtout en négatif : nous serions passés des « banlieues rouges », structurées par une forte identité de classe, une logique communautaire et une politique locale incarnées par le pcf, à des « quartiers sensibles », appréhendés en termes de problèmes sociaux et culturels et de violences juvéniles engendrant une désertification politique (Hajjat, 2008) ou un « vide politique » rempli par la religion et l’antisémitisme (Lapeyronnie, 2008). On a pu voir dans ces périphéries urbaines en voie de ghettoïsation urbaine, ethnique, électorale, l’épicentre d’une « démocratie de l’abstention » (Braconnier, Dormagen, 2007). Puissants facteurs de dépolitisation des classes populaires, les bouleversements structurels et urbains auxquels on a assisté depuis une trentaine d’années (Beaud, Pialoux, 2003 ; Wacquant, 2006) viendraient expliquer les relations entre marginalité urbaine et désertion des formes conventionnelles de participation politique (Lagrange, 2010).

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Ces différentes lectures me semblent discutables d’un double point de vue. D’un côté, elles méconnaissent les formes non-conventionnelles d’action collective qui travaillent ces quartiers populaires depuis le début des années 2000 (Masclet, 2003 ; Kokoreff, 2003 ; Jobard, 2005), qui relèvent de l’infra-politique (Scott, 2004). Impliqués et reconnus localement, organisés en réseaux, une nouvelle génération de militants de cité est apparue sur le devant de la scène lors des élections municipales et régionales de 2008 et 2010. On n’a pas assez pris la mesure des conséquences qu’elle implique en termes de renouvellement de l’offre politique à l’échelon local face à la crise de la représentation politique (Kokoreff, 2011). D’un autre côté, la lecture consistant à réifier la mise au banc politique des habitants des quartiers populaires (Jobard, 2005) méconnaît l’hétérogénéité des situations locales et des registres d’action, mais aussi l’ambivalence des phénomènes qui mettent à l’épreuve les acteurs. Leur appréhension mérite un regard à la fois plus proche des singularités ordinaires et distancié de leurs contingences.

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Dans ce sens, cet article est construit autour du matériau recueilli dans le cadre d’une enquête ethnographique réalisée lors des dernières élections cantonales, en 2011, qui s’inscrit elle-même dans une enquête de terrain de longue durée (Kokoreff, 2003). Il est centré autour d’un informateur, au sens ethnographique du terme, et de son parcours suivi depuis près d’une quinzaine d’années. Connu et reconnu pour son dynamisme et sa visibilité, cette « figure » des quartiers a décidé de se présenter comme candidat indépendant dans le canton nord d’Asnières-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine. Profitant de ma proximité avec le terrain, j’ai adopté une posture classique d’observation participante. Observateur, je l’ai été comme témoin direct de discussions entre le candidat, les membres de son équipe, des habitants du quartier, de réunions internes (organisation, planning, débriefing) et externes (réunions publiques), d’interventions (distribution de tracts à la sortie du métro, des écoles, sur le marché, dans les immeubles), ainsi que des événements qui ont fait suite à la mort du jeune Samy en pleine campagne (marche silencieuse, nouvelles agressions, appels au calme, réunions publiques). À cela se sont ajoutés des entretiens formels et informels avec différentes personnes (le candidat, sa suppléante, les équipes de filles chargées du « boîtage » et des garçons s’occupant de l’affichage, le patron de la cafétéria servant de qg, d’autres militants ump et ps, des électeurs, des personnes tenant les bureaux de votes). Participant, je l’ai été aussi en donnant un coup de main ponctuel (lettres, réservation de salle, etc.) et en accompagnant les membres de l’équipe partout où ils allaient tracter, « boîter », faire du porte-à-porte. Lorsque l’occasion se présentait, j’ai aussi donné des conseils au candidat suivi, qui m’appelait alors son « directeur de campagne », sans prendre au sérieux ce rôle.

Le terrain

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Avec ses 80 000 habitants, Asnières est l’exemple typique d’une ville clivée. D’un côté, il y a les « quartiers nord », avec leurs logements hlm construits massivement dans les années 1960 qui ont effacé en partie un tissu pavillonnaire vieillissant et les bidonvilles installés à cette période ; de l’autre, les « quartiers sud », avec leurs résidences élégantes et calmes, qui servaient depuis le xviiie siècle de lieux de villégiature à la noblesse et à la grande bourgeoisie. Sans doute ce clivage spatial a-t-il une forte dimension symbolique, présente dans les esprits et redoublée dans le langage, qui ne doit pas masquer les zones intermédiaires et mixtes où cohabitent pavillons et cités, diverses fractions de classes, comme le quartier des Bourguignons. S’il existe une « mythologie des quartiers nord » (Lepoutre, 1997), ce clivage n’en constitue pas moins un fait que les données du recensement et les observations de terrain permettent de documenter. On constate ainsi dans les « quartiers nord » une surreprésentation des moins de 25 ans, du taux de chômage des jeunes, des étrangers, des taux de bas revenus et de familles monoparentales. Ils ont été et restent démunis en termes d’accès aux services publics et aux équipements collectifs. Enfin, la délinquance juvénile et les activités illicites organisées autour de l’usage et du trafic de drogues perturbent la vie quotidienne tout en participant à l’économie symbolique des réputations.

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Le découpage du canton nord illustre parfaitement ce clivage socio-spatial de la ville. Aller du quartier des Mourinoux, au nord, à celui de Flachat, au sud, c’est passer de l’urbanisme de masse des grands ensembles bordés par des zones pavillonnaires vieillissantes à un urbanisme haussmanien et résidentiel, avec ses belles demeures et ses châteaux ; c’est éprouver l’ampleur des inégalités sociales qui les séparent ; bref, c’est changer de ville et de sociologie. Ce constat rejoint le problème plus général d’un découpage électoral fait « sur-mesure ». Ce découpage a longtemps fait obstacle à une percée électorale de la gauche et favorisé la droite. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne favorise pas non plus l’émergence de candidats indépendants issus de milieux populaires.

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Il reste que l’intérêt de ces terrains est d’offrir à l’observation des situations intermédiaires, moins socialement problématiques ou « dures » que celles rencontrées dans certaines zones de marginalité urbaine qui défrayent la chronique. De plus, au cours de ces dernières années, les quartiers nord et la commune ont connu un certain nombre de changements : installation de services publics, livraison d’immeubles en accès à la propriété et/ou avec des loyers supérieurs à ceux des cités hlm, plan de rénovation urbaine comprenant la réhabilitation de 190 logements et la démolition de la barre des Gentianes, prolongement de la ligne 13 et construction de deux stations de métro en attendant l’arrivée du tramway venant de Saint-Denis. On peut penser que ces phénomènes traduisent une mutation sociologique en cours de la ville. D’ailleurs, lors des dernières élections municipales, en 2008, une alliance ps/Modem/Divers droite a battu le député-maire ump, marquant une rupture dans l’histoire d’une ville à droite depuis l’après-guerre. Enfin, l’ambiance des quartiers nord a bien changé depuis une quinzaine d’années. La reconfiguration des trafics de drogues (déclin de l’héroïne, essor de la cocaïne, dispersion des points de deal de cannabis) et une modification sensible des pratiques policières (présence plus importante des forces de l’ordre, interpellations des mineurs, culture du résultat) ont conduit à un émiettement de la délinquance des jeunes, alors qu’émergeait une nouvelle génération particulièrement déscolarisée, disposant de peu de ressources financières et davantage sujette à des incivilités ou désordres urbains par rapport aux générations précédentes.

Les raisons d’une candidature

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Pourquoi, lorsqu’on habite ces quartiers, se présenter aux élections cantonales ? Il existe dans les quartiers un fort sentiment d’injustice face aux inégalités sociales, à la ségrégation, aux discriminations de toute sorte. Mais l’entrée en politique correspond à une trajectoire et à une expérience dont elle est en partie le produit. Dans le cas qui nous intéresse, Zouhairr Ech-chetouani, aujourd’hui âgé de 35 ans, marié, un enfant de 6 ans, vit à Asnières depuis son plus jeune âge. Lorsque je l’ai rencontré, en 1996, il travaillait à Bricorama comme manutentionnaire. Il sera embauché l’année suivante à la mairie d’Asnières, où il occupera successivement les postes de médiateur des quartiers, de coordinateur de prévention, de chargé de missions de prévention et de sécurité et de chef de projet de la politique de la ville. Depuis 2008, il est délégué syndical à fo. Parallèlement, son engagement militant a été important depuis quinze ans. Prenant sa carte au pc à 19 ans, il y reste trois ans sans conviction, puis il s’engage dans l’associatif : il participe à la création en 2001 de l’association « Démocratie et citoyenneté » (2001), du « Cran » (Comité relais Asnières nord), puis crée « Ni proxo ni macho » en 2003, en réaction au mouvement « Ni putes ni soumises », qui fait étape à Asnières-sur-Seine lors de la « Marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité ». Il fait aussi partie du collectif « Banlieue respect » lancé lors des émeutes de 2005. Entre-temps, proche du mib (Mouvements immigration banlieue), il participe à un collectif contre la mesure de la « double peine » visant un de ses camarades, alors que Daniel Vaillant est ministre de l’Intérieur (Kokoreff, 2003 : 214-221). Cette expérience le marquera profondément sur l’attitude de la gauche à l’égard des « immigrés ». En dépit – ou du fait – de ces multiples initiatives dont il est à l’origine, il est accusé d’être un « caïd » par celui qui deviendra le maire de la ville, en 2008. Ce changement de majorité municipale a des conséquences importantes sur le plan professionnel. Il est en effet muté de la coordination des équipes de prévention à la cantine de l’école maternelle. Une mutation vécue comme une sanction à peine déguisée pour celui qui aurait été trop proche de l’ancien maire. Après avoir déposé plainte pour diffamation contre le nouveau maire ps, il obtient gain de cause : celui-ci est condamné par le tribunal de Paris pour diffamation et à une amende symbolique de 1 000 euros. Le fait est néanmoins assez rare pour être souligné. Suite à de longues négociations, il est finalement réintégré dans les services de la politique de la ville en 2010 – en réalité mis dans un « placard ».

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On voit donc que cette candidature s’inscrit dans une trajectoire militante à bien des égards typique de nombreux militants de cité, tout en prenant sens dans un contexte politique local particulier. La situation suivante le suggère. C’est lors de la soirée du 14 juillet 2010 que j’apprendrai sa décision de se présenter aux élections cantonales des 20 et 27 mars 2011. Quelques mois plus tard, lors d’un long entretien enregistré, Z. Ech-chetouani explique comment il envisage sa candidature. Ce n’est pas la première fois qu’il participe à des élections puisqu’il s’était présenté en compagnie de deux autres candidats indépendants dans le département lors des élections législatives de 2007. « Je m’étais présenté pour commencer à montrer qu’il y a des personnes dans les quartiers qui existaient aussi politiquement et qu’il fallait, même si on n’avait pas la prétention de gagner, commencer à prendre en compte. » Il avait fait un petit score (1,7 %, soit 397 voix). Lors de ses cantonales, il va « essayer de faire ça avec plus de professionnalisme ». Les enjeux sont aussi différents, plus locaux. Les territoires sont plus étroits, tout le monde se connaît, ce qui rend plus difficile, selon lui, de « parachuter des candidats ». Pourtant, il se retrouve face à « des gens qui sont parachutés pour la plupart, même s’ils habitent la ville, ce sont des gens qui sont toujours absents du terrain ». Or, lui est plus que présent dans le quartier, « connu et reconnu pour ce qu’il a fait et fera », comme le dit l’un de ses proches. Nombreuses sont les personnes à se demander à quoi servent les élections cantonales, dans le quartier comme ailleurs, et lui-même se pose la question. « Mais l’utilité, ce n’est pas de se dire à quoi va servir ce poste. L’utilité, c’est de se dire qu’il nous faut une visibilité politique, et quelle que soit l’élection que l’on peut remporter, je dis que pour les gens du quartier, je considère que c’est bon à prendre » (entretien réalisé par l’auteur le 22 novembre 2010).

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Cette candidature tire ainsi sa légitimité de la proximité. À la différence de l’autre candidat indépendant issu des « quartiers nord », Mohamed Bentebra, qui s’est présenté aux cantonales de 2004 et avait fait 5 % des voix, Zouhairr Ech-chetouani ne souhaite pas jouer les « beurs de service », ni apparaître comme un « candidat communautaire ». Il met en avant sa connaissance du terrain et son dynamisme, ce qui se traduit par le fait que, des dix candidats, il sera le seul à voter pour lui-même dans le canton, les autres habitant dans le reste de la ville, voire dans d’autres villes.

Organiser une campagne

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Une campagne électorale ne s’improvise pas : elle suppose une organisation, des connaissances des rouages administratifs et juridiques, un savoir-faire, une équipe fidèle et efficace, bref des ressources qu’offrent d’ordinaire une structure politique ou/et un réseau de fidèles. Dans le cas présent, cette absence d’expérience aurait pu être fatale au candidat suivi. N’ayant pas déposé sa candidature à la mairie, il a appris qu’il était hors jeu parce que hors délai. Pourtant, il a pu rattraper la situation grâce au volontarisme et à la compétence d’une fonctionnaire de la préfecture. Plus généralement, il s’en est plutôt bien sorti, avec le sentiment « d’avoir fait ça toute sa vie », restant « zen », même quand il hésitait, qu’il lui manquait une information importante ou qu’il n’arrivait pas à joindre tel ou tel.

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La campagne a été courte : la première réunion de l’équipe de campagne a eu lieu le 16 février, la campagne a démarré officiellement le 8 mars, et le premier tour s’est déroulé le 19 mars 2011. Il a fallu s’organiser très vite. Zouhairr a pris contact avec un photographe, il a fait une première séance photo, puis une seconde. Cela étant fait, contact a été pris avec un graphiste. C’est lui qui a finalisé le tract et l’affiche avec les photos et le texte. L’affiche : on voit le candidat en costume-cravate, sourire jovial aux lèvres, avec comme arrière-fond le paysage des barres et des tours du secteur, qui pourrait être celui de n’importe quelle banlieue. Le slogan : en haut, sur fond bleu, « Il faut que ça change » ; en bas, sous forme de signature, « Le candidat de l’intérêt général », et l’adresse de son site. Outre l’attachement au quartier, on pouvait lire dans ce tract la volonté d’« agir et de faire bouger les choses pour l’éducation et la lutte contre la déscolarisation […], pour l’emploi et les formations adultes […], pour la sécurité des biens et des personnes […], pour l’offre de logements, la lutte contre l’insalubrité, la hausse des charges, l’endettement des ménages […], pour une rénovation urbaine et une amélioration des transports ». En conclusion, il affirmait son projet d’agir avec « transparence et responsabilité », « d’être une force de proposition », « hors des partis politiques, libre et à votre écoute ».

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Il a fallu ensuite trouver un imprimeur. Notre candidat en a trouvé un en Allemagne à des prix défiant toute concurrence : 40 000 tracts pour 900 euros, 500 affiches pour 300 euros. En passant commande le 12 février, il a été livré dix jours plus tard. Pour trouver l’argent, une quête et un appel à soutiens ont été organisés, qui ont permis de réunir un peu plus de 1 700 euros. Pour donner un ordre de comparaison, d’autres candidats ont fait un prêt de 15 000 euros pour financer leur campagne, ce qui correspond au montant remboursable pour les candidats dépassant les 5 % des suffrages – le total des dépenses étant fixé à 29 000 euros. Il a fallu que l’argent transite par le compte de son mandataire financier, qui n’est autre que le patron de la cafétéria lui servant de qg. C’est là où je retrouverai Zouhairr lors de la campagne, en costume, attablé avec son ordinateur connecté à Internet, ses deux téléphones portables, une liasse de papiers.

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Malgré ses moyens limités et son manque d’expérience, l’équipe de campagne s’est montrée d’une efficacité inattendue et remarquée. Les panneaux d’affichage ont été recouverts régulièrement. Lorsque certaines affiches collées la nuit étaient graphitées ou déchirées, l’équipe du matin repassait. La connaissance du territoire s’est avérée une ressource fondamentale. Mais cela ne suffit pas. « Hier soir, je leur ai expliqué qu’il n’y avait pas de révolution sans organisation. Ce que j’attendais d’eux, c’était de la discipline et de la rigueur. “Tout le monde croit que vous êtes des merdes, que vous êtes incapables de faire ce boulot jusqu’au bout, eh bien, non ! Vous assurez comme des pros ! Je peux pas tout faire, il faut que je délègue.” Résultat, une fois terminé mon discours, ils sont partis comme un seul homme sur le coup de minuit. Ils sont partis à Flachat à six voitures, à trente, ils ont cartonné ! » (Notes de terrain, dimanche 13 mars).

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Mais revenons à la question des compétences. On peut considérer que l’attachement au quartier, le mode de socialisation qu’il implique, la culture de la rue, constituent des aspects importants des compétences mobilisées/mobilisables. Dans ces quartiers populaires, il faut savoir se débrouiller, s’adapter aux situations parfois tendues, faire preuve de sens pratique. Une telle socialisation urbaine est une ressource capitale. Mais cette socialisation des cités n’est pas seule en cause. Le parcours de militant associatif et l’expérience acquise à cette occasion sont aussi des éléments à prendre en compte. Ils rendent possible l’activation d’un réseau de personnes socialement hétérogènes où circulent de l’information, des conseils, des orientations. Ce sont moins les réseaux sociaux type Facebook que le réseau de proches constitué au fil des connaissances et des rencontres qui peut jouer ce rôle. Ainsi, au cours de cette campagne, Zouhairr a passé beaucoup de temps à utiliser ses deux téléphones mobiles pour contacter les uns et les autres et leur répondre. C’est ainsi que deux ou trois coups de téléphone ont suffi pour trouver un imprimeur sur Paris qui fera les affichettes indiquant les quatre réunions de campagne organisées.

Une mobilisation collective

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Un des moments clés de l’observation de cette campagne a été, pour moi, le dimanche 8 mars, jour de marché aux 4 Routes, à la veille de l’ouverture officielle de la campagne. Faute de pouvoir reprendre dans le détail les éléments d’ambiance et les situations observées, je m’en tiendrai à trois aspects.

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Le premier concerne le marché en lui-même. Situé sur une large place d’ordinaire squattée par les « jeunes », il s’agit d’un marché typiquement populaire et multiethnique, marqué par une forte présence maghrébine. Les prix sont bas, les vendeurs chaleureux, les passants accueillants. Lors de cette journée, Karim me sert de guide. Âgé d’une quarantaine d’années, militant encarté à l’ump, il m’annonce fièrement qu’il connaît « tout le monde et parle à tout le monde ici ». S’il a décidé de faire la campagne de Zouhairr, c’est parce qu’il est agacé par le « positionnement » de l’ump, dont le candidat a mis son sigle dans la poche. Kader ne sous-estime pas le défi. Il m’explique que si la plupart ne votent pas, c’est que d’un côté, les plus anciens (les « immigrés ») n’ont pas le droit de vote ; de l’autre, les plus jeunes, déçus de la gauche et de la droite, n’ont guère plus confiance dans les candidats « issus de ». Selon lui, « ils te disent que je vote droite/gauche ou que je vote pour un candidat issu de l’immigration, c’est exactement la même chose. Dès qu’il va avoir le poste, il va se prendre un coup de pied au cul ». Autrement dit, il va oublier d’où il vient. Malgré cela, un bon accueil est réservé aux divers tracts, en particulier par les femmes qui habitent le quartier, qui connaissent et encouragent Zouhairr.

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Un deuxième aspect est que le marché est une scène, un lieu où l’on se donne à voir et qui donne à voir. Il a été l’occasion de rencontrer la plupart des candidats et de voir fonctionner de près ce « petit monde ». D’après ce que j’ai observé, ils ne tractaient pas et discutaient surtout avec leurs militants ou sympathisants, entre eux. Pour la plupart, les quartiers nord ne sont pas leur secteur, ils n’y ont pas grandi et n’y habitent pas, ils y sont peu présents et n’en ont pas les codes. Entre les candidats, les rapports sont plutôt cordiaux, même si certains semblent se haïr. On remarque l’absence du candidat du Front National, non représenté sur les affiches, et qui fera un très bon score au premier tour, surfant sur la vague bleue de Marine Le Pen.

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Le troisième aspect retenu concerne l’implication des jeunes dans la campagne de Zouhairr. Quand je lui demanderai quel a été le meilleur moment de la campagne au soir du premier tour, il me répondra sans hésiter : le jour du marché. Voir cette dizaine de jeunes présents sur le terrain en train de distribuer des tracts, eux qui d’ordinaire dorment à cette heure-là et ne viennent jamais au marché, lui a fait « chaud au cœur ». C’est pour lui une manière de montrer les valeurs, l’engagement de ces jeunes, qui ne sont ni militants ni payés par les partis ni supposés avoir un logement ou un emploi en retour. Ils représentent en quelque sorte la relève dont les plus âgé(e)s de l’équipe se montrent très soucieux.

Quand la mort d’un jeune fait irruption dans la campagne

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Cette mobilisation collective a été stoppée par un drame en même temps qu’il l’a prolongée singulièrement. Samedi 14 mars, vers minuit, je reçois un sms : « Un gamin est mort aux Courtilles, planté au couteau. » Samy, 15 ans, est mort suite à une rixe avec des jeunes de la ville voisine. Cette nouvelle va bouleverser la population, affecter le déroulement de la campagne et connaître un retentissement national. Le lendemain, deux agressions violentes visent des jeunes de la commune limitrophe où vivrait l’auteur du crime. Dans un cas, plusieurs témoins indiquent que près d’une quarantaine de jeunes se sont rués sur un « petit » de cette cité, sauvé par l’intervention de quatre « grands ». On est entré dans une logique de représailles. Un peu plus tard, vers 20 heures, c’est un Asniérois qui est pris à partie et blessé avec un couteau, sauvé in extremis grâce à l’intervention de la police. Les quartiers nord sont en état d’urgence, des dizaines de fourgonnettes de crs ont pris position à proximité des points stratégiques (métros, place du marché, McDo) et circulent dans la rue avec leur équipement lourd. Un hélicoptère sillonne bruyamment le ciel.

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Les commentaires vont bon train. On invoque les « mamans », qui ont tiré à plusieurs reprises le signal d’alarme depuis deux ou trois ans, c’est-à-dire depuis l’arrivée du métro, suite aux vols avec agressions subis par plusieurs d’entre elles. Toutes celles qui ont des adolescents de l’âge de la victime se sentent concernées. On met en cause la municipalité, qui n’aurait pas pris la mesure de la situation, aurait démembré le service des médiateurs et paralysé la police municipale en mettant son responsable dans un « placard ». Les proches du maire auraient convaincu la famille d’organiser une marche silencieuse et cherché à tirer parti du drame. Vu le contexte et le parcours de la marche, beaucoup prédisent le pire. On s’interroge aussi, parmi les « grands », sur cette « génération sacrifiée » qu’ils ne contrôlent plus ni ne connaissent vraiment.

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Les marches silencieuses sont toujours des moments d’intense émotion collective. Celle-ci s’est terminée par des tensions entre jeunes des deux communes, puis avec la police. Toute la journée du lendemain a été consacrée à calmer les esprits des « petits ». On sent que, à tout moment, la situation peut basculer de la violence verbale à la violence physique. De sorte qu’il est difficile de se remobiliser sur la campagne. La première réunion électorale a été annulée le jour de la marche silencieuse, mais la deuxième sera maintenue, suivie par une cinquantaine de personnes, dont une dizaine de « nouveaux ». Zouhairr fait une longue intervention et fait part de son dilemme : soit relancer sa campagne en considérant que la meilleure réponse aux violences est politique en votant, soit tout arrêter en prenant acte de la gravité de la situation que personne ne paraît maîtriser. Difficile de s’arrêter maintenant. Mais vers 20 h 45, un coup de fil lui annonce qu’un nouvel incident est survenu au McDo. La réunion s’achève rapidement. Les « mamans » partent affolées.

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Nous filons en voiture à toute vitesse sur le lieu de l’agression et Zouhairr tente de savoir ce qui s’est passé auprès des policiers, en vain. Un peu plus tard, nous nous retrouvons au milieu des « petits », place du marché. Tout le monde est déjà au courant. « Là, plus question de parler. On parle plus. » On repart. « Je crois que je vais jeter l’éponge. Je te dépose et je rentre », me lance Zouhairr. Après un tour de pâté de maisons, finalement, on se gare. Je lui demande s’il a eu des contacts avec les gars de Gennevilliers. Sans savoir si cela est lié où s’il était déjà en contact, il passe un coup de fil, puis deux, et ainsi de suite, sort du champ, revient, puis me lance : « On va faire une réunion avec les grands du Luth. » La prise de contact a lieu tard, et nous nous retrouvons dans le local à une vingtaine pour parler de la situation. Finalement une réunion est prévue pour le lendemain entre « anciens » d’Asnières et de Gennevilliers. Les journalistes assistent à la première partie puis sont priés de sortir (notes de terrain, mardi 16 mars 2011).

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Ce qui est frappant, c’est le décalage entre le déroulement de cette séquence et sa couverture médiatique. Les médias ont tous titré sur la « guerre des bandes ». Or c’est une erreur : il ne s’agit pas de « tensions entre bandes rivales », car il n’y a pas véritablement de « bandes » et les rivalités interquartiers sont circonstancielles, ni de « guerre des territoires », au sens de règlement de compte sur fond de trafics de drogues, car les mineurs impliqués y occupent une place marginale. En fait, les violences sont aveugles, sans réel motif. C’est un motif « absurde », une embrouille partant de rien, qui tourne au drame. Les alliances sont à géométrie variable, les groupes s’agrègent aussi vite qu’ils se désagrègent, volatiles et mobiles, unis par une identité territoriale fictive. En arrière-plan : une jeunesse marginalisée et pour une grande part déscolarisée, sans emploi ni stage, difficile à contenir, vivant au sein des nombreuses familles monoparentales, bref abandonné à elle-même, sans avenir.

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Tous ces thèmes étaient bien dans les tracts et les discours des candidats, mais ils ont été peu audibles lors de la seconde partie de la campagne. Certains ont préféré annuler leur action dans le secteur, comme le candidat ump, la plupart se sont fait discrets, comme le candidat ps. La campagne électorale a été rattrapée par l’imagerie des banlieues qui a elle-même contribué à sa dépolitisation. À la rubrique politique s’est ainsi substituée celle des faits divers, au débat sur la percée dans les sondages du fn la ritournelle de la « guerre des bandes ». Pourtant, de manière souterraine, un énorme travail de régulation informelle des violences a été réalisé par des habitants des deux villes se sentant concernés et n’attendant rien des politiques.

Fin de campagne

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On s’attendait à une dispersion des voix du fait des dix candidats présents, et surtout à une forte abstention. Celle-ci a atteint 65 % des 22 926 inscrits (contre 62 % en 2004). Après le décompte des 22 bureaux de vote du canton, c’est Luc Bérard de Malavas, maire adjoint ps à la jeunesse, qui est arrivé en tête, avec 27,83 % des suffrages, devant Thierry Le Gac, ancien maire-adjoint ump à la jeunesse, 22,6 %, Ralph Bohbot, fn, 18,4 %, loin devant le candidat des Verts, 9,6 %, Josiane Fischer, première adjointe, Divers droite, 9,6 %. Quant à Zouhairr Ech-chetouani, il a réalisé 4,8 % des votes, distanciant le candidat Front de gauche/pcf, 4,21 %, et Mohamed Bentebra, l’autre candidat sans étiquette, 2,28 %. Au second tour, l’abstention est passée de 64,9 % à 63 %, mais avoisinait 69 % dans la partie nord du canton. C’est le candidat du ps qui a été élu conseiller général, avec 53,54 % des suffrages, faisant basculer ainsi le canton à gauche.

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D’un point de vue politique, le résultat de Zouhairr est décevant. Selon un élu expert en la matière, un succès d’estime l’aurait placé dans une fourchette entre 7 et 10 %. Or une part des voix qu’il aurait pu recueillir s’est volatilisée : l’absence de droit de vote des immigrés, la non-inscription (importante en milieu populaire) des jeunes, la « mal inscription » des autres, sans compter ceux qui ont « oublié » de se rendre aux urnes, expliquent en partie l’abstention, et par là, son score. Mais si l’abstention comporte des aspects techniques, comme l’ont bien montré Braconnier et Dormagen (2007), elle est un phénomène électoral et sociologique complexe qui résulte aussi de causes structurelles (déficit d’encadrement physique, effondrement de l’identification partisane, individualisme, ressentiment à l’égard des partis, mutations du militantisme, etc.). En outre, les enjeux politiques sont court-circuités par d’autres facteurs (poids de l’environnement familial, votes identitaires, clientélisme, etc.) particulièrement visibles à l’échelon local. Maintenant si on articule ces facteurs à l’expérience du candidat, d’autres aspects entrent en jeu. Au soir du second tour, Zouhairr s’interrogeait : « Les gens sont-ils vraiment prêts à voter pour des personnes comme moi ? » Il en doutait et ne cachait pas son ressentiment (« Je suis dégoûté ») après l’annonce de la victoire du candidat ps (« Être élu avec le bilan qu’ils ont à mi-mandat, t’imagines ? »), souhaitant prendre du recul (« Mon costume, je vais le mettre au placard jusqu’à 2014 », date des prochaines municipales).

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Reste une mobilisation collective exemplaire. L’organisation et la gestion collectives de la campagne n’allaient pas de soi pour ces hommes et ces femmes étrangers au monde politique. A-politiques, car considérés comme non-encartés à un parti politique, ils sont apparus profondément politisés, au sens où la politique locale, nationale et internationale est un thème majeur de discussion dans les quartiers, dans les cafés comme dans les halls, lors des jours de marché, au sein des attroupements. On le voit bien lorsqu’il s’agit de l’islam, mais aussi dans les conversations portant sur le football, à travers les résultats de l’équipe de France, les rivalités entre le Maroc et l’Algérie, la figure de Zidane, etc. Les jeunes adultes qui ont fait la campagne ont en un sens hérité de cette culture politique des quartiers, et Zouhairr en a été en quelque sorte le « passeur ». Leur engagement a apporté la preuve qu’ils étaient en capacité de s’organiser et d’être présents – y compris lors des « événements », lorsque le terrain était abandonné aux seules forces de l’ordre et aux journalistes –, qu’ils avaient quelque chose à dire et à apporter.

Pour conclure

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De cette enquête de terrain et du compte rendu ethnographique proposé, on peut dégager trois enjeux à la fois théoriques et politiques. Le premier concerne la dynamique de participation politique et de reconnaissance institutionnelle de cette nouvelle génération de militants qui émerge, en marge des formations politiques ou en leur sein. Le cas étudié n’est pas isolé, comme on a pu le constater après les émeutes de 2005, lors des élections municipales et régionales de 2008 et 2010. Un certain nombre de candidats, des « issus de », que l’on peine à désigner, ont fait de bons scores au premier tour, voire sont passés au second tour, et sont devenus conseillers municipaux et adjoints au maire. Si les enquêtes et données manquent pour rendre visible et comprendre ce processus politiquement invisibilisé, il suppose une adhésion au régime de représentation en place. En même temps, il en déplace la conception classique qui considère comme illusoire la séparation des idées portées des identités subies et/ou endossées, ou que les représentant(e)s soient interchangeables. D’où, deuxième enjeu, l’ambivalence des phénomènes où se mélangent le mépris ressenti des électeurs par les candidats et la tentation de délégation à des élus qui multiplient les signes de déférence à leurs égards, la « rage » des candidats qui veulent que « ça change », leur tentative de donner tous les gages de légitimité du candidat conventionnel et leur retrait lors que le succès électoral contraste avec leur mobilisation sur le terrain. Le troisième enjeu concerne précisément les deux registres parallèles d’action : celui de l’agenda d’une campagne électorale dont finalement tout le monde se moque et perçoit assez mal les enjeux ; et celui, infrapolitique, de l’apaisement d’une embrouille qui dégénère et que la caricature médiatique occulte. Chacun de ces enjeux renvoie à une conception du politique – institutionnelle, expérentielle et pragmatique. L’analyse de la dynamique des relations entre ces diverses conceptions mériterait d’être approfondie.


Bibliographie

  • Beaud, S. ; Pialoux, M. 2003. Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard.
  • Braconnier, C. ; Dormagen, J.-Y. 2007. La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, coll. « Folio ».
  • Courouge, M. ; Pialoux, M. 2011. Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Marseille, Agone.
  • Hajjat, A. 2008. « Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et postcolonialisme », dans A. Boubeker, A. Hajjat (coordonné par), Histoire politique des immigrations (post)coloniales : France 1920-2008, Paris, La Découverte, 249-264.
  • Jobard, F. 2005. « Géopolitique d’une banlieue militante. Une mobilisation politique en lointaine banlieue », Contre-temps, n° 13, 30-38.
  • Kokoreff, M. 2003. La force des quartiers, Paris, Payot.
  • Kokoreff, M. 2011. « La marginalisation politique des minorités : effets de domination ou stratégie infrapolitique ? », dans E. Benbassa (sous la direction de), Les minorités visibles en politique, Paris, Éd. du cnrs.
  • Lagrange, H. 2010. Le déni des cultures, Paris, Le Seuil.
  • Lapeyronnie, D. 2008. Ghetto urbain, Paris, Robert Laffont.
  • Lepoutre, D. 1997. Cœur de banlieues, Paris, Odile Jacob.
  • Liebow, E. 2011. Tally’s Corner (1967), Paris, pur.
  • Masclet, O. 2003. La gauche et les cités, Paris, La Dispute.
  • Scott, J.C. 2008. La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam (1re éd. am. 1992).
  • Wacquant, L. 2006. Parias urbains, Paris, La Découverte.

Résumé

Français

Dans certains quartiers populaires étudiés de longue date, des habitants connus de tous pour leur dynamisme et leur engagement associatif et militant se préparent pour les prochaines élections cantonales de 2011. Ce n’est pas la première fois qu’ils se présentent à des élections ; mais cette fois, ils partent avec une chance réelle de « créer une surprise ». Qui sont-ils réellement ? Comment en sont-ils arrivés là ? Quel est leur positionnement dans l’espace politique local ? De quelles ressources bénéficient-ils pour « faire campagne » ? À quels obstacles se heurtent-ils ? Telles sont quelques-unes des questions que cet article propose d’aborder.

Mots-clés

  • quartiers populaires
  • générations
  • militants de cité
  • représentation politique
  • reconnaissance
  • ambivalence

English

Doing Politics in Poor neighbourhood, Ethnography of the district elections in 2011 in Asnières-sur-SeineIn certain popular neighbourhoods which have been studied on a long-term basis, inhabitants recognised by all for their dynamism and political and associative involvement are preparing for the district elections to be held during 2011. Although this is not the first time they have been candidates, the novelty is that they come into the game with a real chance of having an effect. Who are these people ? How did they come to be candidates ? What is their place in local politics ? What means do they have at their disposition to support their campaign ? What are the obstacles they come up against ? These are some of the questions which we intend to pose.

Keywords

  • popular neighbourhoods
  • generation
  • political engagment
  • local actors
  • political representation

Plan de l'article

  1. Le terrain
  2. Les raisons d’une candidature
  3. Organiser une campagne
  4. Une mobilisation collective
  5. Quand la mort d’un jeune fait irruption dans la campagne
  6. Fin de campagne
  7. Pour conclure

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