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Nouvelle revue de psychosociologie

2012/1 (n° 13)

  • Pages : 276
  • ISBN : 9782749216447
  • DOI : 10.3917/nrp.013.0277
  • Éditeur : ERES

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Les sciences des organisations se sont enrichies ces dernières années de toute une série de travaux sur l’éthique. Parmi tous ces travaux, et malgré la relative séniorité de ces contributions, les apports de la philosophie du care sont restés peu mentionnés. L’objectif de ce texte est d’envisager les apports de ce courant à une philosophie du sujet dans l’organisation.

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Après avoir positionné la validité de la référence au regard de l’actualité de la relation de service et de ce qu’elle implique quant à une philosophie du sujet, les notions associées (assistance, attention, sollicitude et vulnérabilité, tolérance) seront brièvement présentées avant de mettre en perspective les apports de la philosophie du care dans la mesure où « porter attention à » est inhérent à la relation de service, puisqu’il s’agit à la fois de prendre soin (to take care), d’un processus (le caring) et d’une conduite, la conduite prudente compte tenu des obstacles et des limites auxquels il faut porter attention (le careful).

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Parler de care nécessite de distinguer entre une acception domestique et une acception publique de type socio-économique du care, cette seconde acception permettant de fonder la relation de service par référence à une pratique du taking care, qui rapproche alors le care public du stewardship (être au service de… du public dans le service public par exemple), ou encore de conduire à une relecture de l’efficacité en la focalisant sur l’attention, et non pas seulement sur le montant des fonds et du temps consacré à une activité, ce qui révèle le potentiel de la référence pour repositionner les nombreux travaux d’ordre procédural et descriptif qui prévalent autour de la gestion de la qualité. Une difficulté est liée à l’origine américaine des travaux, qui pose des problèmes de traduction quant aux nuances dans le passage d’une langue à l’autre.

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Rappelons aussi la différence entre un care procédural sur-commenté dans d’autres registres, comme celui de la gestion de la qualité (qui ne nous intéresse pas ici), et un care considéré comme une attitude (objet de ce texte).

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Mais avant d’aborder la question du care, remarquons l’existence de notions associées : assistance, attention, sollicitude, vulnérabilité et relation de service

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Comme le souligne E. Alfandari dans son article de l’Encyclopedia Universalis, « l’assistance est, de façon générale, l’aide que la collectivité publique accorde aux individus se trouvant dans le besoin » (http://www.universalis-edu.com), d’où l’intervention de l’autorité publique, qui ne peut pas la laisser à l’appréciation des particuliers, et où l’aide à apporter peut consister dans une obligation mise soit à la charge des personnes ou des collectivités, soit par l’organisation de services publics permettant d’assurer l’assistance, soit encore par les deux procédés à la fois. Par différence avec la charité, l’assistance s’est forgée du fait de nécessités qui ont des effets différés dans l’espace et dans le temps. Elle s’est surtout développée dans le monde moderne pour déboucher sur la Sécurité sociale, tout en conservant une place au care pour compenser les insuffisances de la protection sociale, mais réduite alors à une dimension plus individualiste (ou moins sociale, comme avec les organisations non gouvernementales).

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L’organisation de l’assistance pose la question des conditions d’attribution où le besoin de l’assisté est le critère principal. Comme le souligne E. Alfandari, « le besoin ne doit pas être compris comme une indigence totale, au demeurant fort rare dans les pays civilisés, mais simplement comme une insuffisance de ressources, un manque par rapport à ce qui est nécessaire à la vie. Dès lors, c’est une notion relative qui donne lieu à une appréciation de l’autorité chargée d’accorder l’assistance ». Des calculs vont donc être articulés aux logiques d’assistance, calculs destinés à faire connaître aux assistés l’étendue de leurs droits (minimum social, par exemple). L’aide peut être attribuée en espèces (forme la plus respectueuse de la liberté individuelle) ou en nature (sous une forme traditionnelle directe ou sous forme d’allocations). Elle est le plus souvent individuelle tout en tenant compte des besoins familiaux. Divers dispositifs sont mis en œuvre pour en éviter le détournement (tutelle par exemple).

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Alors que l’assurance possède un caractère indemnitaire, personnel et qu’elle est accordée moyennant le versement de primes, l’assistance possède un caractère alimentaire et général. Elle suppose l’idée de besoin pour accorder à un individu ce qui lui manque pour subsister. L’assistance doit donc tenir compte des ressources.

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L’attention est une attitude ponctuelle qui focalise l’agent sur une situation. La notion se dissocie de celle de vigilance qui introduit une dimension de continuité temporelle. La référence à ce terme marque toute l’importance à accorder aux processus de cognition. Cette notion connaît aujourd’hui une actualité au travers de sa traduction anglaise (care) qui exprime l’extensivité du souci de soi vers le souci des autres, mêlant la cognition avec le sentiment et l’émotion, tant pour le souci de soi que pour celui des autres.

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La sollicitude se construit au regard de la vulnérabilité. C’est une émotion qui la déclenche avant de la transformer en sentiment (le care considéré comme une attention – à soi et aux autres). Il s’agit en quelque sorte d’une forme de donation, s’inscrivant dans une anthropologie altruiste.

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La notion de vulnérabilité recouvre l’ensemble des conditions et des processus qui résultent de facteurs physiques, sociaux, économiques et environnementaux venant augmenter la sensibilité d’un individu ou d’un groupe à la fragilité de l’Autre. La vulnérabilité rassemble les pré-conditions qui vont se révéler au moment de leur occurrence. On parle de résilience pour qualifier les conditions qui permettent d’affronter les difficultés et d’en récupérer les effets. C’est aussi la vulnérabilité qui induit la sollicitude.

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Enfin, parler de relation de service nécessite de plonger dans les méandres de l’économie des services. Le propos de l’économie des services et de la mise en exergue de la relation de service est centré sur la relation de service privé. La relation de service public n’est généralement pensée que de façon dégradée, la norme étant la relation de service privé. De façon plus générale, la relation de service privé tend à être étudiée par différence avec la « prestation-produit ». Mais soulignons la dimension politique de la société de service, la référence à la relation de service étant un des vecteurs principaux de la privatisation du Welfare State. Se référer à la relation de service vient par conséquent donner une importance à la philosophie du care comme lieu de la réflexion qui viendra à la fois la fonder et la sortir de son ornière économiste. La philosophie du care serait finalement une façon de penser la relation de service en dehors de l’économie des services et des logiques normatives et protocolaires de gestion de la qualité. En effet, la notion de service est en elle-même assez confuse et polymorphe.

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J. Gadrey (1992) considère qu’il y a production de service dans les deux cas suivants (le premier étant de loin le plus important) :

  • quand une organisation qui possède ou contrôle une capacité technique et humaine vend (ou propose à titre gratuit s’il s’agit de services non marchands) le droit d’usage de cette capacité pour que l’utilisateur coproduise des effets qui lui sont utiles. Cet usage peut prendre la forme d’une intervention sollicitée, se résumer à l’utilisation temporaire d’une capacité technique et humaine (exemple : la location) ou encore consister dans le fait d’assister à la prestation organisée ;

  • quand un agent emploie un salarié pour s’occuper de ses biens ou de sa personne, ou des personnes à l’égard desquelles il possède une responsabilité : parents, enfants, etc.

Il résume ainsi deux types de logiques de service :

  • une logique « technique » qui se caractérise par le type de capacité avec laquelle l’utilisateur est en contact (logique de mise à disposition de capacités techniques entretenues) et qui se décompose entre une logique d’aide ou d’intervention, mais aussi de support, de maintenance, de réparation, de mise à jour, notamment dans les prestations faisant appel aux systèmes d’information ;

  • une logique « humaine » qui se caractérise par le fait de « se faire servir », qui est la dimension que l’on retrouve dans la philosophie du care.

Le service étant une mise en relation d’une personne et d’un système de production, il est intéressant de focaliser son attention sur le moment de cette rencontre. C’est ce point de rencontre que V. Coquentin (1999) qualifie de « moment de vérité ». D’autres auteurs (Eiglier et Langeard, 1988) le qualifient de « servuction », néologisme obtenu par contraction du mot « service » et du mot « production ». C’est aussi ce moment-là qui permet de distinguer les services à forte interaction des services à faible interaction.

Le care

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Afin de faciliter la lecture des développements qui suivent, et en se contentant d’une traduction rapide de la notion (le care correspondant à l’activité qui consiste « à prendre soin de »), retenons l’idée de la dimension institutionnelle du care (rappelons que l’institution est ce qui ne se discute pas – on ne discute pas le bien-fondé de l’activité qui consiste à « prendre soin de »). Le care est une notion centrale quant à la dualité « public-privé ». Le care privé comprend ceux des solidarités familiales (ou care domestique) et ceux de la société civile (société civile économique avec la prestation marchande de service privé ou care marchand et société civile non économique avec la prestation non marchande de service ou care non marchand). Le care public comprend les prestations de service public, dont l’educare (éducation) et le nursing (en particulier les soins médicaux) sont des manifestations privilégiées. Le care social reprend la notion du point de vue de la société, le care salarial en étant la manifestation privilégiée, le care non salarial (essentiellement le bénévolat et le volontariat) en étant une autre modalité.

Le care comme souci des autres

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Comme le mentionnent M. Garrau et A. Le Goff (2010, p. 7), la notion recouvre la disposition, « une attention à l’autre qui se développe dans la conscience d’une responsabilité à son égard, d’un souci de bien-être – et l’activité – l’ensemble des tâches individuelles et collectives visant à favoriser ce bien-être ». Il y est question de « faire attention » et de « prendre soin », bref de « mobilisation » et d’« accompagnement ». Cette notion part du principe que nous sommes tous dépendants et vulnérables, vulnérables parce que dépendants et dépendants parce que vulnérables, et cela au-delà, par exemple, de la condition d’enfant, de vieillard, de handicapé, etc., dépendances « institutionnalisées » en quelque sorte. La dépendance indique l’existence d’une relation asymétrique conduisant à une domination par l’autre si l’on sort des catégories du care. N’oublions pas non plus combien « dépendance » et « incapacité » se trouvent le plus souvent liées, en particulier du fait des politiques qui traitent spécifiquement un type de dépendance (le grand âge par exemple), c’est-à-dire quand on sort des logiques générales de la Sécurité sociale (à ce titre, la retraite et le chômage se trouvent être traités différemment de la dépendance des personnes âgées et des exclus). C’est en cela que les politiques publiques tendent à associer dépendance et incapacité liée à la maladie par exemple (considérée alors comme un désavantage et non comme une différence). Cette association « dépendance/incapacité » conduit, comme le signalent ces deux auteurs, au moins à une exclusion symbolique en termes de participation à la vie sociale. Avec la dépendance ainsi stigmatisée, il y a une sorte de reconnaissance d’une non-conformité sociale (en général par référence au travailleur salarié). Au regard des populations ayant affaire aux services d’action sociale, S. Paugam (2004) distingue les fragiles des assistés et des marginaux selon le mode de contact qu’ils établissent avec les services sociaux.

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L’éthique et la politique du care peuvent donc constituer un instrument de critique de l’État social du fait de sa focalisation sur l’autonomie, mais aussi une entrée compréhensive dans les difficultés du care, avec les tentatives de marchandisation des activités de care qui ont tendance à se traduire par un manque de main-d’œuvre pour assurer le care et le fait que cette main-d’œuvre est exploitée avec des travailleurs moins payés en moyenne que les autres, que l’on soit dans le care public ou dans le care privé. La nature du travail du care étant polyvalente, donc moins spécialisée que pour d’autres types d’activité, et moins sujette à spécialisation, c’est la raison pour laquelle il est moins bien rémunéré. L’aide-soignant(e), pourtant toujours plus présent(e) autour des malades à l’hôpital, sera moins visible que le médecin. Ce sont aussi ces travailleurs du care qui créent des besoins accrus de care en passant du care domestique au care salarial dans la mesure où ils sont moins bien payés que la moyenne. Les situations fragilisées matérialisent la dépendance et l’angoisse associées aux situations d’offre et de demande de care, d’autant que la dimension chronophage du care salarial cumulé avec le care domestique tend à saturer l’emploi du temps des salariés du care, suscitant une demande de care public car ces travailleurs ne sont pas en mesure de payer un care privé. C’est d’ailleurs en cela que la philosophie du care concerne, non seulement le fondement de la relation de service, mais aussi celui de la relation de service public.

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Le développement de l’État social autour de l’autonomie revient en effet à dire que si des formes de dépendance existent, c’est qu’elles sont liées à des dimensions individuelles. Par référence à N. Fraser et L. Gordon (1997), reprenons l’idée que « l’individualisation de la dépendance est allée de pair avec la montée en puissance de sa psychologisation et de sa moralisation » corrélativement à la philosophie de l’autonomie. De plus, dans une représentation de la frontière « public-privé », le salariat constitue la référence de l’autonomie avec l’autosuffisance supposée du salarié, métonymie de la regrettée « cité grecque » autarcique. En d’autres termes, face à une philosophie du care, objet de ce texte, se situe une philosophie de l’autonomie, philosophie institutionnalisée (donc que l’on ne questionne pas). Au-delà de la dualité « public-privé » (et donc de ce qui est considéré comme tel au-delà de la dualité « dépendance-indépendance »), la philosophie du care permet d’entrer dans d’autres dualités : « masculin/féminin », « relation de travail/relation domestique », « société civile/société familiale ». Ce sont aussi ces dualités qui, dans les catégories de l’État social, sont constitutives de la supériorité accordée aux représentations de l’autosuffisance et de l’infériorité associée aux bénéficiaires de l’assistance, moins mobiles, travaillant plus longtemps, etc., à défaut d’une valorisation du care. Avec la philosophie du care, il y a donc reconnaissance de la diversité du fait de la multiplicité des dépendances et non simplement de la référence à des catégories primordiales (âge, sexe, mœurs, religion, race). Les relations issues de la dépendance y sont considérées comme fondatrices de notre identité. Il y a également redéfinition de l’espace public. Dans une autre dualité, celle de la classe et de la masse, la philosophie du care apporte une voie médiane, offrant une relecture de la masse en communautés lues sous le prisme de la classe.

L’apport de C. Gilligan

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C’est à C. Gilligan (2008) que l’on doit cette construction, dans le passage qu’elle opère entre une perspective psychologique différenciée, d’un point de vue féministe, et celle de L. Kohlberg (1972) (dont elle fut l’assistante puis la collaboratrice), en proposant les conditions d’une véritable philosophie politique et morale qui reconnaît la dimension féminine de notre vie familiale et professionnelle.

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Rappelons les éléments principaux du modèle de Kohlberg. C’est par référence à J. Piaget et à sa théorie de l’apprentissage que Kohlberg a élaboré la typologie qui suit. La référence qui lui est faite en éthique des affaires tenant au projet qu’il serait possible d’améliorer le « niveau moral » des agents organisationnels par apprentissage sur la base d’une mesure (où en est le niveau moral de chacun des agents), puis par training.

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Pour Kohlberg, en effet, il est possible de découper le moral en six « stades » :

  • Stade 1 : obéissance par crainte de la punition : est « mauvaise » une action dont les conséquences sont négatives pour le sujet, ce qui est typique du jeune enfant : obéir pour éviter d’être puni.

  • Stade 2 : recherche des récompenses : est « bon » ce qui procure du plaisir, du bonheur, les intérêts d’autrui sont pris en compte s’ils permettent la réciprocité dans un rapport « donnant-donnant ».

  • Stade 3 : conformité sociale : être « bien vu » des autres, morale de la réputation qui peut conduire au conformisme.

  • Stade 4 : légalisme : respecter les règles sociales de l’autorité, c’est vers l’adolescence qu’apparaît ce stade, qui est celui de la majorité des adultes.

  • Stade 5 : morale du contrat, prise en compte des droits individuels : prise de conscience de la relativité de certaines règles, la morale peut donc se trouver en contradiction avec la loi ; en revanche, les normes morales provenant de « contrats » entre deux parties engagent celles-ci.

  • Stade 6 : adoption de principes éthiques universels : référence à des principes moraux universels (respect de la vie, liberté, justice, etc.) qui ont priorité sur d’autres considérations, seuls de rares individus parviennent à ce stade.

La « voix d’Amy », figure-type de l’ouvrage de C. Gilligan, est en effet porteuse d’un autre discours que celui des petits garçons de son âge. En envisageant d’autres raisonnements que celui des dilemmes et des stades, et donc une véritable réflexion en termes de stratégies morales, elle enrichit le contenu donné à la notion de « justice » et ceci au-delà de la question du genre. C’est en cela que le care a quelque chose à nous dire pour ce qui est du développement professionnel, par exemple. Dans The Birth of Pleasure (2003), elle distingue l’approche conventionnelle du care (l’image stéréotypée du rôle féminin, la référence au care risquant alors de tomber dans une dérive maternaliste) de l’approche éthique (coconstruction de l’identité dans la relation éthique aux Autres au travers du care, par la reconnaissance généralisée de ce que sont nos dépendances). Ceci permet de distinguer ce qui est (alors le patriarcat acquiert une dimension universaliste discutable, le père cessant d’être un paradigme) de ce qui doit être (qui permet de tenir compte de la différence « masculin-féminin » mais sans les opposer ni substituer le maternalisme au paternalisme). La philosophie du care se situe dans le paradigme du féminin en le sortant de l’ornière du maternalisme car permettant d’en construire une critique.

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Trois arguments permettent de distinguer la philosophie du care des théories de la justice :

  • ses concepts moraux (responsabilité et relations) sont considérés comme plus importants que les droits et les règles ;

  • les circonstances concrètes se substituent aux règles formelles et abstraites ;

  • son expression n’est pas de l’ordre des principes mais de la mise en œuvre (d’où sa validité pour la relation de service).

La philosophie du care remet en cause la conception de la moralité en stades au nom de la voix à accorder aux outsiders. Le care remet également en cause la frontière « public-privé » dans la mesure où cette catégorie de la vie privée vient justement prendre une dimension publique, à la fois au regard de la relation de service public (en lui donnant une dimension domestique) et au regard de l’attention prévalant dans la vie domestique qui vaudrait alors pour la vie publique (donc dans la relation de travail).

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B. Fischer et J.-C. Tronto (1990, p. 12) définissent ainsi le care : « Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » Le care se rapproche donc d’une pratique, il est partout et nous sort de l’ornière du minimalisme moral (c’est-à-dire la référence à des principes universels, référence qui s’accommode du conflit et le régule) du fait de la référence à une morale circonstancielle (ce qui attire l’attention, le carefulness). Comme le souligne J.-C. Tronto (2009, p. 95), « en séparant l’acteur moral de l’environnement culturel, la position kantienne n’offre aucune solution de continuité entre morale quotidienne et morale universelle ». Dans la philosophie du care, la question morale ne repose plus sur le postulat de l’autonomie du sujet mais sur la tension qui opère entre la dépendance et l’indépendance. La philosophie du care acte l’universalité de cette dualité. Ce n’est pas la construction d’une philosophie qui serait seulement essentialiste et différencialiste. C’est l’égocentrisme de la morale universaliste de l’autonomie qui est finalement critiquée pour son indifférence (l’uncaring). Comme le souligne S. Laugier (2009, p. 172), « le care apparaîtrait alors comme une des voies actuelles vers une éthique de l’ordinaire, concrète et non normative ». Il s’agit de se concentrer sur les petites choses qui comptent, celles qui attirent l’attention.

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Les marqueurs en sont les suivants :

  • l’importance accordée aux circonstances ;

  • la réduction de la distance (pour ne pas dire la proximité) ;

  • la prise en charge relative par l’État providence, où opère la tension entre leur prise en charge publique et la marchandisation croissante du soin.

Les institutions ont donc une place importante dans le care. Le passage du care public au care domestique, par exemple avec les rythmes scolaires, montre toute leur importance dans leur vocation à fixer le tempo du care entre public et domestique. Le care du « moment libéral » (Pesqueux, 2007) est considéré comme étant difficile à financer, d’où la mise en phase d’un care public avec certains des attendus du public management en établissant un pont entre care et efficience dans la mise en œuvre de la relation de service public, enjeu majeur dans une double discussion : celle de la privatisation (et de l’équilibre des finances publiques) et celle des limites d’une société à l’idéologie individualiste.

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D’après J.-C. Tronto (2009, p. 173 et suivantes), les contours d’une philosophie du care sont :

  • l’attention (la reconnaissance d’un besoin et la nécessité de s’en occuper) ;

  • la responsabilité (du fait de la dimension active de la prise en charge et non simplement comme réponse à des obligations) ;

  • la compétence (qui prend ici une dimension morale comme perception affinée et agissante) ;

  • et sa dimension processuelle (comme capacité de réponse à la vulnérabilité, venant nier le postulat de l’autonomie de l’individu pour une reconnaissance de sa dépendance radicale).

Elle se situe donc au-delà des bonnes intentions pour mettre en avant l’importance de la réceptivité. La question n’est pas celle du devoir, mais celle de la meilleure façon de s’acquitter de ses responsabilités de soin, d’où l’importance de l’évaluation des besoins dans leur dimension universelle mais aussi contextuelle.

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Dans une mouvance subjectiviste, toute une thématique organisationnelle se développe autour de la notion de care (Held, 2006). « Porter attention à » est en effet totalement inhérent à la relation de service puisqu’il s’agit à la fois de prendre soin (to take care), d’un processus (le caring) et d’une conduite, la conduite prudente (et non pas stratégique ou encore rusée – la phronesis prenant le pas sur la métis) compte tenu des obstacles et des limites auxquels il faut porter attention (le careful). Son opposé est l’abandon (radical – I don’t care) ou relatif (le careless – ou le manque d’attention).

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Les quatre caractéristiques du care selon J.-C. Tronto (2009) relèvent du caring about (se soucier des autres), du taking care of (répondre aux besoins des personnes), du care giving (donner des soins) et du care receiving (la reconnaissance des soins reçus). Le care pose la question de l’importance accordée à l’attachement et au détachement. Rappelons qu’une des recommandations importantes faites au personnel éducatif et au personnel de soin sur le professionnalisme est de ne pas s’attacher – mais est-ce vraiment possible ? Et quelle est alors la parole considérée comme la plus importante : celle des familles – qui est une tendance actuelle en gériatrie, par exemple – ou bien celle des professionnels ? La philosophie du care pose donc la question de l’adéquation du soin avec la personne compte tenu des circonstances, permettant ainsi une relecture de la gestion de la qualité dans une autre logique que celle de l’amélioration continue et de la conformité. Elle en explique la complexité sociale. C’est la continuité qui vaut ici. La sollicitude sort de la sphère domestique et du domaine de l’émotion (et de la faiblesse qui lui est souvent associée). La philosophie du care vient alors fonder la centralité sociale des activités de care. Le care est un travail affecté compte tenu du genre, de la race et de la classe : ce sont les catégories les plus pauvres qui passent la fraction la plus importante à donner des soins et à en recevoir en termes de care public, ces deux aspects étant justement la difficulté pour ceux qui veulent penser la personnalisation de la relation de service public en décalque de celle de la relation de service privé, décalque en quelque sorte « impossible » du fait de l’importance des catégories les plus vulnérables dans l’offre et la demande de care – et ne serait-ce que parce que l’on ne veut pas « segmenter-sélectionner ». C’est aussi, comme le souligne J.-C. Tronto (2009, p. 161), « les groupes qui, dans notre culture, ont traditionnellement été exclus des centres de pouvoir sont ceux qui montrent souvent un engagement envers des idéaux de solidarité et de soutien mutuel, c’est-à-dire envers le care ». J.-C. Tronto fait donc du care plus une pratique qu’une disposition pour lui donner une dimension politique. Comme disposition, le care est en effet fragile par nature, étant fondé sur la saturation et sur la fatigue. Le care comme pratique devient alors à la fois une manifestation du pouvoir des puissants (pour le donner) mais aussi des faibles (pour le recevoir). Sa dimension relationnelle entre en phase avec le cycle ternaire du don : donner – recevoir – rendre (cf. M. Mauss, 1924).

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C’est en cela que le care fonde une autre perspective politique et morale : on passe de la conquête à la quête, du souci de soi au souci des autres dans le cadre d’une sollicitude généralisée, c’est-à-dire en libérant la réflexion d’une pensée de l’intérêt. L’attention dont il est question avec le care réunit en effet une tension (pour le care comme processus) et l’intention par exercice de la volonté. Elle allie une dimension politique et morale avec une dimension psychologique. C’est en cela qu’elle s’éloigne de la sympathie et de la bienveillance et de ses déclinaisons (pitié, compassion, sollicitude). Sympathie et bienveillance fonctionnent par distance avec l’affectif. Il en va différemment avec le care. C’est en cela que C. Gilligan nous invite à entendre notre voix en faisant confiance à notre expérience afin d’éviter toute aliénation (au sens de la perte du lien avec son expérience au regard des logiques procédurales tellement mises en avant aujourd’hui, y compris comme fondement de la justice). C’est en cela qu’il est question de souci, d’importance et de signification accordée à, du fait d’accorder de l’importance à ce qui compte, au-delà de l’impartialité qui se situe au cœur des théories de la justice. C’est une conception difficile où le proche semble l’emporter sur la distance, mais toute sa richesse vient du fait de la confusion du proche et de la distance : prendre soin du proche est aussi prendre soin de ce qui est distant. C’est sans doute là que l’on trouve une des caractéristiques de l’américanité de la conception, qu’il ne faudrait pas comprendre comme une position exclusive où il ne s’agirait que de s’occuper du proche. Il ne s’agit pas de s’occuper d’individus séparés. C’est en cela enfin que C. Gautier (2010) parle de « morale de l’individu et morale de la relation, entre distance et proximité ».

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Il est donc bien aussi question, avec cet apport, d’un care professionnel, bien sûr privilégié dans les professions éducatives (un educare) et les professions de soins (le nursing), mais qui vaut plus largement, en particulier au regard de la relation de service et donc de la relation de service public. Du point de vue de la résilience, le care public va de pair avec un accent mis sur la compassion. C’est à ce sujet d’ailleurs que P. Molinier (2009) introduit la double notion de cure et de care. Le care, c’est aller au-delà de la réponse aux besoins. Le travail attentionné va allier proximité et affection sans poser la question de savoir si l’attitude attentionnée est une condition du soin attentionné dans la mesure où il y a bien corrélation entre les deux. C’est finalement avec cela que l’on soulève le voile des procédures non attentionnées de la gestion (par exemple de la gestion de la qualité), procédures qui ignorent toute dimension affective. Avec le care, l’affectif entre dans la profession. Comme le souligne P. Molinier (2010), il n’y a pas de « droit à l’indifférence ». Il est donc bien question aussi de percevoir et de prendre en compte les émotions des autres, compte tenu de ses sentiments, dans une perspective qui consiste à les mettre à l’épreuve de son vécu. C’est ainsi qu’il est question de qualifications telles que la douceur, la patience, la sensibilité, l’attention, la prévenance, l’obligeance, la serviabilité (Vermunt et Richardot, 2010).

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Du point de vue des sciences des organisations, le care entre en phase avec l’agglomérisme de l’inclusivness et la réactivité du responsivness de la théorie des parties prenantes dans la réponse qu’il peut apporter à la question : who cares ? Il est important, tout comme pour la théorie des parties prenantes, d’en souligner l’origine américaine. Même si son message dépasse cette dimension, son enracinement culturel mérite toute l’attention. Du point de vue d’une éthique professionnelle, cet apport est en phase avec la relation de service, donc le service public. La philosophie du care met en avant l’importance des soins apportés aux autres, spécifiquement les plus vulnérables, d’où sa dimension particulariste par différence avec une conception généraliste de la justice (par rapport à des principes généraux). Il n’y a pas que des questions générales, vecteurs de « réflexes » de nature universaliste, mais aussi un ensemble de « petites » situations auxquelles il faut porter attention. Il s’agit de porter attention à ce qui compte, à tous et à tout, y compris aux circonstances contextualisées et non de façon généraliste, d’où l’importance accordée à la réactivité. D’un point de vue moral, il faut à la fois « être attentionné » et « faire attention à ». C’est également un fondement possible de la gestion de la qualité.

Conclusion

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L’actualité du care est-elle liée au développement en dualité d’une société de compétition et de calcul ? Elle pourrait alors être considérée comme un produit dual de l’idéologie de la période dans laquelle nous vivons, mais aussi fondatrice d’un principe de différence dans la mesure où le caring pose la question de savoir dans quel registre on se trouve quand on se situe au-delà de l’autonomie supposée corrélative de l’idéologie propriétariste où il est question d’usus, de fructus et d’abusus. Il faut noter également, et ceci est sans doute lié à l’origine américaine de cette philosophie, l’oubli des apports de l’œuvre d’E. Levinas.


Bibliographie

  • Coquentin, V. 1999. Essai de construction d’un modèle global de qualité d’une prestation de service, Jouy-en-Josas, document de travail, Groupe hec.
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Notes

[*]

Yvon Pesqueux, professeur titulaire de la chaire « Développement des systèmes d’organisation », CNAM Paris – yvon.pesqueux@cnam.fr

Résumé

Français

Après avoir positionné la validité de la référence au regard de l’actualité de la relation de service et de ce qu’elle implique quant à une philosophie du sujet, les notions associées (assistance, attention, sollicitude et vulnérabilité) seront brièvement présentées avant de mettre en perspective les apports de la philosophie du care, dans la mesure où « porter attention à » est inhérent à la relation de service puisqu’il s’agit à la fois de prendre soin (to take care), d’un processus (le caring) et d’une conduite, la conduite prudente compte tenu des obstacles et des limites auxquels il faut porter attention (le careful).

Mots-clés

  • assistance
  • attention
  • care
  • sollicitude
  • vulnérabilité

English

For a philosophy of the person : inputs from the careAbstract
Having positioned the validity of care towards the service relation with its implications on a Philosophy of the subject, associated notions (assistance, attention, solicitude and vulnerability) will be presented briefly before the contributions of a philosophy of care as far as « to pay attention in » is inherent to the service relation because it is simultaneously a question of taking care, a process (the caring) and a behavior, the careful, considering the obstacles and limits to which it is necessary to pay attention (the careful).

Keywords

  • assistance
  • attention
  • care
  • solicitude
  • vulnerability

Plan de l'article

  1. Le care
    1. Le care comme souci des autres
    2. L’apport de C. Gilligan
  2. Conclusion

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