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Nouvelle revue de psychosociologie

2012/1 (n° 13)

  • Pages : 276
  • ISBN : 9782749216447
  • DOI : 10.3917/nrp.013.0289
  • Éditeur : ERES

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André Lévy et Sylvain Delouvée, Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains. Dunod, 2010 (Nouvelle édition préfacée par Serge Moscovici)

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Ce livre est important parce qu’il veut, à juste titre, renouveler un ouvrage célèbre, maintes fois réédité, qui présentait dès 1965 la traduction française de trente-cinq « textes fondamentaux » de psychologie sociale anglais et américains. André Lévy, auteur et traducteur du recueil, l’avait structuré en sept parties (nommées « chapitres ») et avait rédigé pour chacune d’elles une introduction très précieuse suivie de références bibliographiques d’autant plus utiles qu’elles comportaient aussi des ouvrages français : leurs apports pouvaient ou non faire partie de l’amont de la psychologie sociale anglo-saxonne, leur connaissance éclairer de différentes façons de penser la psychologie sociale. André Lévy montrait là son souci de replacer la discipline dans ses contextes culturels et d’aider ses lecteurs.

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L’édition « actualisée » devait sans doute être contrainte de « gagner en légèreté » ; elle dépasse à peine 400 pages aujourd’hui alors que l’édition originale de 1965 avait 565 pages et fut assez rapidement séparée en deux volumes. On évoquera plus loin les conséquences de cette réduction à 400 pages ; je voudrais d’abord signaler l’entretien avec les deux auteurs, André Lévy et Sylvain Delouvée, que le Bulletin de psychologie a conduit et publié dans son numéro de novembre-décembre 2011 (p. 573-579). Outre l’intérêt intrinsèque de l’entretien, les rédacteurs du compte rendu ont eu raison d’évoquer les deux signataires de la préface de 1965 : Otto Klineberg et Jean Stoetzel, qui avaient tous deux enseigné aux États-Unis (et en France à la Sorbonne) et qui soulignaient les mérites du livre. Il me semble que les arguments de cette préface pourraient encore parfaitement convenir à l’édition actualisée car il subsiste toujours « une barrière pratique que certains trouvent difficile à surmonter : celle du langage » malgré les progrès incontestables de la diffusion de l’anglais depuis cinquante ans. « La situation semble particulièrement fâcheuse pour les étudiants de psychologie sociale qui voudraient se limiter au français » étant donné l’importance de la production en langue anglaise qui ne s’est évidemment pas arrêtée en 1965. « D’ailleurs, la barrière du langage n’est pas la seule. Il faut compter aussi avec l’abondance de la production scientifique en psychologie sociale » et l’impossibilité de chacun de « l’embrasser dans sa totalité ». Les auteurs soulignaient également l’importance des « excellentes introductions » d’A. Lévy et des bibliographies qui les accompagnaient qu’il avait « soigneusement préparées ».

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Ce travail ne concerne pas seulement les étudiants qui découvrent la psychologie sociale en préparant un cursus de sciences humaines et/ou sociales. Même ceux, dont je fais partie, qui sont devenus psychosociologues depuis longtemps ont besoin, de temps en temps, de replacer le secteur spécialisé où ils sont devenus maîtres dans le contexte de l’ensemble de leur discipline et de son histoire. Malgré mon ancienneté dans ma profession, j’éprouve à la fois beaucoup d’intérêt et de plaisir – ou dans un cas, du bouleversement – à m’approprier le résultat du travail d’André Lévy et de Sylvain Delouvée, et aussi à revenir à l’édition originale de 1965. Pour moi, le dernier livre n’est pas une réédition « actualisée », c’est la suite du précédent, un second volume qui laisse suffisamment de place à seize nouveaux textes, tout en gardant à portée de main dix « anciens » qui maintiennent le lien avec les éditions précédentes. Je regrette seulement la réduction du volume, qui diminue forcément le nombre de textes, l’absence d’index, une bibliographie qui exige Internet…

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Appelons, pour simplifier, volume A celui de 1965 et volume B celui de 2010. Si je ne me suis pas trompé dans mes calculs, on peut observer que l’ancienneté moyenne des textes (le nombre d’années écoulées entre leur première publication et 2010) est de 57 ans pour les 35 textes du volume A, de 42 ans pour les 10 textes de ce volume A conservés dans le volume B et de 22 ans pour les 16 textes nouveaux. L’ancienneté moyenne de ces trois petits corpus n’a évidemment rien à voir avec la qualité des textes. Conserver par exemple les textes de Lippitt et Whyte [1][1] « Une étude expérimentale du commandement et de la... ou de Muzafer Sherif [2][2] « Influence du groupe sur la formation des normes et... publiés dans les années 1930 est aussi marquer leur caractère fondamental, l’importance de leur apport, comme à mon avis celui de 1995 de Lora Bex Lempert [3][3] « Une trace dans le sable : dialogues définitionnels... ou de 2007 de Dan Bar-on [4][4] « Tornades et tourbillons des rivières de la vie. . L’intérêt de tels textes est donc également un moyen de marquer l’évolution de la discipline, de ses préoccupations théoriques et pratiques, de ses méthodes, et pas seulement les différences entre la France d’un côté et les États-Unis et l’Angleterre de l’autre. Au risque de paraître trop conservateur, je ne me séparerais pas du volume A sous prétexte que le B vient de sortir et j’encouragerais tous ceux qui liront le B à garder aussi le A.

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En tout cas, bravo et merci aux deux auteurs et à celles et ceux qui les ont aidés. Je sais qu’un tel travail n’est pas facile et ce qu’il réclame.

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Jean Dubost

Arnaud Tomès, Philippe Caumières, Cornélius Castoriadis. Réinventer la politique après Marx, puf (Fondements politiques), 2011

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C’est à deux spécialistes des problèmes de la philosophie politique et de l’œuvre de Castoriadis que nous devons ce remarquable ouvrage. A. Tomès a présenté en 2009 un texte inédit de Castoriadis : « L’imaginaire comme tel » (chez Hermann), et Ph. Caumières a déjà publié en 2007 : Le projet d’autonomie (chez Michalon). De plus, ils participent à Bruxelles, sous l’égide des facultés universitaires Saint-Louis, à la publication des cahiers Castoriadis depuis 2006, la pensée de Castoriadis étant actuellement plus présente dans les débats sur la démocratie en Belgique qu’en France. « Réinventer la politique », se passionner sur les finalités de la politique, faire de la politique, redonner à la politique ses lettres de noblesse (alors que Marx avait prôné l’abandon de la politique subordonnée à l’économique) et examiner en quoi cette activité est centrale dans l’institution de la société, tel fut, d’après nos auteurs, le souci permanent de Castoriadis. Pourtant, l’œuvre de Castoriadis ne semble pas, a priori et si on en a une connaissance acérée, pouvoir se résumer à un tel projet. Comment cet homme, qui n’a jamais dissocié la théorie de la pratique (et qui a même donné une certaine prééminence à la pratique sur la théorie) et qui a été un militant révolutionnaire, un économiste ayant eu de grandes responsabilités dans une organisation internationale, un politiste, un sociologue, un philosophe et un psychanalyste, qui a voulu penser « tout ce qui est pensable », pourrait-il voir sa réflexion limitée à la sphère de la politique ?

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La diversité de ses écrits, depuis ses premiers articles militants de la revue Socialisme ou barbarie – expression du mouvement du même nom qu’il a fondé avec Claude Lefort au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale – jusqu’à ses derniers travaux sur la Grèce antique, en passant par cet immense ouvrage qu’est L’institution imaginaire de la société, plaiderait pour la reconnaissance d’un auteur multiforme. En effet, il était capable de traiter, vu la multiplicité de ses connaissances extrêmement approfondies dans tous les champs du savoir qu’il a explorés (juste un exemple : Pierre Vidal-Naquet, un de nos plus grands hellénistes, n’a-t-il pas écrit qu’il n’avait rien à apprendre, dans son domaine de prédilection, à Castoriadis ?), les questions les plus variées, allant de la poésie ou de la musique, à l’importance de la technique dans le monde moderne, à la confrontation avec la totalité de l’œuvre de Marx et aux problèmes mathématiques et économiques les plus ardus. Il y aurait donc plusieurs Castoriadis, qui écriraient des œuvres très différentes, et il serait possible de le considérer au pire comme un « dilettante » de grand talent ou au mieux comme un génie adaptant sa réflexion et son registre d’écriture aux sujets qu’il traite. Une telle vision, qui nous paraît erronée, ne peut pourtant pas être rejetée d’emblée. Si on lit les livres parus dans la collection 10/18 et qui regroupent en huit volumes l’ensemble des articles parus dans Socialisme ou barbarie et si on aborde peu après ses derniers séminaires sur « la création humaine », on est frappé par la référence constante aux faits et aux données des premiers, sur leur style polémique et sur la largeur de vue et l’effort de théorisation des seconds. À un analyste minutieux succède un philosophe que Tomès et Caumières comparent à Aristote, Hegel ou Marx.

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Néanmoins, il nous semble que la perspective directement politique de Tomès et Caumières est la seule pertinente. Car, si Castoriadis a rédigé des textes fort différents (un manuscrit pour une revue militante ne peut pas être écrit de la même manière qu’un autre sur l’imaginaire radical), ce qui fait que certains lecteurs estiment qu’il existe une véritable césure dans son œuvre (disons à partir de L’institution imaginaire de la société), il n’empêche qu’il s’agit d’une œuvre extraordinairement cohérente qui, si elle s’est approfondie avec le temps et les écrits qui la jalonnent, exprime dès le début la conviction la plus profonde de l’auteur : définir les conditions d’une société humaine dans laquelle les hommes ne seraient plus assujettis aux institutions « hétéronomes » (qu’ils n’ont pas créées) et seraient en mesure d’être les sujets raisonnables de leur propre destin. Que Castoriadis étudie le fonctionnement de l’entreprise capitaliste, la bureaucratie soviétique, les révoltes ouvrières, la société française contemporaine ou la cité athénienne du ve siècle avant Jésus-Christ, il est mu par une idée fixe (et l’idée fixe est la condition, la possibilité de la pensée, estimait Paul Valéry) : comment faire que les hommes ne se laissent pas enfermer dans la pensée et les institutions héritées et soient capables non de se laisser aller à la médiocrité, à l’insignifiance ou à la soumission, mais au contraire de devenir des hommes libres, aptes à imaginer, penser et agir en tant qu’êtres humains, c’est-à-dire comme des sujets autonomes ou allant vers l’autonomie et désireux que les autres soient comme eux « autonomes », au sein d’une société la plus autonome possible ?

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C’est pour cela qu’il n’y a aucune rupture, aucun remords dans l’œuvre de Castoriadis, qui s’épanouit, s’approfondit mais qui demeure, malgré sa diversité apparente, « une » et unique en son genre (ce que d’ailleurs certains « esprits chagrins » ne se sont pas fait faute de lui reprocher).

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C’est dans cette perspective que nos auteurs se sont attachés à analyser l’ensemble de l’œuvre de Castoriadis depuis ses premiers travaux sur « les rapports de production en Russie » – montrant que la nationalisation des moyens de production ne signifiait pas une conquête socialiste permettant aux ouvriers d’accéder au pouvoir ; qu’au contraire elle favorisait la constitution d’une bureaucratie dirigeante et imbue de ses prérogatives contre ceux « qui ne deviendront jamais bureaucrates » et qui doivent se soumettre six jours sur sept – jusqu’aux études les plus récentes sur « la création humaine ». Jalonnent ce parcours la critique du trotskysme, l’abandon du marxisme, l’insistance sur la gestion ouvrière de la production qui doit ouvrir la voie à l’autonomie, la mise en lumière de la dimension imaginaire qui autorise l’institution de la communauté politique, et l’analyse des conditions d’une démocratie directe dans nos sociétés, en se référant à la polis athénienne du ve siècle qui ne doit pas être prise comme un exemple mais comme un « germe ».

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Il ne peut être question, dans ce bref article, de rendre compte de la totalité de ce livre qui mérite d’être lu attentivement, ni d’en faire un résumé qui n’aurait comme conséquence que de le défigurer. Ce qu’il faut souligner, en revanche, c’est l’honnêteté des auteurs qui explorent tous les méandres de cette œuvre touffue (constituée, mise à part L’institution imaginaire de la société, d’un très grand nombre d’articles) et inachevée car, comme le disait Castoriadis peu de temps avant sa mort, il avait encore beaucoup de choses « à faire » et de domaines à penser. Par ailleurs, ils n’oublient pas les réserves, voire les critiques qu’elle a pu susciter de la part d’autres grands penseurs comme Habermas, Honneth, Jonas ou Lefort.

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Ce dont il faut féliciter les auteurs, c’est de la clarté de leurs analyses, qui permet au lecteur le moins averti de comprendre ce qu’est « l’imaginaire radical » (qui n’a aucun rapport avec l’imaginaire évoqué par Lacan ou par Sartre), ce que veut dire la notion « d’autonomie » (que certains voudraient utiliser en faveur du néolibéralisme), celle de liberté (totalement déformée dans nos sociétés) ou encore celle de « sublimation » (qui vient de la psychanalyse mais que Castoriadis remanie profondément). Clarté qui ne signifie jamais « vulgarisation » mais, au contraire, analyse minutieuse utilisant un langage susceptible d’être compris par tous. En particulier, toute la deuxième partie du livre, « la dimension imaginaire », assez ardue, est rendue limpide sans que les auteurs passent sur les difficultés présentées par cette dimension.

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Certes, pour le lecteur que je suis, ayant écrit deux études critiques sur Castoriadis, ayant eu le plaisir de débattre publiquement avec lui à trois reprises et connaissant bien, je l’espère, son œuvre, l’ouvrage n’entraîne pas une adhésion sans réserves. En effet, il y a dans le travail de Castoriadis (malgré sa puissance) un refus ou un évitement de certaines questions.

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Citons simplement deux d’entre elles : le peu d’importance que Castoriadis accorde à la « pulsion de mort » telle que Freud l’a mise en évidence (alors que Castoriadis pratiquait la psychanalyse), ce qui lui permet d’espérer, malgré toutes les tendances mortifères de nos sociétés qu’il connaît et analyse fort bien, en la venue progressive, au travers d’un travail toujours inachevé et inachevable, d’un sujet d’une société « autonome » ; et le peu d’intérêt que Castoriadis tend à porter au fur et à mesure de l’évolution de la pensée aux groupements intermédiaires (organisation, groupes) qui scandent la vie sociale et qui permettent de mettre en doute une confrontation directe de la société et de l’individu. Certes, ces limites (si on accepte mes objections) sont plus liées à la réflexion même de Castoriadis qu’à celle des auteurs de cet ouvrage. Ceci étant, on peut peut-être leur reprocher de ne pas s’intéresser à ce que j’estime les points aveugles de la pensée « castoriadienne », et de toujours répondre aux grandes critiques (qu’ils ne déforment pas) de l’œuvre de Castoriadis en prenant son parti. Ils se demandent pourtant (et c’est leur seule « réticence ») s’il n’y aurait pas la possibilité d’une confrontation bénéfique entre son œuvre et celle d’un Michel Foucault (que Castoriadis n’estimait pas et qui, de son côté, n’a jamais fait la moindre citation de Castoriadis).

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Malgré ces légères réserves de ma part, je me dois de dire que le livre dont je rends compte est un excellent livre sur l’œuvre de Castoriadis, qui lui rend l’hommage qu’il mérite. Il est d’autant plus important qu’en France, Castoriadis semble faire de moins en moins partie du paysage intellectuel toujours occupé par Lacan, Foucault, Deleuze, Barthes, Derrida ou Ricœur. Or, si ces théoriciens méritent leur place, j’estime comme Tomès et Caumières que Castoriadis a été (malgré les réserves que je peux formuler) un « passant considérable » (pour reprendre la formule de Mallarmé concernant Rimbaud), un penseur de premier ordre qui a été capable, dès ses premiers articles, de montrer la véritable nature de l’urss, de dénoncer le « cauchemar climatisé » (expression empruntée par Castoriadis à Henry Miller) de la société capitaliste de plus en plus privatisée et allant de plus en plus vers « l’insignifiance », de montrer la contradiction dans l’œuvre de Marx entre la lutte des classes qui fait confiance à la créativité de la praxis et le matérialisme historique qui vise à appréhender intégralement la société et l’histoire ; un penseur qui, dans ses textes de la maturité, a permis d’apprécier le rôle princeps de l’imaginaire et qui a fait de la société humaine une création continue ; enfin, un homme « debout sachant affronter l’abîme, qui s’est toujours conduit comme un véritable Athénien vivant avec la beauté, vivant avec la sagesse et aimant le bien commun ».

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Eugène Enriquez

Notes

[1]

« Une étude expérimentale du commandement et de la vie en groupe. »

[2]

« Influence du groupe sur la formation des normes et des attitudes. »

[3]

« Une trace dans le sable : dialogues définitionnels dans les relations de maltraitance envers les femmes. »

[4]

« Tornades et tourbillons des rivières de la vie. »

Titres recensés

  1. André Lévy et Sylvain Delouvée, Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains. Dunod, 2010 (Nouvelle édition préfacée par Serge Moscovici)
  2. Arnaud Tomès, Philippe Caumières, Cornélius Castoriadis. Réinventer la politique après Marx, puf (Fondements politiques), 2011

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