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Nouvelle revue de psychosociologie

2012/2 (n° 14)

  • Pages : 264
  • ISBN : 9782749234465
  • DOI : 10.3917/nrp.014.0011
  • Éditeur : ERES

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1

Selon qu’ils sont considérés comme des semblables ou pas, les humains se tuent et se persécutent, se côtoient, s’entraident ou s’organisent. Ils passent ainsi de la haine ou de la crainte à l’empathie et à la solidarité. Ils donnent toujours de bonnes raisons à cette ambivalence à partir de laquelle se font et se défont les sociétés, à travers laquelle le lien social leur assure les appartenances nécessaires à des sentiments identitaires.

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Il y a toujours du « nous », sujet d’un discours symbolique, « sujet social » (Barus-Michel, 1987) d’un genre particulier, se prévalant d’unité et d’identité, quand il est encore plus divisé que le sujet qui prétend dire « je » alors qu’il « est un autre ». Ce « nous » se démultiplie et se contredit dans la pluralité de ses membres qui ne sont souvent liés que par un facteur commun qui prétend les incarner globalement, le chef (Freud, 1921), ou par l’urgence et la nécessité, ou encore par une croyance consolatrice. Les uns et les autres drainent les imaginaires et peuvent susciter des élans émotionnels forts. À défaut de réalité du corps social, les membres y puisent le sentiment d’une unité contenante, de similitudes d’appartenance, des reconnaissances réciproques qui renforcement leur identité. Enfin, ils y trouvent un sens à donner à la vie et à leur vie.

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Ce « nous » se reconnaît à travers le discours de ses représentants au sein d’unités sociales signifiantes où il croit pouvoir parler d’une seule voix, d’un seul cœur et d’un seul corps, transformer la réalité pour des lendemains qui chantent. Bien sûr, le conflit rôde, la haine cherche où se déverser… et trouve, là même où l’on se prétendait frères.

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L’équipe est une forme sans doute privilégiée du social, de l’être et faire ensemble. Privilégiée, parce qu’un effectif réduit y concrétise la proximité, parce que la solidarité et l’efficacité y sont encloses dans le temps et l’espace, renforcées par la condensation de la praxis et la pression du contexte. Les différences n’y sont pas aveuglantes ni accaparées par les ego. Ces conditions rendent plus visibles les objectifs de l’action et les investissements des membres, en termes d’énergie et d’affectivité.

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Tout cela ne semble pas possible dans des formes plus vastes du social où, plus éloigné de la réalité, il faut recourir non seulement au symbolique mais à un « imaginaire leurrant » (Enriquez, 1972), voire à la contrainte ?

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Si l’équipe apparaît comme une forme du social enviable, comment en favoriser la constitution et « faire équipe » (Duret, 2011) pour conjuguer la solidarité et la coopération ?

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Sans doute des formes d’équipes qui ne disaient pas leur nom (notamment des équipées ?) se sont-elles toujours constituées au cours de l’histoire de l’humanité, mais de multiples autres formes du lien social ont aussi été présentes et plus voyantes, celles dont on a fait l’hypothèse à l’orée de l’humanité, celles dont on voit les heurs et les malheurs au cours de l’histoire comme dans le monde contemporain.

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Comment se différencie l’équipe et surtout comment se constitue-t-elle ?

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Au début était la horde, dit Freud (1913), renvoyant à l’hypothèse d’un troupeau de fils et de femmes sous la domination violente du géniteur. Première esquisse de la famille et de la société. La deuxième décalque et répète la première dans la pensée freudienne.

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On sait la suite, le meurtre du Père-tyran et son ingestion par les fils frustrés les a malgré tout culpabilisés au point qu’ils refondent symboliquement le Père sous les formes de la Loi, son ordre violent sous les formes de la société, pouvoirs, institutions, droits, morales… et de nouveau contraintes et frustrations (Freud, 1913, 1930).

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Le schéma œdipien et donc familial est transparent. La famille (père-fils, secondairement la femme-objet-contenant), même traversée par des désirs incestueux (ou justement traversée), est le creuset et le modèle social.

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La famille réunissant sous l’emprise de la reproduction des êtres sexués, reproducteurs et engendrés, a connu de nombreuses formes : polygamie, monogamie, réunissant ou non plusieurs générations, les enfants étant plus ou moins longtemps dépendants de la mère ou du père. Les rôles et les statuts de chacun varient avec le temps et les sociétés (Balandier, 1967), depuis la famille large, stable, jusqu’à la famille réduite au couple puis recomposée, tantôt liée par la tradition, les normes culturelles, instituée par la religion et la législation, tantôt se réclamant de la rencontre des sentiments ou du désir et du libre choix. La femme est, selon les cultures, ou une marchandise, un instrument acquis de plaisir et de reproduction, un complément, ou une partenaire.

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Abusant de ce modèle, les collectifs et les sociétés se donnent souvent pour des familles, justifiant ainsi une suprématie paternaliste, alors que le lien social est inventé, variable et historique, non biologique. Quant à la sexualité, elle est tenue pour une fonction de reproduction dévolue à la famille alors qu’elle la déborde largement, prenant des formes de plus en plus individuelles qui, même socialisées (prostitution, modes de rencontres, liaisons, séparations…), la rattachent à la sphère intime et aux choix personnels.

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La famille est un groupe qui se veut naturel, fondé sur et pour les liens de sang, censé signifier amour, protection, solidarité, partage, transmission et stabilité qui seraient les qualités idéales du social, même si, dans la réalité, la famille est aussi un lieu de discorde, de rivalité, de rancœur, de haine, de violence, de prédation, de maltraitance comme un autre, sinon pire…

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La foule, telle que Le Bon (1895) en a traité, semble homogène, les individus présentant des traits communs, unisson émotionnel, suggestibilité, régression, qui peuvent confiner à la violence autant qu’à des élans enthousiastes. Si ce n’est pas un événement sortant de l’ordinaire, spectaculaire (accident), le leader est très souvent le facteur de référence commun, selon Freud (1921), d’identification, d’introjection d’un même idéal du moi. C’est un processus que l’on retrouve à tous les niveaux du social, qui se développe de façon plus complexe au long de la vie du groupe, répondant à des fantasmes de groupe et se déroulant selon des scénarios répertoriés (Bion, Anzieu…).

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Ceci pose le problème de l’inconscient collectif, survivance dans la vie sociale d’affects et de représentations inconscients qui surdéterminent les dynamiques conscientes ou rationnelles au-delà des problèmes de rapports et de visées affichés. On peut se demander si l’inconscient collectif n’est pas politique : résultat du refoulement de contradictions et de transgressions perpétrées à l’encontre du lien (crimes contre l’humanité) qui suscitent ensuite le « devoir de mémoire » à travers lequel ils peinent à être réparés (Barus-Michel, 2011).

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Le collectif est un ensemble de personnes, travaillant et participant dans un cadre commun à un objectif commun. Ce travail, cette appartenance en sont le principal, ainsi que la solidarité attendue dans les relations. Mais les rapports sont plus importants que les relations. Les membres du collectif peuvent dire « nous » parce qu’ils sont liés ensemble à un même objectif et en ont conscience. Les statuts sont subordonnés aux fonctions, celles-ci aux objectifs qui sont facteurs de l’adhésion commune. Le collectif fait corps, il a une unité organique imaginaire qui n’est pas forcément inscrite dans les relations, celle-ci restait dans la foule une fusion émotionnelle volatile. Le collectif est proche de la fratrie, sans les liens du sang, il est tout entier appliqué à une même praxis.

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Le groupe est composé d’individus qui sont réunis pour un temps qui dépend de l’occasion mais aussi des relations qui se noueront au fil du temps (Sartre, 1960) : groupe d’amis, groupe de travail… En sciences humaines, groupe ad hoc de gens qui ne se connaissent pas afin d’étudier les phénomènes qui y apparaissent, la « dynamique de groupe », et voir dans quelle mesure il peut aller dans le sens d’un meilleur rendement par rapport aux objectifs qu’on lui a donnés ou qu’il se donne (T. group de Lewin, 1935 ; Anzieu, Martin, 1968). Ces groupes se sont développés dans le sens d’une meilleure compréhension des processus inconscients dont ils étaient le théâtre (Anzieu, 1975) : les membres du groupe sont les acteurs de scénarios inconscients éveillés par la situation groupale. Les références psychanalytiques ont induit une dimension thérapeutique venant se substituer au premier souci d’amélioration de la performance du groupe et d’une meilleure maîtrise des relations : groupe d’évolution, groupe de parole, analyse de groupe (Anzieu, 1975 ; Bion, 1961), les membres peuvent y faire évoluer les désirs et les angoisses partagés (Pagès, 1968).

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Si les fils se sont associés pour aller tuer le Père, ils ont, notons-le, formé le premier groupe, sinon la première équipe ! À moins de n’y voir qu’une bande criminelle.

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La bande serait alors la première forme de socialité faite de maltraités acculés à la violence, animés par l’envie et la haine. Ce ne serait pas encore le groupe parce qu’il n’y a pas d’autre lien entre eux que la communauté de destin, pas l’équipe non plus, s’ils se sont trop sauvagement jetés sur le Père, voulant ignorer la culpabilité et la sublimation. Il y a des joyeuses bandes qui manifestent justement, sans violence, cette absence de culpabilité jubilatoire, culpabilité peut-être refoulée, on la constate chez des jeunes pour qui souvent, les sorties, la fête, la musique servent de « défouloir ».

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Notons que, parlant des frères en révolte, Freud (1913), dit qu’ils se sont « associés », or, dans les racines de socius, il y a d’abord « compagnon de guerre » ; on y retrouve les notions de violence partagée pour l’attaque comme pour la défense (Robert, 1966). L’amorce du lien social, s’il était dans le désir d’inceste, l’était autant dans la solidarité contre la frustration et la tyrannie d’un seul. Alors, le politique couvait dans la horde.

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La réunion est éphémère, datée et propose un objet, un thème de réflexion ou d’activité à des individus a priori intéressés.

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En termes statistiques, le groupe rejoint la notion de catégorie quand il s’agit d’un groupement qui concerne un certain nombre de personnes rameutées sur un critère donné, interne ou externe au groupe. On parle de regroupement pour signifier que la réunion des individus n’est pas volontaire.

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L’attroupement, qui est spontané, est dû à un facteur extérieur qui représente le point attractif du groupe. Les relations entre les individus ne priment pas, mais ils partagent un même intérêt éphémèrement concrétisé.

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La communauté est un (re)groupement d’individus liés par une appartenance commune souvent culturelle (origine, religion, langue, histoire, mœurs), souvent minoritaire malgré leur nombre, et pour qui la communauté représente un contenant qui abrite et conforte une identité fragilisée par la dispersion ou l’hostilité. La communauté est une minorité qui se ferme ou se serre, se conserve, en milieu hostile ; elle pratique et entretient sa culture, ses habitus, qui préservent des repères, les attaches et le sentiment d’identité. La communauté encourt le reproche de clôture où l’hostilité voire la violence sont à la fois cause et conséquence, s’entretenant mutuellement (Dubost, 2002).

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L’équipe serait proche du groupe, comme du collectif encore que le nombre de ses membres soit plus limité pour que la visibilité des uns et des autres soit plus grande. La rationalité et donc l’organisation y sont aussi plus précises en vue de l’efficacité : les rôles sont nettement distribués et clarifiés : l’équipe, c’est l’équipage d’un navire ou l’équipe sportive. Les objectifs sont efficacité et réussite dans une activité qui est posée comme demandant un effort solidaire. L’équipe est réunie pour quelque chose qui n’est pas facile et donc doit être soudée, moins en termes d’affect ou d’émotion que de collaboration. Solidarité veut ici dire encastrement de complémentarité dans l’action, intelligence et entente plus qu’amour réciproque. C’est dire que les relations qui permettent l’accord sont importantes, au-delà des rapports. Les membres sont à l’aise, chacun sait ce que font les autres, l’objectif est vivant de ce qu’il est partagé. En deçà de la solidarité, est née la confiance qui s’entretient dans le faire ensemble. Faire équipe, c’est s’entendre, partager la praxis et son sens.

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L’équipe implique une solidarité inscrite dans le temps pour une situation donnée d’effort réclamé ou décidé. L’équipe est une unité de reconnaissance réciproque, on sait qui sont les autres et sur quoi l’on peut compter dans l’adversité. L’équipe suppose un combat et une entente, ne faire qu’un tout en mettant à profit les spécialisations.

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L’équipe est investie d’une mission souvent considérée comme sacrée, c’est-à-dire au-dessus du groupe, idéalisée, transcendant le groupe ainsi garanti de toute division ou même ambivalence, réalisant son unité et son identité, identité transitoire de ses membres dans son idéal. Si l’un des membres déroge à l’idéal, il encourt peut-être une sanction, mais surtout la réprobation et la honte : il a moralement failli par rapport à l’équipe.

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Dans le respect étroit des rôles, l’équipe se sent démocratique ; la fraternité, le partage d’un même idéal prime sur le statut hiérarchique ; il s’agit alors d’autorité et non de pouvoir. Le chef, souvent appelé coach, est plus considéré pour son expérience et son jugement que pour tout autre titre statutaire. Il est le frère aîné. Cependant le régime institutionnel et organisationnel peut faire prévaloir le statut (titre, ancienneté, naissance…) et reconvertir l’autorité en pouvoir ; à la suite de quoi, on voit souvent l’équipe retourner aux espèces du service, de l’atelier, la solidarité diminuer et les conflits réapparaître. Les chefs doivent savoir faire reconnaître leur expérience et manifester leur participation à la chose commune autrement que par le discours pour soutenir un esprit d’équipe.

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L’équipe, « fine équipe, belle équipe, esprit d’équipe, partir en équipée, équipe sportive, équipe de travail, former les équipes… faire équipe », autant d’expressions qui manifestent le besoin d’être ensemble, dans une proximité chaleureuse et solidaire, un objet commun d’investissement et de partage qui empêche les conflits d’éclore.

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L’équipe entretient un esprit et même un inconscient collectif : elle se vit comme une élite incarnée dans sa mission (être les meilleurs) se différenciant compétitivement ou conflictuellement de rivaux qui permettent de décharger l’agressivité voire la haine sur l’extérieur le plus proche.

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On peut se demander si un orchestre peut être considéré comme une équipe ? Le chef y a toute autorité depuis les répétitions jusqu’au concert. À la baguette il conduit dans une harmonie totale les concertistes qui pourtant ont des partitions et des instruments différents. Sous la direction du chef, aucune liberté d’interprétation n’est plus autorisée. Une contrainte maximale engendre une unité émotionnelle de l’orchestre concrètement traduite par l’exécution de l’œuvre, émotion qui homogénéise le public dans un silence dont la tension se libère dans les applaudissements de la fin. Rien n’est plus éloigné de la démocratie, rien n’est plus proche de la solidarité. Miraculeux paradoxe de la diversité alliée à la cohésion, du pluriel qui ne fait qu’un.

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Dans un équipage, les places sont très déterminées mais toujours les mêmes pour un temps et dans un lieu fermé (un vol, une navigation).

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On dit aussi « en bel équipage », c’est dire bien accompagné, bien mis et bien véhiculé, ce qu’il faut à une personne de bonne société, qui est pourvue du plus que nécessaire. Le moyen de transport (la belle voiture) est devenu depuis un signe d’intégration sociale.

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Les sociétés posent le problème du lien social : ce qui peut tenir ensemble des individus, les fondements de ce lien, biologiques, anthropologiques, psychiques (Enriquez, 1983). Les formes de société (régimes), leurs critères, les processus, évolutions, paradoxes qui les travaillent, leur irrémédiable conflictualité relèvent du politique (Castoriadis, 1975).

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Là apparaît le problème de l’institution, qui pose les fondements, les principes, les finalités, les valeurs, les rapports spécifiques des échanges et des pratiques. Celui de l’organisation : comment concrètement se conçoit et se distribue l’action, les fonctions nécessaires à celle-ci, rôles, tâches, statuts, règles, objectifs et résultats, etc. Quelle cohérence est entretenue entre l’institution et l’organisation, les fins et les moyens, entre le pouvoir et le travail, le sens et la performance ? (Lapassade, 1967).

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Les relations sont les modes affectifs et pratiques liés aux représentations, aux appréhensions que les individus ont les uns des autres, à leurs réactions et aux évolutions de celles-ci. Étudiées dans les discours des individus, dans les groupes, elles sont présentes dans toutes les formes sociales et les favorisent ou les parasitent. En termes de proximité, de confiance, elles peuvent renforcer la solidarité, mais leurs ambivalences peuvent porter à des conflits violents qui sapent les unités sociales quel que soit leur niveau. Elles débordent les cadres formels et culturels des rapports sociaux qui ont été ou se sont institués au cours de l’histoire et ont déterminé des catégories d’acteurs sociaux ayant leur place et leur rang dans le système d’échanges et de pratiques de leur société, classes et catégories.

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La tribu, le clan, chers à Maffesoli (1988), renvoient aux sociétés primitives dont les rapports sont sous l’égide de la famille et des appartenances à un totem, animal sacré qui a fait alliance avec les hommes de la tribu. Ce qui suppose des rituels d’initiation à travers lesquels se signe l’alliance.

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Les rituels d’initiation ont cours dans la plupart des sociétés des plus grandes aux plus petites, officielles ou secrètes, symboliques ou concrètes, autorisées ou interdites (bizutage). Ils comprennent un rituel de sacrifice qui témoigne de ce que l’intronisé renonce à quelque chose de son passé et de lui-même (castration) et qu’il fait don de lui-même à l’entité par laquelle il aspire à être reconnu en même temps qu’il montre son courage et sa résolution. Il est désormais marqué, inscrit dans sa chair et dans le groupe. Ce rituel est renouvelé à dates fixes.

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Dans nos sociétés, les formes en passent parfois inaperçues et sont tenues pour des comportements de simple bienvenue, des manières de politesse : visite des lieux, présentations, pot d’entrée… La nourriture, la boisson sont les ingrédients privilégiés qui miment le sacrifice et la communion. Ils ont une valeur symbolique qui donne tout son sens à la messe catholique.

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Les castes et les classes sont prétendues naturelles dans leur élévation et nécessaires dans leur bassesse, leur hiérarchie radicale justifie domination d’un côté et exploitation de l’autre.

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Les clubs, les sectes, les ligues, les loges, les rassemblements, les sociétés, les associations, les partis réunissent des membres en nombres parfois considérables et même transversaux aux sociétés (Églises) échappant aux lois des États, selon les leurs propres. Une certaine fraternité est censée relier les adeptes, militants ou membres, entretenue par une conviction commune, religieuse, idéologique ou politique et par une ritualisation qui signe leur appartenance. La reconnaissance mutuelle est encore renforcée par le secret. Les rapports d’agressivité réciproque sont entretenus avec les sociétés classiques à coup de rumeurs et de persécutions réelles (crimes d’un côté, refus des lois, atteintes au sacré et blasphèmes de l’autre). Tout est plus paisible si la raison de se reconnaître un intérêt commun est scientifique, culturelle ou de loisir et, quelle que soit la passion des membres pour leur objet, qu’elle ne se réclame pas du sacré.

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L’entrée dans le social et la constitution du social prennent de multiples formes, mais demandent toujours une structure, un objectif, des rapports de solidarité et de coopération, rejetant autant que faire se peut l’hostilité sur un extérieur dangereux. À l’intérieur, l’agressivité est domestiquée et intégrée légitimement à la praxis.

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L’équipe en est l’exemple le plus manifeste parce que de plus courte durée, plus petite, concentrée sur une tâche suffisamment prégnante pour capter toutes les énergies, favorisant l’investissement affectif des relations, une distribution de rôles précise, une autorité présente et reconnue, des objectifs clairs et partagés. On peut parler de reconnaissance, de solidarité et d’efficacité maximales si tous ces éléments sont sauvegardés. Pour faire équipe, il y a une part de spontanéité (sympathie), de circonstances (urgence), de connaissance (tâche), de sens (finalités). S’il s’agit de constituer une équipe, il faut sans doute prendre en compte ces éléments. Les qualités humaines et sociales passent par la parole, la possibilité d’échanges, de partages de points de vue et de représentations à leur sujet.


Bibliographie

  • Anzieu, D. 1975. Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod.
  • Anzieu, D. ; Martin, J.-Y. 1968. La dynamique des groupes restreints, Paris, puf.
  • Balandier, G. 1967. Anthropologie politique, Paris, puf.
  • Barus-Michel, J. 1987. Le sujet social, Paris, Dunod.
  • BarusMichel, J. 2007. Le politique entre les pulsions et la loi, Toulouse, érès.
  • BarusMichel, J. 2011. « À la recherche de l’inconscient collectif… Un inconscient qui serait politique », Les cahiers de psychologie politique [en ligne], n° 18, janvier. url : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1783
  • BarusMichel, J. ; Enriquez, E. ; Lévy, A. (sous la direction de). 2002. Vocabulaire de psychosociologie, Toulouse, érès.
  • Bion, W. R. 1961. Recherches sur les petits groupes, Paris, puf, 1965.
  • Castoriadis, C. 1975. L’institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil.
  • Dubost, J. 2002. « Communauté », dans J. Barus-Michel, E. Enriquez, A. Lévy (sous la direction de), Vocabulaire de psychosociologie, Toulouse, érès, p. 73-82.
  • Duret, P. (sous la direction de). 2011. Faire équipe, Paris, Armand Colin.
  • Enriquez, E. 1972. « Imaginaire social, refoulement et répression dans les organisations », Connexions, n° 3, Paris, Ed. epsi.
  • Enriquez, E. 1983. De la horde à l’État, Paris, Gallimard.
  • Freud, S. 1913. Totem et tabou, Paris, Payot, 1947.
  • Freud, S. 1921. « Psychologie collective et analyse du Moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
  • Freud, S. 1930. Malaise dans la civilisation, Paris, puf, 1986.
  • Lapassade, G. 1967. Groupes, organisations et institutions, Paris, Gauthier-Villars.
  • Le Bon, G. 1895. Psychologie des foules, Paris, puf, 1981.
  • Lewin, K. 1935. Psychologie dynamique, Paris, puf, 1959.
  • Maffesoli, M. 1988. Le temps des tribus, Paris, Méridiens-Klincksieck.
  • Pagès, M. 1968. La vie affective des groupes, Paris, Dunod.
  • Robert, P. 1966. Les bandes d’adolescents, Paris, Éditions ouvrières.
  • Sartre, J.-P. 1960. Critique de la raison dialectique, vol. 1, Paris, Gallimard.

Notes

[1]

Jacqueline Barus-Michel, professeur émérite de psychosociologie, université de Paris 7. j.barus@orange.fr

Résumé

Français

La socialité, propre à l’espèce mais prenant des formes diverses et changeantes, se forge et s’organise plus ou moins, soit pour satisfaire les besoins biologiques, soit pour les nécessités de la praxis, soit en fonction d’attraits réciproques, soit selon des stratégies d’intérêt, soit par obligation de se soumettre à des pouvoirs et des pressions. Le lien paraît soit spontané, soit subi, il est jouissif ou défensif ou agressif. On peut le lire en termes anthropologiques, politiques, historiques ou psychologiques. C’est l’occasion d’un parcours de la horde à l’équipe, de la violence à l’empathie en passant par l’organisé.

Mots-clés

  • famille
  • horde
  • groupe
  • organisation
  • société
  • collectif
  • équipe

English

From the savage horde to the nice teamThe human kind socialization process covers various and changing facets. It grows and gets more or less organized either to satisfy biological needs, to cope with the requirements of the « praxis », because of mutual attractions or to fulfill strategic stakes or to comply with power or pressures.
The human link can be spontaneous or inflicted, defensive or aggressive. It can be explored and read in anthropological, political, historical or psychological terms.
This article proposes a circuit from the horde to the team, from violence to empathy whilst going through the « organized ».

Keywords

  • family
  • horde
  • group
  • organization
  • society
  • collective
  • team

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