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Nouvelle revue de psychosociologie

2012/2 (n° 14)

  • Pages : 264
  • ISBN : 9782749234465
  • DOI : 10.3917/nrp.014.0159
  • Éditeur : ERES

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L’équipe qui travaille auprès d’adolescents est confrontée de plein fouet à la destructivité et à une nécessité de détoxication d’un certain nombre de messages plus ou moins énigmatiques adressés par ces derniers, dans le quotidien de la prise en charge et/ou dans les espaces plus formels des dispositifs à leur disposition (groupes thérapeutiques, entretiens individuels...). Ces messages énigmatiques sont constitués par les traces non élaborées, non représentées, non symbolisées de l’excitation de l’adolescent qui cherchent à se loger au cœur des liens noués à l’articulation de la groupalité adolescente (transfert latéral) et de la groupalité de l’équipe des professionnels (intertransferts). Ces traces chargées de destructivité se déploient, se scénarisent et se logent au sein du groupe soignant (considéré comme modalité spécifique du faire équipe), en quête de transformation, et vont modeler les modalités de lien au sein de l’institution et conduire les professionnels à imaginer, sur un mode inconscient, un certain nombre de figures et d’aménagements spécifiques qui leur permettent tout à la fois de survivre à la violence et de tenter de la transformer.

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La description de ces figures et aménagements s’inscrit comme une proposition de déploiement de la notion d’alliance inconsciente proposée par René Kaës (1993, 1994, 2009), et vise à rendre compte du trajet et du destin de la pulsionnalité adolescente dans l’équipe. Les processus mobilisés par les adolescents au sein de l’équipe, que l’on peut situer dans le registre de l’agir, tendent à mettre en échec ce qui constitue la tâche primaire de l’institution, dans sa référence à la loi. On pourrait dire que là se joue le symptôme, lorsque l’équipe manifeste « qu’elle n’en peut plus » ou que « cet adolescent n’est pas pour elle » ou qu’il est « trop fou », « trop violent »… L’agir, sur son versant délétère, exacerbe les positions de toute-puissance/toute-impuissance, tandis que peine à être maintenu son versant structurant, au service de la symbolisation.

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C’est donc au fil de cette tension que se dégageront des perspectives qui visent à l’établissement de balises dans l’accompagnement des équipes aux prises avec l’adolescence et la violence, afin qu’elles puissent se proposer comme groupe soignant (Sassolas, 1999).

L’adolescence et le groupe, une clinique à la limite

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La clinique de l’adolescence confronte de manière privilégiée à des modalités d’expression dans le registre de l’agir : l’agir à l’adolescence peut et doit être considéré tout à la fois contre la symbolisation (agir pour ne pas penser) et au service de la symbolisation (agir pour ne pas être agi, agir pour soutenir les processus de pensée). On le sait, les modalités d’agir à l’adolescence se déploient sur le fond de l’émergence d’un certain nombre de conflits et tout particulièrement :

  • le conflit entre dépendance et autonomie (Jeammet, Corcos, 2005), centré sur la négociation du lien aux figures parentales ;

  • le conflit entre activité et passivité, mobilisé par la rencontre avec les contraintes et les potentialités des transformations sexuelles (Jeammet, 1994 ; Chabert, 2003).

L’agir à l’adolescence s’inscrit donc dans un processus qui contient une dimension de mise à l’épreuve des processus de symbolisation (Roussillon, 1999) ; en ce sens, il témoignerait tout à la fois d’une pulsion en quête de représentance (dans sa double traduction en forme d’affect et de représentation), et de la répétition d’une scène traumatique dans l’histoire du sujet. En effet, l’approche clinique des adolescents engagés dans des agirs violents met en évidence des vécus traumatiques qui se situent bien souvent en deçà de l’accès au langage, et, conjointement, l’expérience délétère, pour la vie psychique, d’une « absence de répondant » (Pinel, 2011) qui laisse le sujet en proie à une détresse irreprésentable.

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Dans ce contexte, et considérant la clinique de l’adolescence comme clinique limite, clinique à la limite, voire clinique de la limite [1][1] On peut se référer, en particulier, à une conception..., s’impose la nécessité de repenser les dispositifs de soin à destination de l’adolescent, et, de manière plus générale, les dispositifs d’accueil de l’adolescent en institution, en prenant appui sur un changement de paradigme : transformation de la vaine attente d’une demande de soin de la part de l’adolescent en promotion d’une offre de soin, offre qui soit en mesure d’aller à la rencontre de la souffrance de l’adolescent. Le groupe soignant, que l’on peut décrire comme la mobilisation de plus d’un soignant dans une forme spécifique d’ordonnancement des liens, permet de soutenir ce changement de paradigme. Le groupe soignant, modalité spécifique du faire équipe, autorise une alternative pour l’accueil de la souffrance de l’adolescent, alternative en mesure de contenir les enjeux de séduction et/ou de contention liés à la promotion d’une offre de soin, qui se présente entre invitation et contrainte et, potentiellement, comme espace de répétition des vécus traumatiques précoces. La nécessité de la mobilisation du groupe soignant s’avère d’autant plus impérieuse que l’on se trouve dans un contexte de soin contraint, contexte qui se présente actuellement comme la norme des réponses apportées aux agirs transgressifs des adolescents, comme en témoigne la prévalence du choix des structures fermées comme réponse à ces agirs.

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Face à l’agir à l’adolescence conçu comme une adresse non destinée, on peut émettre l’hypothèse selon laquelle le groupe soignant possède une fonction de destinataire, en mesure de transformer l’adresse en destination et, à ce titre, susceptible de donner forme à l’émergence pulsionnelle qui sous-tend l’agir. En filigrane, se dessine pour l’adolescent l’opportunité de la rencontre d’un objet, dans une qualité à même de garantir une alternative au vide, à la complicité séductrice et/ou à la rétorsion. En effet, le groupe soignant se présente dans une tension entre figure de la disponibilité maternelle et de l’accueil inconditionnel des parts non symbolisées (au sens de la fonction alpha décrite par Bion, 1962) et figure de la limite, marquée par l’inscription des appartenances professionnelles et institutionnelles de ses membres. On l’entend, le groupe soignant doit être en mesure de relever un défi de taille, celui de se départir des modalités de fonctionnement sous la forme du « bouclage interactif » (Pinel, 2007), qui impose des modalités de réponse aux agirs des adolescents sur le mode du « contre-agir ». On verra, en contrepoint de ce texte, de quelle manière les équipes peuvent se trouver conduites à mettre en œuvre des figures et des aménagements qui s’inscrivent dans cette logique du « bouclage interactif », empruntant à celui-ci sa dimension délétère, mais qui contiennent également un potentiel de symbolisation des enjeux qui traversent les nouages intersubjectifs au sein de la groupalité.

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On notera que la référence au groupe soignant, pour qualifier une modalité du faire équipe, joue sur une ambiguïté, celle d’un intitulé qui réfère tout à la fois :

  • au groupe comme dispositif, dans sa fonction thérapeutique ; le groupe thérapeutique, qui peut prendre des formes diverses (groupe de parole, psychodrame, groupe à médiation…) ;

  • au groupe de soignants ; le groupe de professionnels considéré dans sa fonction soignante, c’est-à-dire dans sa fonction d’un prendre soin (le groupe de professionnels mobilisés autour de l’adolescent dans un contexte de soin, d’éducation, de prévention, ou le groupe de supervision) ;

  • au groupe dans sa valence de groupe interne ; l’appareil psychique individuel contient des formations inconscientes groupales, « mode de présence dans la psyché d’une pluralité organisée d’autres » (Kaës, 1993, p. 126), constituées, pour ce qui nous intéresse ici, de modalités soignantes.

Dans ces différentes acceptions, on peut faire l’hypothèse que le choix du groupe permet l’actualisation d’une réponse plurielle face au double risque de l’excitation-séduction et de l’inhibition contenue dans un dispositif de soin centré sur le registre de l’intrapsychique. Cette réponse plurielle valorise un appui sur le groupe des pairs (les pair[e]s des adolescents, les pair[e]s des professionnels), ainsi que sur la groupalité interne et sur les modalités singulières de transfert qui s’y engagent, considérant le levier qu’elle représente pour l’expression et la reconnaissance des affects et, à partir de là, pour l’engagement dans un travail de représentance, au service du travail de symbolisation.

Faire équipe : le travail d’équipe et le groupe soignant

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Je soutiendrai donc ici l’hypothèse que le faire équipe dans une institution requiert la mobilisation d’une posture singulière qui est celle du « groupe soignant ». Cette proposition s’appuie sur la définition initiée par Sassolas (1999) :

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« Cet ensemble structuré – le groupe soignant – existe à partir du moment où le patient rencontre plus d’un interlocuteur, et que ceux-ci sont en lien les uns avec les autres. Lorsque ces liens interpersonnels sont structurés en un dispositif suffisamment clair pour être décodable par ses utilisateurs, ils deviennent autant de repères que ceux-ci peuvent utiliser puis intégrer ».

(p. 10)
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Dans le même ouvrage, Rosenberg (1999) évoque la spécificité du groupe soignant dans la pratique du psychodrame et propose d’élargir cette perspective à d’autres situations cliniques :

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« Cet investissement, libidinal par définition, du meneur de jeu dans le psychodrame fait partie de la lutte contre la destructivité [pulsion de mort] interne du groupe […] le but c’est d’arriver à conflictualiser et à reconflictualiser la destructivité. Retrouver le conflit, c’est retrouver les éléments autour desquels peut se reconstruire l’unité du Moi, c’est-à-dire surmonter le clivage du Moi […]. Mais si un groupe investit un leader qui est en même temps porteur d’un investissement transférentiel du patient, alors le groupe devient groupe soignant […] ».

(p. 35-38)
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Ces propositions pour penser le groupe soignant permettent d’envisager la singularité du jeu des alliances intersubjectives au sein de l’équipe, au regard de la spécificité de la dynamique psychique des sujets accueillis d’une part, et au regard des enjeux transférentiels [2][2] Dans un souci d’allègement de la formulation, on conviendra... qui la traversent d’autre part. Dans ce contexte, toute prise en compte clinique de l’adolescent et de la souffrance qui est la sienne nécessite de prendre appui sur un faire équipe qui se traduit par l’invention d’un dispositif pluriel, à même de soutenir le travail du sens et susceptible de se constituer comme une garantie mutuelle, au sein du groupe soignant, contre le risque de partiellisation du regard porté sur l’adolescent (l’un porterait la préoccupation du quotidien éducatif, l’autre la préoccupation de la formation, le troisième des relations familiales, le quatrième de la psychothérapie individuelle, le dernier de l’insertion sociale…). L’invention d’un dispositif sur mesure pour chaque adolescent, à réinventer lors de chaque nouvel accueil, s’inscrit dans un processus de l’ordre du trouvé-créé (Winnicott, 1957), processus qui ouvre sur la faculté de rêver l’adolescent en groupe, c’est-à-dire sur la faculté d’inscrire l’adolescent dans des investissements suffisamment partagés et différenciés, et suffisamment dégagés des défenses et censures rigides héritières des alliances inconscientes aliénantes. Rêver l’adolescent en groupe pourrait constituer un contrepoint au rêve manqué que constituerait l’agir à l’adolescence, pour reprendre l’expression de McDougall (1989) lorsqu’elle évoque l’agir somatique.

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Avant d’aborder, à partir de la clinique, les configurations auxquelles nous convie la rencontre du groupe soignant, il apparaît nécessaire d’opérer un bref rappel des principales propositions de Kaës (1993, 1994, 2009) quant à l’hypothèse de l’appareil psychique groupal, en prolongement des travaux d’Anzieu (1975). On le sait, pour Kaës, l’appareil psychique groupal constitue un dispositif dont l’une des fonctions princeps est de contribuer au « travail de liaison et de transformation des éléments de la réalité psychique de/dans le groupe […] » (1993, p. 171-172). Au décours de cette approche, on peut comprendre que le groupe se construit dans un appariement avec les fonctions groupales du psychisme (notion de groupe interne). Ainsi le groupe, considéré du point de vue de l’appareil psychique groupal, se construit et fonctionne comme un sujet : on pourrait dire qu’il fonctionne comme un appareil psychique individuel, traversé par les mêmes enjeux et contraint par les mêmes nécessités de régulation quant à la construction de l’identité, quant au traitement de la pulsionnalité et des différentes manifestations qui l’accompagnent, quant à l’établissement des défenses et autres stratégies adaptatives, et quant à l’élaboration des relations d’objet. Mais la spécificité du groupe ne peut être envisagée sans la prise en compte de la manière dont s’y trouvent régis les liens intersubjectifs (Kaës, 2009), entre alliances inconscientes structurantes (les contrats et/ou pactes narcissiques, qui autorisent un traitement du refoulement) et alliances inconscientes aliénantes (communauté de dénis, contrat pervers par exemple). Ces alliances psychiques inconscientes donnent consistance à un appareillage des psychés et se proposent comme une nouvelle matière psychique.

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À ces propositions développées et mises à l’épreuve par Kaës, il apparaît pertinent d’adjoindre l’hypothèse proposée par Tosquelles (1965) selon laquelle les transferts se déploient sur la scène groupale et institutionnelle à partir de la singularité des liens mobilisés dans le travail psychique avec les patients. Le groupe et l’institution se proposent en effet comme lieu de dépôt privilégié pour les parts les plus archaïques de la personnalité (Bleger, 1979) et permettent de figurer les processus psychiques individuels sur une autre scène, soutenant une diffraction du transfert et un potentiel de symbolisation.

Une supervision d’équipe au sein d’un foyer d’adolescents

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Un préambule s’impose, relatif à une théorie de la supervision de groupe. Le dispositif de la supervision de groupe d’une équipe ouvre, par définition, sur l’instauration d’une autre scène autorisant un emboîtement des espaces de symbolisation : on peut ici soutenir l’hypothèse que ce qui ne peut trouver à se symboliser dans la relation clinique (dans la relation du professionnel à l’adolescent et/ou dans les relations au sein de l’équipe) va tirer bénéfice d’un déploiement sur une autre scène de groupe, sur une scène actualisée de la groupalité psychique. À ce titre, la supervision peut être conçue comme le « soin du soin », au sens où elle contribue à l’espace éthique de la clinique en se proposant comme espace de détoxication des éprouvés bruts des professionnels. En d’autres termes, on peut penser le groupe soignant, dans le temps de la supervision, comme une scène déplacée du groupe des adolescents, organisée par les mouvements transférentiels mobilisés dans le lien aux adolescents. L’espace de la supervision constituerait alors un lieu privilégié d’expression des clivages, dont on sait qu’ils organisent tout spécialement les fonctionnements psychiques des adolescents engagés dans des agirs violents : clivage des objets (bon versus mauvais), clivage du Moi (réalité interne versus réalité externe), ou clivage au Moi [3][3] Au sens où l’envisage Roussillon (1999). (part symbolisée versus part non symbolisée).

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William est présenté comme mobilisant l’ensemble de l’énergie de l’équipe d’un foyer qui accueille des adolescents sur mandat judiciaire. Sa situation est évoquée de manière récurrente lors de chacun des temps de supervision. Il est vécu comme un adolescent qui place l’équipe des professionnels dans une impasse, c’est-à-dire dans une impossibilité à penser le projet de son placement. William est en effet décrit comme un adolescent qui « échappe » aux adultes, en particulier au travers de la multiplication des « passages à l’acte » à l’extérieur du foyer qui le conduit à être régulièrement interpellé par la police pour des faits de bagarres et des faits liés aux stupéfiants (petit trafic de cannabis). Parallèlement, et paradoxalement pourrait-on dire, William affirme sa place au sein du foyer : « Je suis bien au foyer de la Côte », répète-t-il à l’envi, selon une formule qui est considérée par certains professionnels comme une provocation, tout comme les relations globalement respectueuses qu’il déploie à l’égard des adultes sont également vécues sur ce mode. Et on peut dire que la place de William au foyer est effectivement bien marquée ; il a tendance à fédérer les autres adolescents autour d’une position de caïd, dans des formes d’écart vécues comme insupportables : pour s’opposer aux éducateurs et/ou aux autres adultes présents dans l’institution (la lingère, les veilleurs de nuit…) au sujet des règles du foyer (les règles autour de l’usage de la télévision constituent une occasion régulière de manifestations collectives), mais aussi parfois pour prendre la défense d’un éducateur qui, à la différence de l’un de ses collègues, serait soucieux de faire appliquer une règle du quotidien (l’interdiction de fumer dans les bâtiments du foyer par exemple).

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Face à ces positions contrastées, vécues comme incompréhensibles (William fait tout pour mobiliser le rejet et il affirme son attachement à l’institution qui n’en peut plus de l’accueillir), l’équipe se divise, et elle témoigne régulièrement de cette division dans le travail du groupe de supervision, dans une forme d’agir en miroir du fonctionnement de l’adolescent. Ces agirs se traduisent par des mouvements de l’ordre de la transgression au sein même du groupe de supervision : les professionnels ont tendance à se prendre à partie les uns à l’égard des autres, sous la forme de critiques des positionnements professionnels respectifs ou de disqualifications, et une ligne de partage se dessine entre une partie des éducateurs et les veilleurs de nuit d’une part, et une autre partie des éducateurs et la lingère d’autre part. On peut faire l’hypothèse que nous assistons là à l’expression, sur la scène groupale de l’équipe, de la projection des parts insécures, traumatiques, de l’expérience des liens primaires de William.

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Une séance va manifester tout particulièrement l’expression de cette division : William a été à nouveau arrêté par la police deux jours auparavant suite à une altercation violente dans un bus avec un autre passager, et il a passé vingt-quatre heures en garde à vue. Une éducatrice a été mobilisée pour aller le chercher au poste de police d’où il a regagné le foyer en héros ; plus tard dans la soirée, William a contribué à nouveau activement avec d’autres adolescents à une « occupation » collective de la salle de télévision (avec barricade du petit groupe à l’intérieur et refus de regagner les chambres pour la nuit à l’heure prévue) et peu après s’est posé dans une position de rivalité éducative à l’égard d’un jeune professionnel tout nouvellement engagé qui ne faisait pas respecter à la lettre les règles concernant le dépôt du linge sale à la buanderie. La tonalité de la séance est houleuse, subversive pourrait-on dire. Pour certains professionnels de l’équipe, William « n’a plus sa place dans l’institution » : il est vécu alternativement comme « terrorisant les adultes », comme les « contrôlant », ou comme suscitant un désintérêt actif, étant donné la démarche d’autoexclusion dans laquelle il s’inscrit. Pour d’autres professionnels, c’est un adolescent « écorché vif », « attachant », dont il faut entendre la souffrance sous-jacente et qui doit être aidé, voire « sauvé », au nom des valeurs fondatrices de l’institution (accueil inconditionnel des adolescents dans une référence religieuse chrétienne, soutien de leur formation et de leur insertion professionnelle).

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Comment comprendre ces positions clivées, qui attaquent le travail de pensée des professionnels dans leur quotidien (ils ne peuvent qu’opposer à cet adolescent des réponses incohérentes) mais qui attaquent également le travail de pensée jusqu’au sein du groupe de supervision, et entravent l’élaboration de scénarii à même de soutenir un dégagement de ces positions clivées ? On peut comprendre que ces positions clivées ont une fonction de protection face aux projections brutes de William dans le groupe des adolescents et dans le groupe des professionnels d’une part, et face au vécu de manipulation qui se dégage d’autre part : on pourrait à cet égard risquer le terme de perversion de l’affect pour signifier la torsion que les positions alternatives de l’adolescent engagent dans le lien aux adultes (les professionnels parlent, eux, de « détournement »).

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On peut, à partir de là, pointer l’exacerbation des enjeux narcissiques qui organisent l’appareil psychique d’équipe (Mellier, 2000) dans le travail engagé avec les adolescents : « nous savons faire avec lui mieux que les institutions qui l’ont accueilli auparavant » versus « nous sommes incapables, usés, confrontés à nos limites, disqualifiés dans notre fonction et nous aussi impuissants », exacerbation qui favorise l’émergence de mouvements phalliques, peu conflictualisés et dont on peut reconnaître la parenté avec les fantasmes de sauvetage des professionnels dans le contexte d’une institution fonctionnant sous le primat d’une mère toute-dévouée (Fustier, 2008).

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Au sein du groupe de supervision, après avoir déplié les différents enjeux auxquels William confronte individuellement et groupalement, un accord est finalement trouvé sur le constat que cet adolescent met à mal le groupe des adolescents, et qu’il détruit les liens à l’intérieur de l’équipe des professionnels ; c’est en appui sur cet accord qu’un travail au sein de l’appareil psychique d’équipe pourra se déployer, en forme de renégociation des alliances et du contrat narcissique qui fondent le travail des professionnels. Sur le plan de la clinique du groupe et de l’institution, on peut comprendre que William répète sur la scène institutionnelle et, au-delà, sur la scène du groupe de professionnels, un vécu primaire de carence affective qui se traduit par une alternance entre mouvements abandonniques et inflation narcissique. D’une certaine manière, c’est bien cette alternance dont les professionnels de l’équipe rendent compte au travers de leurs positions clivées, tout à la fois légitimes et inconciliables : pour les uns, c’est le rejet voire la rétorsion, au nom de la professionnalité et de la responsabilité qu’elle requiert, c’est-à-dire au nom de la sauvegarde du groupe des adolescents et de l’institution ; pour les autres, c’est la préservation du lien à tout prix, au nom de l’idéologie de l’institution. On peut faire l’hypothèse que ces deux logiques qui s’affrontent au sein de l’équipe sont présentes, dans leur nouage paradoxal, au sein du fonctionnement psychique de William et qu’elles ne font ici que se répéter, à l’identique mais sur une scène déplacée. Sans doute ces positions clivées, qui se présentent explicitement sur le mode du clivage bon/mauvais, témoignent-elles d’un point aveugle et aveuglant pour la pensée : on peut en effet comprendre que ces positions incompatibles tirent leur origine de l’existence d’une part clivée au sein de l’appareil psychique groupal du groupe-équipe, sur le mode du clivage au Moi (Roussillon, 1999), portant trace de la coexistence de parts symbolisées et non symbolisées qui concernent la part traumatique des vécus infantiles précoces de l’adolescent. Une exploration de l’histoire de William, et des ruptures précoces et répétées auxquelles il a été confronté, permettra dans un second temps de lever ce clivage en prenant appui sur la mobilisation, le développement et le partage d’affects au sein du groupe de supervision.

Prendre soin de « l’équipe en institution » ?

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Quelles pistes peut-on envisager pour une élaboration des positions au sein de l’équipe et pour le développement de la figure du groupe soignant ? Plusieurs propositions peuvent être soutenues à cet égard :

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– en premier lieu, il s’agit de réaffirmer la dimension de « soin du soin » de la pratique de supervision d’équipe : prendre soin des liens au sein de l’équipe, accueillir et transformer la violence, à partir d’un travail qui mobilise la dimension de l’affect, et contribuer à la réduction du clivage et au soutien de la conflictualisation des liens. En effet, la reconnaissance des vécus d’impuissance et/ou de toute-puissance partagés (qui participent à une communauté des dénis) tend à épuiser ces vécus délétères pour chacun et permet de restaurer les potentiels narcissiques de l’équipe : il s’agit de conforter le contrat narcissique au sein du groupe soignant, dont l’on sait qu’il doit être inlassablement réaffirmé, au regard de l’attaque que les fonctionnements dans le registre de l’agir (ou, dans d’autres contextes, dans le registre de la psychose…) imposent à la continuité des investissements ;

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– en second lieu, il s’agit de soutenir le décentrement des interrogations et/ou des affirmations des professionnels qui portent de manière manifeste sur la question de l’adéquation de la place de l’adolescent au regard des conditions d’accueil et du savoir-faire professionnel de l’institution, pour en appréhender les enjeux latents qui concernent la question du rapport que l’équipe entretient avec l’idéal professionnel. La situation clinique de William permet de mesurer de quelle manière peut se déployer une relation en miroir entre l’adolescent et les professionnels, entre investissement de positions héroïques et de sauveur d’une part et désinvestissement et disqualification du lien d’autre part. Il convient en effet de reconnaître que le groupe soignant se construit dans l’actualisation d’une préoccupation partagée pour l’adolescent au travers de la mise à l’épreuve des positions clivées, expérimentée dans le groupe de supervision, et le dégagement de ces positions à partir d’une renégociation des positions dans les liens intersubjectifs. Ce dégagement passe par le soutien et l’élaboration des positions maternelles et paternelles, positions respectives d’accueil et de limitation, au-delà du registre de la bitriangulation (Green, Donnet, 1973) [4][4] La bitriangulation est envisagée par Green et Donnet... qui bien souvent régit l’investissement des imagos parentales mais aussi le fonctionnement des équipes éducatives. Dans ce contexte, on peut souligner l’importance, d’une part, que le dispositif du groupe soignant puisse s’inscrire dans un contexte d’alliances structurantes (autour d’un projet partagé et de la réactualisation du contrat narcissique, sur le fond d’un plaisir de pensée en commun, dans une suffisante tenue à l’écart des revendications narcissiques individuelles et/ou institutionnelles des professionnels), et, d’autre part, que le dispositif du groupe soignant se présente comme suffisamment « décodable » par les adolescents (Sassolas, 1999), au prix d’une explicitation de son projet et de son investissement dans le prendre soin.

Aménagements du « faire équipe » et figures de l’institution

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Ainsi, le faire équipe en institution ne peut-il s’exonérer d’un certain nombre d’aménagements que je propose d’identifier sous la forme des figures de l’institution. On peut considérer que ces figures consistent dans des aménagements inventés par le(s) groupe(s) dans l’institution pour survivre à la violence, à la perte, à la désespérance… Les figures de l’institution sont le témoin des modalités contrastées d’intrication entre pulsions violentes et pulsions libidinales, entre courant tendre et courant sensuel, entre déliaison et liaison, constitutives du nouage intersubjectif. L’identification de ces figures de l’institution autorise la prise en compte, la mesure et l’évaluation du registre dans lequel se déploient les liens au sein de l’institution.

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On le sait, l’institution est traversée par la nécessité du traitement de la problématique des personnes ou des sujets accueillis (ici, en l’occurrence, des adolescents), et c’est d’ailleurs son objet premier, comme l’indique Kaës avec la notion de « tâche primaire » de l’institution (1988). Par ailleurs, il importe d’envisager la manière dont l’institution et les professionnels qui l’habitent accueillent cette problématique et y répondent, en appui sur un certain nombre de figures. Ces figures de l’institution peuvent être décrites à partir d’une structure biface, dont on peut mesurer la participation paradoxale :

  • d’une part, ces figures particularisent des modalités d’organisation de liens à l’intérieur de l’institution, témoin des tendances isomorphiques qui s’y dessinent (Kaës, 1979), entre alliances aliénantes et alliances structurantes (Kaës, 2009) ;

  • d’autre part, ces figures possèdent une fonction de traitement des problématiques déposées par les sujets qui y sont accueillis, à la condition, au sein de l’institution, d’en repérer les enjeux et de résister suffisamment au potentiel de désintrication qu’elles contiennent (accueil de la destructivité).

Les figures de l’institution représentent donc des formes paradoxales d’aménagement face à la violence de la rencontre de l’altérité [5][5] Une première figure de l’institution, la « figure de..., et témoignent d’une prise de position au sein du jeu du « bouclage interactif » (Pinel, 2007) mobilisé dans le lien aux adolescents. Ces figures de l’institution sont en effet tout à la fois figures d’aliénation et de transformation, figures de contention et de contenance. Elles peuvent être décrites à partir de la phénoménologie de leur expression, autour de cinq modalités principales qui circonscrivent la figure de l’otage, la figure du sacrifice, la figure de la perversion, la figure du désespoir et, enfin, la figure du double gémellaire, ou figure de l’affolement. Chacune de ces figures témoigne tout à la fois d’une modalité spécifique d’aménagement des liens intersubjectifs présidant au faire équipe dans l’institution, et d’une forme de travail psychique groupal visant à donner forme aux affects déposés par les personnes accueillies dans l’institution : la figure de l’otage s’inscrit dans le projet d’un traitement des violences, parfois extrêmes tout autant qu’insidieuses au sein de l’institution, la figure du sacrifice porte en elle plus spécialement le traitement de la culpabilité attachée à la violence (il s’agit en particulier de donner forme à la culpabilité inconsciente), la figure de la perversion contribue à soutenir les angoisses liées à l’effacement des positions de différenciation et à l’effondrement, la figure du désespoir s’attache au traitement des angoisses de perte et, enfin, la figure du double gémellaire, ou figure de l’affolement (Aulagnier, 1975), tente de restaurer une continuité face au risque de la désintégration de la continuité psychique.

Pour conclure

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Ainsi, les figures de l’institution constituent-elles de nouvelles scènes pour une dramatisation des enjeux liés à la destructivité inhérente à l’accueil des adolescents, au sein du faire équipe. Le potentiel expressif de ces figures les qualifie comme des énigmes adressées, en quête de destinataires : l’institution représente cet espace privilégié pour l’accueil et le décryptage de l’énigme, à la condition qu’elle investisse une position suffisamment soignante, y compris à destination des professionnels du groupe soignant. L’espace de la supervision d’équipe constitue l’une de ces conditions en autorisant, in fine, la restitution à l’adolescent de parts suffisamment détoxiquées de ses dépôts archaïques et le maintien d’un espace de symbolisation au sein de l’institution, toujours à reconquérir ; le repérage de la dynamique du groupe soignant dans l’espace de la supervision autour de William, alternativement mobilisé autour de la figure de l’otage (paralysie de la pensée et écrasement de la conflictualité) et de la figure du sacrifice (organisation du clivage sur fond d’une inflation narcissique), trace la voie d’un espoir pour le dégagement des positions aliénantes marquées par la violence dans le déploiement des liens intersubjectifs au sein de l’équipe et dans le lien à l’adolescent.


Bibliographie

  • Anzieu, D. 1975. Le groupe et l’inconscient : l’imaginaire groupal, Paris, Dunod.
  • Aulagnier, P. 1975. La violence de l’interprétation : du pictogramme à l’énoncé, Paris, puf.
  • Bion, W.R. 1962. Aux sources de l’expérience (trad. fr.), Paris, puf, 1979.
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Notes

[*]

Pascal Roman, psychologue psychothérapeute, professeur de psychologie clinique, psychopathologie et psychanalyse, Laboratoire de psychologie des dynamiques intra- et intersubjectives (larpsydis), Institut de psychologie, faculté des sciences sociales et politiques, université de Lausanne (Suisse). pascal.roman@unil.ch

[1]

On peut se référer, en particulier, à une conception de l’adolescence comme « état-limite » transitoire (Rassial, 1999), mais aussi aux propositions de Bonnet (2008) sur la « perversion transitoire » à l’adolescence.

[2]

Dans un souci d’allègement de la formulation, on conviendra ici que l’expression des « enjeux transférentiels » contient les différentes modalités de déploiement du transfert au sein des relations dans l’équipe et dans l’institution : transfert, contre-transfert, transfert latéral, intertransfert…

[3]

Au sens où l’envisage Roussillon (1999).

[4]

La bitriangulation est envisagée par Green et Donnet comme une forme de partition de l’investissement de la différence des sexes entre bon et mauvais, au détriment de la qualité propre des positions sexuées.

[5]

Une première figure de l’institution, la « figure de l’otage », a fait l’objet d’une première publication (cf. Roman, 2003).

Résumé

Français

L’accueil des adolescents en institution contraint les professionnels à des modalités d’aménagement des liens au sein de l’équipe qui se déploient en écho des problématiques adolescentes, marquées par une propension à l’agir. Ces aménagements, qui seront ici nommés figures de l’institution, ont pour fonction de permettre aux professionnels de survivre à la violence déposée par les adolescents. Ces figures de l’institution, figures paradoxales dont l’on peut situer la définition dans le fil des travaux de René Kaës sur les alliances inconscientes, visent tout à la fois à organiser les liens au sein de l’équipe et de l’institution et à se proposer comme espace de traitement de la problématique des adolescents accueillis.

Mots-clés

  • adolescent
  • institution
  • violence
  • alliances inconscientes
  • groupe

English

The team, adolescents and violence : figures and handlingCaring for adolescents in a therapeutic institution obliges professionals to handle links within the team which mirror the adolescents’ problems, marked by a propensity to acting. These adjustments, referred to as institutional figures in this case, aim to enable the carers to survive the violence expressed by the adolescents. The purpose of these institutional figures, whose paradoxical role may be defined in line with René Kaës’ work on unconscious alliances, is both to organize links within the team and the institution, and to offer themselves as a forum to treat the problems of institutionalized adolescents.

Keywords

  • adolescent
  • institution
  • violence
  • unconscious alliances
  • group

Plan de l'article

  1. L’adolescence et le groupe, une clinique à la limite
  2. Faire équipe : le travail d’équipe et le groupe soignant
  3. Une supervision d’équipe au sein d’un foyer d’adolescents
    1. Prendre soin de « l’équipe en institution » ?
    2. Aménagements du « faire équipe » et figures de l’institution
  4. Pour conclure

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