Accueil Revue Numéro Article

Nouvelle revue de psychosociologie

2012/2 (n° 14)

  • Pages : 264
  • ISBN : 9782749234465
  • DOI : 10.3917/nrp.014.0217
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Nouvelle revue de psychosociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 217 - 236 Article suivant

« Seul l’art a le pouvoir de tirer la souffrance de l’abîme. »

A. Appelfeld, L’héritage nu

« Handicap psychique » et participation sociale

1

C’est probablement pour s’aligner sur les évolutions internationales en matière de conception du handicap [1][1] En référence notamment à la cif (classification internationale... que la nouvelle loi française, du 11 février 2005 [2][2] Loi française n°2005-102 dite « pour l’égalité des..., propose à la fois une définition extensive de celui-ci, et un recentrage sur la question de l’accessibilité des structures sociales aux sujets les plus vulnérables. On note en effet un certain effort, quoique non abouti [3][3] Cet effort pour introduire une conception sociosituationnelle..., pour introduire une acception que l’on pourrait dire « socio-éthique » du désavantage. Effort qui pourrait toutefois se voir contrarié par les implications mêmes de cette définition, générique, qu’entend simultanément promouvoir ce texte de loi.

2

S’il est bien question de « restriction de participation subie dans son environnement [4][4] Cf. définition du handicap dans la loi du 11 février... » pour qualifier la notion de handicap stricto sensu – c’est-à-dire bornée aux conséquences sociocomportementales négatives de de toutes sortes d’altérations fonctionnelles, qu’elles soient de nature physique, somatique, sensorielle, cognitive, ou encore psychique –, la notion de « handicap psychique » que le texte avalise ainsi implicitement n’est sans doute pas sans devoir engager un certain nombre de changements d’angles de vue par rapport aux définitions classiques, biomédico-sociales du handicap.

3

Aussi son introduction dans le champ médico-légal viendrait-elle, d’une certaine façon, faire obstacle à la véritable inscription du dispositif de 2005 dans la perspective socialisante que les législateurs ambitionnaient de rallier. Car la conception socioenvironnementale du handicap, comme l’ont déjà fait valoir les acteurs du champ de la maladie mentale [5][5] Cf. note de l’unafam dans Rapport Charzat, 2002, p...., rencontre peut-être ici ses limites. Comment dissocier les troubles psychiques de leurs conséquences sociales restrictives, si l’on considère que ce type de pathologies se définit du point de vue même de ce qu’il engage comme perturbation du contact avec le monde extérieur, et comme rupture avec les normes socioculturelles en vigueur dans un espace communautaire donné ? Car il en va bien en réalité de la spécificité des troubles psychopathologiques d’engager déjà par eux-mêmes, en eux-mêmes, une perturbation du contact avec le monde extérieur, pour autant qu’il s’agisse là de troubles qui atteignent les personnes dans leur subjectivité et leur conscience (Delbecq, Weber, 2009), dans leur construction narcissique et identitaire, et de fait, dans leur rapport au monde.

4

Ce qui revient en fait à reconsidérer le handicap, psychique en l’occurrence, comme inhérent à la personne, à sa façon de « fonctionner » et d’être au monde, tandis que la perspective sociosituationnelle proposait de mettre plutôt l’accent sur la part socialement construite de celui-ci, dans l’optique de le des-essentialiser et de le décoller de l’être des personnes qui le subissent, pour en faire apparaître le caractère en partie extrinsèque à celles-ci. Ou plus exactement, cela revient à faire reconnaître l’implication de la structure subjective de l’individu dans ce défaut d’inscription sociale, aux côtés de facteurs socioculturels évidents, et du poids des cadres normatifs qui régulent la vie publique.

5

Par ailleurs, on constate aujourd’hui, non sans surprise, la quasi-absence des psychologues cliniciens dans le débat relatif à cette question, dès lors que la notion de « handicap psychique » semble avoir été d’emblée construite selon une prise de vue essentiellement sociocomportementaliste.

6

Pourtant, si la notion de « handicap psychique » n’a pas encore été véritablement investie par les chercheurs en sciences humaines, du fait d’un certain hiatus entre sa définition juridico-administrative et son appréhension par les professionnels du terrain, rien n’oblige les chercheurs en psychologie à s’en tenir au cadre médico-légal pour proposer de véritables concepts opératoires. Ainsi, l’expression « handicap psychique » pourrait tout aussi bien s’entendre, littéralement, et d’un point de vue intrasubjectif, comme ce qui entrave le fonctionnement psychique du sujet, ou de ce qui « fait handicap » dans son économie psychique, voire somatopsychique [6][6] Cf. colloque angevin « Handicap psychique, handicap..., singulière.

7

Une telle ré-visitation conceptuelle prend toutefois le risque de mettre en péril la pertinence même du concept de « handicap », en le superposant finalement à celui de « trouble », de « symptôme » ou de « défense » psychiques. Encore qu’une conceptualisation psychodynamique fine et prudente permette d’éviter cet écueil, et présente surtout l’avantage de ne plus réduire le sujet ni à ses comportements, ni à sa seule conscience.

8

Au fond, tout se passe comme si la psychologie clinique ne pouvait s’autoriser à penser et à investir le champ du social, comme si la définition socialisante du handicap, psychique notamment, disqualifiait par avance toute tentative d’appréhension psychologique de ce phénomène. Pourtant, bien que cette discipline s’intéresse de façon privilégiée à la « vie interne » des patients, à leur réalité subjective, leur vie pulsionnelle, fantasmatique et représentationnelle, elle ne se cantonne pas non plus à ce seul versant de l’existence des sujets. Son fondateur, D. Lagache, la définissait plutôt comme « étude du cas singulier, concret et complet, aux prises avec une situation » (Lagache, 1949). Autrement dit, spécifiant ce champ disciplinaire par ces méthodes et éthique, il n’en limitait pas l’objet au seul champ de la réalité subjective interne, plutôt réservé à la psychanalyse, et inscrivait tout au contraire le rapport du sujet à la réalité extérieure comme une facette majeure de la vie d’un patient, lieu d’une investigation et d’une conceptualisation cliniques évidentes. Sans compter que la psychanalyse elle-même s’est depuis ses origines intéressée au champ socioculturel, montrant notamment, depuis Freud, comment le lien intersubjectif, tout comme l’ensemble de l’édifice socioculturel, trouvent leurs motifs derniers dans les structures subjectives profondes, phylogénétiquement et ontogénétiquement constituées. De même que la part socio-culturellement construite du psychonarcissisme, ainsi que l’enracinement environnemental et identificatoire de son édification, ont été largement discutés.

9

En quoi l’approche socialisante du handicap, qui a le mérite de préserver à ce concept toute sa pertinence en le distinguant des troubles, ici psychopathologiques, d’où il pourrait s’originer, devrait-elle donc nous arrêter, ou entraver notre capacité à le penser d’un point de vue psychologique ?

10

Comment ne pas reconnaître que l’inscription sociale des sujets est indissociable de leur construction psychonarcissique ? La construction même du narcissisme étant à la fois déterminée par la qualité des échanges précoces entre l’individu et son environnement primaire, tout en constituant la base nécessaire à la poursuite de ses échanges sociaux.

11

Autrement dit, ce n’est pas parce que le handicap se définit du point de vue de la restriction sociale qu’il engage que celle-ci se résume à une simple désadaptation comportementale dont on ne pourrait que constater ou compenser socio-économiquement les effets, sans autre considération pour la dynamique psychique et subjective propre à chacune des personnes concernées.

12

Aussi le « handicap psychique » pourrait-il légitimement s’envisager comme ce qui, du fonctionnement psychique ou psychonarcissique d’un sujet, entrave sa participation sociale, limite ses capacités d’ouverture au monde et à l’autre.

13

Car même si les facteurs sociaux sont indiscutablement impliqués dans la genèse et la définition de ces troubles – les interactions environnementales ayant nécessairement joué un rôle dans leur développement, et leur sens même étant en partie socioculturellement déterminé –, le caractère intrinsèquement désocialisant de la plupart d’entre eux, manifesté par diverses formes de fermeture au monde ou d’intolérance, plus ou moins marquée, à l’égard du phénomène d’altérité, ne peut pas échapper à notre observation. À moins que les dits « symptômes psychiques » n’interviennent précisément pour permettre aux sujets de se soutenir dans leur rapport au monde, de façon plus ou moins satisfaisante, malgré les failles de leur organisation psychonarcissique. Ou encore que ce qui « fait handicap » au sujet, dans son inscription sociale, relève finalement d’une trop grande ouverture, d’une béance insuturée liée à cette sorte d’incapacité à se cerner soi-même.

14

Dès lors, le « droit à la compensation » invoqué par la loi de 2005 doit être repensé et étendu. Aucun dispositif sociopolitique n’est assurément suffisant pour compenser, par exemple, un défaut de structuration narcissique tel qu’il empêche un sujet d’habiter sereinement son propre corps, avant même que de lui interdire d’habiter la cité.

15

Sur cette question de la compensation du « handicap psychique », les psychologues cliniciens ne peuvent donc déserter le terrain. Au moins pour rappeler que la logique statutaire prescrite par la loi de 2005 doit être référée à la dynamique psychique et identificatoire propre à chaque sujet singulier ; et pour faire valoir également les outils dont ils disposent en termes de réinscription symbolique et sociale des sujets concernés.

16

C’est précisément sur les vertus symboligènes et aperturales de certains de ces outils, en particulier des médiations thérapeutiques, que nous avons choisi de nous arrêter le temps de cette communication. Si, comme le soulignait déjà A. Brun (2005), le récent essor de ces pratiques ne s’est pas toujours accompagné d’un effort soutenu pour en conceptualiser les effets métabolisants et transformateurs, il nous faut ajouter que la dimension socialisante, le potentiel d’ouverture au monde que recèlent ces outils thérapeutiques représentent sans doute la part la moins exploitée théoriquement par les psychologues cliniciens (Jacquet, 2011).

17

Mais avant d’en venir particulièrement à cette question, rappelons d’abord comment le procès de socialisation est en fait indissociable du procès de symbolisation subjectivante qui focalise généralement l’attention des psychologues, c’est-à-dire comment se reconnaître pour « un » est ce qui permet au sujet de se compter ou de s’inscrire « parmi d’autres » dans l’espace collectif, et inversement.

Double procès de subjectivation-socialisation : de l’ouverture communautaire à l’inscription du sujet dans l’espace collectif

18

À considérer le procès de socialisation non pas tant du côté des capacités intégratives de la société de celui de l’organisation psychonarcissique des sujets, de leur faculté à s’ouvrir au monde et à s’insérer dans le collectif, c’est dans un même mouvement qu’il nous faut comprendre la construction d’un soi séparé et différencié, et l’inscription de celui-ci dans un ordre communautaire où il aura à se faire reconnaître par d’autres. Par où l’identification symbolique apparaît comme cette opération, centrale, qui permet au sujet de se « compter pour un parmi d’autres », c’est-à-dire qui soutient à la fois sa subjectivation et sa socialisation.

19

Opération qui nécessite cette double démarche d’entrer, dans l’espace collectif, tout en sortant, du giron maternel, pour pouvoir assumer son ex-sistence, c’est-à-dire sa capacité à « se tenir hors de ».

20

Individuation et socialisation s’inscrivant en définitive dans un même procès de symbolisation qui implique un arrachement, une perte primordiale au principe de la division du sujet, comme de l’ordre socioculturel, pour autant que ce soit bien d’un essentiel manque-à-être que se fonde le désir – comme désir de l’Autre et de reconnaissance par l’Autre – et finalement toute l’édification socioculturelle en tant que structurée par l’échange symbolique.

21

Car c’est bien à se lancer, en quête de lui-même, de cette part d’être perdu (dont le représentant symbolique [7][7] Représentant phallique. est de même tombé sous le coup du refoulement originaire) que le sujet s’ouvre au jeu des échanges généralisés, tout en assumant cette situation de séparation fondamentale qui lui interdit désormais d’accéder à lui-même, sinon comme « objectivé » dans les significations langagières, ou « imaginarisé » à travers le reflet que lui renvoie autrui, au risque de se reperdre totalement dans cet effet de capture imaginaire. Toute opération d’identification symbolique, au fondement des sentiments d’unité et de continuité qui soutiennent l’identité individuelle, supposant finalement que le sujet puisse « se perdre pour se retrouver », se perdre en tant qu’être de chair pour se retrouver dans une chaîne symbolique, et s’y faire reconnaître par d’autres. Dès lors, c’est en tant qu’identifié à un certain positionnement dans la chaîne du sens et dans un réseau symbolique de places que celui-ci pourra se faire reconnaître par d’autres comme entité particulière, individuelle, qualifié par un ensemble d’attributs imaginaires et sociaux.

22

Pourtant, quelque chose échappe à cette assignation par l’autre. Si le sujet se reconnaît comme « un » dans le regard que l’autre porte sur lui, Lacan souligne aussi que « l’autre ne me regarde pas au point d’où je le vois ». Autrement dit, il subsiste en chacun de nous une part de singularité irréductible, qui résiste à la socialisation : point de singularité radicale, inéchangeable, qui est un point à la fois imprenable au miroir et irréductible au discours, point d’où je regarde, parle, désire, fantasme. Ce pourquoi l’on ne peut souscrire à une approche strictement sociologique qui envisage le sujet comme une pure production sociale. S’il est bien vrai que le sujet construit son identité dans le rapport social, en intériorisant notamment un ensemble de codes, valeurs croyances et représentations partagées nécessaires à son intégration dans une société déterminée, une part de lui-même demeure irréductiblement a-sociale pourrait-on dire.

23

Que cette part de singularité irréductible ne se laisse prendre aux rets du maillage symbolique et imaginaire qui sous-tend et donne consistance au réseau social ne signifie pourtant pas qu’elle soit fermée à toute forme d’altérité, puisqu’elle apparaît au contraire comme le point d’où se fonde l’élan vers l’autre.

24

Ainsi l’opération symbolique, au fondement de la subjectivation, est-elle en même temps ce qui ouvre le sujet à un dehors, à un ailleurs, à un horizon temporel, en un mot au phénomène d’altérité. La perte d’un Objet primordial équivalant en définitive à une déchirure originaire qui ouvre la temporalité en même temps que la différenciation dedans/dehors.

25

La subjectivité apparaît donc d’emblée sociale et collective, la singularité d’emblée ouverte sur le tous, singularité et communauté se présupposant mutuellement (Ouellet, 2002, p. 20).

26

Toutefois, si l’on peut bien parler, selon les termes de J.-L. Nancy (1990), d’une essence communautaire de l’être, il nous faut ajouter que la socialisation des individus, leur inscription symbolique dans le collectif, est susceptible d’achopper à des degrés divers, dans la mesure où elle s’inscrit finalement dans un processus en deux temps, selon le même « procès de double négativité » (Rey-Flaud, 1994) qui préside à la subjectivation. L’intérêt du découpage théorique qui va suivre, entre procès d’a-culturation et procès de socialisation proprement dit, réside exclusivement dans le fait de pouvoir déterminer différents niveaux d’achoppement chez les individus dont la construction psychonarcissique s’avère potentiellement handicapante, et du même coup, différents niveaux d’intervention visés par les outils thérapeutiques dont nous souhaitons discuter ici la valeur ou la portée.

L’essence communautaire de l’être parlant ou le procès d’a-culturation

27

Selon J.-L. Nancy, l’être humain serait essentiellement ouvert à la communauté, celle-ci se donnant originairement comme prélangagière, protosymbolique pourrait-on dire (antérieure à l’avènement de l’ordre symbolique proprement dit, tout en s’en constituant comme la condition de possibilité), soit du côté de la voix.

28

Autrement dit, avant même de construire et d’échanger avec autrui des significations particulières, le simple geste de l’expulsion de la voix, en déchirant la toile de fond de l’être (Salignon, 1993 ; 1997) permettrait d’entrer dans la dynamique des échanges dedans/dehors : « Le dehors [étant] un dedans expulsé, le dedans une perte où le dehors se réfugie et s’échange sans cesse » nous dit B. Salignon (1997, p. 30). L’expulsion de la voix, comme la perte des objets a, premières découpes sur le corps du sujet, inaugurent en effet la constitution d’un corps présymbolique en ouvrant les espaces différenciés du dedans et du dehors.

29

Avant le processus de socialisation proprement dit, secondairement engagé et faisant intervenir l’ordre des significations, c’est une première forme d’a-culturation qui se jouerait donc ici, à distinguer de l’acculturation des anthropologues et psychosociologues, dans la mesure où le préfixe a- renverrait moins au « ad » du rapprochement additionnel qu’à celui de l’objet a, de la perte primordiale comme cause du mouvement vers. Ce pourquoi on ne peut d’ailleurs penser la communauté comme d’emblée fusionnelle, ainsi que le voudrait la classique opposition de la Communitas et de la Societas de Tönnies [8][8] F. Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft (1887), pour..., pour autant que celle-ci se fonderait plutôt d’une perte essentielle, et donc paradoxalement de la mort comme impartageable absolu, comme ce qui nous est à la fois le plus singulier et le plus universel.

30

Et c’est bien en s’identifiant à la mort, ou plutôt à son représentant, soit au signifiant du manque, que le sujet se constitue à la fois comme semblable aux autres dans l’échange social, semblablement constitué du même manque auquel il s’identifie, et fondamentalement différent, singulier, identifié au signifiant de la différence pure : soit au trait unaire ou au nom, qui trouve son prototype du côté du trajet vocal. Trait qui désunifie le sujet, le décomplète et le pousse à tendre vers l’autre, tout en le désignant, en négatif, au point où il se perd.

31

C’est donc bien plutôt, comme le postulait déjà Freud, d’un retournement du négatif originaire que se fonde le lien social, d’un retournement de la haine primordiale liée à la perte d’un Objet absolu.

32

Et avant même que le signifiant, l’ordre symbolique, n’autorise clairement ce retournement pacificateur et socialisateur, en permettant de substituer à l’absence des représentants, des tenants lieux du manque et de l’Objet perdu, susceptibles de polariser l’échange social, quelque chose se joue, plus originairement, protosymboliquement pourrait-on dire, qui s’inscrit dans la même dialectique.

33

Aussi les protoreprésentations originaires, comme les premiers contenants psychiques et narcissiques, viendraient-ils – avant même l’apparition de contenus et de significations déterminés dont ils permettront l’articulation – border, cerner les limites du corps propre et de l’espace psychique, tout en circonscrivant ainsi la place du vide, pour éviter d’en voir se propager les effets mortifères au sein de l’organisation interne des sujets.

34

Si l’identité individuelle n’est donc jamais close sur elle-même, toujours ouverte sur l’altérité, encore faut-il souligner qu’une telle ouverture est conditionnée par la mise en place de limites et de bordures pare-excitantes, nécessaires à pacifier le monde interne du sujet et à lui permettre de tolérer, à la fois et dans un même mouvement, l’inscription d’un vide au cœur même de son être, et la présence originairement hostile et menaçante de l’autre.

35

Le procès de socialisation de l’individu supposerait donc cette rythmique ternaire : déchirure inaugurale/mise en place de limites et de bords/constitution moïque avec zone d’interface moi/monde.

Le procès de socialisation enculturante proprement dit

36

Si la causation du désir et de la pulsion s’ancre bien dans la perte primordiale d’un Objet absolu, celle-ci marque aussi l’avènement du sujet des sensations. Premières traces du Réel, de l’Origine et de sa perte, les signes de perception (avant même l’apparition des pictogrammes aulagniens, déjà imaginairement « grammés ») inscrivent donc un premier niveau de négativité dans le fonctionnement du psychisme, pour autant qu’ils impliquent déjà une certaine forme de distanciation vis-à-vis du Réel, dont ils évoquent encore la présence vivante plutôt que l’absence, comme le feront les signifiants dans un second effet de négativité (Balmès, 1999).

37

Ainsi le signifiant phallique, en assurant la relève symbolique de ces traces de perception, viendra-t-il cerner la part du vide en se posant, précisément, comme signifiant du manque et représentant de la pulsion, tombé sous le coup du refoulement originaire, et arrimant, par son absence même, la chaîne des représentations secondaires. Celles-ci « ayant pour fonction de faire courir le manque et en même temps de le recouvrir pour épargner aux sujets une révélation qui leur signifierait ipso facto leur finitude et leur mort » (Rey-Flaud, 1996, p. 73).

38

En quoi « le retournement au sens », l’inscription des significations langagières, permettra finalement la positivation de ce « rien » originaire que les sujets ont en commun, sous la forme « des semblants de l’échange » dont le phallus représente la valeur étalon. D’où la construction sociale de la réalité va se jouer autour des objets, significations, valeurs qui ne trouvent à être partagés que depuis le lieu de leur imaginarisation et de leur objectivation langagière.

39

Dans un second temps par rapport à celui de l’identification symbolique proprement dite, le sujet pourra donc s’identifier, imaginairement, à des contenus, représentations, significations particulières, construits dans l’échange social, valorisés parce que présentés comme désirables par l’autre, et dont l’intériorisation signera son appartenance, illusoirement inclusive [9][9] S’il est bien vrai qu’il ne peut exister d’ensemble..., à un groupe socioculturel déterminé.

40

Ce processus de socialisation que l’on peut dire « enculturante », puisqu’il nécessite d’intégrer, de façon plus ou moins « inconsciente » ou implicite, un certain nombre de patterns culturels et d’habitus sociaux[10][10] Au sens bourdieusien., participera à construire et la « personnalité de base [11][11] Cf. A. Kardiner, L’individu dans sa société, Paris,... » des individus concernés, et leur identité en tant que définie par le système des assignations et attributions sociales. Ici nous rejoignons donc les socioanthropologues, dans leur analyse du processus de production sociale du sujet, à ceci près que nous n’y réduisons pas le sujet.

41

L’identité individuelle n’est en réalité jamais close sur elle-même, le sujet étant à la fois intrinsèquement divisé, démultiplié à travers ses nombreuses appartenances sociales, et en perpétuelle construction-reconstruction dans le jeu des interactions sociales et dans le fil de son historicité. Ce qui est bien là aussi l’effet de son insertion dans une chaîne symbolique, à jamais décomplétée par son ouverture au devenir d’une part, du fait qu’un signifiant soit toujours en appel d’un autre signifiant d’où se boucle a posteriori la signification, et par le manque d’un signifiant fondamental d’autre part, susceptible de signifier l’être du sujet, mais tombé sous le coup du refoulement originaire (Le Gaufey, 1996). D’où il découle que ce dernier ne puisse jamais se suffire à lui-même, condamné qu’il est à aller quêter, dans le monde extérieur et le jeu de l’échange social, des satisfactions substitutives qui ne représentent jamais que la part de son être perdu.

42

Lorsqu’on s’intéresse aux fonctions identifiantes, identitaires et aperturales (ou a-culturantes) des médiations thérapeutiques, comme nous entendons le faire ici, encore faut-il bien cerner ce qui est en jeu, ce qui est engagé de l’identité des sujets, dans ces ateliers dont on observe l’effet transformateur. C’est à discuter de leurs différents niveaux d’intervention que nous allons à présent nous attacher.

Fonctions symboliques et identifiantes de la narration de soi

43

Parmi les outils thérapeutiques dont dispose le psychologue, le « récit de vie », la narration de soi, orale ou écrite, est aujourd’hui le plus souvent utilisé dans une perspective de transformation identitaire et de réancrage de l’individu dans le tissu social. Transformation censée procéder d’une réflexion et d’une prise de conscience perlaboratrice concernant les déterminants sociopsychiques de son histoire et de son identité actuelle, nécessairement multiple et parfois conflictualisée. Il s’agirait d’engager un processus de médiation identitaire vers un dépassement résolutoire du conflit potentiel, tout en tirant un fil significatif à travers la diversité de ses expériences passées, pour tramer la voie de son avenir. Cette « prise de conscience », potentiellement transformatrice, étant généralement soutenue par les effets transféro-contre-transférentiels qui se jouent dans le groupe (Gaulejac, 2007).

44

D’emblée, la question de l’analyse biographique apparaît en réalité consubstantielle à la démarche clinique dans la mesure où celle-ci reconnaît que le sujet singulier est en grande partie déterminé par son histoire, qui demeure agissante en lui, et s’appuie sur la métabolisation du matériel somato-psychique brut, nécessaire à engager une transformation identitaire et subjective, grâce à la mobilisation des processus de liaison de l’expérience et à l’opération de perlaboration qui lui est associée. En quoi les fonctions thérapeutiques de la narration se rapprochent d’abord, en partie, de celles dévolues à la cure par la parole, avec un doublement éventuel de la négativité (au sens d’une inscription symbolique du sujet dont la présence transparaît finalement en négatif) liée à l’écriture :

  • fonction abréactive (décharge des affects non liés/enchaînés dans des effets de sens discursif) dont la portée, comme le soulignait déjà Freud abandonnant l’hypnose et la seule cure cathartique, ne sera durable que si cette décharge expressive s’accompagne d’un remaniement profond du Moi du sujet (ce qui est précisément le sens de la perlaboration) ;

  • fonctions de liaison pulsionnelle et d’élaboration secondaire du vécu expérientiel brut (qui permet d’en maîtriser psychiquement la charge excitationnelle et affective, potentiellement traumatique) ;

  • fonction métabolisante permettant la figuration d’éléments archaïques non assimilés psychiquement (non liés secondairement par des effets de sens) ;

  • fonction contenante et pare-excitante associée à la précédente puisque la mise en forme métabolisante du vécu permet de contenir les excitations internes, et de protéger le sujet contre la violence de ses éprouvés ;

  • fonction traumatolytique permettant d’endiguer la force traumatique des excès d’excitations somatiques pour opposer à la répétition mortifère une répétition structurante qui se joue du côté de la maîtrise symbolique de l’excès, du non-assimilé psychiquement ;

  • fonction de retournement de la passivité en activité puisque le sujet devient ainsi acteur du récit qu’il crée, et non plus victime passive de ses éprouvés et de son destin ;

  • fonction identifiante et de structuration narcissique dans l’effet de différenciation structurante impliquée par la mise en forme du vécu : le sujet prenant ainsi une certaine distance vis-à-vis de ses sensations immédiates, tout en acceptant d’être représenté, figuré ou métaphorisé par une trace à laquelle il s’identifie et qui lui permet d’advenir au monde en se décollant de son être immanent.

En définitive, la mise en forme expressive inhérente à la narration questionne bien déjà ce qu’il en est de la subjectivation, dans la mesure où le sujet y advient comme présent au monde, comme sujet séparé et différencié, dans l’assomption d’une perte essentielle à soutenir son inscription dans la structure symbolique et sociale. Mais les fonctions thérapeutiques de la narration sont aussi à chercher du côté du déplacement transformateur et du potentiel de (re)création identitaire qu’elle implique.

Fonctions symboliques secondaires du « récit de vie » : intérêts et limites

45

Le récit biographique se fonde toujours sur l’idée de construction de soi, qui elle-même renvoie à la notion de construction du sens (Oroflamma, 2002).

46

Se dire, se raconter, ou tenter de le faire, implique de donner sens à son vécu, à son expérience, à son histoire, en sélectionnant à travers ces derniers quelques données qui, à un moment particulier de son existence, apparaissent comme significatives dans leurs articulations, mais qui font en réalité partie d’un ensemble existentiel beaucoup plus large, nécessairement pluriel, multiple, changeant et inorganisé. Ce qui a pu porter un auteur comme P. Bourdieu (1986) à dénoncer « l’illusion biographique », faisant valoir que le réel de l’expérience est en lui-même multiple et inorganisé, tandis que c’est la narration qui permet de construire et de reconstruire du sens a posteriori, en fonction de la structure existentielle actuelle du sujet.

47

Structure qui est bien sûr évolutive, dynamique : elle dépend d’un ensemble d’expériences passées, qui ont participé à construire le sujet actuel, mais qui ont aussi tendance à se configurer-reconfigurer de façon différente au fil du récit, de la construction identitaire qui fonctionne en définitive par recompositions permanentes.

48

C’est pourtant précisément dans ces écarts que les effets créateurs et transformateurs de la narration de soi ont pu être décelés, notamment en ce qu’ils soutiendraient la création d’une « identité narrative » (Ricœur, 1991). Tout comme les tenants de l’art-thérapie ont finalement pu défendre cette idée que « l’art crée son créateur », c’est-à-dire permet l’émergence d’une forme en perpétuelle transformation à laquelle le sujet est susceptible de s’identifier dans un mouvement qui consiste à se créer, se donner une forme, ou se configurer/reconfigurer (Brun, 2005).

49

C’est dans cette perspective en particulier que les sociologues cliniciens, tels Gaulejac (2007, 2009), ont pu revendiquer cet outil narratif, en ce qu’il permettrait au sujet de « devenir le sujet d’une histoire dont il est le produit », en se posant comme auteur-observateur-reconstructeur du récit, et non plus comme simple victime passive de son destin.

50

Et c’est dans la même optique que cet outil est également mobilisé à destination des personnes « en situation de handicap psychique », pour permettre la « reconstruction narrative d’une identité personnelle et d’un sentiment unifié de soi », dans un « processus de redéfinition de soi » conçu comme nécessaire au « rétablissement », ré-« empowerment », ou reprise de contrôle sur sa vie (Pachoud, 2011).

51

Néanmoins, les limites d’un tel outil nous semblent résider dans sa mobilisation quasi exclusive d’un matériel représentationnel secondarisé, ce qui présente selon nous un double inconvénient : celui de ne s’adresser qu’à des sujets accessibles à la symbolisation secondaire et au langage verbal ; et celui de renforcer potentiellement les stratégies défensives et les effets de « capture imaginaire » chez les narrateurs, c’est-à-dire leur tendance à s’identifier massivement aux significations censées les représenter à un moment donné dans la structure sociale, recouvrant ainsi tout effet de division subjective et comblant imaginairement le manque d’où se fonde la tension désirante vers l’autre. Au risque de l’angoisse…

52

Outre ses fonctions de mise en ordre, de fabrication d’une cohérence historique et identitaire, la narration de soi doit aussi permettre, pour être véritablement perlaboratrice et transformatrice, la rencontre entre le vécu fantasmatique ou archaïque du sujet d’une part, et sa mise en sens secondarisée d’autre part. Le récit n’a de sens clinique qu’à permettre cette rencontre, dans l’avènement d’une « parole pleine », non pas clôturée sur elle-même, sur sa seule signification imaginaire ou partagée, mais qui pointe au contraire vers un au-delà de la signification discursive, sorte de « parole poétique », échappée de son texte même (Danon-Boileau, 1998). C’est à cette condition que le récit de vie pourrait enclencher de réels déplacements subjectifs, sur la base d’une rencontre et d’une métabolisation de la part d’étrangeté ou d’inconnu en soi-même.

53

Le sujet ne peut en réalité jamais totalement se dire, s’identifier à des contenus représentatifs et langagiers, quelque chose reste toujours en souffrance et relance sans cesse cette activité vers un point d’horizon inatteignable. Les représentations identitaires, les significations qui donnent cohérence aux parcours des sujets n’atteignent jamais totalement la vérité de l’être. L’être justement est toujours en train d’émerger dans le langage, il se construit-reconstruit sans cesse en s’identifiant à des significations jamais tout à fait adéquates, toujours en appel d’autres significations, et indiquant un point d’origine imprenable.

54

En amont de l’identité constituée toutefois, quelque chose se joue dans la narration de soi du côté d’un processus fondamental de constitution du « je », toujours à réaffirmer, antérieure à toute mise en représentation imaginaire et que d’autres formes de médiations thérapeutiques sont à même de mettre en jeu.

« Se signer » avant que de « se dire » : ce que l’œuvre d’Henri Michaux éclaire sur les fonctions protosymboliques des médiations thérapeutiques

55

C’est finalement à travers l’œuvre d’Henri Michaux, et la très riche interprétation qu’en a proposée A. Brun (1999 ; 2010), en termes de processus créateur et autocréateur, que nous voyons poindre la possibilité d’interroger les fonctions du récit, ou de la narration de soi, à un niveau beaucoup plus archaïque, protosymbolique pourrait-on dire.

56

Ce que l’artiste nomme en effet son « autolibidographie » s’apparente à une mise en récit de son vécu somatique ou expérientiel brut, mais à un niveau plus originaire que ne le permet le « récit de vie » proprement dit. Michaux rejetait d’ailleurs tout ce qui pouvait se jouer du côté de l’anecdote biographique, de l’« empire du Moi », de la ligne confessionnelle. Il ne s’agit pas pour lui de se raconter lui-même, comme individu particulier, déterminé par une histoire, familiale et sociale, mais de retrouver les fondements de sa seule « singularité quelconque » (Agamben, 1990), au point où, précisément, singulier et universel se rejoignent et s’opposent au particulier. Ce qui fait dire à A. Brun (1999) que dans l’œuvre michaudienne : « L’universel s’inscrit […] au cœur de l’intime », dans la mesure où l’expérience singulière permet ici de dévoiler les fondements de tout processus de création, et plus particulièrement d’autocréation par l’écriture ou le trait pictural.

57

À travers son usage exploratoire des drogues, et l’expérience de décentrement qu’il y éprouve, c’est en effet sa propre voix que Michaux cherche à faire émerger, cette part de singularité irréductible, non encore définie par les autres…

58

Plongé en lui-même, dans ce « lointain intérieur » que lui permet de « rejoindre » l’expérience de dessaisissement suscitée par les effets de la mescaline, c’est à l’émergence de forces pulsionnelles et de sensations brutes qu’il se voit alors confronté.

59

À travers cette expérience de l’élan pulsionnel, de l’énigme du pur surgissement, du côté des forces instituantes plus que des choses instituées, il vise à « arracher la vérité de tout », mettre à jour les racines de l’être, en retrouvant au fond de soi les sensations confuses que nous apportons en naissant, afin de saisir le paysage tel qu’il fut à l’état originaire, chaotique, confus, sans logique, en dehors de toute raison (Rey-Flaud, 1994).

60

Ce « dérèglement de tous les sens » occasionné par l’intoxication, l’expérience de déconstruction moïque et de désymbolisation qu’elle engendre, ne conduira pourtant pas Michaux à l’annihilation sidérante de soi, à la dissolution psychique ou au débordement traumatique, grâce notamment à son travail pictural et graphique. Celui-ci passe d’abord par une première forme d’écriture poussiérisée, émiettée, explosée, discontinue, que l’on retrouve souvent à la marge de ses recueils de poésie, ou à travers des tracés et formes pictographiques censés rendre compte des émergences pulsionnelles qui le traversent violemment.

61

L’écriture primordiale, avant la narration rétrospective, est sans doute la plus à même de rendre compte, d’évoquer l’éprouvé corporel. D’une part, parce que dans ces aspects émiettés, poussiérisés, atomisés, elle reproduit bien la nature même de ce vécu corporel. D’autre part, parce qu’il s’y agit d’une forme d’écriture en partie pictographique, figurative, qui cherche à saisir en elle-même les caractères du réel évoqué, échappant ainsi à l’effet de coupure normalement instauré par la nomination langagière (Brun, 1999).

62

Toutefois cette écriture primordiale, si elle n’est pas encore prise dans les effets symboliques de la concaténation langagière, n’en comporte pas moins une dimension identifiante, pré ou protosymbolique, au point où le pur trait pictural et le trajet de la voix se conjoignent dans leur nature.

63

Aussi permet-elle au Je michaudien de se rassembler, d’échapper à la tentation de disparaître, comme sujet, dans le blanc de la feuille, ou dans le vide du silence mutique. Elle représente une première forme de défusion, de décollement par rapport au vécu immédiat, une affirmation du Je qui se dégage du réel des choses immédiates. Elle actualise une prise de distance entre le sujet et son vécu sensoriel brut, entre le monde interne et le monde externe : en traçant des formes, Michaux sort d’un rapport immanent à lui-même et pose sur la feuille une trace de sa présence en direction du monde extérieur.

64

Il s’agit moins pour lui de dégager des significations que de tracer des formes pour échapper au néant, nous dit A. Brun (1999), soit d’éprouver l’existence de son Je corporel, de « se rassembler dans la seule conscience d’un geste de sa main » (Brun, 1999), d’inscrire, au fond, les premières coordonnées de son être-au-monde.

65

Il s’y ébauche aussi un processus de liaison pulsionnelle archaïque, préalable au travail de mise en représentation tout en s’en constituant comme la condition de possibilité. Où l’on retrouve, à un niveau plus originaire, les fonctions contenantes, pare-excitantes et traumatolytiques dévolues à la narration.

66

À la manière dont l’enfant crée le jeu du fort-da pour surmonter un vécu traumatique, Michaux se dégage du vécu corporel brut par le trait. Il affirme et assume sa présence au monde, comme « je » dès lors séparé du réel immédiat, ou qui s’en sépare dans ce mouvement même, et s’assure par là même la maîtrise symbolique de la déchirure ainsi répétée et cernée par un geste qui fait sens.

67

Avant la mise en représentation, quelque chose de l’ordre du protosymbolique se joue donc du côté du trajet de la voix, du tracé pictural, et plus tard du trajet de la narration continue : le marquage d’une différenciation essentielle dedans/dehors et l’inscription d’une trace de sa présence-au-monde, comme sillon sonore ou pictural, qui se constitue en ligne identificatoire du sujet.

68

La figure du sillon est d’ailleurs récurrente dans l’œuvre picturale de Michaux. Elle se donne, à travers la multiplicité des traits, traces, formes, comme une ligne identificatoire du sujet michaudien en train de se constituer ; cernant aussi, en creux, la place de l’indicible ou du vide.

69

Mais la ligne mescalinienne de Michaux, comme le souligne A. Brun (1999), s’éprouve aussi comme « trépidation, rythmique pure, parcours vertigineux de déchiquetages », car l’effet de la mescaline brise, disloque, pulvérise la ligne en de multiples éclats. Se crée dès lors, dans l’œuvre michaudienne, une sorte de rythmique cadencée, de pulsation alternée entre la tentation de s’identifier à la ligne continue et la reconduite systématique vers le brisement ou le déchiquetage violent qui signe le réengloutissement du sujet dans le vécu brut de l’intoxication.

70

Tout se passe « comme si le Je michaudien ne pouvait advenir que dans cette pulsation, cette cadence rythmique entre être et non-être ; le je s’engendrant sans cesse de sa négation même dans un processus toujours renaissant » (Brun, 1999).

71

Il s’y agirait donc bien de revenir au temps de fondation même du Je, qui émerge sur fond de vide, de perte, de disparition possible, et ne peut advenir que dans ce surgissement, dans cette émergence sitôt suivie d’un effacement.

72

Ce qui fait également dire à A. Brun (1999) que la quête de l’être immanent, d’une connaissance dernière, absolue, originaire, culmine finalement dans la représentation de l’absence de représentation – qu’elle compare au phénomène de l’hallucination négative analysée par A. Green –, au fondement de la construction des représentations. Autrement dit, l’expérience michaudienne viendrait buter sur ce « rien » au fondement de tout système symbolique et représentationnel, où se désignerait l’absence d’invisible derrière la multiplicité des images visuelles : « L’invisible, c’est du visible qui cache du visible », nous dit Maldiney (1985). En quoi il n’y aurait pas de connaissance dernière, pas d’Origine autre que ce mouvement originaire même : l’origine comme retrait, comme énigme, pur mouvement énigmatique d’apparition, de surgissement du visible, de la forme, de l’être, sur fond de non-être possible.

73

Toute assomption réelle de sa présence au monde nécessite donc de pouvoir surmonter cette expérience traumatique originaire : que le monde s’ouvre dans un chaos qui donne naissance à l’être sur fond de non-être, aux choses sur fond de vide, celui-ci venant se loger au creux de tout sujet humain.

Fonctions protosymboliques et identifiantes des médiations thérapeutiques

74

En amont de la constitution des représentations discursives, sur lesquelles s’appuie essentiellement le « récit de vie » de la sociologie clinique, les processus symboligènes, métabolisants et identifiants peuvent être mobilisés à un niveau plus archaïque, où se joue également l’inscription du sujet dans le collectif, ou plutôt quelque chose de son essentielle ouverture au monde.

75

Ainsi les fonctions traditionnellement dévolues à la parole, à la narration pourraient tout aussi bien être reprises à un niveau plus originaire ou protosymbolique, dans des formes d’activités préreprésentationnelles, comme le tracé pictural, pictographique, la peinture, la musique ou la danse.

76

Ces activités présentent l’énorme avantage de pouvoir s’adresser à des sujets en souffrance du côté du symbolique et du verbal, ou dont les failles psychonarcissiques inhibent le travail de mise en représentation. Elles permettent aussi de reprendre le travail de « socialisation », ou plutôt d’a-culturation, à un niveau plus originaire, en particulier lorsque le procès de symbolisation-subjectivation a achoppé depuis un « stade » assez précoce dans le développement des sujets concernés.

77

Par rapport au deux temps du procès de socialisation que nous avons jugé pertinent de détailler ici, on pourrait dire que le « récit de vie » se situe à un niveau secondaire, jouant essentiellement sur les mécanismes imaginaires et symboliques de la construction identitaire. Tandis que les outils préreprésentationnels impliquent de revenir plutôt au procès inaugural, entre réel et symbolique, d’où se constituent à la fois un dehors et un dedans. Dedans qu’il s’agirait précisément d’apaiser, grâce à la mise en jeu de bordures contenantes attachées à la mise en forme expressive ante-représentative.

78

Si l’on considère les différentes formes de « handicap psychique » du point de vue de ce qui entrave, chez le sujet, ses possibilités de participation sociale, nous trouvons dans ces outils thérapeutiques un potentiel de réouverture au monde dans la mesure où il s’y agit bien de permettre l’assomption d’une séparation, d’un vide, et par là même d’une autocréation ex-nihilo. Fondamentalement, c’est à circonscrire le vide, et à contenir la violence des éprouvés traumatiques, que le sujet pourra se poser comme existant dans la structure sociale et mondaine.

Fonctions protosymboliques aperturales des médiations artistiques

79

Alors que l’accent est généralement porté sur les fonctions projectives des médiations artistico-thérapeutiques, que le clinicien s’attache à analyser à partir des associations du patient, ce sont plutôt les fonctions métabolisantes et identifiantes nécessaires à l’inscription des sujets dans la structure sociale – ou plus fondamentalement au fait de pouvoir soutenir une certaine ouverture au monde –, qui mobilisent ici notre attention.

80

Ainsi, lorsque A. Brun, s’adressant à des enfants psychotiques dont le psychonarcissisme est marqué par une défaillance des fonctions contenantes, propose de faire émerger, par le biais des médiations artistiques, des formes non ou préfiguratives, c’est moins pour en proposer une interprétation en termes de contenus ou de significations projectives que pour enclencher un processus, engager un « travail de figuration à partir du registre sensori-moteur » (Brun, 2010). La « réactivation de traces perceptives, d’expériences sensorielles qui se présentent souvent sous la forme de sensations hallucinées » (comme dans l’œuvre de Michaux), dont certaines sont liées à un vécu originaire impensable, proche des agonies primitives postulées par Winnicott, accéderait, à travers la médiation picturale, à la figurabilité, dans un essentiel retournement subjectif de la passivité à l’activité.

81

En deçà des processus de symbolisation secondaire, c’est l’ancrage corporel des processus de mentalisation qui est ici exploité. Cette métabolisation primaire, permettant « la constitution d’un fonds pour la représentation » (Brun, 2010), a également valeur de préidentification symbolique, ce pourquoi elle s’inscrit selon nous au carrefour de l’intrapsychique et de l’intersubjectif.

82

Dans la perspective de l’intersubjectivité et du rapport à un monde externe, on doit par ailleurs beaucoup aux travaux de Winnicott (1971) et d’Anzieu (1981), qui ont permis de déplacer quelque peu l’enjeu de l’utilisation des médiations thérapeutiques, le plus souvent centré sur l’interprétation des contenus projectifs (parfois même sur la base de typologies), pour souligner l’importance du lien interne/externe ainsi mobilisé. Figurer, c’est aussi se séparer de l’objet projeté, relever symboliquement l’affect négatif lié à la perte d’un Objet primordial, et s’autoriser dès lors à investir le monde externe comme une réalité qui se donne au croisement du dedans et du dehors, du trouvé et du créé.

D’un retournement de la haine primordiale

83

C’est précisément sur cette relève symbolique ou protosymbolique des affects bruts et mortifères que nous entendons mettre l’accent, dans la mesure où il s’y agit selon nous d’une assomption qui permet le retournement de la haine primordiale, aux limites de l’abîme, en un lien objectal et social relativement pacifié.

84

Car ce que les médiations artistiques diverses ont selon nous en commun, c’est non seulement de permettre un engagement corporel (Ledoux, 1992) à travers lequel pourra se jouer une mise en tension agie de la dialectique pulsionnelle – ainsi qu’une forme de liaison archaïque des affects –, mais de participer surtout à ce mouvement fondamental de retournement du mortifère en émergence vivante, du destructif en lien associatif, du diabolique en symbolique, au principe de toute fondation communautaire. Il s’y agirait en définitif de faire advenir l’existant sur fond de vide, et de soutenir ce vide en le retournant en un geste apertural.

85

Ainsi M. Klein voyait-elle s’exprimer, dans les dessins d’enfants qu’elle suivait, des tendances réparatrices visant à sublimer les pulsions destructrices, notamment après la réalisation de désirs mortifères (Brun, 2010).

86

G. Pankow mettait, elle, plutôt l’accent, dans sa pratique des ateliers de modelage, sur la « structuration dynamique de l’image du corps », dans un mouvement de transmutation du multiple dans l’Un, nécessaire à l’inscription du sujet dans la structure temporelle et dans le fil de son histoire, et par là même, à son insertion dans les structures du lien associatif et du lien social.

87

Mais si les arts plastiques sont le plus fréquemment analysés d’un point de vue clinique, en rapport avec leur dimension matérielle et corporelle, d’autres types d’activités artistiques ne sont pas à négliger non plus dans le potentiel a-culturant qu’elles recèlent.

88

Michaux encore, que l’on connaît surtout pour ses œuvres plastiques et graphiques, soulignait l’essentiel pouvoir apertural de la musique, sa capacité à nous lier fondamentalement à l’Autre, à exacerber notre commune humanité. Dans une lettre adressée à R. Berthelet (citée par I. Assayag) il écrit : « N’ai jamais marché pour aucun art européen avant 24 ou 25 ans, surtout pour la peinture. Exception : musique. Le seul art, le véritablement naturel, et qui me paraissait comme physiologique. Celui où j’ai gouté le plus d’œuvres, […], par lequel je ne me sens plus étranger, ou opposé aux autres hommes, comme il m’arrive presque toujours dans d’autres activités, et sur lequel j’ai le moins varié. »

89

J.-L. Nancy, dans une émission diffusée sur France Culture en 2009, rappelle également la dialectique du singulier et du pluriel que potentialise la musique, dans les « multiples voix et pulsations qu’elle impose au corps », comme dans les « dérangements » internes qu’elle prescrit. Ainsi écouter la musique suppose de « se rendre disponible à des battements, des résonnances venues des autres, et qui nous touchent. […] C’est accepter l’intrusion de corps étrangers, d’un cœur qui devient le sien et qu’il fait battre à son propre rythme ».

90

Par sa dimension expressive, « dépêtrée de l’élément du sens », la musique nous emporte aussi dans la transmutation affective qu’elle opère : « La musique n’est que de la joie transmuée, tout est là mais transmué grâce à la musique », nous dit Nancy, rejoignant ainsi les propos de Nietzsche pour qui il s’agit de « faire sortir le cri et la souffrance de sa laideur, en les transmuant en joie et en chant ».

91

C’est ce même jaillissement de joie que l’on ressent, ponctuellement, dans les mouvements chaotiques et les tâtonnements hasardeux, déchirés et déchirants, tout en tension, aux bords de l’abîme et de la solitude extrême, que nous donne à considérer le « danseur des ténèbres » Tanaka Min. La limite semble ténue, qui le maintient du côté de la lumière, tout en lui permettant de composer autour de ce point d’horreur et de folie que nous savons tous au cœur de notre être.

92

Plus généralement, c’est bien toujours avec les limites spatio-temporelles que doit composer le danseur. Aussi le point d’horizon (dont Potherat – 2006-2009 – nous rappelle l’étymologie : horos = la borne, la limite) vient-il permettre la dialectisation du fini et de l’infini, de l’ouverture et du repli, du désir et de la pétrification, du lien et de la rupture. Où se joue encore la mise en rapport tensionnel de l’individu et du collectif. Danser, c’est engager son désir d’être, tendre vers la puissance, tout en étant marqué par ce point d’horizon qui organise le corps dans l’espace, permet l’émergence du moi au monde, et limite le hors-sens.

93

C’est pouvoir supporter, tolérer le contact, parce que les débordements affectifs qui nous traversent parfois jusqu’à la pétrification, dans la hantise du contact, sont contenus par une structure spatio-temporelle qui est le socle minimal de toute institution humaine.

Conclusion

94

Compenser le handicap psychique, dans la perspective de rendre les structures sociales accessibles aux individus les plus vulnérables, comme le prescrit la loi de 2005, ne nous paraît envisageable qu’à rappeler cette évidence que l’inscription du sujet dans le collectif ne dépend pas uniquement de facteurs socio-économiques.

95

Certaines dimensions plus fondamentales sont à prendre en considération, qui concernent la construction du psychonarcissisme, de la subjectivité et de l’identité, et qui impliquent que pour « habiter la cité », le sujet doit d’abord « habiter son propre corps [12][12] De la même façon que pour habiter son corps, il doit... », trouver l’assurance d’un sentiment de continuité d’être, n’être plus menacé par la précarité des limites moïques entre monde interne et monde externe, pouvoir parer aux excitations internes menaçantes qui l’assaillent de toutes parts, tout en restant ouvert au monde, aux déplacements intérieurs qu’il lui impose.


Bibliographie

  • Agamben, G. 1990. La communauté qui vient : théorie de la singularité quelconque, Paris, Le Seuil.
  • Anzieu, D. 1981. Le corps de l’œuvre, Paris, Gallimard.
  • Balmès, F. 1999. Ce que Lacan dit de l’être (1953-1960), Paris, puf.
  • Bourdieu, P. 1986. « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62/63, p. 69-72.
  • Brun, A. 1999. Henri Michaux : le corps halluciné, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.
  • Brun, A. 2005. « Historique de la médiation artistique dans la psychothérapie psychanalytique », Psychologie clinique et projective, 11(1), p. 323-344.
  • Brun, A. 2010. « Médiation picturale et psychose infantile », Le carnet psy, n° 142, 2, p. 23-26.
  • Charzat, M. 2002. Pour mieux identifier les difficultés des personnes en situation de handicap du fait de troubles psychiques et les moyens d’améliorer leur vie et celle de leurs proches, Paris, ministère de l’Emploi et de la Solidarité.
  • Danon-Boileau, L. 1998. « La qualité narrative de la parole en analyse », Revue française de psychanalyse, n° 62, 3, p. 721-730.
  • Delbecq, J. ; Weber, F. 2009. « Présentation du dossier », Revue française des affaires sociales, numéro spécial : « Handicap psychique et vie quotidienne », p. 7-14.
  • Esposito, R. 2000. Communitas : origine et destin de la communauté, Paris, puf.
  • Gaulejac, V. (de). 2007. L’histoire en héritage, roman familial et trajectoire sociale, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Gaulejac, V. (de). 2009. Qui est Je ? Sociologie clinique du sujet, Paris, Le Seuil.
  • Jacquet, E. 2011. « Dispositifs thérapeutiques de groupe pour jeunes enfants psychotiques et autistes », Psychothérapies, n° 31, 1, p. 15-25.
  • Lacan, J. 1945. « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée : un nouveau sophisme », dans Écrits I, Paris, Le Seuil, 1999, p. 195-212.
  • Lagache, D. 1949. L’unité de la psychologie. Psychologie expérimentale et psychologie clinique, Paris, puf, 2004.
  • Le Gaufey, G. 1996. L’incomplétude du symbolique : de René Descartes à Jacques Lacan, Paris, epel.
  • Ledoux, M. 1992. Corps et création, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Confluents psychanalytiques ».
  • Maldiney, H. 1985. Art et existence, Paris, Klincksieck.
  • Nancy, J.-L. 1990. La communauté désœuvrée, Paris, Bourgeois.
  • Oroflamma, R. 2002. « Le travail de la narration dans le récit de vie », dans C. Niewiadomski, G. de Villers (sous la direction de), Souci et soin de soi : liens et frontières entre histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse, Paris, L’Harmattan.
  • Ouellet, P. 2002. « Une esthétique de l’énonciation. La communauté des singularités », Tangence, n° 69, p. 11-26.
  • Pachoud, B. 2011. « Différentes conceptions du handicap psychique et leurs enjeux éthiques et politiques », dans Actes du colloque Handicap psychique, handicap somatopsychique (ppi, ua), Paris, L’Harmattan.
  • Pain, F. ; Guattari, J. 1986. Min Tanaka à la Borde. Le peuple qui manque, dvd.
  • Pankow, G. 1981. L’être-là du schizophrène, Paris, Aubier-Montaigne.
  • Potherat, F. 2006-2009. « Les corps festifs en art », dans Actes du colloque La fête au présent : mutations des fêtes au sein des loisirs, Paris, L’Harmattan.
  • Rey-Flaud, H. 1994. Comment Freud inventa le fétichisme et réinventa la psychanalyse, Paris, Payot.
  • Rey-Flaud, H. 1996. L’éloge du rien : pourquoi l’obsessionnel et le pervers échouent là où l’hystérique réussit, Paris, Le Seuil.
  • Rey-Flaud, H. (sous la direction de). 1998. Autour du Malaise dans la culture de Freud, Paris, puf.
  • Ricœur, P. 1991. Temps et récit, vol. 3, Paris, Le Seuil.
  • Salignon, B. 1993. Temps et souffrance : temps, sujet, folie, Nîmes, Théétète, coll. « Traité ».
  • Salignon, B. 1997. La cité n’appartient à personne, Nîmes, Théétète, coll. « Des lieux et des espaces ».
  • Salignon, B. 2000. « La voix : la négativité et la mort », Traverses : bulletin du lacis, n° 3, p. 39-50.
  • Winnicott, D. W. 1971. Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.

Notes

[*]

Pascale Peretti, docteur en psychanalyse et anthropologie, psychologue et chercheure postdoctoral (lppl-upres ea 4638). pascale.h.peretti@gmail.com

[**]

Valérie Boucherat-Hue, mcu en psychologie clinique et psychopathologie (université d’Angers, Upres ea 2646). boucherat.hue@wanadoo.fr

[***]

Annie Rolland, mcu en psychologie clinique et psychopathologie (université d’Angers, Upres ea 2646). rolland.annie@luxinet.fr

[1]

En référence notamment à la cif (classification internationale des fonctionnalités) parue à l’oms en 2001 et destinée à remplacer l’ancienne cidih (classification internationale des déficiences, incapacités et handicaps), considérée plutôt comme biomédicale et réifiante.

[2]

Loi française n°2005-102 dite « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ».

[3]

Cet effort pour introduire une conception sociosituationnelle du handicap est notamment contrecarré par la logique statutaire qui demeure dominante en France et tend à renforcer l’idée que le handicap serait en définitive un attribut de la personne concrète, telle que le supposaient les modèles dits « biomédicaux ».

Cf. P. Peretti, V. Boucherat-Hue, « Processus de formation des handicaps dans les trajectoires toxicomaniaques », Bulletin de psychologie, n° 520(4), 2012, p. 351-364.

[4]

Cf. définition du handicap dans la loi du 11 février 2005 : « Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant. »

[5]

Cf. note de l’unafam dans Rapport Charzat, 2002, p. 25.

[6]

Cf. colloque angevin « Handicap psychique, handicap somatopsychique », msh Angers, les 5 et 6 juillet 2011.

[7]

Représentant phallique.

[8]

F. Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft (1887), pour la première édition allemande, Communauté et société (1944 pour la première traduction française éditée), traduit et présenté par J. Leif, réédition Retz, Paris, 1977.

[9]

S’il est bien vrai qu’il ne peut exister d’ensemble clos des individus qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes. Lacan soulignait aussi le caractère d’« escroquerie sociale » du mécanisme attributif d’où, pourtant, les sujets tirent leur sentiment identitaire et leur « enracinement » dans la réalité partagée.

[10]

Au sens bourdieusien.

[11]

Cf. A. Kardiner, L’individu dans sa société, Paris, Gallimard, 1969.

[12]

De la même façon que pour habiter son corps, il doit pouvoir habiter la cité, puisque le social préinsiste. Cf. B. Golse, Insister, exister : de l’être à la personne, Paris, puf, 1990.

Résumé

Français

Alors que la notion de « handicap psychique », récemment introduite dans le dispositif médico-légal français, peine à s’inscrire dans la perspective socio-éthique qu’ambitionne de rallier la loi de 2005, tout en restant peu investie par les psychologues cliniciens qui se heurtent à la fabrication sociocomportementaliste du concept, nous proposons ici de souligner le lien indissoluble entre restriction de participation sociale, ou d’ouverture au monde, et failles de la construction psychonarcissique des sujets.
Et ce dans la perspective d’étendre le principe de « compensation » des handicaps psychiques aux outils thérapeutiques dont le potentiel apertural et socialisant représente l’aspect le moins exploité théoriquement par les psychologues cliniciens.
Nous montrerons en ce sens, en nous appuyant sur un référentiel psychanalytique, comment le procès de socialisation se joue en deux temps, selon le même mécanisme de « double négativité » qui préside à la subjectivation, ce qui implique deux niveaux d’intervention des médiations thérapeutiques : protosymbolique et symbolique. Le premier niveau, plus archaïque, nous paraît essentiel en ce qu’il peut être mobilisé dans la clinique de sujets peu accessibles à la symbolisation secondarisée.

Mots-clés

  • handicap psychique
  • médiations thérapeutiques
  • narrativité
  • identification
  • subjectivation
  • socialisation

English

Thinking of the openness to the world and the social participation of the « psychically handicapped » subjectsThe notion of « psychic handicap », recently introduced in the French medico-legal field, has difficulty in joining the socio-ethical perspective which the law of 2005 aspires to rally, and remains at the same time far off the preoccupations of clinical psychologists who collude with the socio-behaviouristic manufacturing of the concept. In this article, we propose to underline the indissoluble link between the social participation limitation, or opening to the world, and the deficiencies of the subject’s psychonarcissistic construction.
We aim at spreading the principle of « compensation » of the psychic handicaps over therapeutic tools whose « apertural » and socializing potential represent the least theorized aspect by the clinical psychologists.
In that sense, we will show, using psychoanalytic knowledge, how the socialization process occurs in two stages, following the same mechanism of « double negativity » which is at the basis of the subjectivation process. This process involves two levels of intervention of the therapeutic mediations : proto-symbolic and symbolic. The first level, more archaïc, seems to us essential in the fact that it can be mobilized in the clinical practice dealing with people who have little access to the « secondary » symbolization process.

Keywords

  • psychic handicap
  • therapeutic mediations
  • narrativity
  • identification
  • subjectivisation
  • socialization
  • negativity

Plan de l'article

  1. « Handicap psychique » et participation sociale
  2. Double procès de subjectivation-socialisation : de l’ouverture communautaire à l’inscription du sujet dans l’espace collectif
  3. L’essence communautaire de l’être parlant ou le procès d’a-culturation
  4. Le procès de socialisation enculturante proprement dit
  5. Fonctions symboliques et identifiantes de la narration de soi
  6. Fonctions symboliques secondaires du « récit de vie » : intérêts et limites
  7. « Se signer » avant que de « se dire » : ce que l’œuvre d’Henri Michaux éclaire sur les fonctions protosymboliques des médiations thérapeutiques
  8. Fonctions protosymboliques et identifiantes des médiations thérapeutiques
  9. Fonctions protosymboliques aperturales des médiations artistiques
  10. D’un retournement de la haine primordiale
  11. Conclusion

Article précédent Pages 217 - 236 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info