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Nouvelle revue de psychosociologie

2012/2 (n° 14)

  • Pages : 264
  • ISBN : 9782749234465
  • DOI : 10.3917/nrp.014.0237
  • Éditeur : ERES

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Eugène Enriquez, Désir et résistance, la construction du sujet : contribution à une nouvelle anthropologie. Entretiens avec Joël Birman et Claudine Haroche, Lyon, Parangon-Vs, 2011

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Prenant la forme d’entretiens entre Eugène Enriquez, Joël Birman et Claudine Haroche, cet ouvrage s’attache à tisser des liens entre d’une part le parcours professionnel et intellectuel d’Eugène Enriquez, et d’autre part le développement de la psychosociologie et de la sociologie clinique en France à partir des années 1950. Eugène Enriquez part de son positionnement professionnel pour retracer la construction puis l’institutionnalisation de la psychosociologie clinique, qu’il situe à l’interface entre psychologie, sociologie et psychanalyse. En parallèle, sa propre pratique d’intervenant-chercheur l’a placé dans une position d’intermédiaire entre université et entreprises, psychologie et sociologie ou encore psychanalyse et marxisme. Liant tout travail d’intervention à une visée démocratique de coconstruction du changement social avec les acteurs, Eugène Enriquez a développé sa propre conception de la clinique, qui reste intrinsèquement jointe à la dimension politique de l’organisation. Préférant les nuances à la dichotomie, refusant le « terrorisme intellectuel » tout autant que le « consensus mou » (p. 33), il prône la confrontation constructive des disciplines scientifiques tout autant que des points de vue. Sa pratique d’intervention lui a permis d’accompagner des groupes dans un processus de changement, tout en théorisant la dynamique sociale et ses médiations par les groupes, les organisations et les institutions [1][1] Ce lien entre pratique d’intervention et théorisation.... De la même manière, la psychosociologie et la sociologie clinique se sont développées à partir de la « recherche-action » (p. 55), autour de la volonté démocratique d’améliorer la participation et la compréhension mutuelle au sein même des organisations.

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Aujourd’hui, la psychosociologie peut contribuer à une meilleure compréhension de ce qui se joue dans nos sociétés, en apportant une analyse fine et dynamique des processus de changement social qui y sont à l’œuvre. Eugène Enriquez met ainsi au travail, par un échange soutenu avec Joël Birman et Claudine Haroche, certains des concepts qu’il a développés tout au long de sa vie professionnelle, proposant dans le même temps une interprétation aux phénomènes actuels de transformation sociétale.

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Le débat se clôt sur la nécessité présente pour la psychosociologie de se renouveler. Cette discipline est entrée dans un mouvement d’institutionnalisation, en réponse au besoin croissant de nombreux psychosociologues de jouir d’une certaine reconnaissance universitaire. Il s’agit donc pour les chercheurs de se « faire une place » parmi les champs disciplinaires existants, ce qui nécessite un certain travail de positionnement réciproque.

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Cet ouvrage peut être divisé en trois parties, chacune constituant un temps de liaison entre les niveaux d’analyse individuel et sociétal. La première partie (chapitres I et II) présente la construction par Eugène Enriquez de sa position de psychosociologue, en lien avec son parcours familial, professionnel et intellectuel. On y apprend notamment qu’il a investi des horizons disciplinaires fort variés, mêlant philosophie, droit, économie, psychologie, sociologie, sciences politiques ou encore ethnologie. Mais une « préoccupation centrale » transparaît par-delà ses errances disciplinaires, à savoir « la nécessité de transformation de la société dans un sens plus démocratique » (p. 22). Cette préoccupation s’enracine dans son adolescence, le jeune Enriquez étant « scandalisé » (p. 17) par la situation coloniale qu’il vit, dans la « honte » (p. 18) en tant que juif, car il fait partie, lui aussi, de la minorité privilégiée.

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La deuxième partie (chapitres III à VII) relate la construction historique de la psychosociologie et notamment sa difficile institutionnalisation universitaire. Les psychosociologues peinent en effet à se positionner relativement aux sciences humaines : les « psychologues stricts » (p. 29) leur reprochant d’accorder trop de place au vocable « sociologique », tandis que les sociologues fustigent leur supposée psychologisation de la réalité sociale, ce qui constitue un véritable stigmate dans un contexte idéologique à prédominance marxiste. Eugène Enriquez définit quant à lui la psychosociologie comme une « approche dialectique », qui n’accorde aucun primat au social ou au psychique, de même qu’elle rejette l’opposition scolastique entre holisme et individualisme. Le psychosociologue se demande « comment les institutions forment les individus, comment les individus intériorisent et en même temps changent les institutions » (p. 29). Par ailleurs, en soulignant l’apport de la psychanalyse à la psychosociologie, Eugène Enriquez distingue explicitement sa psychosociologie de celle des « psychosociologues adaptatifs, obsédés par la performance » (p. 49), et dont les interventions sont davantage orientées par la recherche de l’efficience que le dégagement de nouvelles significations. Mais l’intégration de la psychanalyse au sein des interventions psychosociologiques a aussi révélé les insuffisances de la dynamique de groupes, ses présupposés rationalistes et son optimisme. Eugène Enriquez oppose à l’happy end temporaire et donc illusoire des training groups la complexité des processus inconscients, qui mettent nécessairement en danger le groupe et suscitent nombre de sentiments ambivalents, que ce soit entre les participants ou entre le participant et l’animateur (p. 78-79).

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Enfin, la troisième partie (chapitres VIII à XII) analyse les transformations actuelles de nos sociétés à partir de plusieurs concepts développés par Eugène Enriquez. La crise socio-économique, la mondialisation et les phénomènes sectaires sont ainsi éclairés sous un angle différent par les pulsions de vie et de mort, la dialectique entre institué et instituant, le lien entre pouvoir et résistance et les injonctions paradoxales de notre monde moderne.

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À partir de la théorie des champs de Kurt Lewin et des travaux de Michel Foucault sur les processus de subjectivation, Eugène Enriquez propose ainsi une conception dynamique des institutions et des sociétés, au sein desquelles « toute force dans un sens va créer une force équivalente en retour, toute action entraîne avec les effets escomptés des processus de résistance » (p. 106). Toutefois, refusant une conception strictement négative de nos processus sociétaux, sa vision de nos sociétés se veut plus dialectique et plus complexe, octroyant au psychosociologue clinicien le rôle de mettre en exergue « les nuances, les couleurs, les conflits, les contradictions, les paradoxes qui sont inhérents à tout ensemble social » (p. 104), et à l’individu celui de « défendre la vie » (p. 106). Concernant la violence et la cruauté dans les organisations, Eugène Enriquez se réfère notamment aux expériences de Milgram et relie la perversité de nombre d’individus à un acte d’obéissance auprès de groupes, d’organisations ou d’institutions « mortifères » (p. 113-114) dont ils estiment ne pouvoir réchapper ou contre lesquelles ils n’ont pas les moyens de se révolter.

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L’épilogue pose la question de la place de l’intervenant social aujourd’hui, et plus largement du positionnement à assumer ou à renouveler pour la psychosociologie.

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À travers ce texte, Eugène Enriquez nous propose d’explorer son parcours à la fois personnel et intellectuel. Au fil des échanges, nous découvrons le paysage scientifique et littéraire qui lui a permis de construire et de déployer une réflexion autour du lien entre individus et sociétés. Les nombreuses références aux grands noms du champ des sciences humaines, mais aussi aux grands personnages de notre temps, rendent ce texte extrêmement riche et porteur de sens. Dépassant la simple contextualisation de ses écrits, le travail d’explicitation de son parcours professionnel permet à Eugène Enriquez de resituer la psychosociologie dans le contexte sociohistorique qui a prévalu à son émergence puis à son institutionnalisation. Il s’agit également de proposer le positionnement d’un psychosociologue et sociologue clinicien, travaillant avec des sujets désirants capables de résistance et de création, les accompagnant dans des processus démocratiques de changement et cherchant à mettre en lumière les dimensions inconscientes de la vie en groupe.

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Le lecteur est invité à suivre les échanges entre les trois protagonistes comme s’il était lui-même témoin de ces entretiens. Peu de structure est donnée au texte, à part un découpage en chapitres. Cela donne une impression de proximité, de partage d’une expérience de vie avec le lecteur. Toutefois, le texte peut manquer de clarté à certains moments. La discussion est parfois difficile à suivre, le lien entre le thème annoncé et le contenu du chapitre ne semblant pas toujours évident. De plus, alors que les passages d’Eugène Enriquez sont clairement identifiés, les interventions des deux chercheurs ne sont pas séparées. Il est ainsi impossible de savoir qui pose chacune des questions, ce qui aurait permis de les replacer dans leur contexte. Ces deux remarques sont à mettre en lien avec l’absence d’une note méthodologique concernant les conditions de réalisation de ces entretiens. Le texte débute par une question et se termine sur un épilogue d’Eugène Enriquez écrit à la première personne. De part en part, cet ouvrage reste donc un témoignage direct offert au lecteur, un « texte brut » sans structuration majeure. Si l’on ne peut qu’adhérer à ce principe permettant la proximité avec les locuteurs, la curiosité scientifique pousse à regretter le peu d’explications sur la construction de ce processus.

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Alors que le parcours disciplinaire de la psychosociologie est éclairé par l’expérience professionnelle d’Eugène Enriquez, cet ouvrage n’évoque qu’en filigrane ses différents écrits. Ce texte ne constitue donc pas une biographie au sens classique, c’est-à-dire chronologique et exhaustive, mais plutôt une réflexion heuristique sur le positionnement du psychosociologue et du sociologue clinicien dans le champ social. La problématique transversale à l’ensemble de ses travaux, à savoir « comment des nations civilisées peuvent-elles engendrer autant de barbarie ? Quel est le rapport entre civilisation et barbarie ? » (p. 6), est évoquée pour resituer la naissance de l’intervention psychosociologique dans le contexte d’après-guerre et pour développer les différents modèles d’organisations permettant de mieux saisir l’évolution de nos sociétés. Plutôt que ses ouvrages, Eugène Enriquez a préféré présenter quelques-uns des concepts qu’il a travaillés. Ainsi, l’institution sous ses versants instituant et institué est mise en lien avec le sujet, le groupe et l’organisation, amenant la question de la dynamique créative de nos sociétés. De même, le lien entre pulsions de vie et de mort permet de penser le rapport entre les classes, tout autant que le phénomène sectaire ; les modes d’organisation (bureaucratique, technocratique et stratégique) sont à mettre en lien avec les attentes d’un homme en lutte constante contre les autres et contre lui-même, devant répondre à des injonctions paradoxales fortes.

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Dans toute la troisième partie de l’ouvrage, Eugène Enriquez cherche à « formuler de véritables lois sociologiques » (p. 133). Ainsi, dans le chapitre XI, les transformations de nos sociétés y sont décrites comme le produit de contradictions sociales à la fois externes et internes. D’un côté, toute « tendance » lourde, toute « force » (p. 129) au sein d’une société appelle une tendance contraire qui s’y oppose, par une forme de « retour du refoulé » des désirs et projets mis dans l’ombre par cette tendance dominante. D’un autre côté, « toute tendance lourde présente des contradictions internes » (p. 129), un versant négatif, appelant certaines réactions. Puisque tout interdit structural porte en lui un « appel à la transgression » (p. 130), les règles inhérentes à tout système social alimentent les conflits en interne. Ces réactions au sein même de la tendance sociale lourde se couplent aux refus de ceux se positionnant en extériorité de la tendance dominante. Or, toute décision a une portée qui dépasse les effets attendus pour produire des conséquences non désirées. Parmi ses exemples, Eugène Enriquez cite celui de la bourgeoisie, qui « a contribué à créer le prolétariat » (p. 131) par ses conduites violentes vis-à-vis des ouvriers. Mais si chaque décision posée par un individu a des résultats dont il est difficile d’évaluer la portée, ces effets non désirés sont amplifiés dans nos sociétés actuelles qui se vivent dans le présent et l’éphémère, ce qui ne favorise pas l’anticipation des changements. Enfin, Eugène Enriquez insiste, comme dans d’autres écrits, sur le fait que chaque comportement individuel modifie le futur, faisant de ce fait de chaque individu un « créateur d’histoire » (p. 132).

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Cette discussion théorique peut donner l’impression d’un positionnement à deux niveaux d’Eugène Enriquez. D’une part, transparaît un intervenant ancré dans la pratique, mais dont la possible théorisation est renvoyée uniquement aux sujets participants de l’intervention. D’autre part, transparaît un intellectuel soucieux de construire une théorie « générale » de la société, du pouvoir et de l’organisation, non directement connectée à l’expérience de terrain (même si elle en est issue). Cela dit, il faut le resituer dans le contexte de son cadre d’analyse. En effet, son intérêt marqué pour les ressorts des institutions a pour conséquence d’accentuer dans une certaine mesure les traits institutionnels des phénomènes sociétaux qu’il analyse. Or, l’institution se situe déjà à un niveau d’abstraction supérieur à ceux de l’organisation et du groupe. La discussion théorique qui en découle s’ancre de ce fait moins dans l’observation directe de phénomènes groupaux. Il en va de même pour son attrait pour la psychanalyse, qui le place en position de recherche de mécanismes inconscients dans le quotidien de l’organisation. Enfin, Eugène Enriquez se présente comme un « chercheur-intellectuel » (p. 151), restant « un homme du doute, du questionnement, de la remise en cause » (p. 151). Ce qu’il présente comme des « lois sociologiques » (p. 133) ne sont donc pas à comprendre comme des princeps immuables et extraits de toute réalité empirique, mais plutôt en tant que concepts constamment remis au travail par la confrontation avec d’autres chercheurs, d’autres pratiques, d’autres lieux.

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Ainsi le travail d’Eugène Enriquez permet de mieux comprendre le positionnement toujours en construction de la psychosociologie, « pour faire du psychosociologue quelqu’un qui travaille à la lisière du groupe, de l’organisation, de la société » (p. 26).

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Harmony Glinne

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Laboratoire de changement social

Nicole Aubert, Claudine Haroche (sous la direction de), Les tyrannies de la visibilité : être visible pour exister ?, Toulouse, érès, 2011

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Parmi les multiples injonctions qui marquent l’hypermodernité, l’injonction à la visibilité occupe une place centrale. Telle est la thèse défendue par les auteurs de cet ouvrage, issu du colloque Voir/Être vu, l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines, organisé sous les auspices de l’ais, de l’aislf et du réseau thématique « Sociologie clinique » de l’afs en mai 2008. Cela dit, la lecture des sept parties structurant l’ouvrage laisse transparaître des problématiques et hypothèses très diverses (tantôt complémentaires, tantôt dissonantes et donc sujettes à controverses) concernant le sens, les raisons ou encore les incidences psychologiques et socioanthropologiques de cette injonction sociétale.

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C’est sous la plume de Joël Birman (p. 39-52) qu’est introduite la formule des « tyrannies de la visibilité », dans une première partie partagée avec Jacqueline Barus-Michel (p. 25-37) et dans laquelle se trouve exposée la « nouvelle économie psychique » de l’hypermodernité. Outre Richard Sennett, ce sont aussi Erving Goffman, Jacques Lacan, Christopher Lasch ou encore Charles Melman qui fournissent la « boîte à outils conceptuels » à partir de laquelle les deux auteurs interrogent l’injonction à la visibilité. Celle-ci serait le signe d’un déplacement subjectif qui donne un primat au registre imaginaire sur le registre symbolique, de même qu’à l’espace (et ce faisant au corps, aux jeux de miroir entre le moi et l’autre, avec son cortège d’agressivité et de paranoïa) sur le temps (l’inscription du sujet dans une chaîne symbolique par laquelle il interpelle une figure de l’autre). Ainsi, à la cure par la parole se substitue la « thérapie spectacle », et le besoin de se faire entendre s’efface devant celui d’être vu, soutient Jacqueline Barus-Michel, tandis que Joël Birman, lui aussi sensible à cette théâtralisation de l’existence, reformule la thèse cartésienne dans le cadre de la culture du narcissisme et avance que, désormais, ce n’est plus « je pense » mais « je vois et je suis vu, donc je suis ».

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Dans la seconde partie, Claudine Haroche (p. 77-102) pose la question de savoir si le changement permanent et la perte de repères spatiaux et temporels stables, induits par les processus d’accélération et de pression continue auxquels sont soumis les individus du fait de l’omniprésence des nouvelles technologies, ne constitueraient pas un obstacle à la possibilité de devenir sujet. Elle lie elle aussi l’injonction contemporaine à la visibilité au développement d’une nouvelle économie psychique, mais en s’intéressant à sa face cachée : l’invisibilité. Or, parce qu’interdite dans nos « sociétés de contrôle » (p. 79), l’invisibilité se réduit, et du même coup entrave les dimensions non visibles de notre moi. Soumis à l’obligation permanente d’offrir des images de soi, de se montrer, voire s’exhiber, pour pouvoir exister aux yeux du plus grand nombre autant que pour pouvoir éprouver soi-même un sentiment d’existence, l’individu contemporain serait ainsi confronté à un sentiment d’appauvrissement de son espace intérieur, doublé d’une incapacité d’imaginer, de voir et de sentir.

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C’est par le prisme des œuvres philosophiques et scientifiques que Jean-Philippe Bouilloud (p. 55-76) appréhende ce déplacement anthropologique du registre symbolique au registre imaginaire. L’essor du positivisme et son attachement à mettre l’intellect à l’épreuve des (supposés) faits et preuves empiriques rendent compte de l’avènement de « sociétés du visible », au détriment des « sociétés de parole ». Jean-Philippe Bouilloud retrace différentes étapes de ce déplacement anthropologique à partir des pensées de Copernic, Bacon, les Lumières et Nietzsche, toutes attachées « au réel, à l’observation, à un “être-là” du monde donné » (p. 57) et critiques vis-à-vis des paroles « déjà là », comme le sont les paroles religieuses ou philosophiques lorsqu’elles prennent la forme de dogmes. Critiques, autrement dit, des paroles sacrées, autoritaires voire totalitaires parce que totalisantes, figées et coercitives. On peut alors faire remarquer à l’auteur que la religion peut elle-même manifester cette tendance positiviste typique de nos sociétés du visible, comme l’atteste l’essor de la scientologie et du créationnisme.

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Si l’individu de la modernité fonde son existence à partir de grands récits historiques (la modernité se caractérise par la déclinaison de l’autre en de multiples figures, interpellées par les sujets, telles la classe sociale, la nation, la nature, etc.), l’individu hypermoderne trouve sens, justification de son « être-là » au monde à travers la visibilité de ses actes jugés hors du commun, et dont la reconnaissance sera d’autant plus incontestable s’ils sont « vus à la télé », en live de surcroît ! Toute reconnaissance différée dans le temps est exclue, elle se veut immédiate, instantanée. En ce sens, chaque interaction constitue une épreuve existentielle, un éternel recommencement durant lequel l’individu doit faire sensation et démontrer sa valeur d’exception (et non sa valeur commune) par la démonstration publique de ses « prouesses ». Aussi est-il mis à l’épreuve par autrui, à qui il doit constamment en mettre « plein la vue », mais il est aussi, peut-être même surtout, mis à l’épreuve du temps, son ennemi juré. En effet, l’hypermodernité se conjugue au superlatif : être bon ne suffit pas, il s’agit d’être le meilleur. Aussi l’individu hypermoderne manifeste-t-il quelques symptômes d’une névrose obsessionnelle que l’on peut qualifier de chronophobique, la jeunesse éternelle constituant en quelque sorte une condition de possibilité nécessaire à sa quête d’absolu. C’est ce que nous invite à soutenir Nicole Aubert (p. 103-115), remarquant la « lutte active contre le vieillissement » qu’opèrent de plus en plus d’individus, afin d’« extraire le temps du corps humain pour lui gagner sinon l’immortalité, au moins la longévité » (p. 109). Ce désir d’immortalité serait à mettre en relation avec le passage du temps long au temps court qui s’est opéré dans la société contemporaine. Tout se passe désormais comme si l’individu ne disposait plus que de substituts d’éternité témoignant d’une sorte de rapatriement de l’idée d’éternité dans le temps présent. Ce qui conduit l’auteur à formuler l’hypothèse que la quête de visibilité de soi serait à une société du temps court, société sans Dieu dans laquelle chacun est à soi-même son propre dieu, ce que la quête d’éternité était à une société du temps long.

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Corrélativement à ces tentatives, utopiques, d’annulation du temps, se déploient de multiples espaces que nous pouvons aussi considérer comme des conditions sociales de possibilité de l’hypermodernité et de l’efficace de son injonction à la visibilité. La troisième partie traite ainsi des nouveaux espaces de visibilité que sont les réseaux sociaux. Serge Tisseron (p. 119-129) définit tout d’abord ces nouveaux réseaux sociaux (comme Facebook, Twitter…) comme le mode d’expression du désir d’extimité, désir « de pouvoir montrer certaines parties de soi aux autres » (p. 120) et que nous retrouvons chez tous les êtres humains, de même que son envers, le désir d’intimité. Mais « si les nouveaux réseaux se nourrissent de désirs qui ont toujours existé, ils leur impulsent aussi incontestablement de nouvelles caractéristiques » (p. 124). Serge Tisseron en distingue sept, parmi lesquels nous retiendrons l’universalité (pour prendre l’exemple du réseau social Twitter, chaque tweet posté s’adresse potentiellement à toute personne ayant accès à l’outil Internet) ; l’interchangeabilité des interlocuteurs (contrairement au courrier postal, le tweet est un message qui ne comprend pas d’adresse particulière et toute personne peut s’en considérer comme un destinataire) ; le buzz plutôt que la communication (le désir de singularité prime sur celui d’intégration sociale, il s’agit de se démarquer, de se distinguer des autres, de façon ostentatoire) ; ou encore l’éloge de l’immédiateté (le tweet, comme le sms, constitue un message instantané). Serge Tisseron relève aussi plusieurs dangers liés à l’usage de ces réseaux sociaux. L’un des principaux effets pervers tient aux opérations de contrôle ou de surveillance qu’institutions, entreprises commerciales de même que chaque citoyen sont susceptibles d’effectuer sur chaque utilisateur. De multiples relations sociales (entre parents et enfants, entre employeurs et employés, entre conjoints, entre amis…), par l’entremise des nouveaux réseaux sociaux, constituent un panoptique inédit, au sein duquel nous sommes autant susceptibles de surveiller et punir que d’être surveillés et punis…

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La contribution de Francis Jauréguiberry (p. 131-144) prend le contre-pied des lectures exclusivement critiques de l’essor que connaissent les réseaux sociaux. Pour nous référer à la terminologie de Serge Tisseron, le désir d’extimité ne doit pas être confondu avec l’exhibitionnisme, ni ne doit être annexé de manière trop hâtive à une injonction à la visibilité. En effet, concevoir et animer un blog personnel par exemple, afin d’exposer ce qu’on fait ou ce qu’on pense, peut s’inscrire avant tout dans une visée stratégique plutôt que constituer une quête éperdue de reconnaissance narcissique. Le blog peut ainsi produire et maintenir un capital social de même qu’exposer une forme de capital culturel jusqu’alors méconnu, et assurer ainsi un plan de carrière comme une rencontre amoureuse. Moyennant quoi « autrui n’est finalement recherché qu’en ce qu’il est source de gains potentiels » (p. 134). De la même manière, si Internet permet de bricoler des identités virtuelles (on s’invente un nom, on dissimule son âge, on extrapole ses savoir-faire, etc.) et peut ainsi être le terrain des pires manipulations ainsi qu’une manière de combler le vide entre le moi et l’idéal du moi du sujet (l’identité virtuelle se substituant à l’identité réelle, défaillante), Francis Jauréguiberry entrevoit une autre signification à la production de telles identités virtuelles (ou numériques). Il insiste là encore sur la visée stratégique des acteurs, désirant échapper ou déjouer les normes et attentes de rôle en vigueur dans la société et ses différents groupes ou champs sociaux. Ainsi « le blog leur permet d’habiter et de développer des pans de leur personnalité jusqu’alors floués, contrariés, voire interdits par leur environnement social. […] Un art, une pratique, une intuition, cultivés dans l’intimité faute d’un espace public d’expression, trouvent ici un lieu de déploiement. Ainsi ce petit vigneron, dans un petit village, qui tient un blog de poésie » (p. 139).

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Nolwenn Hénaff (p. 145-170) refuse elle aussi de réduire le blog à un espace d’exhibition. Présentant le cas d’une caissière dont le blog, narrant son vécu quotidien au travail, connaît un certain succès, nous retrouvons l’usage utilitaire du blog déjà souligné par Francis Jauréguiberry. Il s’agit ainsi pour cette caissière de mobiliser un capital culturel endormi (elle est titulaire d’un dea en littérature et maîtrise l’outil Internet), de produire une critique raisonnée de sa situation professionnelle (de manière anonyme), de partager son vécu ou encore de développer des contacts qui peuvent s’avérer opportuns. Nolwenn Hénaff s’inquiète néanmoins du processus de professionnalisation que semblent emprunter ces blogs et par ce biais de leur possible récupération médiatique et marketing.

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C’est la peopolisation de la vie politique qui constitue l’objet central de la quatrième partie de l’ouvrage. Jamil Dakhila (p. 173-190) revient sur la campagne présidentielle française de 2007 et se demande si la visibilité people des hommes politiques constitue ou non un danger pour la démocratie. Instrumentalisation populiste, démagogie, marchandisation, psychologisation du débat politique, primat accordé à l’image du candidat sur le contenu des programmes, les arguments ne manquent pas pour rendre compte des effets pervers de cette visibilité people, ce que Joseph Belletante ne manque pas de rappeler dans sa contribution (p. 191-204), affirmant que désormais, dans le domaine de l’agir politique, « l’émotion prend le pas sur l’idée » (p. 197). Jamil Dakhila nuance pourtant cette grille de lecture, en rappelant tout d’abord que la dimension spectaculaire et sensationnaliste de la politique n’est pas inédite (il est plus raisonnable d’avancer qu’elle ne fait que s’accroître). Mais surtout, la mise en valeur de la forme (l’image, la personnalité du candidat…) ne s’effectue pas nécessairement au détriment du fond (l’information). Bien au contraire, elle le renforce et l’élargit : « Les informations non seulement sont plus attrayantes mais permettent par ricochet de mieux tirer profit de nouvelles plus factuelles et plus abstraites » (p. 184).

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C’est avec la même nuance interprétative que Mohamed Maalej se penche sur les écrits intimes des hommes politiques (p. 205-214). Et c’est à partir du cas d’Azouz Begag (écrivain de profession et ancien ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances) qu’il présente les fonctions thérapeutique (l’écrit comme remède) et informative (« faire voir ») davantage que stratégique (carriériste) et narcissique (« être vu ») de l’écriture de l’intime d’un homme politique.

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Élisabeth Tissier-Desbordes ouvre la cinquième partie de l’ouvrage (p. 217-226). Elle s’intéresse à la problématique de la visibilité par le prisme de la consommation ostentatoire, laquelle, déjà amplifiée durant la modernité, se radicalise avec l’avènement de l’hypermodernité. En effet, « la fluctuation des codes » (p. 223), liée à l’accélération de la circulation des objets et aux phénomènes de mode qu’encourage la pression médiatique, incline les individus à une consommation incessante. Et ceci notamment afin d’échapper à l’anonymat et au sentiment de solitude que ressentent nombre d’habitants des grandes villes.

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Anne Vincent-Buffault livre une analyse sociohistorique des sentiments et des émotions (p. 227-235) afin de saisir la variabilité de leurs expressions et de leur légitimité au sein des espaces privés et publics. Ainsi souligne-t-elle que « l’impureté sentimentale jugée vulgaire depuis le xixe siècle » et associée au populaire ou encore au féminin a été au xxe siècle « réévaluée dans l’espace public » (p. 227), notamment à travers l’apparition et le développement du cinéma. La thèse éliasienne du processus de civilisation s’en trouve pondérée, mais pas récusée pour autant. En effet, si l’expression publique des sentiments est aujourd’hui autorisée et même prescrite, elle demeure collectivement contrôlée. Anne Vincent-Buffault évoque une « dérégulation contrôlée » de l’expression des émotions, en donnant en guise d’exemple le fait que « dans le monde du travail, les sentiments ne sont exposés que selon une codification expressive formalisée. […] Les gestes, les débordements de l’émotion ne sont guère tolérés » (p. 231). Aussi l’exposition de l’intimité se trouve-t-elle normalisée, ritualisée, voire formatée, à l’instar des mises en scène des émotions que proposent nombre de talk-shows et émissions de (dite) télé-réalité.

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La thèse éliasienne se trouve aussi pondérée dans la contribution de Teresa Cristina Carreteiro (p. 237-244), qui montre les réactions vivement passionnelles et corrélativement le « blocage réflexif » que suscite la visibilité médiatique d’un crime, en l’occurrence la mort d’une fillette de 5 ans. De telles réactions s’inscrivent dans le registre d’identifications imaginaires ; le téléspectateur, ne se différenciant pas du camp des victimes, se trouve en quelque sorte sous l’emprise d’un transitivisme. La défaillance du registre symbolique se manifeste quant à elle par l’incapacité du téléspectateur à se situer au-delà de l’interaction opposant la victime à son bourreau, soit dans le cadre tiers de la Loi.

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C’est en s’intéressant au rôle central de l’envie dans les sociétés contemporaines (p. 245-257) que Vincent de Gaulejac relève la défaillance du registre symbolique et la manière dont les pulsions narcissiques peuvent s’approprier, instrumentaliser les institutions. Instrumentalisation manifeste dans la manière dont Nicolas Sarkozy a incarné la fonction de président de la République. Se substituant à l’ambition, l’envie suit alors une logique inverse à la première et se traduit par le désir de rabaisser, de déshonorer, voire de supprimer le détenteur de l’objet idéalisé, plutôt que par son identification (autrement dit, l’envieux ne reconnaît aucun mérite à l’autre, détenteur de l’objet cause du désir, mais souhaite le mettre en péril).

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L’avant-dernière partie interroge les devenirs de l’intériorité. Eugène Enriquez (p. 261-280) livre un portrait psychosociologique de sujets mus par un désir d’invisibilité, en prenant pour cela les écrivains Stendhal, Mallarmé et Pessoa en guise d’études de cas. Marqués par le primat de leur idéal du moi (symbolique) sur leur moi idéal (imaginaire), ils préfèrent s’effacer derrière leur œuvre, le métier qu’ils investissent sans retenue, en ascètes. Allant jusqu’à adopter des pseudonymes pour marquer ce désir d’effacement, ils n’hésitent pas non plus à aller à contre-courant, quand bien même cela implique une reconnaissance différée dans le temps (tardive, voire posthume).

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La parenté entre nos « sociétés du visible » et le rationalisme des Lumières, déjà esquissée dans la contribution de Jean-Philippe Bouilloud, est aussi explorée dans l’article de Florence Giust-Desprairies (p. 281-291), qui étudie le retrait contemporain de la figure du sujet de l’autonomie au bénéfice de celle du sujet de l’indépendance. Car c’est à partir « d’un imaginaire de la visibilité » (p. 282) que le sujet contemporain se représente son identité, désirant éclairer rationnellement toutes ses facettes, mêmes les plus enfouies, en dévoilant ainsi toutes les énigmes de son intériorité. L’avènement d’un tel sujet se réalise au prix de multiples oublis (nous préférons pour notre part parler de dénis) : déni de la nécessaire incomplétude du sujet, des limites du dicible, du perceptible, du concevable ; déni des conflictualités interne et externe dans lesquelles est pris le sujet ; déni du nécessaire « reste » inexpliqué et inexplicable de soi, qui fait oublier de surcroît « que c’est le recours à l’autre qui aide à rassembler, affermir, maintenir, renouveler les identifications » (p. 286).

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Nathalie Heinich (p. 305-321) et Jan Spurk (p. 323-333) closent l’ouvrage, en s’intéressant aux paradoxes de la visibilité. La première se demande dans quelle mesure la visibilité est considérée comme une valeur (et réciproquement comme une antivaleur), tandis que le second fait transparaître le lien intime entre l’injonction à la visibilité et l’injonction à la reconnaissance. Le paradoxe réside dans ce dernier cas dans le fait que les exhibitions multiples auxquelles se livre un sujet toujours plus narcissique « ne cachent que médiocrement l’injonction au conformisme et la perte de signifiance, qui vont de pair avec la visibilité croissante » (p. 332). Nathalie Heinich relève aussi ce lien d’interdépendance entre la visibilité et la reconnaissance, mais pour en souligner toute l’ambivalence, la visibilité étant « à la fois décriée pour son manque d’authenticité » (et ce d’autant plus s’il s’agit d’une visibilité médiatique) et « louée pour sa capacité à dévoiler, à sortir du secret, à tout dire » (p. 319).

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Nul doute que cet ouvrage collectif constitue une riche contribution à l’étude des subjectivités contemporaines hypermodernes. L’injonction à la visibilité est une réalité qui « crève les yeux » et elle constitue par conséquent une évidence méconnue. Remercions les auteurs de cet ouvrage de contribuer à lever ce paradoxe.

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Pascal Fugier

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Laboratoire de changement social (université Paris Diderot)

Serge Bédère, Madie Lajus, Benoît Sourou et l’équipe de point Rencontre, Rencontrer l’autre parent. Les droits de visite en souffrance, Toulouse, érès, 2011

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La dynamique actuelle de soutien et d’accompagnement des parents doit beaucoup à un certain nombre d’initiatives associatives, qui en ont été en quelque sorte les précurseurs. Les points Rencontre pour l’exercice des droits de visite conflictuels sont sans doute l’un de ces précurseurs, dans l’un des domaines les plus susceptibles d’avoir un impact majeur sur les enfants : les relations avec les parents après une séparation conjugale. Le point Rencontre de Bordeaux, dont l’équipe a rédigé ce livre sur son expérience, est le premier à être mis en place en France, suivi rapidement par de nombreux autres. On est alors en 1986, soit un an avant que la loi ne remette en question la notion de garde en différenciant une résidence habituelle de l’enfant de l’autorité que les parents peuvent exercer sur lui. Autorité dont la norme sera d’être partagée, en même temps qu’est affirmé le principe de coparentalité, c’est-à-dire de maintien du lien de l’enfant à ses deux parents comme participant de son intérêt bien compris. C’est donc quelque vingt-cinq années après son ouverture que paraît ce livre, venant témoigner de la richesse d’une expérience irremplaçable, celle d’essayer de mettre en œuvre cet objectif abstrait dans les situations les plus délicates, celles qui doivent s’appuyer sur une ordonnance de justice pour que le lien de l’enfant au parent chez lequel il ne vit pas puisse être préservé, voire restauré, en présence de tiers dont la fonction d’accueil s’avère primordiale. La présentation de cette expérience est en elle-même passionnante, mais elle se double d’un travail d’élaboration réflexive sur ce qui est en jeu dans le fonctionnement du lieu qui en devient extrêmement précieux.

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Ce qui permet que soit restaurée une relation mise à mal par la séparation, relation qui concerne le plus souvent le père (81 %), mais aussi la mère (15 %), voire les grands-parents (4 %), c’est la constitution d’un dispositif d’accueil particulier, qui va permettre de mettre en œuvre la décision de justice au sein d’un espace borné par des règles précises de fréquentation, mais qui laisse au savoir-faire des intervenants toute leur importance dans la réalisation de sa fonction d’accueil. Une professionnalité s’y déploie, mais selon une logique qui lui est propre, permettant aux différents intervenants (conseillères conjugales, thérapeutes de couple, psychologues, travailleurs sociaux) de coconstruire cette capacité d’accueil, progressivement élaborée tout au long de ces vingt-cinq années.

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La richesse de l’ouvrage participe de la conjugaison entre la diversité des approches des intervenants et l’importance de la réflexion développée au regard de l’ancienneté du lieu. Car il ne s’agit pas seulement de témoigner du fonctionnement du lieu et de l’importance qu’il a prise dans la gestion des conséquences des séparations difficiles, mais aussi d’analyser en quoi il est devenu un mode de réponse novateur dont la justice ne peut guère se passer aujourd’hui. Pour répondre à cet objectif et tenter d’évaluer l’impact du dispositif et de la place qu’il a été progressivement amené à occuper dans la diversification des procédures et des professionnalités dédiées à la gestion des situations post-séparations, la présentation ne se limite pas à rendre compte de l’importance du volume d’accueil réalisé et des caractéristiques des personnes concernées, elle décrit aussi la façon dont les accueils peuvent se dérouler – selon des modalités perpétuellement renouvelées au gré de la spécificité des situations – tout en proposant un travail de conceptualisation de ce qui est un jeu.

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À Bordeaux, dans leur quasi-totalité (99 %), les personnes accueillies sont envoyées par le juge aux affaires familiales, porteurs ainsi d’une ordonnance qui les enjoint à ce que se réalise une rencontre enfant et parent chez lequel il ne réside pas, en présence de tiers garants de la possibilité de la rencontre, et selon deux modalités possibles référées à l’ordonnance : accueil exclusivement à l’intérieur du lieu ou pouvant comprendre une autorisation de sortie sur un temps déterminé. L’accueil, assuré tous les samedis de l’année de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures par trois ou quatre intervenants, vise à ce qu’une reprise de relation puisse s’effectuer entre un enfant et un parent (voire grand-parent), avec l’objectif que cet accueil puisse déboucher sur un droit de visite exercé sans intermédiaire. Toute la question de la filiation s’y trouve interpellée dans les rapports qu’elle entretient avec les affiliations psychiques qui lient un enfant à ses parents et à sa famille. En ce sens, l’un des objectifs consiste bien en ce que « cette reprise de contact permette à l’enfant de se situer dans son histoire et par rapport à ses origines » (p. 33), mais avec cet objectif conjoint de préserver ou restaurer un lien parental menacé par la séparation. En effet, le risque de désaffiliation parentale n’est pas mince, quand on connaît la grande proportion de parents qui, quelque temps après la séparation, ne voit plus ou rarement leurs enfants (40 % des pères et 10 % des mères, d’après l’enquête de l’Ined de 2005). Il s’agit alors de faire en sorte que, par le biais de ce passage dans un espace où la relation parentale peut être perpétuée avec l’aide d’un tiers, « le “dit de la loi” sur le registre du social puisse être le vecteur d’une efficience symbolique de la loi sur le plan intrapsychique » (p. 54).

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En 2010, le lieu a reçu 502 enfants, représentant 298 situations actives, soit près de 65 familles passant par le point Rencontre par samedi, pour des enfants dont l’âge va de 3 semaines à 17 ans révolus. Pour les adultes concernés, la répartition est de 80 % de pères, 16 % de mères et 5 % de grands-parents.

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L’un des concepts clés élaborés par la structure pour rendre compte de la situation familiale au moment où l’ordonnance de justice vise à rétablir la coparentalité est celui de bannissement : « Bannissement par un parent de l’autre parent à travers le discours qu’il tient sur lui. Ce sont bien les effets de ce bannissement dont pâtissent les enfants, qui se retrouvent privés d’un des points d’appui dont ils ont besoin pour construire leur subjectivité » (p. 61). Au contraire de la notion de forclusion, celle de bannissement est peu présente dans la littérature clinique, et elle sera élaborée à l’aide d’un emprunt au texte de L’arrache-cœur de Boris Vian. Texte qui exprime aussi bien la banalité de ce symptôme névrotique que son lien avec une position maternelle qui s’enracine, et se légitime par la même occasion, dans la biologie : « Puisqu’elles ont eu mal en les faisant, les enfants appartiennent à leur mère et pas à leur père […] Elles savent mieux qu’eux ce qu’il leur faut, ce qui est bien pour eux, ce qui fera qu’ils resteront des enfants le plus longtemps possible » (L’arrache-cœur, Le Livre de poche, p. 133). Ce que métaphorise Octave Mannoni quand il énonce : « L’enfer, c’est l’amour maternel exagéré [2][2] O. Mannoni, Un si vif étonnement, Paris, Le Seuil,... ! »… Faudrait-il dire l’amour parental exagéré ? Car un bannissement de la mère par le père, s’il est statistiquement moins fréquent, peut s’avérer aussi violent et ravageur, comme l’illustre un chapitre de Gérard Audoyer et Serge Bédère. De même, ce bannissement prend un relief particulier dans le cas des couples interculturels, ainsi que l’analyse Benoît Sourou.

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De fait, le concept se révèle d’une grande richesse, d’une part, parce qu’il permet de développer des analyses cliniques pertinentes, mais aussi parce qu’il amène à toute une réflexion sur la place du symbolique dans l’organisation sociale, et sur la façon dont la position maternelle et la position paternelle y sont diversement indexées. Le propos prend alors une densité qui participe des interrogations fondamentales sur la parentalité que notre époque développe. La surreprésentation des migrants parmi les personnes accueillies constitue un des opérateurs de ce questionnement. Que signifie-t-elle ? Les mutations de la sphère privée sont aujourd’hui le support d’une perturbation des places, des rôles, des fonctions et des repères symboliques qui y sont attachés, perturbation qui se trouve redoublée chez les personnes à double culture. Par cette mutation des mœurs et des représentations, c’est tout le système social néolibéral qui se trouve interrogé, dans sa confrontation à l’idéal démocratique qui structure le politique. Car aux questions habituelles sur l’appartenance de l’enfant à tel ou tel parent, ou telle ou telle lignée, se substitue la référence au modèle de l’individualisme égalitariste, qui met à mal l’idée d’appartenance pour insister sur les droits de l’enfant, et qui prône la réalisation de soi dans la relation à l’autre, débouchant ainsi sur ce paradoxe de l’individualisme relationnel [3][3] G. Neyrand, Le dialogue familial : un idéal précaire,....

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Dès lors, la problématique moderne de la parentalité, insistant sur les affiliations et les liens, vient porter l’interrogation sur la structure de la parenté et la réorganisation qui la traverse. Elle vient ainsi prendre de plein fouet un point Rencontre qui « tente de concilier ces inconciliables » (p. 101), et qui est amené de ce fait à poser des questions fondamentales : « On peut se demander si la tendance actuelle ne va pas vers un droit de visite qui ne s’appuie plus sur aucune tradition, un droit de visite hors filiation faisant fi de la transmission mais qui tiendrait uniquement compte des liens que les personnes souhaitent établir avec un enfant et que l’enfant souhaite établir avec elles. À qui appartiennent les enfants ? À ceux qui se les approprient, à ceux que les enfants reconnaissent comme tels, à la communauté, à la société ? » (p. 101).

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La référence aux anthropologues vient alors nous rappeler que l’homme est d’abord un être social, avant même de se constituer en être familial, et que la question de l’éducation de l’enfant est peut-être d’abord sociale avant d’être parentale, et se différencie de celle de la transmission. Car le point Rencontre ne peut faire fi de la société qui l’entoure et ne peut considérer le lien d’un enfant à ses parents indépendamment de la façon dont le système social considère celui-ci, et exprime cette considération par le biais du droit. Le lieu est donc soumis directement aux règles de justice et au fait que la coparentalité est désormais considérée comme partie intégrante de l’intérêt de l’enfant, et à la fois convié à interpréter ce qu’il convient de faire pour que ce principe puisse être effectif. Ce qui ne manque pas d’aiguiser la réflexion sur ces situations a priori difficiles puisque soumises à ordonnance, et qui peuvent être complexifiées par la confrontation d’appartenances culturelles différentes ou par la présence de parents pour le moins non conventionnels. À l’intérieur même de l’équipe se confrontent des sensibilités différentes à cette mutation qui nous traverse de part en part de façon contradictoire, et dont les effets extrêmes trouvent à s’exprimer dans ces séparations les plus conflictuelles auxquelles le lieu est confronté.

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L’autonomisation des personnes et leur émancipation d’un certain nombre de règles, qui leur imposaient leur pouvoir de contrôle ou de domination en même temps qu’elles les sécurisaient, produisent aujourd’hui des individus d’autant plus incertains qu’ils sont soumis à toutes les tentations d’un système structurellement marchand. IIs s’en retrouvent surresponsabilisés quant à la définition d’un parcours de vie qui ne bénéficie plus des garde-fous d’autrefois. La clinique s’en trouve singulièrement interpellée, au même titre que peut l’être le droit et toutes les procédures de soutien à ce qui ne semble plus aller de soi. Sans être pour autant confrontés à l’effondrement d’un symbolique qui ne se réduit pas aux certitudes antérieures que produisaient la religion, la morale ou les grands systèmes interprétatifs, les intervenants ont à composer avec une complexité à chaque fois nouvelle des situations et des interrogations qui les accompagnent. Point Rencontre tente de répondre « en envisageant chacun comme éminemment singulier. […] Nous tentons ainsi de cheminer aux côtés et au rythme de l’enfant et du parent accueillis en restant au plus près de l’histoire qu’il ou elle veut bien livrer, en le délestant autant que faire se peut d’un savoir prêt à penser » (p. 105).

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Le pari est difficile et demande à ce que les positions élaborées soient perpétuellement reprises et discutées au sein du collectif des intervenants. Ce que vient expliciter la seconde partie de l’ouvrage sur la fonction d’accueil, avec des chapitres indiquant qu’il faut travailler l’accueil et que le travail à plusieurs, s’il constitue un travail invisible, doit permettre de réaliser un accueil sur mesure. Il s’agit en l’occurrence de dépasser le statut d’expertise que confère l’obligation à fréquentation par ordonnance de justice pour revenir à la position de modestie que suppose la socioclinique du lien à l’œuvre dans le lieu. Échapper aux bénéfices de jouissance que pourrait procurer la situation, en acceptant de se mettre à plusieurs pour répondre, en posant le pari « qu’il y aura toujours un parmi les autres intervenants qui prendra le relais lorsque l’un d’entre nous ne peut se débrouiller de ce qui lui est renvoyé d’agressivité, de souffrance, de perversité parfois… » (p. 157). Réintroduire de l’horizon là où le conflit familial l’a bouché, par le biais de ce travail invisible et subtil qui, à travers la protection d’une ambiance propice, permet la mise en œuvre d’un « portage psychique », susceptible de déboucher sur une autonomie nouvelle des liens.

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Paradoxe pénétrant que ce lieu, dont la fonction est de ne plus avoir à fonctionner pour les familles reçues… et qui pose plus de questions qu’il ne peut apporter de réponses, puisque la plupart d’entre elles le dépassent largement et interrogent toute notre culture en mutation, et la révolution qui parcourt l’espace de la vie privée. Évoquons pour finir l’une des plus fondamentales, résumée par la formule : « On sait bien qu’un père qui se prend pour un père, ça ne marche pas. Qu’une mère qui se prend pour une mère, ça ne marche pas non plus. Que c’est même comme ça qu’on a des chances de fabriquer des pathologies » (p. 190). Est ainsi posée la grande mise en perspective contemporaine de toute la théorie clinique, bâtie par ses pères fondateurs sur l’opposition complémentaire de deux fonctions, maternelle et paternelle. Or, de ce point de vue, ce que montre le fonctionnement du lieu, et c’est l’une de ses grandes richesses, c’est deux choses fondamentales : que le sujet ne peut être réduit, et encore moins indexé, à sa (ses) fonctions (s), que ces fonctions mêmes sont relatives, au temps, à la culture, à la relation… Les auteurs ne craignent pas de se confronter à ces questions, même s’il ne pourrait être question pour eux d’y répondre pleinement. Le fait même qu’elles soient posées révèle la profondeur de ce que la pratique d’accueil met au travail, en essayant d’éviter le piège qui guette tout travail invisible, c’est-à-dire considérer comme une évidence ce qui est – ou ce qui devrait être au regard des normes dominantes – « par un processus de naturalisation […] le plus souvent rapporté à l’“être” (donc à la personnalité) de celui qui le pratique et non au “faire” (donc à l’action) » (p. 185). Considérer comme naturelles les fonctions tenues par les parents, en renvoyant les différences entre père et mère à la différence anatomique des sexes et à la différence des places dans la procréation, est une opération que le sens commun effectue spontanément, mais qu’un certain nombre d’interprétations cliniques semble corroborer. Sans pouvoir approfondir tout ce qui est en jeu, les auteurs ont le courage de pointer en quoi la théorisation qui fonde une grande partie de la clinique d’inspiration psychanalytique y est interrogée, à l’occasion de réflexions sur ces cas atypiques (la mère bannie, le parent étranger), qui révèlent la prégnance des normes sociales dans la structuration des relations privées, conjugales, parentales, familiales, et les représentations sociales qui leur correspondent. Cette « spécificité de nos représentations intimes concernant la mère, qui serait du côté d’un lien inconditionnel, unique, inscrit dans chacune de nos histoires conscientes et inconscientes, un lien plus indissoluble que le lien au père – cette spécificité se trouvant confirmée par la tradition encore dominante : à la mère la garde, au père les visites » (p. 124). Alors que d’un autre côté le père se trouve questionné dans sa mission d’avoir à représenter une loi dont il n’est ni l’auteur, ni le véritable dépositaire.

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Cette brève note de lecture ne permettant pas de mettre en chantier la question (ou de soumettre à la question le chantier ?), je conclurai sur cette proposition de Serge Bédère : « L’enjeu est que l’enfant ne soit pas mis en position de saturer le fantasme d’un parent, et un appel à un point d’extériorité est logiquement nécessaire […] Il me semble qu’une position “repérable”, ou localisable dans le sens, peut nous permettre de repérer plus clairement ce dont il s’agit […] Il s’agit non pas d’une fonction incarnable, mais d’une fonction de distribution des places dans le jeu fantasmatique » (p. 152).

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Gérard Neyrand

François Richard, L’actuel malaise dans la culture, Paris, Éditions de l’Olivier, 2011

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François Richard, psychanalyste, membre de la société psychanalytique de Paris, professeur à l’université Paris-Diderot et auteur de plusieurs ouvrages, en particulier La rencontre psychanalytique (Dunod, 2011), a publié fin 2011 un ouvrage qui a pour ambition de faire le tour sur le malaise dans notre culture. Son livre s’étaye naturellement sur le texte fameux de Freud « Malaise dans la civilisation », traduit sous le titre « Malaise dans la culture » dans les éditions récentes.

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Le texte de Freud a connu un destin fort curieux qu’il n’est pas inutile de retracer. Pourtant, il est auparavant important de noter que Freud doutait lui-même (à moins que ce ne soit une coquetterie de sa part) de l’intérêt de son écrit. Deux citations à l’appui : a) « Aucun ouvrage ne m’a donné comme celui-ci l’impression aussi vive de dire ce que tout le monde sait, de raconter des choses qui, à proprement parler, vont de soi », b) « Ce livre traite de la civilisation, du sentiment de culpabilité, du bonheur et d’autres choses élevées du même genre et me semble, assurément à juste titre, tout à fait superflu quand je le compare à mes travaux précédents qui procédaient toujours de quelque nécessité intérieure. Mais que pouvais-je faire d’autre ? […] tant que je m’adonnais à ce travail. J’ai découvert les vérités les plus banales ». Un critique particulièrement acerbe n’aurait pas dit plus de mal de ce travail que Freud lui-même. Les critiques ne lui ont pas manqué, de Reich qui ne supportait pas le rôle cardinal que Freud donnait à la pulsion de mort à, il y a une dizaine d’années, Pontalis qui, dans un article du Temps de la réflexion s’avouait déçu par ce texte, ou à Anzieu qui m’avait demandé pourquoi (dans mon livre De la horde à l’État) je m’intéressais à la partie la moins scientifique de l’œuvre de Freud.

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Il a fallu la parution du livre de Brown sur Éros et Thanatos et surtout de celui de Marcuse sur Éros et civilisation pour que psychanalystes (ex. André Green), psychosociologues (ex. Eugène Enriquez) et même grand public s’intéressent à ce texte qui « fonde les bases d’une réflexion originale » (Green).

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Maintenant, depuis quelques années, en se référant à Freud ou en l’oubliant, il est peu de chercheurs en sciences humaines qui ne tentent pas de comprendre ou d’interpréter le malaise qui traverse la société occidentale. François Richard s’inscrit donc dans une lignée, mais si je rends compte de ce livre, c’est qu’au-delà de Freud, il propose des aperçus fort intéressants à la fois sur notre société et sur les transformations de la psyché. S’il peut le faire, c’est qu’il a d’abord fait des études de sociologue sanctionnées par un doctorat avant de s’intéresser à la dynamique psychique et de devenir psychanalyste (praticien et enseignant).

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Sa double formation lui permet de se déprendre des pièges auxquels peuvent se laisser appréhender parfois des chercheurs-praticiens unidisciplinaires. Le fait que sa pensée s’est beaucoup appuyée sur celle d’André Green (auquel les rédacteurs en chef de notre revue ont rendu, dans notre dernier numéro, un hommage mérité), qui a été certainement un des psychanalystes les plus ouverts aux autres sciences humaines, lui a donné la possibilité de poser certains problèmes habituellement peu perçus. Son intérêt enfin pour les travaux de l’école de Francfort, pour l’œuvre de Castoriadis et pour la sociologie clinique lui a donné une largeur de vue nécessaire pour rédiger cet ouvrage.

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Je ne voudrais pas, dans ces quelques lignes, déformer cet écrit en le résumant. C’est un livre qui mérite d’être lu et, pour cette raison, je convie tous les lecteurs de la revue à y prêter l’attention nécessaire.

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Je voudrais simplement relever deux points principaux abordés par l’auteur et qui mériteraient débats approfondis, et ajouter quelques commentaires. Tout d’abord est-il possible de prolonger les analyses de Freud, sur « la morale “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908), texte qui est au soubassement du « Malaise dans la culture » de Freud, à notre monde hypermoderne. On peut y être incité quand on lit le texte de Erb, que cite longuement Freud sur la nervosité : « Tout a lieu dans la hâte et l’agitation [Nicole Aubert parlerait de l’urgence], la nuit sert aux voyages et le jour aux affaires, les “voyages de détente” eux-mêmes deviennent une fatigue pour le système nerveux ; des grandes crises politiques, industrielles et financières communiquent leur excitation à des cercles de la population beaucoup plus larges qu’autrefois. » On a l’impression de se trouver devant un écrit récent ou issu du freudo-marxisme sur les formes malades de l’organisation sociale. Mais Freud en réalité va plus loin qu’un tel constat, et François Richard s’en rend bien compte. Si Freud ne nie pas l’accélération de la causalité historique et sociale, il met également l’accent sur le vécu intrapsychique comme quoi l’individu se vit comme psyché « atemporelle autocentrée, jetée au monde » (p. 48) et où la misère psychique proviendrait du fait que « la psyché serait à elle-même son propre objet perdu » (p. 48). Ce phénomène prend encore plus d’ampleur actuellement, alors qu’il n’y a plus de morale sexuelle civilisée répressive mais au contraire une resexualisation de celle-ci. Or cette resexualisation de la morale (et l’affaiblissement en même temps de la figure de l’autorité légitime) n’a pas amené ce que François Richard appelle justement une fausse libération sexuelle mais un « désengagement objectal » (Green), une « désymbolisation » (Mitscherlich), une volonté de jouir à tout prix. Or, comme l’écrit Richard, « les pulsions sans liaison surmoïque sont incapables de rétention, de sublimation et de désir véritable » (p. 68) et on assiste donc à une « véritable collaboration des pulsions sexuelles avec la pulsion de mort, ce qui se traduit par une perversion du sur-moi et des formes inédites de Barbarie » (p. 50) qui font triompher le mal (Zaltzman).

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Ceci étant, si Richard reste fidèle à Freud et actualise ses analyses, il montre bien que ses vues, aussi pertinentes soient-elles, peuvent être enrichies par de nombreux apports, en particulier ceux de Winnicott, d’Honneth, de Castoriadis, d’Arendt, de la littérature (Faulkner, Conrad) ; ce qui nous oblige à nous demander maintenant si, complétant Freud, on ne le dénature pas et si on n’aboutit pas à une théorie qui, mixant les approches (comme l’avait fait auparavant le freudo-marxisme), se révèle quelque peu affadie ? Le texte de François Richard répond à cette question, non seulement parce que Freud n’a pas écrit une œuvre fermée mais une œuvre ouverte, comme dirait Umberto Eco, mais aussi parce que la psychanalyse en tant que science de l’inconscient et des rapports dynamiques entre les instances, entre les pulsions, entre une psyché et les autres psychés, appelle au contraire à se décentrer de la psyché individuelle et à étudier les rapports qu’elle entretient avec elle-même, avec le monde et indique qu’une telle étude (comme l’analyse des rêves) est structuralement inachevée. Si le monde se transforme, si les représentations qu’on en a se modifient, les psychés aussi transforment le monde où elles agissent (sur ce dernier point, il faut lire les belles pages que Richard consacre aux historiens des mentalités, Lucien Febvre et Marc Bloch, et à leurs études sur Rabelais ou sur Luther). Et c’est pour cela que Richard reste toujours un psychanalyste (« éclairé » selon moi). Comme il l’écrit : « Penser pleinement et rigoureusement selon la psychanalyse délivre des métaphysiques de l’immuable comme des inutiles relativismes. Et dessine une autre issue, un espace possible pour l’imprévu, la rencontre [terme aussi important pour Richard que la reconnaissance pour Honneth ou l’imaginaire radical pour Castoriadis] et l’histoire » (p. 264), et encore : « Il n’y a de bonne théorie que clinique, non parce que nous ne connaîtrions qu’une pragmatique, mais parce que seule la théorie clinique montre la méthode scientifique à l’œuvre, en acceptant les moments de désorganisation » (p. 178). À certains moments du livre, nous pouvons en effet avoir un sentiment de « désorganisation » quand soudain Richard évoque les groupes d’adolescents, oppose la parenté à la parentalité ou nous invite avec Édouard Glissant à se tourner vers la « Mondialité comme relation et ouverture à l’altérité » (p. 198). Mais c’est ce qui fait le charme de son livre. D’ailleurs une fois qu’on a terminé ce texte foisonnant et quelque peu éclaté, on ne peut que souscrire à son propos. Il a voulu (fidèle à Freud) mieux cerner le caractère processuel de l’élaboration psychique, entre désordre et ordre, instabilité et stabilité, carence discursive du surmoi et modalités nouvelles de la civilisation (p. 178). Il nous fait aussi sentir qu’au plus fort « des pathologies narcissiques contemporaines, il y a peut-être une forme finalement créative de l’éternelle adaptabilité humaine » (p. 226). Le pire n’est donc pas toujours sûr. Acceptons-en l’augure.

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Eugène Enriquez

Jean-Pierre Bigeault, Une poétique pour l’éducation : de la psychopédagogie à l’art d’éduquer, Paris, L’Harmattan, 2010

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J’espère qu’il n’est pas trop tard pour parler du livre fort stimulant que Jean-Pierre Bigeault a publié il y a deux ans. Je ne le crois pas, car les problèmes que pose le métier d’éduquer (un des « trois métiers impossibles » comme les a nommés Freud) nous taraudent depuis des siècles et vraisemblablement continueront à le faire longtemps. En outre, Bigeault fait état d’une expérience originale : la création d’un internat pour des jeunes en situation d’échec scolaire, de son fonctionnement, de ses avatars et de sa fin. Pour ce faire, il y met toute sa fougue bien connue, ses compétences, son attrait pour la poésie et pour l’acte d’éducation.

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Voici donc un ouvrage extrêmement vivant, plein de chemins de traverse, « de remords, de doutes, de contraintes » (Paul Valéry) où l’auteur se livre tout entier. Ce qui en fait son charme et en même temps son aspect un peu « ésotérique » car il est toujours difficile de comprendre et de bien interpréter la dynamique d’un auteur (et de l’institution qu’il livre à notre réflexion) quand celui-ci fait montre d’une volonté d’exhaustivité qui peut dérouter le lecteur. De plus, l’auteur ne recule ni devant une argumentation scientifique, ni devant un désir d’« enchanter » le lecteur en lui ouvrant les portes d’une expérience « poétique » de recherche-action étalée sur de nombreuses années, mélange de genres auquel les pédagogues ne nous ont guère habitués.

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Ceci étant, je n’ai pu m’empêcher de céder au charme de cet ouvrage. Certes, une raison personnelle m’y prédisposait. Non seulement je connais bien Bigeault, mais j’ai rencontré et apprécié plusieurs membres de l’équipe qu’il avait réunie au moment même où cette expérience se déroulait et j’avais été extrêmement intéressé (même si je la trouvais utopique et passablement risquée) par l’aventure que ce groupe était en train de vivre. Pourtant, j’estime que tout lecteur « naïf » peut faire son profit de ce livre. Il faudra seulement qu’il soit un peu plus attentif que moi et un peu moins bien disposé que je le suis spontanément.

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Je n’ai pu m’empêcher, durant la lecture de ce livre, de penser à Jorge Luis Borges et à Lewis Carroll. À Borges, tout d’abord parce que l’expérience relatée ressemble à un « jardin aux sentiers qui bifurquent » tellement il se passe d’événements contradictoires qui mettent continuellement l’institution créée (intitulée « La Maison rouge ») en situation périlleuse car elle risque toujours de suivre des voies sans issues bien qu’elle arrive toujours à se rétablir. Et puis aussi à cause d’une référence implicite : l’auteur écrit que « ce qui nous permet d’aller vers la montagne [il a comparé les cinquante adolescents que l’équipe prend en charge à une “montagne volcanique”], c’est que la montagne nous contient » ; ce qui ne peut que faire penser à la figure du « tigre », fréquemment évoqué par Borges, que nous craignons mais qui en même temps est nous-mêmes. (« Je suis le tigre », écrit Borges.) En définitive, ce qui manque d’exploser ou de nous tuer, c’est aussi les « tunnels » que nous creusons (p. 83-84). Enfin, parce que la tonalité générale de l’ouvrage, avec ses rebondissements, fait songer aux faux romans policiers qu’écrivait Borges en compagnie de son meilleur ami (et également grand romancier) Adolfo Bioy Casares.

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Lewis Carroll ensuite. Non Alice au pays des merveilles ni Au-delà du miroir, mais le poème débridé La chasse au Snark, qui a été tellement apprécié des surréalistes.

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En effet, comme l’écrit Raymond Cahn, qui a fait partie de l’équipe de Bigeault et qui préface le livre, ces « éducateurs » ont tenté « l’aventure d’embarquer dans leur bateau quelques dizaines de naufragés de l’enseignement secondaire ». Il ajoute que « le pari, sans modèle, ni recette, sans la moindre expérience d’une action de ce genre [je souligne], fut de partir de cette mise entre parenthèses de tout a priori et d’inventer leurs propres solutions face à tous les problèmes où ils se trouvaient confrontés » (p. 9). Dans La chasse au Snark (animal fabuleux), un capitaine (nommé « l’homme à la Cloche ») embarque avec lui pour chasser le Snark des gens sans la moindre compétence (ex. un bottier, un faiseur de bonnets et capuches, un avocat, un agent de change, etc.) qui apprécient sa sagesse jusqu’au moment où ils s’aperçoivent qu’il ne sait que bien faire une chose, « agiter sa cloche ». Certes, l’équipe de Bigeault est plus armée que cet équipage farfelu, mais elle n’a aucune expérience de ce genre et leur chasse (comment éduquer les élèves, comment développer leur capacité créatrice, comment mêler connaissance de l’inconscient et primauté de l’activité cognitive), bien que spirituelle, ne manque pas de faire penser à tout éducateur (à tout enseignant et formateur tel que je le suis) qu’elle ressemble étrangement à la découverte d’un Snark, c’est-à-dire d’un animal bizarre qui, en plus, peut devenir un « Boojum », autrement dit un être qui vous fait disparaître. Tout éducateur, tout enseignant a dû se poser non seulement un jour mais continuellement la question : mais qu’est-ce qu’éduquer ? Que poursuivons-nous ? Quel est le but, la finalité, la valeur de notre action ? Apportons-nous la connaissance, l’expérience, la sublimation ou « faisons-nous chier les mômes », comme disait Zazie ? Faisons-nous du bien en permettant aux élèves de développer leur créativité ou sommes-nous les messagers du mal ? Les élèves peuvent-ils évoluer, se transformer ou nous brisent-ils en nous renvoyant à nos peurs et à nos fantasmes ? En fin de compte, existe-t-il un art d’éduquer et un art d’apprendre ?

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Le voyage auquel nous convie Bigeault est plus assuré que celui inventé par Lewis Carroll mais nous voyons continuellement cette équipe devoir inventer le mouvement pour éduquer, comprendre les symptômes, faire un « travail d’équilibriste » (p. 81), devoir se confronter à des difficultés lourdes, se sentir en situation « d’errance sociale » (p. 103), essayer comme l’écrit René Char de « s’expatrier de son huis clos » (p. 258), tenter d’apparaître comme des « donneurs de liberté », d’apporter une « poétique de l’éducation qui soit une poétique du plaisir » (p. 244) pour tous. Chacun essaie d’être, comme Montaigne, « homme d’action, et tout autant, homme de lien, homme qui n’aura jamais séparé l’autorité de l’amitié ». Il recherche non seulement en lui mais en l’autre ce que l’auteur des Essais appelle « la maîtresse forme » (p. 296). Mais tout cela ne peut durer qu’un temps car « les exercices de haute voltige », le « travail sans filet » (p. 242) va se heurter à des impératifs administratifs et la fin sera amère. Cela n’empêche pas l’expérience d’avoir été passionnante. En terminant ce bref compte rendu, je me rends parfaitement compte que j’ai dit peu de choses du contenu de cet ouvrage, des réflexions fort pertinentes sur la psychopédagogie, sur les théories mises en œuvre et continuellement réévaluées dans la pratique, sur les rapports de la poésie et de l’éducation. C’est, tout simplement, parce que je désire que le lecteur lise ce texte tranquillement et non pas qu’il se contente du résumé que j’aurais pu lui apporter tout cuit.

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Il me faut néanmoins évoquer deux réserves importantes. a) Le livre aurait dû être plus court. En voulant dire le maximum, évoquer longuement la poésie de René Char, Bigeault a cédé au plaisir de l’écriture. Seulement, le lecteur moderne aime aller à l’essentiel et il peut être réservé devant un livre de trois cent cinquante pages. b) En mettant à la fin, en un « Album » de cinquante pages, les événements qui ont scandé la vie de l’institution, l’auteur a rendu moins vivant son livre. Pour ma part, chaque fois que l’un de ces événements était cité dans le corps du texte, je me suis reporté à l’album et cela m’a rendu la lecture plus agréable et moins aride.

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Ces deux réserves ne doivent pas empêcher le lecteur exigeant de lire avec plaisir un texte fort bien écrit et, vu que Bigeault s’est lui-même défini comme un trapéziste, je ne peux que lui dire : « Salut l’artiste ! »

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Eugène Enriquez

Notes

[1]

Ce lien entre pratique d’intervention et théorisation est principalement explicité dans son ouvrage L’organisation en analyse (Paris, puf, 2003).

[2]

O. Mannoni, Un si vif étonnement, Paris, Le Seuil, 1988, p. 242.

[3]

G. Neyrand, Le dialogue familial : un idéal précaire, Toulouse, érès, 2009 ; Soutenir et contrôler les parents : le dispositif de parentalité, Toulouse, érès, 2011.

Titres recensés

  1. Eugène Enriquez, Désir et résistance, la construction du sujet : contribution à une nouvelle anthropologie. Entretiens avec Joël Birman et Claudine Haroche, Lyon, Parangon-Vs, 2011
  2. Nicole Aubert, Claudine Haroche (sous la direction de), Les tyrannies de la visibilité : être visible pour exister ?, Toulouse, érès, 2011
  3. Serge Bédère, Madie Lajus, Benoît Sourou et l’équipe de point Rencontre, Rencontrer l’autre parent. Les droits de visite en souffrance, Toulouse, érès, 2011
  4. François Richard, L’actuel malaise dans la culture, Paris, Éditions de l’Olivier, 2011
  5. Jean-Pierre Bigeault, Une poétique pour l’éducation : de la psychopédagogie à l’art d’éduquer, Paris, L’Harmattan, 2010

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