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Nouvelle revue de psychosociologie

2013/1 (n° 15)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782749237268
  • DOI : 10.3917/nrp.015.0317
  • Éditeur : ERES

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Claude Veil, Vulnérabilités au travail. Naissance et actualité de la psychopathologie du travail, Collection « Clinique du travail », érès, 2012

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Cet ouvrage permet enfin de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre de Claude Veil, l’un des fondateurs de la psychopathologie du travail et compagnon de route de la psychosociologie.

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Psychiatre, médecin du travail, directeur de recherche à l’École des Hautes études en sciences sociales, ce pionnier s’est, tout au long de sa vie, mobilisé pour la promotion de la santé mentale au travail et la prévention de l’exclusion de ceux qu’on appelait à l’époque « les désadaptés » et qui sont aujourd’hui désignés comme « vulnérables » ou « fragiles ».

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Dominique Lhuilier, qui a eu le plaisir de mener des recherches et de travailler à ses côtés pendant de nombreuses années, nous offre une introduction très dense (quarante pages), permettant d’approcher l’homme de façon sensible et l’œuvre dans son ensemble avant de présenter treize textes de Claude Veil révélateurs à la fois du cheminement théorico-clinique de ce novateur et de la portée de ses recherches. Ainsi découvre-t-on que Claude Veil parlait peu de lui-même, de ses contributions propres à la psychiatrie sociale, à la psychopathologie du travail mais aussi à la psychologie clinique individuelle et sociale. Il fut membre du Laboratoire de psychologie clinique individuelle et sociale de l’université Paris 7 pendant de nombreuses années et y travailla avec Juliette Favez-Boutonnier, Claude Revault d’Allonnes, Jacqueline Barus-Michel, Max Pagès, Alain Giami, Michèle Huguet… Il était membre du comité de rédaction de la revue Psychologie clinique du laboratoire du même nom, contribua aux nombreux colloques organisés par ce laboratoire, notamment celui qui eut pour objet le travail et le contre-transfert du chercheur, sous l’intitulé « Recherche clinique, clinique de la recherche » (1986). Il préfaça l’ouvrage de Nicole Aubert et Max Pagès sur le stress professionnel, paru en 1989.

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Très discret, voire secret, il privilégia la création d’espaces de coopération et de dialogues toujours ouverts et bienveillants. Comme le souligne Dominique Lhuilier dans son introduction, Claude Veil « a laissé de nombreux élèves mais pas d’école ». Il était en effet rétif aux segmentations professionnelles et disciplinaires comme, d’ailleurs, aux travaux académiques déconnectés du « terrain », de l’action dans les milieux de vie et de travail. Il définit ainsi lui-même sa manière de travailler : « Je suis parti du terrain, pas de positions théoriques. Et une élaboration théorique, en admettant qu’elle ait eu lieu, n’avait de sens pour moi que si elle s’appuyait constamment sur cette expérience et ce pas à pas. Le pas à pas du renvoi constant du travail de terrain et de la réflexion. »

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Se référant à l’approche complémentariste de Georges Devereux, Claude Veil mobilise différentes sources disciplinaires au sein des sciences sociales, parmi lesquelles la phénoménologie et la psychanalyse tiennent une place privilégiée. Il a produit une œuvre considérable, à la fois à travers ses interventions dans divers milieux professionnels et ses nombreuses publications (plus de quatre cents articles et neuf ouvrages).

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Les articles présentés ici permettent de comprendre l’importance de l’histoire de la recherche et de l’intervention en santé mentale au travail pour appréhender et agir sur les processus à l’origine du mal-être et de la « souffrance » au travail.

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Sans pouvoir faire ici une analyse des treize textes sélectionnés, on peut néanmoins noter à quel point les problématiques traitées dans chacun d’eux s’inscrivent dans le vif de l’actualité sociale.

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On y retrouve des thèmes essentiels tels que les incidences des transformations du travail sur la santé mentale, la fatigue et les états d’épuisement au travail, l’absentéisme comme mécanisme régulateur, la complexité du temps de la reprise du travail après un arrêt prolongé, les questions autour des risques, des accidents, de la sécurité au travail, les processus de désaffiliation voire de stigmatisation qui visent tous ceux qui échouent dans la catégorie du « handicap » et ses nombreuses déclinaisons, les résonances imaginaires au travail, les expériences traumatiques et le contre-trauma, source d’une dynamique de rejet des groupes sociaux face aux « survivants »…, sans compter les nombreux éclairages apportés aux développements de la psychopathologie du travail.

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Pour clore cette trop brève présentation, laissons la parole à Claude Veil. L’extrait qui suit provient du premier texte de ce recueil, un excellent article, à la fois profond et condensé ; un article initialement publié en 1957 sous le titre « Phénoménologie du travail » :

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« Le travail nous est apparu comme activité humaine fondamentale. Il pose le problème des rapports entre la vie et la matière, entre la pensée et l’action – des rapports entre le moi et le monde, l’individu et la société. Toute éducation est préparation au travail. L’échec professionnel débouche sur toute la psychopathologie. Parmi les diverses formes qu’a revêtues le travail, ses formes contemporaines présentent d’indéniables dangers. Il n’est pas souhaitable de s’y opposer en bloc, ni réalisable de revenir en arrière. Mais l’évolution se poursuit, et rien n’interdit de tabler sur un possible progrès. Bergson peut être pris pour exemple d’optimisme à cet égard. Cet optimisme est conditionnel : l’humanité “ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle” (Bergson, 1955). Le succès se mérite et se construit. Chaque homme, chaque groupe humain, doit assumer et intégrer son propre destin individuel et commun. Pour l’individu comme pour la communauté, il est nécessaire de passer du travail-peine au travail-joie. La désaliénation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes, cette désaliénation que Marx et Engels ont décrite comme passage de l’état de nécessité à l’état de liberté » (p. 82).

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Gilles Amado

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Professeur émérite de psychosociologie à HEC

Jean-Philippe Bouilloud, Entre l’enclume et le marteau. Les cadres pris au piège, Le Seuil, 2012.

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Sociologue et professeur dans ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler une « business school », où il enseigne notamment l’épistémologie, Jean-Philippe Bouilloud invite le lecteur de cet ouvrage à étudier la problématique des cadres par le biais d’une posture originale, celle de la complexité. À la lecture du titre du livre, une question mérite d’être posée. Pourquoi s’intéresser encore aux cadres ? En effet, la cause semble être entendue depuis les travaux de Boltanski (1982) [1][1] L. Boltanski, Les cadres : la formation d’un groupe... qui ont montré à l’échelle nationale la constitution d’un groupe social auquel sont associés à la fois la catégorie des classes moyennes et le métier d’ingénieur. On pense également plus récemment aux travaux de Bouffartigues et Gadéa (2000) [2][2] P. Bouffartigues et C. Gadéa, Sociologie des cadres,... et aux réflexions menées depuis plusieurs années par le GDR Cadres, au comité scientifique pluridisciplinaire, illustrant les difficultés que connaît depuis plusieurs années cette catégorie de travailleurs décrite comme un « salariat de confiance ». C’est précisément cette question de la confiance qui permet de comprendre la position du cadre « entre l’enclume et le marteau ». C’est parce qu’il est soumis à une injonction de confiance que le cadre d’aujourd’hui se retrouve dans une posture particulièrement inconfortable.

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Pour décrire cette intenable position, Jean-Philippe Bouilloud ne se donne pas comme point de départ et horizon unique la question des cadres mais procède par détour. L’intérêt central et l’originalité de ce travail résident ainsi dans le fait que les cadres n’en constituent pas l’objet central. C’est vers l’organisation tout entière que se tourne l’auteur afin d’en décrire à la fois la complexité et le fonctionnement paradoxal qu’elle semble adopter de manière générale aujourd’hui. Ce livre n’est donc pas simplement un nouveau travail sur les cadres, catégorie socioprofessionnelle prisée par les sociologues qui se penchent sur l’étude de l’entreprise et dont le malaise a été souvent décrit. Il s’agit plutôt là d’un travail en profondeur mené sur les causes structurelles au sein des organisations qui fondent ce malaise. Le cadre n’est pas alors envisagé comme une simple victime mais également comme une partie prenante d’un système où la place de chacun se retrouve dans une situation paradoxale qui fait que le travail « n’est donc pas seulement un lieu de souffrance, mais il peut être aussi […] une source de satisfaction et d’équilibre » (p. 76).

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À travers ce livre, Jean-Philippe Bouilloud invite le lecteur à dépasser les débats traditionnels en sociologie. L’étude des facteurs de complexité au sein des organisations n’est pas seulement un programme d’investigation proposé par l’auteur mais devient un choix méthodologique assumé en même temps qu’une véritable posture épistémologique revendiquant le dépassement de clivages risquant d’appauvrir l’analyse. Le premier d’entre eux est le débat entre holisme et individualisme méthodologique. L’opposition entre le niveau « macro » et le niveau « micro » ne permet pas d’appréhender les phénomènes organisationnels à la bonne échelle. L’auteur se situe ainsi sur un niveau « méso » qui invite certes à étudier les comportements des acteurs mais sans pour autant négliger l’influence des structures sur ceux-ci. Il semble alors indispensable de se focaliser sur l’organisation et l’auteur adopte une perspective de sociologie « clinique », « dans la lignée du travail mené au Laboratoire de changement social de l’université de Paris-7 » (p. 17). Cette démarche plaide également pour la prise en compte dynamique des processus en lieu et place de l’étude statique des structures. En cela, Jean-Philippe Bouilloud se rapproche des travaux des institutionnalistes nord-américains et notamment de ceux du courant du « travail institutionnel » qui se donne pour objet d’étudier les mécanismes visant à créer, maintenir ou interrompre les institutions (Lawrence et Suddaby, 2006) [3][3] T. Lawrence et R. Suddaby, « Institutions and institutional....

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La question de la rationalité, sous-jacente au débat holisme-individualisme méthodologique, se pose alors. En effet, si l’organisation est considérée comme un phénomène empreint de complexité mais également comme un « point aveugle » (p. 18) de l’analyse, la rationalité supposée de son fonctionnement, même limitée (March et Simon, 1958) [4][4] J. March et H. Simon, Organizations, Oxford, Wiley,..., doit être soumise à questionnement. Au-delà de l’évidence qui voudrait que la rationalité relève de la nature même du fonctionnement organisationnel, ne peut-on également la concevoir comme la manifestation d’un « style de pensée » (Fleck, [1935] 2005) [5][5] . L. Fleck, Genèse et développement d’un fait scientifique,... ainsi que l’indique l’auteur ? Cette critique implicite de l’hégémonie de la rationalité n’est pas sans rappeler les théories développées par l’école de Francfort qui démontrent la construction mythique du paradigme de la raison fondé sur un héritage des Lumières et qui semblerait illustrer la modernité (Adorno et Horkheimer, 1947) [6][6] T. Adorno et M. Horkheimer, La dialectique de la raison,....

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Le deuxième clivage classique que souhaite dépasser l’auteur est celui de la domination contre le pouvoir, débat fondé également notamment sur la question du comportement rationnel des acteurs. Pour Jean-Philippe Bouilloud, aborder l’analyse du point de vue de l’organisation permet de dépasser ce clivage. Les théories de la domination et celles fondées sur le pouvoir ont en effet un point en commun, celui de l’intention d’une catégorie d’acteurs et des conséquences que cela peut avoir sur les autres acteurs avec lesquels elle entre en interaction. Évoquer la complexité permet alors de poser la question différemment. Siège de l’« injonction paradoxale », l’organisation complexe est de nature à placer les acteurs qui la composent dans des postures qui peuvent être contraires, à la fois les soumettant à des phénomènes de domination mais également les créditant d’un certain pouvoir.

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En l’espèce, la catégorie des cadres illustre parfaitement cette contrainte. Par sa position organisationnelle, le cadre est soumis à la contrainte de l’atteinte des buts stratégiques fixés par la direction générale et donc à une double pression managériale et actionnariale, mais détient également un pouvoir fort, celui de la hiérarchie, qui lui confère la maîtrise d’une zone d’incertitude (Crozier et Friedberg, 1977) [7][7] M. Crozier et E. Friedberg, L’acteur et le système,.... Le détour opéré par l’auteur prend alors ici tout son sens. Parler des organisations devenues « quasiment impraticables » (p. 17) c’est ainsi montrer que « de manière quasi inconsciente, le cadre est pris dans un système contradictoire auquel il adhère profondément, qui fait quasiment partie de son imaginaire, mais dont il vit au quotidien les aspects violents, inacceptables ou ubuesques » (p. 19). Le cadre est donc à la fois victime et bourreau dans l’organisation, ce qui invite à repenser totalement le clivage domination/pouvoir tel qu’il peut être envisagé traditionnellement en sociologie. Mais cela pourrait être dit de tous les acteurs de l’organisation. Quelle est donc l’originalité de la position du cadre ? L’injonction paradoxale permanente à laquelle il est soumis lui permet de développer une posture originale, celle de la médiation qui fonde son rôle primordial au sein des organisations. Plus qu’un statut hiérarchique légitimant le commandement, la position du cadre aujourd’hui est celle d’une courroie de transmission, d’un médiateur intra-organisationnel.

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Quels sont les facteurs de complexité sur lesquels l’auteur fonde son analyse et qui rendent l’organisation « impraticable » et irréductible à sa compréhension globale ? Il en dénombre neuf. Les deux premiers, « les structures “matricielles” » et le « mode projet », permettent de comprendre la complexité des processus du fonctionnement organisationnel. Les quatre suivants, « le volume et la variété des produits ou services proposés », leur « taux de renouvellement », « de croissance » et leur « temporalité », « le degré de sophistication dans les processus de fabrication » ainsi que « la variété des processus de production », illustrent la complexité de la production. Les trois derniers, enfin, à savoir « le degré d’internationalisation de l’organisation », « la complexité de la “chaîne de valeur” » et la « diversité des clients et l’éventail des canaux de distribution », expliquent quant à eux la complexité des interactions de l’organisation avec son environnement. Si l’on ne peut réduire l’organisation à la simplicité c’est qu’elle est révélatrice d’une particularité du monde moderne qui est de faire des lieux de travail des institutions. Ce basculement idéologique, sociologique et opérationnel du travail de l’entreprise vers l’institution (Lallement, 2007) [8][8] M. Lallement, Le travail, une sociologie contemporaine,... permet alors de mieux comprendre la question de la complexité et les conséquences que cette dernière a sur le cadre, acteur principal de l’ouvrage.

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Plusieurs questions peuvent être posées en débat à la lecture de ce livre. La première concerne le statut à accorder au travail du cadre. L’auteur reprend ici l’analyse faite par Hannah Arendt ([1961], 1983) [9][9] . H. Arendt (1961), Condition de l’homme moderne, Paris,... en invitant à la repenser. Figure singulière de l’homme au travail, le cadre serait une manifestation vivante de la coexistence entre un homo faber qui pense le travail et en crée les conditions d’exercice et un animal laborans car dans bien des contextes organisationnels le cadre n’est pas ou plus en capacité de décision mais plutôt en situation d’exécution. La position prise ici est en cohérence avec l’analyse faite de la complexité. Cependant, peut-on encore considérer comme une « œuvre » le travail du cadre ? Si dans une perspective taylorienne il demeure celui qui doit concevoir le travail, n’est-il pas néanmoins, dans le cadre d’une production soumise à la « qualité totale » ou encore aux principes du « lean management », le rouage d’une machine qui impose son rythme effréné, caractéristique dont Arendt faisait remarquer qu’elle faisait perdre de vue la nature réelle de l’outil ? C’est donc un homo faber en situation, dégradé et déresponsabilisé, dont il pourrait être question et dont l’asservissement à la temporalité pourrait alors venir lui dénier la faculté de créer une œuvre.

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Le deuxième point de débat porte sur la question de la domination. Il est intéressant, comme le fait remarquer Jean-Philippe Bouilloud, de se pencher sur la séparation parfois simpliste qui est faite entre la catégorie des dominants et celle des dominés. L’étude de la complexité montre par ailleurs que les catégories de la domination étant diverses, la domination n’est jamais totale. Que dire de l’exemple d’une femme cadre supérieur, comme le fait remarquer l’auteur ? Pour autant, cet exemple peut inviter à réfléchir à la formulation d’un cadre complexe à la domination. Ne peut-on en effet penser que malgré l’adhésion à un imaginaire relatif à la classe dominante des cadres supérieurs à laquelle elle appartient, cette même femme ne subit la domination masculine qui oppose un plafond de verre à son évolution ? L’imaginaire « leurrant » (Enriquez, 1997) [10][10] E. Enriquez, Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise,..., par ailleurs évoqué par l’auteur, pourrait alors poser les bases d’une prise en compte complexe et moderne de la domination. De plus, la mutation moderne des structures en « bureaucraties douces » (Courpasson, 2000) [11][11] D. Courpasson, « Managerial strategies of domination :... peut également masquer la question de la domination derrière une apparente dilution des pouvoirs dans l’organisation, répartis entre l’ensemble des acteurs.

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Il n’en demeure pas moins que la position prise par l’auteur, invitant à comprendre la « banalité du malaise au travail chez les cadres » (p. 21) à travers le prisme de l’analyse de l’organisation complexe, reste originale et attractive. Cet ouvrage est par ailleurs constitué de fréquents et très pertinents allers-retours entre des sources d’inspiration théoriques philosophiques et sociologiques et la présentation d’un terrain de recherche varié qui permet de situer l’analyse et de mesurer l’ampleur du phénomène. L’idée d’un cadre devenu médiateur dans un univers organisationnel complexe et producteur d’injonctions paradoxales permanentes est également très riche de sens dans la compréhension de la position intenable, « entre l’enclume et le marteau », qui est ici décrite. Enfin, cet ouvrage contribue à la promotion d’une idée essentielle, souvent enfouie dans l’idéologie dominante. Le travail ne va pas de soi et il est une valeur qu’il ne faut pas avoir peur d’interroger et de mettre en débat (Méda, [1995] 2010) [12][12] D. Méda (1995), Le travail : une valeur en voie de.... L’élégant détour par Balzac, Nietzsche, Lafargue et Russell permet ici de le rappeler avec force et de le légitimer.

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Xavier Philippe

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Professeur assistant – Pôle Tr@jectoires

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Rouen Business School

Jean-Sébastien Morvan (sous la direction de), Le sujet handicapé : évocation du lien psychique et du lien social, Paris, L’Harmattan, 2012

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Cet ouvrage regroupe les contributions de douze auteurs psychologues cliniciens et praticiens de l’éducation spécialisée, titulaires d’un doctorat en sciences de l’éducation, réunis au cours d’un séminaire de recherche présidé par Jean-Sébastien Morvan.

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La conflictualité des rapports entre la part consciente et inconsciente du professionnel engagé dans une relation lors de conduites cliniques d’accompagnement avec des enfants, des adolescents, des adultes en difficulté de relation et d’apprentissage – qu’ils soient handicapés ou non – est analysée lors de multiples situations étudiées. Pour les uns et les autres, se pose la question du juste positionnement entre l’accès à l’intériorité psychique et les exigences de la réalité extérieure.

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Comment rendre possible l’évocation de soi sans y buter ou s’y perdre, lorsque l’on est mobilisé pour faire face au handicap ? Ceci est l’interrogation centrale de cet ouvrage.

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Or, la confrontation à la réalité du handicap active les représentations archaïques qui peuplent notre monde intérieur et réveillent angoisses et culpabilité. La confrontation au monde interne des personnes en difficultés conduit à un partage psychique du handicap. L’énigme troublante dérange, elle secoue le psychisme et exige une clarification. Travailler avec des personnes considérées comme différentes, c’est initier un salutaire processus psychique vers la compréhension de la différence en soi. Être soi-même en situation de handicap nécessite également un travail psychique pour sortir « du handicapé », une lutte pour « être reconnu et se reconnaître » et se défaire des paradoxes psychiques et affectifs, si pesants que souvent l’identité ne peut advenir et la souffrance psychique ne peut s’apaiser sans accompagnement.

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Les différents professionnels formés aux sciences de l’éducation interviennent dans des lieux divers, à l’école, dans les établissements spécialisés, à l’hôpital, auprès des enfants et des adultes en difficultés d’apprentissage, mais aussi en difficultés de reconnaissance sociale, comme auprès de leurs parents. Les auteurs mettent en évidence des souffrances qui restent ignorées, niées, comme les contraintes personnelles, institutionnelles, législatives qui sont autant d’obstacles à l’aboutissement d’un mieux être pour la personne handicapée et pour le professionnel. Des voies de compréhension de ces blocages sont explicitées ; des perspectives de résolution sont proposées par la présentation de pratiques de médiations culturelles réfléchies, adaptées à chaque situation.

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À l’école, alors que les enseignants sont évalués sur le succès scolaire de leurs élèves, alors que les méthodes pédagogiques privilégient l’apprentissage aux dépens du bien-être de l’enfant, l’enfant décalé, celui qui n’a pas les mêmes rythmes, la même sérénité que les autres, subit douloureusement sa mise en échec. Il est « celui qui a du stylo rouge sur son cahier… Il est désigné, pointé, reconnu ». Mais aussi, « il incommode, il dérange ». Il met à mal la toute-puissance de l’enseignant qui a choisi ce métier en quête d’une valorisation narcissique. La souffrance et l’échec de l’enfant retentissent ainsi inévitablement sur le vécu de l’enseignant.

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Dans les institutions scolaires où l’implication subjective est souvent ignorée, les non-dits pèsent et pénalisent tous les intervenants.

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Comment alors aider un enfant en incapacité de penser, paralysé par la peur d’avancer vers le savoir ? Ce que rappelle l’étude de cas à ce propos est que l’activité de penser de l’enfant n’est pas seulement une activité intellectuelle mais elle dépend de la capacité de l’enfant à oser se séparer sans angoisse pour avancer. Des contournements extraordinaires sont à rechercher, le recours à l’empathie et l’imaginaire de l’intervenant parviennent parfois à apprivoiser l’imaginaire de l’enfant, l’aidant à se dégager du carcan représentationnel qui l’enferme. La progression de l’enfant reste toutefois fragile, soumise à ses propres peurs et aux peurs réveillées du professionnel qui se préoccupe d’elle. Tous les auteurs insistent sur la nécessité de rester suffisamment fiable, contenant, permanent alors que les échecs et les butées psychiques vécues par les enfants sont autant d’attaques narcissiques, alors que les angoisses des enfants sont partagées pour être comprises et contenues.

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Ainsi se renvoient en miroir les difficultés de l’un et les contradictions que cela impose à l’autre. Comment soutenir l’enfant trisomique confronté au risque de penser pour conserver l’image que son environnement a construite pour lui, sachant que les effets de ce soutien peuvent voler en éclat à l’adolescence où les réaménagements physiques et psychiques remettent en question les acquis de l’enfance ? Comment persévérer dans sa pratique éducative lorsque les efforts de restauration narcissique se délitent à l’âge adulte si de trop nombreux échecs sont rencontrés ? Les contradictions déstructurantes entre recherche d’une normalité et acceptation du handicap sont, dans le cas de la trisomie, clairement explicites. Les compétences sociales sont présentes alors que les capacités à agir sont entravées par le handicap. Se penser à trois est le plus souvent l’issue à rechercher. Dans la situation de l’adulte trisomique, les associations jouent ici un rôle de tiers offrant la distance nécessaire à l’une ou l’autre des postures, à l’un ou l’autre du professionnel et de la personne handicapée engagés dans la relation.

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Ce que démontrent plusieurs chapitres de cet ouvrage, c’est qu’aucun projet ne peut aboutir sans mobilisation personnelle du professionnel ni mobilisation partagée de l’équipe avec une gestion intelligente de « sa capacité intrusive ». La possibilité de se déprendre de la situation est sans cesse maintenue en toile et acceptée grâce aux barrières de sécurité garanties par le groupe professionnel. Homogénéité, persévérance, créativité, continuité, résistance de la prise en charge sont exigées ; un lourd investissement personnel qu’il s’agit d’abandonner lorsque la personne accompagnée peut cheminer de manière autonome ou ailleurs.

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Aucun projet ne peut également aboutir sans que la personne en difficulté ne s’y investisse. Le respect de l’autre dans sa différence est le maître mot de ces pratiques cliniques d’accompagnement et le sujet en situation de handicap ne peut, le plus souvent, advenir qu’au cours d’une rencontre empathique nécessaire à cette accession. C’est alors qu’il pourra utiliser son énergie pulsionnelle, la rendre opérante et non catastrophique. Il reste toujours à trouver le cheminement pour que s’éveille sa curiosité d’apprendre, le courage d’oser dépasser ses propres tabous de pensée. Les auteurs explicitent comment la compréhension clinique et l’accompagnement peuvent autoriser, pas à pas, l’évocation éclairante de soi chez la personne en difficulté ; comme, pour celui qui l’accompagne, une rencontre fructueuse avec la partie énigmatique en soi.

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Cet ouvrage pose ainsi très clairement les problématiques cliniques auxquelles sont confrontés professionnels et personnes en difficultés. Il présente l’intérêt majeur de démontrer l’utilité de resituer la pratique dans le champ de l’intériorité, sans être « ni trop distant ni trop enveloppant » tout en mettant en garde le professionnel de l’éducation spécialisée des risques pour lui de sombrer face à l’adversité ou, à l’opposé, de chercher à se ressourcer par une valorisation de soi héroïque. Il est une mine d’exemples étayés théoriquement qui pourront aider tout professionnel à se penser en relation.

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Nicole Boucher

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Maître de conférences, HDR en sciences de l’éducation,

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Laboratoire éducation et apprentissage, université Paris Descartes

Notes

[1]

L. Boltanski, Les cadres : la formation d’un groupe social, Paris, Les Éditions de Minuit, 1982.

[2]

P. Bouffartigues et C. Gadéa, Sociologie des cadres, Paris, La Découverte, 2000.

[3]

T. Lawrence et R. Suddaby, « Institutions and institutional work », dans S. Clegg, C. Hardy, T. Lawrence et W. Nord, The SAGE Handbook of Organization Studies, London, sage, 2006, p. 215-254.

[4]

J. March et H. Simon, Organizations, Oxford, Wiley, 1958.

[5]

. L. Fleck, Genèse et développement d’un fait scientifique, Paris, Les Belles Lettres, 2005.

[6]

T. Adorno et M. Horkheimer, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1947.

[7]

M. Crozier et E. Friedberg, L’acteur et le système, Paris, Le Seuil, 1977.

[8]

M. Lallement, Le travail, une sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007.

[9]

. H. Arendt (1961), Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.

[10]

E. Enriquez, Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.

[11]

D. Courpasson, « Managerial strategies of domination : power in soft bureaucracies », Organization Studies, vol. 21, n° 1, 2000, p. 141-61.

[12]

D. Méda (1995), Le travail : une valeur en voie de disparition ?, Paris, Flammarion, 2000.

Titres recensés

  1. Claude Veil, Vulnérabilités au travail. Naissance et actualité de la psychopathologie du travail, Collection « Clinique du travail », érès, 2012
  2. Jean-Philippe Bouilloud, Entre l’enclume et le marteau. Les cadres pris au piège, Le Seuil, 2012.
  3. Jean-Sébastien Morvan (sous la direction de), Le sujet handicapé : évocation du lien psychique et du lien social, Paris, L’Harmattan, 2012

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