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Nouvelle revue de psychosociologie

2014/1 (n° 17)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749241265
  • DOI : 10.3917/nrp.017.0207
  • Éditeur : ERES

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Alain Abelhauser, Mal de femme. La perversion au féminin, Paris, Le Seuil, 2013

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C’est d’une clinique fascinante que part ce livre : cas insolites dont font état depuis longtemps la psychiatrie et la médecine sans en dépasser le repérage et la description intriguée tant leur étrangeté déconcerte ; cas dont la littérature a dessiné une galerie de portraits tous plus troublants les uns que les autres ; cas enfin rencontrés par l’auteur, psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l’université de Rennes 2, au détour des institutions dans lesquelles il a travaillé, cas dont la rareté n’a d’égale que le trouble durable dans lequel ils ont laissé et l’auteur et ces institutions.

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C’est, dans Une histoire sans nom du romancier Barbey d’Aurevilly, le récit baroque et tragique de la vie de Lasthénie de Ferjol, jeune fille vivant seule avec sa mère à l’ombre de qui elle pousse « comme une violette ou un muguet », dont elle a la blancheur et l’alanguissement. Violée clandestinement dans son sommeil par un moine à qui la mère a donné l’hospitalité, elle tombe enceinte. Sa mère cherche alors par tous les moyens à lui faire avouer le nom du séducteur que sa fille ne connaît pas. Face à l’inquisition maternelle, Lasthénie devient mutique, « blême momie » exsangue et sans force, enfermée dans son silence ; elle donne naissance à un enfant mort-né, continue de s’étioler et finit par mourir. On découvre alors dix-huit épingles enfoncées dans la région du cœur, au moyen desquelles elle se faisait saigner et s’est ainsi très lentement tuée.

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Ce sont ces douze femmes, infirmières ou laborantines, décrites dans La presse médicale en 1967, d’une pâleur de cire, d’une pâleur mortelle, souffrant toutes d’une anémie chronique et très grave, attendant simplement qu’on les soigne et acceptant sans broncher tous les examens, qui restent imperturbables devant l’aggravation de leur état malgré les traitements et l’incapacité des équipes soignantes à diagnostiquer l’origine du mal. Elles continuent de s’activer avec courage malgré la dégradation très inquiétante de leur état, tandis que l’anxiété des soignants se transforme en exaspération de n’y rien comprendre et en culpabilité diffuse de n’y rien pouvoir. Soignants qui finissent par poser la seule hypothèse permettant d’expliquer le mystère : cet étiolement est attribuable à des saignements chroniques et persistants provoqués secrètement par les patientes. Interrogées, celles-ci nient ou s’indignent ; il arrive que certaines reconnaissent à demi-mot ; dans tous les cas, elles disparaissent, se dérobent sitôt l’affaire éventée. Il n’est pas rare de les retrouver ensuite dans une autre ville, avec une nouvelle équipe ignorant tout de leurs antécédents ; et le processus recommence.

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C’est cette femme, secrétaire médicale modèle, qui déclare un jour un cancer de l’utérus et se fait suivre, comme il est d’usage dans ces cas-là, dans un autre hôpital que celui où elle travaille. Devant la gravité de sa maladie, on l’envoie à Pasteur. Pendant six ans, son entourage et ses collègues assistent impuissants à la dégradation de son état : arrêts, rechutes, mi-temps thérapeutiques, rémissions qui ne durent pas, etc. Courageuse, dotée d’un moral d’acier, elle essaie de continuer à travailler, on s’efforce de l’aider, de la soutenir, de lui faciliter telle ou telle démarche. Chacun peut la voir de plus en plus atteinte physiquement tout en admirant ses ressources psychiques hors du commun. Mais la maladie gagne ; elle finit par tomber dans le coma sur son lieu de vacances et son mari la fait emmener en ambulance à l’hôpital du coin. On ne trouve nulle trace de son dossier et le pot aux roses finit par être découvert : elle n’a jamais été atteinte de cancer ; ses traitements, ses cures, ses rechutes, tout n’est que fiction. Elle a dupé tout le monde, y compris ses proches. Cependant, la simulation et la mise en scène sont allées si loin (prescriptions du médecin traitant, automédication, amaigrissement extrême volontaire, etc.) qu’elles ont impliqué une atteinte somatique lourde et des dommages corporels si réels qu’ils motivent un recours médical.

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Malgré une certaine diversité de pathologies aux noms poétiques – pathomimie, syndrôme de Lasthénie de Ferjol, syndrôme de Meadow, etc. –, l’auteur relève les points communs suivants :

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  • ce sont des femmes ;

  • ces femmes sont malades, gravement malades, mais d’une bien étrange façon : elles portent délibérément atteinte à leur corps ; elles peuvent le mutiler, l’intoxiquer, le priver, le saigner, l’affaiblir, souvent de manière irréversible ;

  • ce sont des femmes qui, au moyen de ce corps malade, convoquent l’autre, exposant à ses yeux impuissants, apitoyés ou inquiets la gravité de leur état, viennent avec constance et soumission apparente lui demander de les soigner tout en faisant en sorte de rechuter en permanence et semblent éprouver un malin plaisir à le voir s’inquiéter de leur état, en chercher sans succès les raisons, essayer en vain de les soigner. Elles rendent ainsi l’autre, qu’il le veuille ou non, « partenaire obligé : témoin contraint, complice malgré lui, acteur de facto » (p. 28) ;

  • ce sont des femmes, enfin, qui n’ont en général rien à dire de ce qu’elles font, se taisent obstinément, quitte à en mourir comme Lasthénie !

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Les choses étant ainsi décrites, cela ne rappelle-t-il pas un autre mal, lui beaucoup moins confidentiel et mieux connu du public ? L’anorexie, bien sûr : nous sommes là aussi face à des femmes qui maltraitent leur corps, semblent aller à la mort l’air de rien et exposent un corps-cadavre à la vue de l’autre, rendu voyeur autant qu’impuissant. Là encore, il y a mise à mal du corps et de l’autre, comme si les deux devaient être saisis de manière simultanée. Quels sont les enjeux, les raisons, les forces à l’œuvre dans ces étranges agissements qui convoquent un rapport à l’autre, un rapport au corps et un rapport à la mort, qu’il est peu de pathologies pour mettre à ce point en évidence ? Quelles fonctions remplissent, pour le sujet, ces maladies portées comme un fleuron ? C’est à ces énigmes que répond Alain Abelhauser dans cet ouvrage érudit et passionnant, qui ménage ses effets de suspense comme un roman policier. L’auteur propose d’aborder la structure clinique de ces femmes sous l’angle d’une perversion au féminin, hypothèse audacieuse et remarquablement étayée, conceptuellement autant que cliniquement.

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Pour comprendre comment se développe dans ce livre la théorie d’une perversion spécifiquement féminine, il importe de revenir au concept de jouissance tel que Lacan le développe au fur et à mesure de son enseignement. Si le plaisir est le soulagement né d’une satisfaction minimale, une façon pour le sujet de se débarrasser de la tension qui l’habite par un contentement simple, la jouissance relève au contraire toujours d’un « forçage » et se situe au-delà de la satisfaction, au-delà du contentement et du simple soulagement. Elle renvoie à l’extrême, au « trop », à l’inaccessible et à la souffrance ; également, à ce qui est foncièrement inutile. Lacan va introduire une distinction fondamentale entre une jouissance qu’il qualifiera de « phallique » et une jouissance « au-delà du phallus », une jouissance autre. La première, avance Lacan, est une jouissance limitée, circonscrite et, d’une certaine façon, régulée ; jouissance « hors corps » qui en passe par le signifiant, exclut toute autre jouissance et par là-même exclut l’Autre. Une jouissance que Lacan considère comme caractéristique de la position masculine, ou du moins des sujets qui adoptent psychiquement cette position. À l’inverse de celle-ci, la jouissance autre, qui n’est en rien complémentaire de la première mais lui est plutôt supplémentaire (au sens où elle supplée à ses manquements), est jouissance du corps, se situe hors langage et n’est supportée par aucun objet. Elle s’éprouve mais ne peut se dire. Ce n’est pas une jouissance que Lacan attribue spécifiquement à la femme. Mais il considère que celle-ci, si elle émarge au registre de la jouissance phallique, n’y est pas prise entièrement. Elle est traversée également par cette jouissance autre ; la femme n’est « pas toute » incluse dans la jouissance phallique.

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Venons-en maintenant à la structure perverse et à son rapport à la jouissance. L’idée centrale d’Alain Abelhauser est de soutenir qu’il existerait deux façons d’habiter la structure perverse, selon que le parcours de sexuation du sujet l’a conduit à se positionner comme « homme » ou comme « femme » – ce qui, nous l’avons vu ci-dessus, renvoie à son rapport à la jouissance. Chez le sujet pervers sur un mode masculin, la structuration de son désir le pousse à démasquer la faille de l’autre et à l’y confronter, de façon à pouvoir alors se proposer lui-même pour la combler, mais selon un principe strictement phallique : c’est le même objet qui assure la division de l’autre tout en prétendant également pouvoir en corriger l’incomplétude, de manière à faire de cet autre l’être complet capable de le faire jouir en retour. Ce mode de perversion renvoie au catalogue classique de la perversion : exhibitionnisme, fétichisme, etc. Dans la seconde modalité de la perversion, la perversion dite « féminine » consisterait à mettre l’autre face à sa propre division (en le confrontant à l’image d’un corps souffrant et horriblement malade), provoquant ainsi son angoisse, puis non plus à se proposer soi-même comme objet susceptible de le combler comme dans le premier cas, mais à s’arrêter sur la démonstration de cette inconsistance, à en faire matière à une jouissance indicible. Comme l’explicite l’auteur, cette perversion au féminin continue de s’inscrire partiellement dans la référence phallique : c’est le corps dans son entier (corps mis à mal, mais aussi exhibé) qui prend ici ce statut phallique. Mais comme elle relève également d’une référence à la jouissance autre, « cette instance régulatrice que constitue le phallus touche là aux frontières de son efficace : il ne peut plus limiter la jouissance, la circonscrire et en épargner le corps » (p. 306). Celui-ci est alors envahi par une jouissance folle, sans limites, dans lequel le pronostic vital lui-même peut être atteint. Les femmes décrites ci-dessus viennent non seulement témoigner de la jouissance qui les ravage – « comme la première mystique venue » (p. 307), souligne l’auteur –, mais également organiser cette jouissance autour d’un scénario qui la relie à la mort et se servir de ce scénario comme d’un levier pour manipuler l’autre. Alors que les mystiques se construisent un Dieu susceptible d’accueillir et d’éponger leur jouissance, ce qui pacifie cette jouissance tout en leur permettant d’en témoigner, les perverses « n’attendent pas de la bonté de l’autre le soulagement de leur jouissance et ne cherchent pas dans l’assomption de l’amour ce qui pourrait de quelque façon les en délivrer » (p. 308). Leur issue n’est pas Dieu, mais l’enfer…

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Bénédicte Vidaillet

Maître de conférences, iae de Lille

b.vidaillet@free.fr

Emmanuel Castille (sous la direction de), Une autre image de l’organisation. Mises en perspective analytiques, Paris, L’Harmattan, 2013

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Le propos de cet ouvrage est au moins double, si ce n’est triple :

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  • celui de la défense d’un recours aux concepts et méthodes de la psychanalyse en sciences des organisations, propos dont la vocation est de construire une entrée épistémologiquement fondée (et donc pas réduite à de la transdisciplinarité) dans la confrontation à la complexité qui marque l’action organisée ;

  • celui d’une importance à accorder au sujet, c’est-à-dire ni à l’acteur, ni à l’agent, ni à la personne ;

  • celui d’une relecture de thèmes de gestion issus de la gestion des ressources humaines, du changement et de la responsabilité sociale de l’entreprise.

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Le titre de l’ouvrage, c’est-à-dire la question d’une « autre image de l’organisation », singularise la position adoptée dans la mesure où il est question d’entrer dans une compréhension à la fois organisationnelle et subjectiviste.

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L’homme est un raconteur d’histoires et, si nous avions vécu au ve siècle avant Jésus-Christ, nous aurions raconté l’histoire d’Ulysse, premier grand récit symbolique qui nous soit ainsi parvenu ou encore discours à la fois héroïque et stratégique. Au début du xxie siècle, il ne s’agit plus de raconter l’histoire d’Ulysse, mais celle du manager devenu un « sujet » central. Mais le récit des managers suppose de donner un statut au(x) « sujet(s) » du récit. Il prend sens avec eux. La réflexion managériale peut bien être issue de méthode et de l’usage d’un outillage, mais elle débouche aussi sur la décision du manager qui l’assume. Parler de décision, c’est faire comme si c’était le manager qui la prenait. Cette posture, qui constitue d’ailleurs une des conventions « fortes » en sciences de gestion, est ici discutée. Les sciences de gestion sont aussi le résultat d’une propension radicalement narrative au point qu’E. Castille [1][1] E. Castille, L’entreprise rationnelle. L’organisation... les qualifie d’univers de la « nar-action », soulignant ainsi l’usage de la narration dans la logique de sciences de gestion redevables aussi des sciences de l’action.

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C’est ainsi que les histoires le plus souvent racontées en sciences de gestion sont de belles histoires. Et c’est ainsi que ces belles histoires contribuent à l’héroïsation du manager dans la dimension d’un héros symbolique. La forme de ces histoires possède comme caractéristique de se fonder sur les parties émergées pour mener l’enquête, indiquant ainsi la nécessité d’effectuer un travail d’exploration pour comprendre à la fois les relations « individu-organisation » et les relations « oral/écrit-forces de polarisation ». Les paradoxes constatés entre oral et écrit avec ces forces de polarisation relèvent aussi bien de paradoxes apparents que de paradoxes réels. C’est cela qui constitue les enjeux de l’approche psychanalytique. Le décodage des histoires sert à tenter de saisir les enjeux, c’est-à-dire ce qui pose problème. C’est pourquoi ce sont les interstices qui apparaissent entre les récits et les forces de polarisation qui sont les objets de ce livre à partir d’une analyse concernant le fait de savoir qui parle, d’où parle-t-il, comment, et à qui. À ce titre, les récits organisationnels sont fondamentalement des récits véhiculaires dans la mesure où ils vont venir lier les sujets à l’organisation. Ils sont rarement recevables en tant que tels, car toujours entendus suivant les positions occupées. C’est en ce sens qu’il est important de se pencher sur les présupposés de la position qui consiste à appréhender la conduite au regard d’un modèle de pensée. En sciences de gestion, nous sommes face à l’exemplaire que nous essayons de reproduire. Or, l’idéal est au-delà de l’expérience, même si le manager est supposé raisonner à partir d’un entendement qui conçoit le meilleur qu’il soumet à sa volonté de réalisation. Être le meilleur, indubitablement le meilleur, continuellement le meilleur. Le projet de la science érige le modèle en image et c’est la technique qui concrétise la science qui transforme le monde. Et pourtant, quand la technique a fixé l’idéal, comment se fait-il qu’elle laisse aussi démuni face à la manœuvre quotidienne ? Le recours à une approche psychanalytique éclaire comment le récit du sujet qui nous concerne ici, le manager, est considéré comme s’il ne pouvait que nous raconter la stratégie de son organisation dans les mêmes termes que le récit que d’autres feraient. La référence à la metis, intelligence rusée symbolisée par Ulysse, est riche en cette habileté, mais elle donne aussi la preuve de ses limites par la nécessité de recourir aux mythes symboliques pour penser cette habileté « en creux ». Notons ainsi la difficulté à théoriser l’organisation au-delà des modèles et des conceptions techniques – nous ne serions en fait capables que de la raconter. Et cette impossibilité qui s’échappe des récits de l’organisation qui marque l’impossibilité de la penser en dehors de ces récits, dans la mesure où l’essence même de l’organisation et des sujets qui y vivent est d’échapper à son modèle. Ce sont donc ces habitudes-là qui vont se raconter, mais ce sont aussi celles qui permettent de comprendre à condition de disposer des éléments conceptuels qui vont permettre cette compréhension. Or il est en même temps fait appel à la capacité de juger. Ainsi bute-t-on sur la limite des modèles et emprunte-t-on une posture qui se situe à l’inverse de ce que nous proposent les traités d’organisation qui ne peuvent évidemment pas se contenter de ce profil bas. Le manager ne peut concevoir son action sans les présupposés qui offrent le cadre de son récit. Il ne faut donc pas céder à l’illusion des apparences au regard des récits… même si ces illusions-là dominent au point de constituer la seule référence discursive officielle. Il s’agit de ne pas douter et, pour cela, de mettre en place les formes de discours qui l’évitent. Or l’action dans l’organisation ne se construit pas sur de l’inerte, mais avec des sujets qui réagissent et qui perturbent d’autant le cadre préétabli. Le retour qui nous est alors proposé consiste moins à demander pardon aux faits qui résistent au discours qu’à poursuivre l’analyse.

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S’il est question d’une « autre image », de quoi s’agit-il quand on parle d’image ? La question de la représentation pose avant tout celle de la forme, le design organisationnel étant d’ailleurs une question importante en sciences des organisations. Il s’agit en effet de savoir ce que l’on va formaliser, et comment, ou encore de savoir pour quel dessein figurer un dessin. C’est avec cette perspective de la formalisation qu’il est question de modélisation et de modèle formalisé à partir d’une perspective psychanalytique. Il est en effet nécessaire de se poser la question de ce qui sépare un modèle d’une image, question qui vient aussi éclairer les contenus de la théorie des organisations. Métaphore et image sont les deux termes par lesquels G. Morgan [2][2] G. Morgan, Les images de l’organisation, Paris, eska,... nous invite à parler de l’organisation. Il s’agit donc de se demander ce qui fonde et aussi ce qui ressort des images qui permettent de parler de l’organisation. G. Morgan parle de l’« art de décoder les situations » qui consiste toujours en l’utilisation d’une théorie, art pour lequel il propose d’entrer au travers du concept d’« image » en montrant qu’il n’existe qu’un très faible nombre d’images de référence pour l’organisation sans pour autant en préciser la genèse, ce que justement propose le recours à la psychanalyse. Rappelons en effet que l’image est bien à la fois une logique et une esthétique. L’image permet de parler, de faire parler l’organisation et d’approfondir la compréhension à partir de ce qu’elle recouvre. Elle suppose donc une façon de penser et une façon de voir qui induit un type de compréhension qui est celui de la pensée par ressemblance et par substitution. Elle reproduit alors une intuition mais, devons-nous ajouter, une illusion aussi, illusion qui pose à la fois la question de sa genèse et de son décodage. C’est bien le recours à l’image qui permet de se confronter à la complexité des situations afin de les rendre intelligibles sur une trajectoire autre que celle qui prévaut, avec les mêmes ambitions, quand il est question de système. C’est bien le sujet qui donne vie à l’image, séduit en faisant sensation et qui, le plus souvent, conduit à embellir, d’où le projet de compréhension de la genèse de l’image qu’offre la psychanalyse. À la fonction de représentation de l’image s’ajoute aussi une dimension esthétique. Avec l’image, il y a bien imagination, mais aussi imaginaire en même temps. C’est en cela que l’image sert à faire vivre les mythes organisationnels dans une dimension symbolique, conduisant ainsi à « la prééminence du symbolique sur l’imaginaire », comme l’indique un des auteurs. Rappelons qu’« images » et « croyances » sont intimement liées dans la mesure où, la croyance relevant de ce que l’on ne peut prouver, l’image est un moyen de rendre appréhendable ce qui ne l’est pas. Et les problèmes arrivent quand on se met à croire à ses images.

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Le personnage conceptuel majeur de cet ouvrage est le sujet et non l’« acteur », comme dans la sociologie du pouvoir, ou encore l’« agent », comme dans l’économie des organisations. Là où la sociologie du pouvoir dans l’organisation met l’accent sur le comportement de l’« acteur », le recours à la psychanalyse est en quête de ses fondements tout en tenant compte de la dimension empirique de l’action organisée dans cet espace spécifique qu’est l’organisation. Si le concept de « sujet » met l’accent sur l’autonomie et se réfère donc à une subjectivité ontologique, encore faut-il la décoder. Le sujet se situe bien entre le « je », le « moi » et le « moi-même » et cette subjectivité ontologique ne s’exprime pas que dans ses matérialisations relationnelles (au regard de son intérêt), mais aussi en fonction de son inconscient.

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Les positions défendues dans cet ouvrage sont donc courageuses (aucun des auteurs n’élude la difficile question de la transposition des concepts et méthodes issus de la psychanalyse aux sciences des organisations) et originales (en venant approfondir le sillon des rapports entre psychanalyse et organisation). C’est en cela qu’il y est bien question aussi d’innovation épistémologique. Il contribue à la trilogie qui vaut entre pluridisciplinarité, interdisciplinarité et transdisciplinarité en sciences de gestion. En effet, comme tous les champs de savoirs, les sciences de gestion opèrent par création conceptuelle stricto sensu, mais aussi par emprunts.

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La pluridisciplinarité aborde la question de l’organisation du point de vue de plusieurs disciplines. Par exemple, la responsabilité sociale de l’entreprise peut être considérée du point de vue de la philosophie politique, du droit, des sciences de gestion, mais aussi de la psychanalyse qui permet une autre entrée. Le texte qui construit un parallèle entre « responsabilité sociale de l’entreprise » et « expatriation » nous y invite d’une manière qui permet d’éviter l’usage délicat de l’hypothèse culturaliste.

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L’interdisciplinarité est un échange entre disciplines sur la base des arguments suivants :

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  • l’argument de complémentarité : sociologie et sciences des organisations, par exemple, étudient la socialisation au regard de « lieux » différents. Cet ouvrage nous propose d’aborder la question de la gestion du changement sur la base du rapport entre le passé et le présent ;

  • l’argument de la circulation de concepts et de méthodes entre les disciplines : au-delà de l’enquête ethnographique de l’« anthropologie-ethnologie » comme perspective de l’observation « immergée », cet ouvrage nous propose l’usage des éléments issus de la psychanalyse pour rendre compte de la complexité des situations en matière de gestion des ressources humaines ;

  • l’argument de la confrontation à un même « sujet » mais avec des trajectoires argumentatives différentes, cet argument de la confrontation étant aussi en partie lié à celui de la comparaison ; c’est le cas ici avec la subjectivité revendiquée et de ses conséquences dans la confrontation « enseignant/ apprenant », mais aussi du côté des savoirs et de celui du chercheur.

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La transdisciplinarité se caractérise par la référence à des questions qui sont étudiées sous différentes facettes suivant les disciplines qui les concernent (le sujet est une question qui traverse ainsi la philosophie, l’économie, la sociologie, les sciences politiques, les sciences de gestion et bien sûr la psychanalyse) ; le risque, quand on l’utilise, est celui du hors champ disqualifiant. Et c’est bien à ce risque que la première partie du texte consacré à « grh et psychanalyse » se confronte, sur les trois registres que constituent les voies empiriques d’approche des rapports entre logiques psychiques et managériales, les démarches théoriciennes de conceptualisation de l’interface « psychanalyse/organisation » et la mise au point d’une action psychanalytique dans le champ managérial qui n’occulte donc pas l’appartenance des sciences de gestion au champ plus large des sciences de l’action.

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Si, d’un point de vue méthodologique, la question de l’inter, de la multi, et de la transdisciplinarité ouvre le champ du « frontiérisme » qui est marqué par une délimitation floue entre un intérieur et un extérieur, un officiel et une critique, c’est bien une approche psychanalytique qui permet d’y faire face en fondant une perspective critique qui ne déborde pas sur la dénonciation, de dimension fondamentalement normative. L’issue méthodologique qu’offre une approche psychanalytique permet d’éviter cette ornière en délimitant bien la frontière entre l’observer et le scruter.

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Yvon Pesqueux

Professeur titulaire de la chaire « Développement des systèmes d’organisation »

Département « Management, innovation, prospective »

cnam Paris

Claudine Blanchard-Laville, Au risque d’enseigner. Pour une clinique du travail enseignant, Paris, Puf, 2013

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Ce livre dense invite à prendre en compte la dimension affective du métier d’enseigner, il est une défense et une illustration de la démarche clinique et de l’importance de l’analyse groupale. Cette démarche, transposable avec les éducateurs, les travailleurs sociaux, les professionnels de la santé, permet de développer chez eux la part d’identité professionnelle, de reconnaître et de se réapproprier dans les interactions de leur pratique une intériorité en résonance, ceci, tout en tissant le lien et la dimension symbolique essentiels chez des enseignants qui transmettent. La majeure partie de l’ouvrage est constituée par l’exposé de onze cas qui sont des paroles d’enseignants sur les situations qu’ils ont vécues dans leur classe et avec leurs élèves, dont on peut suivre l’élaboration partagée dans des groupes d’analyse de pratique accompagnée par la vigilante écoute de l’auteur. Ayant, dans l’introduction, présenté les références, les méthodes et les hypothèses sur le travail groupal que les cas illustrent, celle-ci reprend les processus à l’œuvre dans cet accompagnement clinique d’un point de vue tant épistémologique que méthodologique. Elle insiste dans un dernier chapitre sur l’importance d’une sensibilisation des enseignants à la dimension clinique de leur pratique qui passe aussi par la formation de formateurs d’enseignants à cette spécificité de la transmission. Ce livre s’inscrit dans un courant clinique d’inspiration psychanalytique, il traite de la relation dans la pratique enseignante, des processus inconscients qui y sont en jeu et lui donnent du sens, inaperçu au premier abord quand on ne veut ou croit y voir qu’une fonction de faire savoir.

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L’enseignement est une relation dans laquelle sont impliqués les investissements inconscients des enseignants comme des enseignés. En effet, au lieu que ces derniers restent en position de récepteurs plus ou moins passifs, la transmission passe par les représentations et les affects, les scénarios forgés dans d’autres expériences archaïques qui mettent forme, aident ou favorisent celle-ci. Ce qui se transmet est moins un savoir qu’un savoir penser, qu’une liberté d’élaborer. Cela implique que le formateur, l’enseignant, l’animateur lui-même aient accès à ce qui est en jeu chez eux pour qu’ils permettent à l’autre de dépasser les défenses, les résistances ou les ambivalences qui sont en fait aux racines de la relation. Cette liberté d’élaborer passe par la capacité d’associer et de se mettre ainsi en contact avec ce qui se joue encore dans la relation et peut y induire des distorsions. Se dévoiler à soi-même pour mieux être avec l’autre est un risque à prendre quand l’autre est en jeu. Les références de C. Blanchard-Laville sont psychanalytiques, elle fait surtout appel à Balint, Bion et Kaës… C’est mettre à jour ce qui se joue d’inconscient dans une relation où la transmission peut être souvent comprise comme l’effet d’un pouvoir, d’une administration, du don d’un savoir qui réclamerait passivité et même soumission (le registre politique n’est pour autant pas ignoré) alors qu’il s’agit d’une ouverture complémentaire à la capacité associative, le savoir penser.

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C’est une posture clinique, d’accompagnement, d’implication réciproque où la capacité d’analyse contretransférentielle est la condition et le moteur de la pratique. Il ne s’agit pas de faire passer un objet, mais de transmette ce savoir penser. L’enseignant se doit d’être attentif à ce qui, pour lui, est en jeu dans sa façon d’enseigner, on peut sans doute parler du contretransfert et des modes de transfert qu’il induit. Cela réclame une capacité associative aux deux sens du terme, psychanalytique et social, qui est alors essentielle au métier d’enseignant. Les cas que développe l’auteur montrent comment sont en jeu des processus inconscients, des revécus qui passent dans la situation, la mettent en forme et comment l’écoute, la présence à ces processus, permet de dégager des empreintes qu’ils laissent dans la pratique.

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Certes, il ne s’agit pas pour l’enseignant de verbaliser ses mouvements, mais d’y rester attentif pour garantir de l’ouverture chez lui-même et chez ceux à qui il s’adresse.

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Tout au plus peut-on dire qu’il est bien difficile sans être formé à cette posture clinique de la tenir dans les situations quotidiennes et même d’en saisir l’importance, le poids de ce que l’on est sur sa pratique alors que l’habitude est d’attribuer les difficultés au contexte ou aux autres. Une formation est bien nécessaire. L’auteur ne se cache pas ces difficultés, elle développe dans le dernier chapitre ce que pourrait être une formation clinique, qu’elle-même a instituée dans un master à l’université de Paris-Ouest Nanterre, qui relève d’une initiation à l’analyse de pratique et dont le dispositif organisé groupal fait la différence avec la psychanalyse, bien que la méthode associative y soit fondamentale. Le passage à l’écriture, le mémoire, comme les références théorico-cliniques servent de soutien à la démarche de formation, mais sont toujours ramenés à l’analyse en situation.

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On y retrouvera ce qui fait l’objet de réflexion et de mise en pratique en psychosociologie (psychologie sociale et sociologie) clinique, formation, analyse de pratique, intervention. Ici l’accent est mis sur la psychanalyse en référence au groupe, peut-être les dimensions organisationnelles et institutionnelles y sont-elles un peu trop absentes alors que l’inconscient les habite et qu’elles-mêmes en moulent les voies et les symptômes. Aucun clinicien ne saurait rester insensible à cet ouvrage propre à l’éclairer ou le fortifier dans une approche clinique s’il tient bien la transmission ou le soutien comme une relation subjective et non seulement factuelle. L’analyse dans ce livre en est fine, dense, insistante, convaincante.

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Jacqueline Barus-Michel

Professeur émérite Paris 7, lcsp

j.barus@orange.fr

Sylvain Delouvée, Patrick Rateau et Michel-Louis Rouquette (sous la direction de), Les peurs collectives, Toulouse, érès, coll. « Perspectives psychosociales », 2013

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Puisque cet ouvrage dédié à Michel-Louis Rouquette a été publié après son décès survenu brutalement en novembre 2011, rendons-lui tout d’abord hommage en nous souvenant de l’homme de lettres et d’esprit que fut cet étonnant érudit dont les recherches en psychologie sociale ont été parmi les plus novatrices de sa discipline. Ancien assistant à l’université Paul-Valéry de Montpellier, il poursuivit sa carrière comme professeur des universités en psychologie sociale à l’université Paris-Descartes dont il fut directeur du Laboratoire de psychologie environnementale (cnrs). Il nous laisse une œuvre importante, car il s’agit bien d’un ensemble d’écrits cohérents et ouverts sur les questions de son temps qui ne manquera pas de susciter de l’intérêt dans l’avenir tant les différents objets qui l’animaient et qu’il a minutieusement construits à travers ses textes restent d’actualité et risquent fort de l’être encore longtemps. De la créativité à la propagande, en passant par les rumeurs, la communication de masse et la psychologie politique, M.-L. Rouquette a exploré de nombreux faits sociaux et champs de connaissance qu’une simple recension des ouvrages qu’il a publiés ou auxquels il a participé ne peut tout à fait résumer [3][3] Parmi tous ses ouvrages ou participations à des ouvrages.... Outre la qualité de son écriture qui permettait de rendre lisibles des concepts parfois indigestes, ses livres ont toujours été pour moi l’occasion de découvrir ou de redécouvrir une notion, un auteur. Curieux dans ses lectures et rigoureux dans ses analyses, il a développé ses différentes recherches dans le sillage de celles de Serge Moscovici qui a initié les études sur les représentations sociales en psychologie sociale. Cette matrice conceptuelle et épistémologique a fortement imprégné tous ses travaux, mais les thèmes, pour ne pas dire les « thêmata » qui l’ont tour à tour mobilisé, l’ont souvent amené à côtoyer les frontières de sa discipline, y compris dans ses rapports à la politique [4][4] C’est ainsi que j’ai eu le plaisir de recenser son.... Féru de littérature et d’épistémologie, il restera certainement dans son domaine comme le penseur de la « pensée sociale », concept et champ de recherche qu’il a élevé et nourri tout au long de son parcours intellectuel.

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C’est d’ailleurs cette dernière, théorisée dès 1973 dans une partie de l’Intro-duction à la psychologie sociale (dirigée par S. Moscovici), qui constitue le socle commun aux différentes études réunies ici dans cet ouvrage sur les « peurs collectives », initialement porté par M.-L. Rouquette et publié en 2013. Saluons la ténacité et la fidélité de ses collègues qui ont mené le projet à son terme.

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Pour ceux qu’une pensée de l’ordre et du classement, caractéristique de l’âge classique, selon Michel Foucault (dans Les mots et les choses), ne rebuterait pas trop pour aborder la question non moins classique des peurs collectives, prise ici sous l’angle des processus sociocognitifs ou de la « pensée sociale », l’ouvrage qui leur est consacré sous la direction de Sylvain Delouvée, Patrick Rateau et Michel-Louis Rouquette donne un aperçu cohérent et intéressant des recherches expérimentales en psychologie sociale sur le sujet. Les auteurs ont ordonné les différentes contributions selon trois thématiques qui en résument à elles seules les principaux enjeux : I. Modélisation des peurs collectives ; II. Culture et héritage ; III. Enjeux identitaires. Nonobstant le mélange des sentiments et des événements convoqués dans les différents chapitres de cet ouvrage, une même orientation épistémologique réunit ces recherches dans le prolongement des travaux de S. Moscovici et de M.-L. Rouquette, en particulier. Cette orientation, placée sous le signe des « représentations sociales [5][5] Voir D. Jodelet (sous la direction de), Les représentations... », se présente positivement comme un défi à toute approche clinique en la matière : comment « expliquer » les peurs collectives comme des processus cognitifs détachés de tout affect, d’une part, et de l’histoire sociale de l’autre ? Peut-on isoler une nouvelle catégorie de phénomènes psychosociaux en évacuant les émotions, les sentiments, les mouvements sociaux ou les passions collectives [6][6] Voir notamment P. Ansart, Les cliniciens des passions... ? Pas tout à fait, si l’on en croit l’introduction et certaines références essaimées ici et là qui viennent pointer les lignes de fuite de ces modélisations et autres échafaudages théoriques (N. Elias, C. Lévi-Strauss, G. Simmel, J.-P. Vernant…). Je reviendrai sur le mélange des peurs et une certaine tendance à nier l’histoire de la notion même de peur collective, le parti pris taxinomique qui conduit à l’éclectisme empirique constitue à mon sens un des problèmes majeurs du livre, mais je dois au préalable en souligner l’originalité et l’intérêt justement dus à la diversité des champs de recherche et des angles choisis pour aborder cette difficile question des peurs collectives.

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Après nous avoir alerté dans l’introduction sur le « polymorphisme » de la notion de peur collective, souvent confondue avec le risque ou la menace, et le « vide théorique » qui en découle, S. Delouvée et P. Rateau présentent de façon claire et concise l’approche privilégiée pour remplir ce vide et les différentes contributions, dans le prolongement des travaux de M.-L. Rouquette sur la pensée sociale. S’il nous est rappelé que ce terme désigne « à la fois la spécificité de la pensée quand elle prend pour objet un phénomène social et la détermination constitutive de cette pensée par des facteurs sociaux », la deuxième partie de la proposition ne semble pas reprise dans le texte inaugural de M.-L. Rouquette sur la taxinomie des peurs collectives (traduction d’un article paru en 2007). L’auteur reconnaît d’ailleurs que sa typologie ne peut rien dire de l’intensité des peurs éprouvées par une population ni de leur fréquence qui dépendent des facteurs sociaux et historiques dont on peut bien se passer lorsque l’on construit une taxinomie. Celle-ci est construite à partir de deux critères : les « raisons » perçues de l’origine d’un objet de peur (humain intentionnel ou non intentionnel, intentionnel non humain et non intentionnel non humain) et les types de lieux où se manifeste cette peur (par destination, par inspiration, par nature ou par occasion). Le croisement de ces différents critères dans un tableau factoriel fournit « une carte de l’imaginaire et de l’événementialité » dont la représentation graphique nous laisse quelque peu interdit. Heureusement, deux études empiriques réalisées par A. Ernst-Vintila, R. Pecly Wolter et J.-L. Tavani viennent ensuite illustrer cette taxinomie à partir de la catastrophe du tsunami survenue dans l’océan Indien en 2004 et du désastre de Fukushima de 2011. Les résultats montrent comment les différences d’appartenance catégorielle des événements entraînent des attributions différentes de causalité. L’étude de P. Rateau sur la perception des méduses permet d’approfondir l’analyse en sortant de la grille taxonomique pour évoquer d’autres travaux importants de M.-L. Rouquette sur le triptyque « sociabilité-communication-cognition » et sur « l’espace de construction » susceptibles d’éclairer certaines configurations sociocognitives et les processus attributifs liés aux peurs collectives.

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La deuxième partie regroupe des études très différentes par leur approche méthodologique et les sujets ou les objets (via les représentations sociales) qui sont abordés : les événements extraordinaires survenus dans la restauration rapide (B. Orfali), les « technophobies » (G. Bronner) ou encore les rumeurs sur le supervirus H5N1 (F. Pacotte, S. Delouvée et P. Rateau), autant de problèmes sociaux construits en grande partie par les médias. La réflexion philosophico-anthropo-logique de T. Kozakaï, incluse dans cette partie, est certainement la plus décalée par rapport aux autres textes fondés sur des enquêtes empiriques, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Derrière un titre un peu ronflant (« Crime et châtiment : péché originel de la société humaine »), l’auteur apporte un regard iconoclaste et provocateur qui renoue cependant avec un organicisme social que l’on croyait dépassé. Sans doute aurait-il pu figurer en fin de partie car il semble préparer le lecteur aux questions centrées sur l’altérité et l’identité traitées dans la troisième partie. Celle-ci commence par un texte bien documenté de J.-B. Renard qui vise à réhabiliter la notion d’hystérie collective (« La peur sociale somatisée : l’hystérie collective »), thèse discutable, nous semble-t-il, pour peu que l’on s’interroge sur l’histoire des maladies mentales [7][7] Sur cette question, on peut notamment se référer à... et sur les effets des transpositions de catégories psychopathologiques sur des phénomènes sociaux. Il est suivi par une synthèse très fournie sur les travaux portant sur les menaces et les peurs collectives (par S. Krauth-Gruber, V. Bonnot et E. Drozda-Senkowska) à partir desquels les auteurs mettent en exergue des questions fondamentales telles que : « La peur collective peut-elle être un instrument idéologique ? », « Un citoyen apeuré peut-il être un citoyen éclairé ? » Enfin, l’ouvrage se termine par une recherche très intéressante sur le cas du mariage homosexuel de Bègles (« De la peur de l’indifférenciation à la décadence de la société », par C. Fraïssé, E. Masson, A. Raymond et É. Michel-Guillou) par laquelle l’analyse des discours tenus dans des lettres adressées au maire (Noël Mamère) laisse progressivement place à des interprétations prudentes et pertinentes susceptibles de laisser le lecteur s’interroger sur ses propres opinions.

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Il est souvent délicat de rendre compte d’un ouvrage collectif et ces quelques indications ou remarques critiques ne peuvent prétendre en résumer le contenu. Elles n’ont pour but que d’inviter le lecteur à se forger sa propre opinion, ou sa représentation, et à faire son propre parcours parmi les différentes peurs collectées et analysées dans ce recueil. Pour peu que l’on ne reste pas médusé devant une telle entreprise, le mélange hétéroclite des peurs dites « collectives » (du tsunami au mariage homosexuel) est sans doute inévitable afin de donner une vue d’ensemble sur ce sujet polymorphe. Ce livre constitue donc une très bonne introduction qu’il faut conseiller aux amateurs comme aux chercheurs intéressés par le sujet – mais qui ne le serait pas ? Nous ne pouvons cependant le refermer sans soulever une dernière question : pourquoi réunir autant de peurs différentes dans une même catégorie au risque de les désubjectiver ou de les désaffecter complètement ?

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Elwis Potier

Psychosociologue

Jacqueline Barus-Michel, L’énergie du paradoxe, Paris, Desclée de Brouwer, 2013

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La dernière livraison de Jacqueline Barus-Michel nous ouvre toute grande une fenêtre sur ce que représente le paradoxe dans la pensée humaine (quotidienne et savante) et dans la réalité (inerte ou vivante). Nul ne saurait en effet éviter le paradoxe (pas seulement logique, ni pragmatique) et nul ne saurait prétendre se défaire de ce qu’il insinue comme butées et empêchements par le seul jeu abstrait de la pensée. Le lecteur trouvera dans l’ouvrage des repères utiles à y voir plus clair, à différencier la notion de « paradoxe » d’autres qui lui sont adjacentes (contradiction, antinomie, négation, etc.) et à saisir les rapports complexes que le paradoxe entretient à la pensée et à la réalité.

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Le premier pas auquel nous invite J. Barus-Michel est de considérer qu’il existe une universalité du paradoxe, au-delà de ses multiples déclinaisons et déploiements. Cette idée, qui ne va pas forcément de soi, n’est pas non plus originale, ayant déjà été esquissée, sinon développée, par nombre d’autres auteurs. Le second pas est différent, car il nous emmène en un territoire inconnu. Le paradoxe est avant tout de l’énergie, ainsi que l’annonce le titre, lequel frappe par sa concision, sa netteté, son audace. Avec « l’énergie du paradoxe », il n’est plus seulement question, comme l’avait envisagé la pensée marxiste (après Hegel), d’une « unité des contraires », et plus seulement de leur « identité » (Y. Barel, 1978) ! Ces contraires portent en eux un « foyer d’énergie », une énergie qui les traverse et qu’ils répandent au-delà d’eux. Barus-Michel considère en effet le paradoxe comme la source de l’énergie à l’origine de toutes choses ; elle voit même en lui une condition de l’évolution du monde et des êtres humains. C’est son « énergie » qui lierait l’ensemble des choses de la nature, y compris des phénomènes humains comme ceux de la pensée, du langage, de la conscience (le paradoxe du sujet, l’énergie du langage). C’est pourquoi le paradoxe revêt tant d’importance à ses yeux : il peut être un puissant facteur de changement pour autant que l’homme soit en mesure de tirer parti de ses ressources vivifiantes et potentiellement créatrices. Car, si tel n’est pas le cas, il y a risque d’empêchement : empêchement à ressentir, à penser, à agir. Risque de paralysie, d’engluement, de catastrophes destructrices !

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L’ouvrage explore en conséquence le paradoxe, en interrogeant et analysant tout autant ses potentielles ressources que ses nuisances, en « différents moments » où les sujets humains pourraient prétendre en « faire leur affaire » dans leurs rapports à l’autre, dans leur choix de valeurs, dans leur quête d’idéaux. Six chapitres ciselés avec une approche résolument pluridisciplinaire, ancrée principalement dans les sciences humaines et sociales, qui explorent tour à tour les paradoxes liés à la différence des sexes, à l’établissement des croyances, à la possibilité démocratique, à la promotion de l’éthique, au sens du travail et de la coopération et finalement à la pratique d’intervention de la psychosociologie clinique.

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L’écriture du livre est flamboyante et assez déroutante dans un premier temps pour le lecteur. Tout comme l’est la posture de l’auteure, assez éloignée de celle généralement attendue dans un ouvrage scientifique. J. Barus-Michel a d’ailleurs l’obligeance d’en prévenir le lecteur dès son introduction : elle dit avoir pris un « risque » en connaissance de cause, celui de « musarder autour d’une hypothèse paradoxale en grappillant tout ce qui pouvait l’aider à se déployer », cherchant à « étayer une hypothèse très générale, de penser autrement le paradoxe à l’aide de [son] stock de connaissances et de la justesse d’un raisonnement qui n’excluait pas, bien au contraire, de [se] faire maintes objections et d’essayer d’y répondre ». C’est ainsi que l’ouvrage s’offre comme un foisonnement d’idées, un tourbillonnement de pensées, un bouillonnement de culture(s) : de multiples approches, un regard pluridisciplinaire et multiréférencé aux sciences de la nature, aux sciences humaines et sociales, à la littérature, aux événements de tous les jours… Tant et si bien que le lecteur en reste d’abord un peu étourdi, comme en apnée, oscillant entre stupéfaction/admiration (devant l’érudition et la finesse des analyses) et perplexité/embarras (devant les multiples sollicitations à réfléchir, à questionner…). Tant de domaines et de registres explorés, tant de nuances de raisonnement, tant de mouvements et de retournements dans la pensée. Que l’auteure ne se réfère pas, explicitement tout au moins, à d’autres œuvres portant sur le même thème, avec lesquelles sa thèse serait entrée en convergence ou en controverse, n’arrange rien. Même si là encore, J. Barus-Michel s’en explique : « Je ne voulais pas m’appuyer, je voulais rester fraîche, trouver seule… »

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L’ouvrage éclaire le mouvement même de la thèse qui s’y trouve exposée : selon les cas, l’énergie du paradoxe conduit à l’apathie ou à l’anéantissement, ou bien à l’intuition créative et aux découvertes potentielles ! De ce point de vue, le pari est réussi de mettre le lecteur, et ce dès les premiers chapitres, en situation d’être confronté au paradoxe de l’indécidable et de la perplexité : comment continuer à lire autant de pages d’une si belle, mais si déroutante facture ? Et, pour exactement les mêmes raisons, comment pouvoir en arrêter la lecture ? Face au paradoxe, où chaque choix impossible renvoie irrémédiablement à l’autre, il faut en définitive choisir ! Attentif et confiant, le lecteur poursuivra ici sa lecture et il pourra même le faire selon son goût : soit en picorant au fil des pages les étincelles de pensée qui parsèment les chapitres, soit en abordant la thèse centrale de « l’énergie du paradoxe » de façon plus logique et systématique.

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Car de quoi s’agit-il en fin de compte en cet ouvrage ? D’une méditation solitaire et hasardeuse ? D’une rêverie métaphysique ? D’un essai poétique ? En fait, rien de cela. Davantage d’une intuition de l’auteure devenue une « hypothèse générale » qu’elle a cherché à déployer au fil des chapitres, sur cet « objet » si particulier que représente le paradoxe. C’est la nature même du paradoxe qui oblige la pensée cherchant à le saisir à en suivre les méandres et les soudains retournements. Le lecteur découvrira vite par ailleurs que cette écriture affranchie des règles usuelles de référence n’en mobilise pas moins, mais sans le faire savoir explicitement, des connaissances éprouvées. Exposées dans les ouvrages antérieurs de l’auteure, elles sont ici remises au travail, avec simplicité et précision, sans fioritures, afin d’« apprécier » la valeur et la fiabilité de l’hypothèse. Ici, quelques pages tournées à dévoiler le paradoxe et ses enjeux créatifs ou destructeurs à propos des croyances, de la différence des sexes, du politique ou de l’éthique ; ailleurs, d’autres centaines vers lesquelles le lecteur pourra retourner, bénéficiant dès lors d’une forme d’écriture plus classique ! Nous sommes donc ici fort éloignés de jeux de langage gratuits, de brillances supposées subtiles, de feux d’artifice de phrases ciselées. Chaque domaine exploré l’est selon un point de vue éprouvé, nul « fétichisme du paradoxe », mais une volonté de le dévoiler, de le parler et de le déconstruire. Barus-Michel analyse et soutient son point de vue. Par exemple, à propos de la croyance : « Dieu lui-même est une construction humaine pour résoudre des paradoxes dans lesquels il serait aussitôt lui-même enfermé » (p. 129). Ou encore de la différence des sexes et du statut politique de la femme qui « n’est pas l’ombre de l’homme […] ce sont les cultures qui contraignent à attacher aux différences des valeurs qui enferment les uns dans l’admiration, les autres dans le mépris » (p. 118). Quant à l’intervention psychosociologique, habitée elle-même par ce paradoxe opposant neutralité et engagement, J. Barus-Michel en rappelle la visée fondamentale : aider à une émergence du sens, ce qui suppose d’en revenir à la puissance de la parole, cette « énergie symbolique » qui caractérise les seuls humains. En aidant à « parler le paradoxe », le psychosociologue aidera à pouvoir ressentir, penser et agir autrement, penser en avant, prévoir, etc. À défaut, écrit-elle, « l’énergie du paradoxe n’est plus convertible en symbolique ; sans pouvoir être pensés, les paradoxes génèrent la crise, l’activité symbolique est désorganisée. On s’en tient aux mesures chiffrées qui peuvent devenir calamiteuses ».

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En définitive, plusieurs usages de ce livre s’offrent au lecteur. En méditer chacun des chapitres pour ce qu’ils sont, en résonance le plus souvent avec des travaux antérieurs de l’auteure, se laisser mener à l’intérieur de chacun par ces étincelles de pensée qui interpellent et appellent à penser (« on croit toucher aux limites de notre monde, mais il y a toujours une suite, même si elle n’est pas pour nous »), entreprendre de jauger la valeur de l’hypothèse centrale qui y est exposée. On ne peut à ce propos qu’espérer que J. Barus-Michel veuille bien remettre l’ouvrage sur le métier et aider encore un peu plus le lecteur à apprécier son hypothèse de « l’énergie du paradoxe ». Suffisamment convaincante désormais, il serait dommage de ne pas la promouvoir sur un registre plus théorique et plus apte à la légitimer, au regard des œuvres et auteurs pour cette fois volontairement laissés sur le bord du chemin !

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Jean-Pierre Minary

Professeur de psychologie (sociale clinique)

Université de Franche-Comté

Psychologue clinicien, psychosociologue

jpminary@univ-fcomte.fr

Alain Bron, Vingt-sixième étage, Paris, In octavo, 2013

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Voilà un roman vrai.

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Dans Vingt-sixième étage, Alain Bron nous fait vivre au rythme haletant d’une entreprise de services multimédias, située dans le quartier de la Défense à Paris. Comme si on y était : pour ceux qui connaissent l’entreprise, c’est criant de vérité, pour les autres, c’est crédible, même s’ils se demandent parfois si ce monde est réellement aussi cruel.

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Vingt-sixième étage a la force du cinéma. C’est vivant, rapide et cela traite immédiatement de l’essentiel. Les protagonistes sont toujours en mouvement. On les voit, on les comprend, on les entend.

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C’est un roman vrai, parce qu’on est tout de suite pris par les personnages, tous attachants. Un aveugle qui voit, comprend et dit les choses. Un pdg qui broie, licencie et ne veut pas envisager le sens et les conséquences de ses actes. Et des managers et des salariés qui survivent comme ils peuvent dans des jeux sociaux et professionnels dont ils ne maîtrisent pas grand-chose. Tous ces personnages nous sont vite familiers, avec leurs plaisirs et leurs craintes, leurs sentiments et leurs croyances, dans les relations de travail comme dans leur vie amoureuse. Le style narratif de l’auteur, chronologique, avec à chaque chapitre le récit à partir d’un personnage, nous tient en haleine. Suspense garanti, grâce à la trame feuilleton et des dialogues très vifs et très réussis, même si parfois ce qui est mis dans la bouche de certains protagonistes relève plus du discours militant construit que de la forme orale. À la différence d’autres récits prévisibles, ici on ne sait jamais quelle tournure vont prendre les événements.

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Comme lors de cette grève dure, avec destruction du hall d’accueil pour s’opposer aux licenciements, où le personnage central, le salarié non-voyant, déclare devant la caméra aux journalistes : « Le profit à court terme rend le patronat encore plus aveugle que moi. Aucune raison économique ne peut justifier les délocalisations et les licenciements. Outre le préjudice industriel que le groupe mms va subir, les annonces d’aujourd’hui sont simplement indécentes sur le plan social… » Déclaration qui va faire le tour des médias et passer ensuite en boucle sur certaines chaînes de télévision pour propulser ce salarié à la place de héraut des exploités et des laissés-pour-compte. On l’aura compris, ce personnage non-voyant est une vraie trouvaille de l’auteur, qui cette fois ne signe pas un roman policier, mais une fresque sociale du monde du travail au xxie siècle.

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Il n’est pas inutile ici de rappeler qu’Alain Bron a publié de nombreux romans policiers, mais aussi des essais et des nouvelles, tout en menant une carrière en entreprise comme cadre dirigeant et consultant en management. Il a donc vécu et observé ce dont il parle. Cette fois, l’auteur fait œuvre de sociologue et de psychologue, en nous épargnant le jargon scientifique, pour nous faire éprouver, de l’intérieur, les drames des temps modernes.

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De quoi s’agit-il ? D’un mal devenu banal : la domination sans partage de la logique financière, au niveau mondial. Dans ce roman, l’entreprise, filiale française d’un groupe multinational, se voit contrainte par la maison mère de licencier des centaines de personnes à un moment où, paradoxalement, les résultats et les bénéfices sont là. Incompréhension, révolte, lutte de tous contre tous, à quelques exceptions près… mais ne dévoilons pas les subtilités de ce livre. L’auteur est bienveillant, mais pas militant binaire : les bons et les mauvais, le grand capital et les honnêtes travailleurs…

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Une tragédie grecque en quelque sorte, avec, à la place des dieux et des demi-dieux soumis à un destin inexorable, des salariés et des managers désorientés, perdus, privés de leurs moyens de subsistance. Avec comme différence que la cause ici n’est pas divine, ni naturelle, mais humaine. C’est l’âpreté et l’avidité de certains dominants, souvent dans l’ombre, et réclamant des revenus toujours en hausse, qui ruinent les gens. Présenté ainsi, cela peut paraître caricatural. En réalité, tout le monde n’est pas touché de la même façon. Certains collaborent et ont une part du gâteau, d’autres s’opposent avec ou sans les syndicats, et la majorité assiste médusée à une casse programmée de ce qui faisait le travail et la protection sociale.

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Les habitués de Bourdieu, Foucault et Castel n’apprendront rien de nouveau au niveau de l’analyse, mais apprécieront la prouesse de l’auteur comme metteur en scène de ces nouveaux psychodrames sociaux vécus et éprouvés de l’intérieur. Balzac lui-même n’a-t-il pas songé au titre « Études sociales » pour ce qui allait devenir sa Comédie humaine ? Les sociologues depuis Durkheim ont toujours cherché à étayer leurs théories sur des hypothèses et des enquêtes là où la littérature tentait de créer un monde et de le faire vivre à ses lecteurs. Cette dualité a toujours existé, mais le roman historique ou sociologique gagne aujourd’hui du terrain et pourrait connaître de nouveaux succès. Un nouveau genre fait son apparition : le roman basé sur des théories philosophiques ou psychanalytiques et évoquant des faits réels, à peine romancés. Par exemple, les ouvrages du psychiatre américain Irvin Yalom Et Nietzsche a pleuré (2007), Le problème Spinoza (2012) ou encore La méthode Schopenhauer (2008) ; plus près de nous, de Tobie Nathan, Mon patient Sigmund Freud (2006) et, de Tom Keve, physicien anglais, Trois explications du monde (2010), sans oublier L’invention de nos vies de Karine Tuil (2013). Ces livres nous font vivre des vies et des événements passionnants tout en stimulant notre désir de connaissance. Dans la même veine du renouveau du concret, signalons un projet courageux, à l’initiative de Pierre Rosanvallon : « Raconter la vie », dans le Parlement des invisibles (2014), où il incite tout le monde à écrire son récit de vie pour construire collectivement le roman vrai de la société. Espérons alors qu’Alain Bron poursuive dans cette voie du roman sociologique vivant.

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Sylvain Ohayon

Psychosociologue-consultant

Les garçons et Guillaume, à table !, Un film de Guillaume Gallienne, 2013

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À première écoute, le titre paraît sans équivoque : lorsque sa mère l’appelle avec ses frères pour passer à table, elle semble indiquer clairement que Guillaume n’a pas sa place parmi les garçons. Un raisonnement rapide nous conduit à penser qu’il s’identifiera à une fille et deviendra homosexuel. Son destin, ce qui conditionne son identité sexuelle, se trouverait tout entier contenu dans cette phrase. Tout le début du film soutient cette première lecture, lourdement déterministe, dont le manque de subtilité semble renforcé par le genre burlesque utilisé – qui n’est pas sans évoquer parfois quelques accents de Cage aux folles (la scène de « Sissi »…). On y voit Guillaume, enfant puis jeune homme, inséparable de sa mère qui lui assigne une place bien distincte de celle réservée à ses frères : à eux la chasse, le sport et l’action avec le lourdaud de père, à lui la culture, la danse, le coiffeur et les conversations sur la vie avec la mère, à laquelle s’adjoignent parfois la grand-mère et les tantes maternelles toutes plus exubérantes les unes que les autres. Guillaume est le troisième, sa mère voulait une fille, elle est en colère et malheureuse depuis sa naissance et « pour lui faire plaisir » il est « sa fille ». Par chance il ressemble à sa mère et ses talents d’imitation lui permettent même de prendre sa voix et de se faire passer pour elle, ce qui est bien pratique pour convaincre la cuisinière de modifier le menu. Puis vient le temps des premières amours, et surtout des déceptions : Guillaume se méprend quant aux intentions amicales d’un de ses camarades et finit par découvrir que celui-ci est amoureux d’une « autre fille ». Puisqu’il se prend pour une fille, son entourage (sa mère notamment) lui renvoie qu’il est censé être homosexuel, ce qui le conduit à faire d’une part la fortune d’une série de psychanalystes, d’autre part plusieurs tentatives infructueuses en boîte homo. Jusqu’au jour où il entend une de ses amies appeler : « Les filles et Guillaume, à table ! », jour de révélation où se présente par miracle une magnifique jeune femme dont il peut enfin s’autoriser à tomber amoureux. Guillaume et Amandine s’aiment, Guillaume fait son coming out hétéro, ils se marient, on imagine la suite.

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C’est autour de ce renversement de la phrase initiale que se joue toute la subtilité du film. Dans un premier temps, en effet, le spectateur peut l’entendre simplement comme une nouvelle assignation qui dénoue la fameuse phrase de la mère autour de laquelle s’articule toute l’histoire : là où l’on avait interprété la première phrase dans le sens « si Guillaume n’est pas un garçon, il est donc une fille », on peut interpréter la seconde comme « si Guillaume n’est pas une fille, il est donc un garçon ». Phrase qui serait tout aussi déterminante que la première bien que jouant dans un sens opposé. Mais dans un deuxième temps, on entend dans ces deux phrases, parce qu’elles coexistent, toute l’équivoque contenue dans « les garçons et Guillaume ». À partir de ce moment, la lecture déterministe de l’assignation à un genre s’évapore. On découvre la place singulière que sa mère accorde à Guillaume dans son discours, Guillaume étant d’abord Guillaume avant d’être quoi que ce soit d’autre (un garçon ? une fille ?), là où ses deux autres fils forment un tout indifférencié. C’est dans cette équivoque, autour de ce mystère de ce qu’il est pour sa mère et de la manière dont il a interprété cette phrase, que s’est construite la subjectivité de Guillaume. C’est ici, dans cette interprétation, que s’est situé son choix – inconscient – en matière de sexuation, choix qui le conduit alors à certaines difficultés, voire à certaines impasses – par exemple, lorsque sa mère tente de lui dire maladroitement qu’il pourra être heureux même s’il est homosexuel et qu’il répond alors qu’elle est déjà partie : « Je ne peux pas être homosexuel puisque je suis ta fille. » Être homosexuel supposerait en effet d’être d’abord un garçon…

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Le film peut alors être revisité entièrement. On y distingue plus clairement ce qui relève de Guillaume, notamment de ce qu’il a imaginé à partir de l’énigme du discours et du comportement maternels. Ainsi déduit-il de la coïncidence entre le début supposé de la mauvaise humeur de sa mère et sa naissance que celle-ci regrette de ne pas avoir de fille et qu’il lui faudrait être « la fille de cette mère », sans que ces liens ne soient jamais explicités par la mère. Prennent un relief particulier tous les moments du film où l’entourage de Guillaume envoie des signes qui, a minima, ne soutiennent pas cette interprétation : ainsi, lorsque le père, le seul à n’être généralement pas dupe de son fils lorsqu’il prend la voix de sa mère, insiste pour que Guillaume fasse du sport comme ses frères, manifeste sa désapprobation lorsque celui-ci tente d’accommoder « à la fille » ses vêtements de garçon et décide de l’envoyer dans un premier pensionnat pour garçons après l’avoir découvert étrangement accoutré dans sa chambre alors qu’il jouait Sissi en grande discussion avec sa mère ; lorsque la grand-mère détourne abruptement la conversation lorsque Guillaume s’apprête à lui parler de son identification à une fille ; lorsque sa mère elle-même le renvoie prestement alors qu’il s’apprête à lui annoncer triomphalement que son père aurait enfin « compris qu’[il était] une fille » et s’incline devant les décisions du père concernant Guillaume (aller en pensionnat, faire un « vrai » sport). Ces détails, qui ponctuent le film et contribuent à sa loufoquerie (l’étrange grand-mère énonçant un dicton sans aucun rapport avec la phrase de Guillaume pour couper court) autant qu’au malaise du spectateur (la mère renvoyant son fils avec une certaine brutalité), sont autant d’indices qui permettent de réinterroger la première hypothèse d’un déterminisme et maintiennent ouverte l’équivocité du discours maternel dans lequel Guillaume cherche à se subjectiver. Il lui aura fallu du temps, de nombreux malentendus, des expériences ratées, et surtout tout un travail sur le langage pour se débrouiller avec les signifiants qui fondent sa destinée subjective.

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La phobie du cheval – qui renvoie à la peur du sexe masculin –, dont Guillaume ne parvient à se débarrasser, adulte, qu’au moment de son détachement des paroles maternelles et de sa rencontre décisive avec un moniteur de cheval, fait immanquablement penser au petit Hans, célèbre cas de phobie infantile décrit par Freud (1909). Commentant ce cas dans son Séminaire, Lacan insistera sur la fonction de l’objet phobique comme « signifiant pour suppléer au manque de l’Autre », en l’occurrence le père de Hans « qui s’obstine à ne pas vouloir le castrer » (1956-57, p. 365) et maintient ainsi l’enfant dans une dépendance totale à la mère. Lacan repère le caractère « à la fin insupportable, angoissant, intolérable, de la relation du petit Hans à sa mère, dont on ne sort pas. Il est lui ou elle, l’un ou l’autre, sans jamais qu’on sache lequel, le phallophore ou la phallophore ». La phobie est chez Hans « une parole adressée au père », elle vient combler l’absence angoissante du « père réel » qui le laisse aux prises avec sa mère. L’objet phobique est un symptôme fabriqué par le sujet pour tenter de se séparer de sa mère, pour échapper à son omnipotence angoissante. « La peur de l’objet phobique est faite pour protéger le sujet de quoi ? – de l’approche de son désir – de son désir en tant qu’il est sans armes par rapport à ce qui dans l’Autre, la mère en l’occasion, s’ouvre pour Hans comme le signe de sa dépendance absolue » (Lacan, séance du 10 juin 1959).

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Pour Guillaume, comme pour Hans, la proximité de la mère crée une angoisse ; il est sa mère, elle envahit ses pensées, l’obsède et son père ne proteste pas quand il revendique : « Maman et moi on s’aime plus que n’importe qui. » Le caractère inquiétant de celle-ci est montré par sa capacité prodigieuse à changer d’expression d’un instant à l’autre, créant ainsi des effets de surprise qui peuvent faire rire, mais aussi laisser Guillaume décontenancé, aux prises avec l’énigme du désir maternel. Le collage psychique avec elle est particulièrement bien rendu par les artifices de mise en scène. Ainsi, où qu’il aille et quoi qu’il fasse, elle lui apparaît et commente sa vie, généralement moqueuse, tel un Deus ex machina surgissant dans les endroits les plus insolites (sur un lit au milieu d’un carrefour, sortant des toilettes du pensionnat en pleine nuit, installée à sa place sur le divan de son psychanalyste, etc.). De plus, la mère et le fils sont joués par le même acteur (en l’occurrence Guillaume Gallienne, également réalisateur de ce film qui s’est largement inspiré de sa propre vie), ce qui manifeste l’envahissement de Guillaume par sa mère, avec un effet puissant tout autant que comique, de même que les scènes devant le miroir chez le coiffeur où ils se trouvent côte à côte, traités de manière identique – comique proche de l’obscène lorsque la mère va aux toilettes tout en continuant de parler à son fils, porte ouverte, ou compare son débit urinaire aux chutes du Niagara. Ce n’est que pendant le dénouement, lorsque Guillaume annonce à sa mère qu’il va d’une part se marier, d’autre part écrire un spectacle dont on comprend qu’il explorera son propre parcours de sexuation, qu’on voit la mère incarnée par une autre actrice, changement qui matérialise le fait que Guillaume soit enfin parvenu à se détacher d’elle.

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Le film illustre de manière très intéressante ce que la psychanalyse permet d’éclairer à l’aide des concepts de sexuation, d’ambiguïté sexuelle et de symptôme/sinthome (Morel, 2000, 2008). La sexuation, qui ne peut se réduire à une identification, renvoie au processus complexe et toujours singulier par lequel un sujet devient (ou pas) homme ou femme. Ce processus s’enracine dans le désir des parents qui assigne l’enfant à certaines places, consciemment ou inconsciemment, et s’exprime via des paroles entendues, lourdes d’équivoque et de jouissance, qui pèseront sur le sujet d’une manière fatidique ; l’inconscient est ainsi constitué d’équivoques fondamentales liées à l’immersion de l’enfant dans la langue de ses parents, notamment la langue maternelle. Mais l’enfant ne se contente pas d’entendre et de repérer ces paroles (la jouissance associée étant généralement ce qui lui permet de les repérer) qui certes le déterminent ; s’ouvre pour lui un espace de liberté en fonction du sens qu’il leur donne et de la position subjective que détermine ce sens. Ce processus est fondamental dans la manière dont nous devenons, avec plus ou moins de difficulté, « homme » ou « femme » et montre surtout le lien structural entre l’ambiguïté sexuelle et l’équivocité de la jouissance maternelle, l’ambiguïté sexuelle se logeant d’abord à la place où le sujet interprète le désir maternel. Ainsi, pour Guillaume, les paroles énigmatiques de sa mère (« Les garçons et Guillaume ») cadrent définitivement sa sexuation, mais leur équivoque ouvre l’ambiguïté sexuelle qui est à la fois source de difficultés et possibilité de se subjectiver. Cette conception se distingue particulièrement des théories de l’identité sexuelle ou des théories du genre en ce qu’elle insiste sur cette ambiguïté sexuelle comme conséquence de la prise initiale de l’enfant dans la langue maternelle chargée d’équivoques et comme toile de fond du processus de subjectivation, sur laquelle peut s’ébaucher une grande diversité de réponses identitaires.

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Comment l’enfant se sépare-t-il de cet Autre primordial ? En fabriquant un symptôme : réponse à l’équivoque, par laquelle se crée du nouveau, de l’imprévu ; processus qui certes peut produire de la souffrance, mais également leste le sujet, devient paradoxalement un support puisque c’est autour de ce symptôme que vont s’articuler sa relation aux autres, sa place singulière dans la famille, ses choix d’activité, etc. Chez Guillaume, le symptôme se manifeste par ses déboires dans le domaine de l’amour, de l’amitié et de la sexualité, associés à une série de gags. Quelque chose cloche : il n’est pas « viril », n’a pas de muscles, subit moqueries et insultes, se ridiculise dans les sports typiquement masculins (cricket, rugby, aviron, etc.), croit à tort qu’un de ses camarades est amoureux de lui, etc. Le terme d’« homosexualité » qui apparaît à l’adolescence, plutôt que de renvoyer à une « identité sexuelle » affirmée, vient surtout nommer ce malaise sexuel : c’est le nom d’un problème face auquel Guillaume n’a pas encore élaboré de solution. On voit ensuite les solutions successives autour desquelles Guillaume « bricole » son symptôme, de manière à en réduire la charge de souffrance et à en faire le support inventif de sa relation aux autres. Il devient un homme particulièrement à l’aise dans l’univers féminin : seul homme à un « repas de filles », homme recevant les confidences des femmes, homme qui les observe, attentif aux moindres détails de leur singularité. Ainsi son symptôme évolue-t-il en sinthome – néologisme forgé par Lacan à partir d’une écriture ancienne de « symptôme » – qui lui permet d’établir un nouveau rapport à sa partenaire sexuelle (Amandine), à l’autre sexe et plus largement à la société, puisque son choix de métier (devenir comédien) valorise sa capacité à explorer et à rendre compte de la complexité humaine, via la large palette des rôles joués.

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Un film à voir, donc, qui montre avec intelligence que le processus de sexuation est bien plus complexe qu’un jeu d’identification à un sexe ou à l’autre, tout en étant beaucoup plus drôle que n’importe quel livre de psychanalyse…

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Bénédicte Vidaillet

Maître de conférences, iae de Lille

b.vidaillet@free.fr


Bibliographie

  • Freud, S. [1909] 2001. « Le petit Hans : analyse d’un cas de phobie chez un petit garçon de cinq ans », dans Cinq psychanalyses, Paris, Puf.
  • Lacan, J. [1956-1957] 1998. Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil.
  • Lacan, J. [1958-1959] 2013. Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, éditions de la Martinière.
  • Morel, G. 2000. Ambiguïtés sexuelles. Sexuation et psychose, Paris, Anthropos.
  • Morel, G. 2008. La loi de la mère ; Essai sur le sinthome sexuel, Paris, Économica/Anthropos.

Notes

[1]

E. Castille, L’entreprise rationnelle. L’organisation comme production de l’inconscient, Paris, L’Harmattan, 2012.

[2]

G. Morgan, Les images de l’organisation, Paris, eska, 1993.

[3]

Parmi tous ses ouvrages ou participations à des ouvrages collectifs, nous retiendrons les suivants :

1973, « Les communications de masse », dans S. Moscovici (sous la direction de), Introduction à la psychologie sociale, 2, Paris, Larousse, 215-241.

1973, « La pensée sociale », dans S. Moscovici (sous la direction de), Introduction à la psychologie sociale, 2, Paris, Larousse, 298-328.

1973, La créativité, Paris, Puf, collection « Que sais-je ? ».

1975, Les rumeurs, Paris, Puf, collection « Que sais-je ? ».

1988, La psychologie politique, Paris, Puf, collection « Que sais-je ? ».

1992, La rumeur et le meurtre. L’affaire Fualdès, Paris, Puf.

1994, Sur la connaissance des masses, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

1994, Chaînes magiques. Les maillons de l’appartenance, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.

1994, « Une classe de modèles pour l’analyse des relations entre cognèmes », dans C. Guimelli (sous la direction de), Structures et transformations des représentations sociales, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 153-170.

1997, La chasse à l’immigré. Violence, mémoire et représentations, Bruxelles, Mardaga.

1998, La communication sociale, Paris, Dunod, collection « Les Topos ».

2004, Propagande et citoyenneté, Paris, Puf, collection « Psychologie sociale ».

2008, avec S. Delouvée, « Mémoire de mines, mémoire de vignes », dans J. Sagnes (sous la direction de), La révolte du Midi viticole cent ans après : 1907-2007, Presses universitaires de Perpignan, 183-194.

2009, (sous la direction de), La pensée sociale, Toulouse, érès.

[4]

C’est ainsi que j’ai eu le plaisir de recenser son ouvrage Propagande et citoyenneté dans une chronique bibliographique pour une revue de sociologie politique (E. Potier, « Propagande et psychologie politique », Cultures & Conflits n° 67, 2007).

[5]

Voir D. Jodelet (sous la direction de), Les représentations sociales, Paris, Puf, 1989.

[6]

Voir notamment P. Ansart, Les cliniciens des passions politiques, Paris, Le Seuil, 1997.

[7]

Sur cette question, on peut notamment se référer à M. Foucault, Maladie mentale et psychologie, Puf, 1954 et I. Veith, Histoire de l’hystérie, Seghers, 1973.

Plan de l'article

  1. Alain Abelhauser, Mal de femme. La perversion au féminin, Paris, Le Seuil, 2013
  2. Emmanuel Castille (sous la direction de), Une autre image de l’organisation. Mises en perspective analytiques, Paris, L’Harmattan, 2013
  3. Claudine Blanchard-Laville, Au risque d’enseigner. Pour une clinique du travail enseignant, Paris, Puf, 2013
  4. Sylvain Delouvée, Patrick Rateau et Michel-Louis Rouquette (sous la direction de), Les peurs collectives, Toulouse, érès, coll. « Perspectives psychosociales », 2013
  5. Jacqueline Barus-Michel, L’énergie du paradoxe, Paris, Desclée de Brouwer, 2013
  6. Alain Bron, Vingt-sixième étage, Paris, In octavo, 2013
  7. Les garçons et Guillaume, à table !, Un film de Guillaume Gallienne, 2013

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