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Nouvelles Questions Féministes

2006/1 (Vol. 25)


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Christelle : Comment es-tu devenue féministe ?

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Houria : Je n’ai jamais milité dans un groupe féministe avant de faire partie des Blédardes, il y a deux ans. Auparavant, je me sentais féministe dans mon petit coin. À la maison, mon père se déchargeait de notre éducation sur ma mère, qui était très dure. J’ai reçu une éducation très stricte : après l’école, il fallait rentrer immédiatement. C’était tout le quartier qui contrôlait les filles. Il fallait faire le ménage et surtout montrer qu’on le faisait. On ne parlait pas aux garçons, de peur que ma mère le découvre. En comparaison, les Françaises étaient plus libres : à 15 ans, elles pouvaient sortir, avoir un petit copain, leurs parents étaient presque des amis. On avait envie de vivre comme elles, mais finalement on préférait rester entre Arabes parce que c’était plus simple. Les Françaises venaient aux fêtes de quartier et aux mariages arabes ; elles n’avaient pas cette arrogance que tu rencontres maintenant chez certaines qui regardent les filles arabes avec un œil condescendant parce qu’elles ne peuvent pas sortir.

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Ensuite, j’ai lu des textes féministes. Des textes qu’aujourd’hui je regarderais avec beaucoup de distance parce qu’ils étaient uniquement axés sur la critique de l’islam. Je me souviens du livre d’une éducatrice médiatique, c’était la Fadela Amara de l’époque, dans les années 1987-90, j’étais adolescente. Ensuite, j’ai lu les féministes anti-essentialistes, à commencer par Simone de Beauvoir, que j’avais trouvée à la documentation de l’école : « On ne naît pas femme, on le devient. » Dans mon milieu, très peu de filles avaient ce type de lecture. C’était rare, et je ne connaissais pas les milieux féministes. Plus tard, lorsque j’étais à la fac à Lyon 2, je me souviens que le féminisme était raillé dans les médias : ça faisait ringard. Je résistais à ça car je trouvais qu’il fallait être féministe.

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Parallèlement, quand on allait en Algérie, j’avais l’impression que nos parents étaient en décalage complet ! Par exemple, les filles portaient le voile, mais elles avaient aussi des petits copains. Alors que, de notre point de vue, le voile représentait quelque chose d’encore plus sévère que ce qu’on vivait. Mais non, elles avaient des copains, alors que pour nous, c’était impensable. Elles fumaient en cachette, elles faisaient passer des mots à leur copain en cachette. Mais c’était une vie entre filles, je ne sais pas comment elles faisaient pour avoir un copain et pour le voir, mais elles y arrivaient. D’un autre côté, l’Algérie est aussi très difficile pour les femmes : c’est difficile de circuler dans la rue, car les hommes sont dehors et t’observent, te dévisagent, tu te sens n’être plus qu’un paquet de viande. Donc tu regardes ton pays d’origine en te disant : « C’est vraiment archaïque, c’est des péquenots ! » Ça faisait écho avec ce qui se disait en France sur l’Algérie : tous ces discours qui nous stigmatisent partent aussi d’une réalité de l’oppression des femmes. Cela dit, l’Algérie postcoloniale ne peut pas s’appréhender sans une analyse de ce que le colonialisme a transformé dans les rapports hommes/femmes, et sans une analyse critique de notre propre regard sur l’Algérie, les mœurs … Car notre regard est occidental. La notion de féminisme existait-elle avant l’ère coloniale en Algérie ? Que dire de la grille de lecture des réformistes et féministes maghrébins tels que Tahar Haddad ? J’ai l’intuition qu’ils s’inspirent déjà beaucoup des Occidentaux. Ces questions me font m’interroger sur l’idée d’un féminisme universel.

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Christelle : Est-ce que tu avais entendu parler du féminisme en Algérie ?

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Houria : Non, pas du tout, mais j’étais impressionnée par les femmes algériennes, par leurs ruses, c’est ça le féminisme en Algérie. Le féminisme en France, à côté, ça me paraissait vraiment être de la gnognotte. Elles doivent tellement batailler au quotidien, contre le père, la belle-mère, la société … Par rapport à elles, on paraissait être des petites-bourgeoises. Et en même temps, je me sentais dominée par ces femmes. Quand on y allait, on devait subir leur loi. Leurs conditions de vie sont telles qu’elles attendent énormément de toi. Ça crée des relations malsaines. En France, je n’étais pas habituée à me protéger de ça, donc j’étais sans défense. Lorsqu’une femme arrive la dernière dans une famille, elle se trouve sous l’autorité de femmes qui n’en peuvent plus de tout ce travail et qui se déchargent complètement sur elle. Donc tu en baves. Elles te mettent au travail tout de suite. Il est évident qu’en venant en France, ma mère a échappé à cette vie de labeur, parce qu’ici, elle n’a eu à s’occuper que de son mari. En Algérie, c’est du mari, des fils, de la belle-mère, des parents, des beaux-parents, de toute la famille dont tu dois t’occuper. Les mecs ne font rien ; rien du tout ! J’étais vraiment choquée de ça.

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Ensuite mon envie de militer s’est développée progressivement. D’abord, je réagissais mal à la montée de l’intégrisme. À la faculté où j’étais à Lyon, dans le département de langue arabe et à la cité universitaire, il y avait des filles voilées très prosélytes et très agressives. Elles me cassaient les pieds. Et puis, il y a deux ans, l’apparition de Ni Putes Ni Soumises (NPNS) m’a vraiment mobilisée, car je ne supportais pas ce qu’elles disaient. J’avais une bonne connaissance de l’histoire des mouvements beurs et je me suis tout de suite méfiée d’elles parce que je savais que c’était SOS Racisme. En 2003, elles ont donné une conférence à Paris sur « les violences dans les quartiers et en Algérie ». Ce parallèle entre la violence dans les quartiers et en Algérie n’était pas justifié et ça m’a fortement déplu. À la tribune, il y avait Samira Bellil qui venait de sortir Dans l’enfer des tournantes. Après avoir raconté qu’elle avait été violée, elle a dit : « J’en ai marre de la langue de bois ! L’Algérie, c’est de la merde, un pays d’merde, et le peuple algérien c’est un peuple de merde ! »

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Christelle : Oui, je l’ai entendue aussi. Il y avait aussi des représentantes du CNDF ce jour-là à la table de discussion. Samira Bellil avait une haine incroyable envers l’Algérie. Or, elle avait aussi été violée en France et le système judiciaire français s’était montré tout aussi défaillant que le système algérien. Je ne comprenais pas qu’elle dise : « Je crache sur l’Algérie ! », « Je crache sur le peuple algérien ! »

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Christine : Elle avait intégré les préjugés racistes sur l’Algérie.

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Christelle : Oui, car elle ne disait pas : « Je crache sur la France », ni : « Je crache sur le peuple français ! »

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Houria : Son discours était vraiment l’expression du racisme républicain. C’était insupportable ! Et les autres féministes la laissaient dire ; personne ne réagissait. J’ai pris la parole et j’ai dit que ce n’était pas possible de cracher sur tout un peuple comme ça. À la suite de ça, j’ai connu Pierre Tévanian, dont j’avais lu les textes, et Ahcène Zerhaoui, le sociologue. On a fait une conférence sur le thème : « De la violence de l’État républicain à la violence des banlieues. » On avait invité NPNS. Il y avait Safia Lebdi. Son discours était insignifiant, plein de pleurnicheries … « Les filles des quartiers … Vous ne vous rendez pas compte … », c’était en 2003. Tout sur le registre de la sensibilité. Ensuite la rencontre avec Pierre a donné la pétition « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception » durant l’été 2003, pétition qui a rencontré celle du CEDETIM et d’autres. C’est comme ça que j’ai commencé à militer.

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Christelle : Et ta lutte antiraciste, comment a-t-elle commencé ?

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Houria : Le racisme, je l’ai toujours senti, depuis toute petite. Lorsque j’avais 5 ans, une fille de pied-noirs, une voisine, m’a dit d’un air moqueur : « Toi, tu viens d’un pays d’Afrique », et je disais : « Non, non, non ! » J’avais honte ! Je disais que ce n’était pas vrai. À 5 ans, j’avais intégré que l’Afrique, ce n’était pas bien. Tu te rends compte ? Je me souviens d’un garçon au collège qui m’avait dit : « Vous, vos parents vous vendent contre des chameaux. » Et à 7 ans, l’institutrice nous faisait un cours sur le thème : « Il ne faut pas se fier aux apparences. » Pour illustrer son cours, elle avait lancé à la classe : « Houria par exemple, ce n’est pas parce qu’elle a de jolis habits qu’elle est propre. » C’était une vraie gifle ! Je ne sais pas si les autres élèves avaient bien compris le sens de cette phrase, mais moi j’avais très bien compris, parce que ça résonnait tellement fort avec « sale Arabe » ! « Les Arabes sont sales », c’était ce qu’elle venait de dire. Plus tard, en école de commerce, une enseignante a dit devant tous les autres étudiants : « Houria, elle est vraiment belle pour une Arabe. » J’ai protesté et toute la classe s’est mise contre moi : ils ne comprenaient pas pourquoi je n’étais pas contente. Pour eux, il fallait que je le prenne comme un compliment. Mais ça voulait dire que par définition les femmes arabes sont moches. Donc la beauté, c’est la blancheur, les femmes blanches.

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Christine : Comment la conscience que tout cela était injuste t’est-elle venue ?

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Houria : Le racisme, c’est très diffus, c’est des tas de petites attitudes, qui souvent sont ambivalentes. Il y avait une famille de pieds-noirs à côté de chez nous, à laquelle ma mère donnait des plats arabes. Ils aimaient recevoir mais ils ne donnaient jamais rien. Ils nous méprisaient complètement.

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Christelle : Et comment en es-tu venue au militantisme antiraciste ?

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Houria : Le discours de NPNS m’a obligée à construire un discours féministe et antiraciste à la fois. J’étais tellement révoltée par ce mouvement : elles nous demandaient de couper les liens avec la famille, c’était insupportable. C’est bien ce que mes premières lectures féministes nous invitaient à faire aussi, rompre avec la famille. Je me souviens d’une éducatrice arabe formidable, qui m’a beaucoup poussée à avoir mon bac. En fait, ce n’était pas pour avoir mon bac, mais pour que je parte de chez moi le plus vite possible. Elle avait vraiment la mentalité « petit blanc ». Elle voulait ma libération, mais façon Badinter ou façon Amara. Aujourd’hui, ce discours m’est insupportable ! Les femmes de la génération 35 ans et plus, la génération d’Amara, avaient le discours du FAS (le Fond d’action sociale) : il fallait que les filles s’émancipent. Elles étaient les aînées de leur fratrie et voulaient vivre à la française. Elles en ont pris plein la figure car elles ont eu à gérer les conflits les plus durs entre les familles et la société. Souvent, quand elles partaient, c’était avec un Français. Nous, les trentenaires, on est une génération charnière. Il y a peu de filles de mon âge qui portent le voile. On est dans la négociation avec la famille, parce qu’on a vu le prix que nos aînées ont payé et on ne veut pas souffrir comme elles. La rupture avec la famille est trop coûteuse. Dans le même temps, on a une conscience politique : on voit ce qui se cache derrière le discours de l’émancipation. On sait qu’on est dans une société raciste et on est attentives à ce qui se dit sur nos frères. On sait qu’ils sont discriminés. Parmi les filles plus jeunes, les 15-25 ans, on trouve celles qui portent le voile.

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Christelle : Les plus âgées n’étaient-elles pas attentives à ce qui se disait sur leurs frères ?

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Houria : Nos parents étaient très durs avec elles parce qu’ils venaient d’arriver, ils venaient de milieux paysans très traditionnels, ils sortaient de la guerre d’Algérie, ils n’avaient pas connu les mouvements de type mai 68, donc ils les tenaient à la maison et elles n’avaient vraiment pas la même vie que les Françaises. Par ailleurs les discours sur les garçons n’étaient pas encore aussi durs qu’aujourd’hui, donc elles s’en préoccupaient sans doute moins. Dans les années 80, les garçons étaient moins stigmatisés et ils avaient même la cote auprès des Françaises, c’était les effets positifs de la marche des Beurs. Durant cette période, c’était même à la mode de sortir avec un Beur pour les filles françaises. Et puis les filles arabes de cette génération avaient une image négative d’elles-mêmes, de l’Algérie, de cette société pauvre face à la société française qui offrait du travail aux femmes, etc. Elles avaient aussi cette haine de soi, comme avait mon père qui admirait infiniment la France. Pour cette génération de filles, partir était une solution tentante. Par rapport à elles et aux filles d’aujourd’hui qui portent le voile, je suis dans une génération de l’entre-deux qui a conscience de l’importance de ne pas casser les liens avec la famille et de la nécessité de mentir, de ruser pour préserver ce lien tout en faisant notre vie. Les plus âgées étaient dans la rupture, dans l’affrontement direct.

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Je suis de cette génération qui, grâce à son attachement à l’arabité, a refusé l’injonction à couper nos liens familiaux pour se libérer. Je me sens très proche de l’arabité : j’ai voulu apprendre l’arabe littéraire ; j’ai obtenu une maîtrise de langue anglaise et de langue arabe, puis j’ai fait un troisième cycle de marketing. Ensuite, j’ai suivi un DEA d’islamologie (histoire de l’islam en tant que civilisation). L’arabité, c’est une autre humanité, beaucoup moins individualiste que la manière d’être occidentale. Néanmoins, j’ai totalement rompu avec la mentalité de mes parents : religion, virginité, ramadan. Mais je sais faire semblant pour préserver mes parents et ne pas les faire déchoir. Quand je suis partie à 19 ans de chez mes parents, je savais comment combiner ma liberté et mes relations avec ma famille. Si tu pars de chez toi avec l’esprit de la rupture, les mecs te voient comme une traîtresse : si tu te mets à manger du porc, tu deviens une traîtresse, une traîtresse à ta race. Ça veut vraiment dire que tu te renies en tant qu’Arabe. C’est le genre d’accusation que je n’ai jamais eu à subir, car dès que les garçons réalisent que j’ai des positions politiques qui attestent du fait que je ne me renie pas en tant qu’Arabe, manger du porc perd le sens d’une traîtrise. Ils ne m’ont donc jamais fait suer avec ça. Ça veut dire qu’il y a une place pour la liberté et une entente possible avec eux. Les mecs savent que lorsque les filles partent de chez elles en claquant la porte, c’est pour les fuir. Mais ils savent aussi qu’ils vont devoir rester dans le quartier, parce qu’on ne les en laissera pas sortir, à la différence des filles. Autrement dit, ça signifie que les Blancs veulent leur piquer leurs femmes. C’est une dépossession qui leur dit qu’ils sont vraiment de la « merde ». Alors la fille qui mange du porc devient la « pute », la fille « à abattre ». Ayant un discours politique clair, je n’ai jamais eu à subir cela. Je me suis toujours sentie respectée par les mecs arabes. Mais les marges de man œuvre sont très étroites. Les filles qui portent le voile aujourd’hui sont des filles qui sont dans un étau : elles sont dans leur quartier et elles savent qu’elles doivent gérer les relations avec les mecs, elles n’ont pas le choix parce qu’elles ne peuvent pas partir du quartier. Partir n’est pas donné à tout le monde et tout le monde n’a pas envie de couper ses liens avec ses parents. Le voile leur donne donc un moyen de négocier. Porter le voile, c’est dire : « On vous aime. On ne partira pas du côté des Blancs. On ne couchera pas avec des Blancs. » Même si parfois elles en ont ras le bol de leurs frères, elles ne veulent pas quitter leurs familles et elles aiment aussi leurs frères. Elles ne veulent pas quitter leurs parents, parce qu’elles les aiment malgré les conflits. Les féministes françaises ne comprennent pas ça. Cette incompréhension nous fait violence. Je connais une fille qui est partie avec un Français, son père ne lui a jamais pardonné, jamais ! Elle s’est mariée avec lui, a eu des enfants, mais le fait que son père ne lui ait jamais pardonné a gâché toute sa vie. Elle a traîné cet énorme poids toute sa vie. Son père a été très dur. Ça l’a déchirée. Jusqu’au jour où, sur son lit de mort, il lui a pardonné. Le jour où elle retrouvait son père, il partait. Elle s’est effondrée !

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Christine : Il n’est pas parvenu à le lui dire avant ?

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Houria : Nos pères ont beau être tout ce qu’ils sont, nous avons quand même besoin d’eux. Et de nos mères aussi. Nos parents ont plein de défauts, comme tous les parents, mais on n’en a pas de rechange ! C’est vrai que nos parents sont très durs, c’est vrai. Il y a des familles qui finissent par accepter après des négociations à n’en plus finir, mais il y a aussi des obstacles qui dépassent nos parents eux-mêmes : il y a le passif de la guerre d’Algérie et le racisme quotidien qui font que la relation avec les Français est inacceptable pour nos parents.

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Christine : Il faudrait trouver comment cette injonction à quitter sa famille se trouve formulée. Parce que personne ne la formule vraiment comme ça. On dit juste qu’il faut aider les filles, les aider à partir.

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Christelle : Mais c’est déjà beaucoup dire. On ne le dit pas aux Blanches. Quand j’étais adolescente, j’avais beau expliquer que mon père n’était pas drôle, personne ne m’a jamais dit qu’il fallait partir : ni les enseignantes, ni les éducatrices, ni mes voisins, ni personne dans ma famille. Tout le monde m’a au contraire fait comprendre que je devais me calmer et respecter mes parents.

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Houria : On te disait de te calmer parce que tu n’avais pas à quitter des Arabes : la différence est là. C’est un appel à la révolte qu’on ne fait qu’à une Arabe parce que c’est des Arabes qu’elle a à quitter. Et c’est un appel systématique, lancé même quand tu n’as pas de problème avec tes parents. On suppose de toute façon que tu en as, c’est une INJONCTION à partir. Et c’est pour cela que c’est raciste, mais c’est aussi pour cela que certaines filles arabes ne voient pas que c’est raciste. Elles ne le voient pas parce que cela a l’allure d’une main tendue et parce qu’il est vrai que leur père n’est pas drôle non plus. Cela dit, les filles arabes sont de plus en plus nombreuses à en avoir marre qu’on traite leurs frères comme on les traite.

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Christine : On a l’impression que les parents et les garçons exercent de plus en plus de pression sur les filles. N’est-ce pas un mauvais calcul de leur part ? Plus ils exercent de pressions, plus l’escapade chez les Français peut paraître tentante aux filles ?

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Houria : Les deux choses se passent. Il y a des filles qui partent de chez elles et rejoignent NPNS. Et il y a celles, plus nombreuses encore, qui restent, autant par choix que par obligation. Celles-là doivent respecter des codes et des règles : ne pas se mettre en minijupe, ne pas sortir le soir ; il est impossible de ne pas faire le ramadan ouvertement dans une cité. Il faut donner des gages. Alors certaines négocient leur liberté avec le voile. Le voile est une affirmation de loyauté qui leur permet de gagner leur liberté.

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Christine : Quel féminisme tu proposes alors ?

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Houria : On est obligées de construire un féminisme paradoxal. Cela signifie faire une critique radicale du sexisme dans nos milieux comme dans la société, en même temps qu’un rejet des discours racistes et essentialistes qui bestialisent les hommes arabes. C’est la position des Blédardes. Cette critique radicale du sexisme de la société globale et de nos milieux doit vraiment s’accompagner d’un signe fort en direction des garçons, un signe fort qui dise : « On est solidaires des hommes dominés », dominés parce qu’Arabes ou Noirs. On refuse les discours dominants sur eux, ces discours qui les bestialisent. On les refuse pour deux raisons. La première est affective : tout simplement, on les aime, ce sont nos frères, nos pères ; aucune fille ne souhaite la mort de son frère ! La seconde raison est politique et féministe : la déchéance des hommes arabes, c’est nous, les femmes arabes, qui la payons, parce qu’ils se retournent contre les personnes qui sont proches d’eux, pas contre les Blancs. Ils se retournent contre les femmes parce qu’ils ne peuvent retourner leur colère nulle part ailleurs. Ils ne peuvent pas la retourner contre les Blancs, parce que les Blancs sont trop loin. Donc la fille qui part de chez elle ajoute du crédit aux discours qui considèrent les hommes arabes comme « de la merde ». D’où l’idée qu’elles les trahissent. Cette réaction signifie que les filles vont forcément payer la stigmatisation des mecs arabes. Elles la paient. La société française part du postulat que ces mecs sont des brutes et au bout de ce long processus de stigmatisation, effectivement, ce sont des brutes. Moi, je n’ai pas du tout envie de me coltiner ces mecs-là. « Ma sœur, il faut qu’elle se respecte, il ne faut pas qu’elle fasse ci, il ne faut pas qu’elle fasse ça ! » Ils n’ont plus que ça pour se sentir exister !

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Les filles sont également solidaires de leurs mères : elles ne veulent pas qu’elles subissent tous les reproches, parce que le départ d’une fille est interprété comme le fruit de la mauvaise éducation donnée par la mère. Cette situation crée des choses impensables : le retour de la virginité par exemple. Le principe de virginité aurait pu disparaître … Il y a plein de filles qui ont fait leur vie, en rusant, en faisant croire ceci, cela … Mais aujourd’hui, il y a une vraie régression. Les filles sont de plus en plus contrôlées. J’étais vraiment plus libre par rapport à la génération des adolescentes d’aujourd’hui. Taper sans cesse sur le dos des mecs, cela va à l’encontre du féminisme. Aujourd’hui, je ne peux pas être féministe si je suis contre les mecs de chez nous. Celles qui disent : « On ne veut pas qu’on traite nos frères comme ça » sont déjà féministes.

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Christelle : Peux-tu expliciter pourquoi ?

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Houria : Parce qu’elles ont déjà compris qu’on doit avoir un féminisme qui passe par l’antiracisme. Pour nous, le féminisme, ce n’est pas la ligne droite. Ce n’est pas comme pour les Françaises qui n’ont qu’à lutter directement contre leurs hommes. Nous, on doit lutter pour que nos frères et nos pères soient réhabilités. Le chemin vers le féminisme doit passer par cette solidarité politique avec les hommes arabes comme avec tous les hommes des minorités.

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Christine : Admettons que je me fasse l’avocat du diable : pourquoi ne pouvez-vous pas mener cette lutte directe puisque le patriarcat est encore plus prégnant ?

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Houria : Parce que sinon, on est des NPNS ! On valide l’idée d’un sexisme atavique. Le chemin de NPNS n’est pas acceptable, principalement en raison du colonialisme. Le premier combat de Fadela Amara consiste en la promotion de la laïcité, pas en l’antiracisme. Même si elles se disent antiracistes, les NPNS ne s’inscrivent pas dans les luttes réelles d’émancipation, dans les luttes anticoloniales d’émancipation, mais au contraire dans la mythification des Lumières et de la République. Elles pensent que c’est grâce aux Lumières qu’elles sont libérées et émancipées. Fadela Amara est Algérienne, je ne peux pas accepter qu’elle dise des choses pareilles. Je ne peux pas accepter qu’elle passe outre les combats qui l’ont réellement émancipée. S’il n’y avait pas eu les combats de libération nationale pour l’indépendance des pays colonisés, elle serait une bougnoule, elle serait encore une indigène. C’est la première lutte d’émancipation qui lui a donné sa liberté, mais elle ne la mentionne pas : elle fait sans cesse l’éloge de la République. Or, ce n’est pas la République qui lui a donné sa liberté et sa dignité, ce sont les guerres d’émancipation des anciens colonisés que sont nos ancêtres.

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Christine : Les NPNS passent « directement » à la lutte féministe, si l’on peut dire, mais elles ne disent pas pour autant abandonner leurs pères et leurs mères, ni vouloir s’allier uniquement avec des Français.

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Houria : Évidemment, elles ne peuvent pas le dire explicitement, mais leur discours est quand même reçu comme cela. Dans la position où elles sont, leur discours ne peut pas vouloir dire autre chose que : « Vous devez quitter le milieu arabe. » Elles ont quitté ce milieu et je te rappelle qu’à Marseille, à leurs tout débuts, elles ont mis en scène des mariages mixtes : femme arabe avec homme blanc. C’est comme si on était invitées à nous dissoudre dans le blanc. L’implicite de ces mariages est raciste : faire disparaître « notre race ».

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Christelle : Mais en réalité, ce sont surtout des hommes arabes qui sont avec des Blanches, pas l’inverse, alors comment comprendre cette peur des hommes arabes que les Blancs leur prennent leurs femmes ?

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Houria : Parce qu’il y a quand même des femmes arabes avec des Blancs. Je vais te raconter une histoire : un jour, mon père est rentré du travail furieux ; un de ses collègues français au chantier s’était vanté d’avoir couché avec une femme arabe. Il était fou ! S’il avait pu, il l’aurait massacré, ce bonhomme ! Je m’en souviens parce que je n’avais jamais vu mon père dans cet état. C’était la compétition patriarcale entre hommes, mais une compétition doublée d’un rapport de racisme. Alors pour moi, il n’y a pas de féminisme sans antiracisme.

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Christine : Peux-tu expliciter pourquoi tu penses que les NPNS envoient un message négatif aux garçons arabes et qu’elles leur laissent entendre que les filles doivent s’émanciper en se tournant vers des Blancs, parce que ce n’est pas ce qu’elles disent explicitement ?

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Houria : En mettant en scène des mariages mixtes de femmes arabes ou de femmes noires avec des mecs blancs, que veux-tu que les mecs arabes et les mecs noirs comprennent ? C’est la mise en scène du Blanc qui prend leur femme et la mise en scène de ce que leurs femmes leur préfèrent d’autres hommes, qu’elles fuient les mecs arabes et les mecs noirs. Or les mecs sont parqués dans des ghettos et NPNS s’adresse aux filles et uniquement à elles en leur disant : « Libérez-vous ! Vous avez le choix dans cette société, vivez comme les Françaises ! » Ce discours est un leurre, car la société française n’offre pas la possibilité aux filles de partir des quartiers : comme les garçons, elles ne trouvent pas de boulot parce qu’elles sont discriminées. Pour autant, les mecs comprennent bien que ça veut dire que les filles doivent partir. Et partir où ? À Paris, en dehors de la famille et de la communauté. Que signifie cet éloge de la mixité quand la France nous rejette ? Il veut dire : « Les NPNS pensent que les Blancs sont mieux que nous. » Et le résultat, c’est que les garçons sont encore plus durs envers les filles, justement parce que les NPNS n’ont aucun discours envers les mecs, donc voilà le résultat. Les mecs n’ont déjà plus prise sur rien et NPNS les décrit comme des bougnoules, des violeurs, etc. Donc il ne leur reste plus que leurs femmes sur qui exercer leur domination, alors ils serrent la vis encore plus fort. Si leurs femmes partent, ils sont réduits à néant. Et cela confirme que les Blancs leur seraient supérieurs, c’est la confirmation de l’idée qu’ils seront toujours les gagnants et que les hommes arabes seront les éternels perdants.

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Étant très attachée à l’histoire des luttes d’émancipation anticoloniales, tout ce qui fait allégeance à la France, à la République, m’exaspère, parce que j’ai toujours en tête ces images de la guerre d’Algérie où on voit des Français qui tuent des Arabes, comme ça, gratuitement. Quand je vois ces images, je vois mon grand-père. Donc cette allégeance à la République, à des valeurs qui nous ont vraiment humiliés, c’est ce qui me dérange le plus dans NPNS. J’ai une mère très nationaliste, c’est une fille de l’indépendance algérienne. Quand ses filles lui ont dit qu’elles voulaient se naturaliser Françaises, elle n’a pas supporté. On a mis dix ans à la convaincre. Je suis née en Algérie, mais j’avais 6 mois quand mes parents sont arrivés en France, donc il fallait que je me fasse naturaliser. Mais ma mère ne veut pas qu’on soit Françaises. J’ai les papiers français, mais jamais je ne dis que je suis Française, ça ne me vient pas à l’esprit, je suis Algérienne. Et ça, c’est différent des plus jeunes qui disent : « On est Français musulmans. » C’est-à-dire qu’il ne leur est possible de dire qu’ils sont Français que s’il y a musulmans à côté. C’est ce qui rend possible le fait de se dire Français. Ma colère envers NPNS, c’est que les combats qu’on a menés disparaissent sous la République, sous de fausses valeurs. Si elles ont raison, si c’est la République qui nous a émancipées, alors ça veut dire que tous ceux qui sont morts sont morts pour rien ! Que leur combat n’avait aucune valeur. Et que la République peut continuer de nous soumettre. C’est insupportable ! Là-dessus, j’ai un point de vue universel : je pense aux Noirs qui ont lutté contre le colonialisme, contre l’esclavage, je pense aux Black Panthers, à ces millions de morts qu’elles balaient par ce discours. Moi, je suis une Indigène et je m’inscris dans les combats des Indigènes. Donc dans les manifestations en 2001-2002, j’étais terriblement triste parce que jusqu’à présent on était des Arabes qui se confrontaient aux Blancs. Mais là, on était des Arabes contre d’autres Arabes : contre Malek Boutih, contre Fadela Amara, contre Loubna Méliane, etc. Voilà où on en est arrivés, voilà ce qu’a réussi à faire le système postcolonial. C’est comme à l’époque coloniale où il y avait colonisés contre colonisés, avec les harkis. C’est absolument dramatique. Il faut mener un combat de solidarité avec les pères qui se sont battus, qui ont travaillé, ce dont on bénéficie toutes et tous. Il faut revaloriser les mecs, les réhabiliter. NPNS, c’est la pire manière d’être féministe. C’est LE mouvement qui œuvre contre les femmes !

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Christine : Pour autant, est-ce qu’il faut accepter la domination des hommes arabes ou des hommes noirs quand cette domination semble précisément devenir plus dure ?

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Houria : Évidemment que non ! Mais il faut en passer par leur revalorisation, leur ré-humanisation et par le fait de donner des gages de loyauté pour gagner notre liberté. Le voile est justement un de ces gages de loyauté. Parce qu’il faut savoir que dans nos milieux, le féminisme est perçu comme un produit occidental dont la minijupe serait le symbole. C’est en minijupe que la télévision représente la femme libérée. Alors on entend des propos du type : « L’Algérie c’est pourri, parce qu’on n’a pas le droit de se mettre en minijupe. » La libération des femmes est associée à la minijupe et donc à l’occidentalisation. C’est la seconde raison pour laquelle il ne peut y avoir de chemin direct vers le féminisme pour nous. Nous sommes obligées d’affirmer notre loyauté et notre fidélité envers nos milieux. C’est pour cela qu’il est important en tant qu’Indigène de la République de se réinscrire dans les combats réels d’émancipation, dans l’anticolonialisme. Et je peux vous dire que ce discours-là touche énormément les garçons. Ça leur va droit au cœur. Mais je ne le leur dis pas uniquement pour leur faire plaisir, je le pense vraiment. Il faut rappeler tous ceux qui sont morts : les parents, les vieux. Quand tu dis cela, tu accèdes au tremplin qui te permet de formuler ensuite des revendications féministes. Quand tu as dit cela, ça a le même effet sur les mecs que de porter le voile, sauf que ça t’évite de le porter. Mais ça a les mêmes effets : tu leur prouves ta loyauté. Ensuite, tu peux revendiquer les luttes des femmes, les luttes de nos mères, dire qu’elles se sont battues auprès de nos pères dans la décolonisation mais aussi contre nos pères et contre le système patriarcal. Or nos mères n’avaient pas lu Beauvoir. Elles avaient des références de femmes fortes tirées de l’islam, les femmes du prophète : Khadija qui travaillait, Zineb qui était cheffe de guerre. Donc il y a quelque chose de féministe dans notre culture, dans NOS références. Et une fois que tu as dit cela aux hommes arabes, alors ils entendent. C’est le verrou qu’il faut faire sauter pour lever les malentendus sur le féminisme. C’est un passage incontournable pour notre féminisme, mais ce n’est pas seulement incontournable pour nous les femmes et pour le féminisme : par humanisme, on ne peut tout simplement pas laisser les hommes arabes déchoir comme ça. Leur réhabilitation est nécessaire pour eux et pour nous. En leur faisant plaisir, en leur disant : « Tu n’es pas de la merde, tu es d’une lignée qui s’est battue », tu gagnes ta liberté en tant que femme arabe. Les mecs arabes nous accusent de nous occidentaliser parce qu’ils croient que le féminisme est une production occidentale et parce que tout le monde leur fait croire ce mythe. Et là, les féministes françaises ont une grosse responsabilité. Le féminisme n’a pas été inventé par l’Occident. Partout où il y a des femmes, il y a des féministes : en Afrique, dans les pays musulmans, etc. Tout le temps qu’on fera comme si le féminisme était une invention occidentale, les femmes arabes et les femmes noires seront dans l’impossibilité de se revendiquer du féminisme et de se battre contre le sexisme. Il faut que les mecs arabes puissent voir qu’être féministe, ce n’est pas trahir son histoire, ce n’est pas passer du côté des Occidentaux. Quand tu fais une lecture féministe du Coran, les mecs sont obligés de la boucler. Ils ne peuvent plus dire que le féminisme c’est porter la minijupe, ils sont obligés d’écouter parce que tu parles du Coran et que c’est sacré. Et puis, dans mon féminisme, je m’appuie sur nos mères surtout, parce que je ne suis pas croyante et parce qu’elles se sont battues. Or, pour s’émanciper, nos mères ne se sont pas inspirées des femmes françaises, elles ne veulent pas leur ressembler et elles nous ont élevées pour qu’on ne leur ressemble pas. Elles ont utilisé leurs propres références.

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L’autre option, l’autre résistance au machisme, c’est la rupture, mais elle est trop douloureuse. Dire : « On n’en a rien à foutre des mecs ! », c’est un luxe, le luxe de celles qui n’ont à se battre que contre la domination sexiste. Ce n’est pas notre cas, on doit se battre con tre deux dominations. On doit aussi se battre contre le racisme, donc on doit se libérer deux fois. Notre féminisme est un féminisme bricolé. Ce n’est pas le féminisme idéal, mais c’est un féminisme pragmatique. Le féminisme idéal, on ne peut pas se le permettre ; c’est un luxe de Blanches ! De plus, dans notre cas, il ne marche pas : il est même contre-productif. On ne peut pas se permettre de dire à nos pères et à nos frères : « Allez vous faire voir, je vais vers la France ! » Si nous faisions ça, que gagnerions-nous ? Concrètement, dans la vie de tous les jours, qui est là pour nous aider, qui est là pour nous soutenir financièrement ? Nos pères, nos frères. Un mari ou un conjoint peut toujours t’abandonner, et s’il ne t’abandonne pas, il ne remplacera de toute façon jamais ta famille et tu souffriras toujours de cette rupture-là. La voie que nous nous forgeons est donc très pragmatique. La signification du voile est là : le voile dit aux hommes Blancs : « Vous ne nous aurez pas. » C’est un message multiple et génial. C’est un message qui dit aux pères : « Je t’aime papa, je te suis reconnaissante pour ce que tu as fait pour moi, pour tous les sacrifices que tu as consentis en travaillant si dur dans ce pays qui nous rejette. Je suis avec toi, je te soutiens. » Le voile est un message qui dit au frère : « Tu peux avoir confiance en moi, je ne te trahirai pas, tu n’as pas à stresser tout le temps, ni à me surveiller, ni à avoir honte de moi. Tes copains ne pourront rien te dire. » Les voilées donnent un gage sur leur sexualité en portant le voile et en faisant cela elles gagnent de la liberté. Le voile est un pacte de loyauté et un outil de liberté. Avec le voile, elles disent qu’elles ne se marieront pas avec des Français, mais elles repoussent aussi l’échéance du mariage, car on les laisse tranquilles. Certaines ont aussi des voiles de plus en plus sexy, de plus en plus coquets, elles portent des voiles roses, de couleurs joyeuses, elles se maquillent, en suivant des styles différents, le style sportif du survêtement Nike avec les baskets, le style du pantalon tailleur, des styles très adaptés à ce qu’elles font, à leurs études, etc. Donc ces foulards ne les empêchent pas de faire ce qu’elles ont à faire et ils n’empêchent pas non plus la séduction. Cela dit, certaines portent un foulard qui est dans le refus de la mode : le plus sobre possible, qui correspond au rejet de la société de consommation. C’est aussi le foulard qui évite de devoir s’habiller à la mode quand la mode coûte cher et que tu n’as pas l’argent pour être fashion. Le voile est éminemment complexe et quand tu prends tout cela en considération, tu ne vois plus vraiment ce que Dieu vient faire dans cette histoire. Le « cheminement spirituel » me paraît être une explication superficielle.

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Christelle : Venons-en au mouvement des Indigènes de la République, tu disais qu’il est pour toi une dernière chance offerte aux Français, que veux-tu dire par là ?

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Houria : Après le 11 septembre 2001, les NPNS, le débat sur l’insécurité, la loi sur le voile, l’affaire du RER D, les discours sur l’intégrisme, je n’en pouvais plus, j’étais prête à exploser, on était tous prêts à exploser. La colère a fait naître les Indigènes de la République parce que c’était trop ; vraiment trop ! Oui, le mouvement des Indigènes est une dernière main tendue à la France, d’abord à la gauche, parce que si ça continue, on sera dans une société d’apartheid et ce ne sera plus la peine de venir nous parler de dialogue, de « comment on rétablit les liens, etc. ». Quand on sera dans l’apartheid d’un point de vue politique, il sera trop tard et on n’en est pas loin. La logique d’apartheid est le produit de la discrimination et de la ségrégation. Cela a des conséquences très graves : de plus en plus, cette mise à l’écart est revendiquée par ceux qui la subissent et nous sommes de plus en plus communautarisés. Ceux et celles qui revendiquent l’identité noire, l’identité musulmane sont de plus en plus nombreux. Et la mixité tant voulue devient donc de moins en moins possible. La mixité n’est en fait pas voulue, c’est du bla-bla ! On est en train de développer le racisme dans les minorités : le racisme anti-Blanc. Disons-le clairement, ce racisme existe. Il existe déjà et il s’amplifie. Certains ne croient plus aux Blancs. Un Blanc gentil, on n’y croit plus ! Oui, on en est là. Parce qu’on a tout fait … On a tout exploré. On est parties de chez nous. On vous a aimé·e·s. On a voulu faire comme vous : les filles en minijupe, les mecs en costard-cravate, les cheveux décolorés … on a parlé le français mieux que vous, on a mangé du porc, on est sortis avec des Français, des Françaises, on a insulté nos parents, on a rampé … On a été violents, on s’est battus … On vous a tant aimé·e·s ! Et on s’est trouvés devant UN MUR D’ARROGANCE … Donc après ça, on se dit qu’il n’y a rien à faire. Alors l’appel des Indigènes dit : « Merde. » Il propose de repartir sur des bases saines. C’est là que c’est un cadeau qu’on vous fait. Prenez-le : le discours ne vous plaît pas … mais prenez-le quand même ! Ce n’est pas grave, il faut que vous le preniez tel quel ! Ne discutez pas ! Là, on ne cherche plus à vous plaire ; vous le prenez tel quel et on se bat ensemble, sur nos bases à nous ; et si vous ne le prenez pas, demain, la société tout entière devra assumer pleinement le racisme anti-Blanc. Et ce sera toi, ce seront tes enfants qui subiront ça. Celui qui n’aura rien à se reprocher devra quand même assumer toute son histoire depuis 1830. N’importe quel Blanc, le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des moins paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres. Parce que, lorsqu’il n’y a plus de politique, il n’y a plus de détail, il n’y a plus que la haine. Et qui paiera pour tous ? Ce sera n’importe lequel, n’importe laquelle d’entre vous. C’est pour cela que c’est grave et que c’est dangereux ; si vous voulez sauver vos peaux, c’est maintenant. Les Indigènes de la République, c’est un projet pour vous ; cette société que vous aimez tant, sauvez-la … maintenant ! Bientôt, il sera trop tard : les Blancs ne pourront plus entrer dans un quartier comme c’est déjà le cas des organisations de gauche. Ils devront faire leurs preuves et seront toujours suspects de paternalisme. Aujourd’hui, il y a encore des gens comme nous qui vous parlons encore. Mais demain, il n’est pas dit que la génération qui suit acceptera la présence des Blancs.

Pour citer cet article

Réalisé par, juin 2005 Hamel Christelle, Réalisé par, juin 2005Delphy Christine, « On vous a tant aimé·e·s ! Entretien avec Houria Boutelja, initiatrice du Mouvement des Indigènes de la République et de l’association féministe Les Blédardes », Nouvelles Questions Féministes, 1/2006 (Vol. 25), p. 122-135.

URL : http://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2006-1-page-122.htm
DOI : 10.3917/nqf.251.0122


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