1Cet ouvrage [2] entend mettre sous une lumière crue la violence masculine dans ses multiples avatars et montrer la complicité de la société à son égard. D’emblée l’autrice pointe sa cible : violence masculine, insiste-t-elle, plutôt que violence domestique, violence familiale ou encore violence contre les femmes, tous termes qui ont pour effet de faire disparaître les coupables. Patrizia Romito entreprend de nous brosser un vaste tableau richement documenté des violences masculines et des mécanismes sociaux permettant de l’occulter. Ce qui fait la force et la cohérence de son analyse, c’est son soubassement théorique féministe qui lui permet, d’une part, de tisser la trame des violences masculines en en montrant la logique et l’unité au-delà des disparités et, d’autre part, de déconstruire les discours visant à occulter ou à légitimer ces violences. L’intérêt et l’originalité du livre tiennent surtout à ce qu’il focalise l’analyse sur les réponses de la société au dévoilement de la violence des hommes. L’autrice montre de façon convaincante les multiples tactiques et stratégies mises en œuvre pour en atténuer la portée, voire en inverser le sens. On appréciera particulièrement la critique implacable qu’elle fait des théories et pratiques des expert·e·s œuvrant dans les champs du social, de la santé et de la justice, qui ont souvent pour effet d’annuler la parole des femmes et de conforter la domination masculine.
2Dans le premier chapitre, qui se veut un état des lieux, sont mises en évidence l’ampleur et la multiplicité des violences masculines. P. Romito documente à l’aide d’enquêtes et de données chiffrées provenant de différents pays, les formes et la fréquence des violences sexuelles, des violences envers les petites filles et de la violence domestique. Jetant un regard critique sur les chiffres, elle observe les lacunes dans lesquelles elle voit le signe du peu d’intérêt que la société accorde à ces questions. Elle cherche aussi à rendre compte des résultats contradictoires obtenus en pointant les différences dans l’échantillonnage des populations, dans les critères utilisés pour définir la violence, dans les méthodes utilisées. Enfin, elle montre les liens entre violences et discriminations. Loin de représenter une conduite aberrante, la violence n’est que l’instrument rationnel utilisé pour maintenir la domination masculine quand les autres moyens se révèlent inadéquats ou inopérants. S’agissant des chiffres cités, on a quelquefois l’impression que ceux-ci sont choisis de façon sélective. Ainsi l’autrice met en avant le seul taux de 44 % de viols ou tentatives de viols au cours de la vie aux États-Unis (p. 34), alors qu’il aurait fallu montrer la grande variabilité des données produites par les enquêtes et mentionner par exemple aussi le résultat de l’enquête ENVEFF [3] (France) qui est de 11 % de violences sexuelles au cours de la vie, ou celui établi pour la Suisse par Killias et al. [4] : 25 % de violences sexuelles au cours de la même période.
3Dans un deuxième chapitre, P. Romito explicite le corpus théorique sur lequel elle se fonde. En premier lieu, la théorie féministe matérialiste, qui nourrit sa réflexion et lui donne un puissant outil d’analyse. En second lieu, elle reconnaît sa dette envers la réflexion épistémologique développée par Gaston Bachelard, ainsi qu’envers la psychologie et les sciences sociales qui permettent de donner un sens aux actions humaines et de faire exister la subjectivité des individus. L’appel aux sciences sociales va lui permettre d’ouvrir sa réflexion et de montrer comment les mécanismes de domination à l’œuvre dans les rapports sociaux de sexe se retrouvent dans d’autres groupes dominants-dominés. Ainsi la déshumanisation et la culpabilisation des victimes ou l’utilisation du langage pour escamoter la réalité s’observent également dans des situations de guerre, de dictature, dans des sociétés coloniales, antisémites ou racistes.
4Dans les chapitres 3 et 4, P. Romito s’attache à décrire les tactiques et les stratégies d’occultation de la violence masculine. Après avoir désamorcé la critique qui pourrait lui être adressée en précisant que, pour qu’il y ait stratégie, il n’est pas nécessaire que les acteurs agissent en toute conscience du but poursuivi (p. 80), elle analyse ces différentes stratégies et tactiques sans concession. C’est là que sa réflexion devient passionnante. Sont examinées en premier lieu les tactiques d’occultation que sont l’euphémisation, la déshumanisation, la culpabilisation, la psychologisation, la naturalisation et la compartimentation. Une fine analyse est faite des mécanismes langagiers d’escamotage qui ont pour effet de faire disparaître les hommes de la violence. Ainsi l’utilisation largement répandue de termes tels que : conflits domestiques, différends conjugaux, violence familiale, famille maltraitante. Même les écrits provenant d’organisations internationales ou de gouvernements, censés lutter contre la violence et la prévenir, parlent de violence sur les femmes ou les petites filles, mais rarement ou jamais de violence masculine. Une des tactiques récurrentes et particulièrement néfastes d’occultation de la violence masculine est la culpabilisation des victimes. Il est bien connu, n’est-ce pas, que les femmes sont provocatrices, castratrices, masochistes ? P. Romito montre qu’il ne s’agit là nullement de stéréotypes dépassés ; ceux-ci continuent d’être à l’œuvre chez les professionnel·le·s de la santé, du social et de la justice. Dans la droite ligne de la critique féministe de la psychologie et de la psychanalyse, elle montre à quel point ces disciplines apportent une caution pseudo-scientifique à l’idéologie dominante qui disculpe les hommes et discrédite les femmes. Sa critique porte aussi sur des modèles plus ouverts tels que la théorie systémique ou la théorie de la codépendance, qui, de façon plus subtile, tombent néanmoins dans le même piège.
5Particulièrement intéressante est son analyse des « fausses dénonciations d’abus sexuels sur les enfants en cas de séparation » (p. 111). S’opposant aux experts de tous bords – avocats, juges, psychologues, psychiatres, assistants sociaux – qui donnent de la voix pour dénoncer les mères qui affabuleraient afin de se venger de leur mari et, s’appuyant sur la littérature scientifique et les données disponibles, elle rappelle deux choses essentielles : 1) le taux de dénonciation d’abus sexuels lors de séparation des parents est faible, même quand il s’agit de séparations conflictuelles ; 2) seules 2 à 8 % des dénonciations, selon les études, sont insuffisamment fondées. Dans la même veine, l’autrice fait un sort au « syndrome d’aliénation parentale » qui connaît un grand succès outre-Atlantique. Il s’agit là d’un concept inventé par un psychanalyste américain, Gardner, pour décrire un état dans lequel un enfant dénigre et hait un parent (presque toujours le père) et refuse de le voir alors qu’il idéalise l’autre. Derrière cet état, il faut chercher une manipulation d’un parent (évidemment la mère) qui agit par vengeance. P. Romito montre à quel point ce concept est dépourvu de tout fondement scientifique et constitue une escroquerie intellectuelle. Elle s’attaque également à une autre tactique d’occultation largement utilisée et portée par l’air du temps : la psychologisation. Les problèmes sont analysés en termes individuels à l’aide d’une seule grille de lecture psychologisante, ce qui a pour effet de dépolitiser les conflits découlant des rapports sociaux de sexe et, par conséquent, de conforter la domination masculine. Des illustrations en sont données à travers les réponses apportées par la psychologie à la violence domestique, l’usage de la médiation en cas de violence, la prévention psychologique de la violence sexuelle sur les mineur·e·s.
6Les stratégies d’occultation sont regroupées en deux grandes catégories – la légitimation de la violence et son déni – et s’appuient sur les tactiques citées précédemment. S’agissant de la légitimation de la violence dans la famille, sont mis en avant les crimes d’honneur, plus ou moins tolérés et impunis, mais aussi, plus près de nous, la non-reconnaissance du viol conjugal comme délit jusqu’à récemment et encore actuellement dans certains États américains notamment, ainsi que la banalisation de la violence domestique par le système policier et judiciaire. Quant à la légitimation de la violence hors de la famille, c’est surtout aux prostitutions que s’attache l’analyse, notamment à leurs formes modernes telles que le tourisme sexuel ou l’usage vénal des femmes par les casques bleus et « soldats de la paix ». En dernier lieu est scrutée la stratégie d’occultation par excellence : la négation. Celle-ci se voit particulièrement bien à l’œuvre dans la non-reconnaissance et la non-prise en compte des violences par le système sanitaire, malgré les effets maintenant connus des violences sur la santé mentale et physique des victimes. Elle s’observe également dans la négation de l’inceste et des abus sexuels sur mineur·e·s. À ce propos, P. Romito développe une intéressante réflexion sur le « syndrome de la fausse mémoire ».
7Un silence de mortes a donc sa place dans la bibliothèque de toute féministe et de toute personne intéressée par le phénomène de la violence masculine. En plus d’un tour complet et bien documenté des questions tournant autour de la violence des hommes et des réponses de la société à son dévoilement, l’ouvrage offre de précieux instruments pour penser des enjeux actuels d’importance : les discours et pratiques des travailleurs sociaux et travailleuses sociales, avocats et juges, psychologues et médecins, qui souvent perpétuent la stigmatisation des femmes, notamment des mères, et participent à la défense des intérêts des hommes.
Notes
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[1]
Patrizia Romito (2006). Un silence de mortes. La violence masculine occultée. Traduit de l’italien par Jacqueline Julien. Paris : Syllepse, Collection Nouvelles questions féministes, 298 pages.
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[2]
Publié en plusieurs langues : Un silenzio assordante. La violenza occultata su donne e minori. Milano : Angeli, 2005 ; A Deafening Silence : Hidden Violence Against Women and Children. Bristol : The Policy Press, 2008 ; Un silencio ensordecedor. La violencia ocultada contra mujeres y ninos. Barcelona : Ediciones de Intervenciòn Cultural, 2008.
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[3]
Jaspard, Maryse et al. (2002). Les violences envers les femmes en France. Une enquête nationale. Paris : La documentation française.
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[4]
Killias Martin, Mathieu Simonin et Jacqueline De Puy (2005). Violence experienced by Women in Switzerland over their Lifespan. Results of the International Violence against Women Survey (IVAWS). Berne : Staempfli Publishers Ltd.

