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Nouvelles Questions Féministes

2009/3 (Vol. 28)

  • Pages : 160
  • Affiliation : Deuxième site de la revue
  • ISBN : 9782889010264
  • DOI : 10.3917/nqf.283.0126
  • Éditeur : Editions Antipodes

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Ces deux livres vont bien ensemble. La mécanique raciste de Pierre Tevanian est une dissection sans pitié du phénomène raciste, un traité théorique pour un public large.

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À la fin de l’introduction, Tevanian dit qu’il manque un chapitre au livre, un chapitre qu’il ne peut écrire lui-même parce que, s’il peut analyser et décrire le racisme, en tant qu’homme blanc hétérosexuel, il n’en a pas l’expérience vécue. C’est à d’autres que revient la tâche de documenter les effets du racisme : à celles et ceux qui, parce qu’elles et ils ont été la cible des mots, des regards et de la discrimination, peuvent donner des compte rendus de première main de ce que signifie vivre comme « autres » stigmatisé·e·s. Ce travail est réalisé dans le livre Les filles voilées parlent. Tevanian a contribué à coordonner ce livre collectif, avec Malika Latrèche et Ismahane Chouder. Les témoignages que les trois publient proviennent d’entretiens approfondis avec des femmes portant foulard qui racontent « comment c’est » d’être « différente » et discriminée dans la France d’aujourd’hui. « Au fond, écrit Tevanian dans l’introduction, les textes et les témoignages que nous avons rassemblés nous racontent l’histoire du point de vue des vaincues : celles pour qui les mots d’ordre d’‹ interdiction des signes ostensibles › ou de ‹ neutralité de l’espace public › n’ont été synonymes ni de ‹ réaffirmation de la laïcité › ni d’‹ émancipation › ni de ‹ promotion du vivre ensemble ›, mais tout simplement, prosaïquement, d’humiliations, d’exclusions, d’injures ou même d’agressions. Pour une fois, écoutons-les » (p. 15).

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Il est impressionnant et émouvant d’écouter ces femmes, peut-être précisément parce qu’elles ne sont pas écrasées par le racisme au point de ne pas pouvoir se défendre. Au contraire, le ton de leurs commentaires est combatif ; elles offrent une critique de la loi sur le foulard qui non seulement réfute le stéréotype de la femme portant foulard si présent dans le discours actuel, mais qui est aussi faite pour inspirer la résistance et le changement. Pour être concrète, leur critique n’en est pas moins théorique. En fait, les deux livres illustrent deux aspects de la relation entre théorie et pratique politiques – l’abstraction et l’engagement pratique sont aussi nécessaires l’un que l’autre.

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La mécanique raciste dissèque le phénomène raciste comme concept (« un corpus théorique, une conception du monde »), comme perception (« une manière de percevoir l’autre »), comme affect (« une manière d’être affecté et de vivre cette affection », p. 3). Le premier chapitre construit un argument fort contre ceux qui prétendent que l’égalité et la différence sont des idées antagoniques, l’une présupposant l’absence de différences, l’autre l’impossibilité de l’égalité. Au contraire, soutient Tevanian, un engagement sincère pour l’égalité implique la reconnaissance des différences, qui sont un fait de la vie ; quand les différences ne sont pas utilisées pour construire des hiérarchies ou des différences de pouvoir, elles sont les effets visibles de l’égalité. « Ce qui rend possible cette émergence et ce déploiement des différences, c’est le passage d’une position objective et subjective d’infériorité à une position d’égalité » (p. 27). Alors que l’inégalité crée de l’homogénéité des deux côtés de la relation (les classifications en normal et anormal réduisent la variété à des oppositions simples), l’égalité laisse la variété et la diversité fleurir. « L’émergence et le déploiement de la différence supposent l’égalité qui elle-même ne se manifeste pas autrement que par l’affirmation et l’ostentation de sa ou de ses différences » (p. 33).

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Ici Tevanian s’appuie sur et reflète les idées sur lesquelles se fonde le Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE), dont l’histoire est partiellement rappelée dans l’épilogue des Filles voilées parlent. Le CFPE fut fondé en 2003 par trois femmes « blanches » et trois femmes « voilées » comme une réaction au projet de loi interdisant le foulard islamique. Il est apparu en même temps qu’un autre collectif, « Une École pour toutes/tous – contre les lois d’exclusion », d’où surgit l’idée des entretiens maintenant publiés dans Les filles voilées parlent. Comme le décrit Ismahane Chouder dans un entretien, elle était allée avec une amie au meeting d’une organisation féministe appelée pour discuter le projet de loi ; le fait qu’elles portaient le foulard a suscité une réaction hostile dans la salle. Après beaucoup de discussions, cette organisation décida de protester contre la loi (cette décision ne fut toutefois pas rendue publique), mais aussi de dénoncer le foulard qui opprime les femmes « quel que soit le sens qu’elles lui donnent » (ce qui fut rendu public). Ce résultat rendit Chouder blessée et furieuse : « Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté des violences n’était pas acceptable ! » (p. 310). Avec d’autres, elle rejoignit le CFPE dont la charte affirme le droit des femmes de porter ou de ne pas porter le foulard ; se donne pour objectif de combattre toute forme de discrimination sexiste, et rejette tout « modèle unique d’émancipation ». Pour le CFPE, la reconnaissance et la coexistence des différences sont à la fois une condition et un résultat de l’égalité.

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Le second chapitre de La mécanique raciste traite de la discrimination que subit Chouder. Il s’attaque aux représentations des « autres » – celles et ceux dont les corps, physiquement et métaphoriquement, sont traités comme « exceptionnels » parce qu’ils ne se conforment pas à « la » norme. Les corps sont représentés comme exceptionnels dans l’imaginaire raciste de trois façons différentes (au moins) : comme furieux (omniprésents, sexuellement dangereux, violents, et même bestiaux) ; comme invisibles (qu’on n’entend pas, qu’on ne voit pas, à qui on ne parle pas, qui n’ont pas de présence ni de voix propres) ; et comme « infirmes » (dépendants, victimisés, incapables de se représenter eux-mêmes). Cette dernière représentation est particulièrement insidieuse, dit Tevanian, parce qu’elle vient souvent de progressistes et de gauchistes, sous la forme d’empathie pour les victimes de discrimination, et se croit antiraciste. Citant Aimé Césaire, Tevanian appelle ce paternalisme de gauche un « fraternalisme : ce mélange de sympathie et de condescendance qui fait du colonisé (ou aujourd’hui de son descendant, l’immigré ou le ‹ jeune issu de l’immigration ›) un frère certes, mais un petit frère » (p. 48). Il est mordant dans sa critique de sociologues (Alain Touraine, Michel Wievorka, François Dubet, Didier Lapeyronnie et Jacques Donzelot) qui, selon lui, déshumanisent leurs sujets au moment même où ils essaient de comprendre leur sort. Et il s’en prend aux militants aussi : ces antiracistes blancs qui implorent les racistes de « ne pas toucher à mon pote », mais qui ont rendu leur « pote de couleur » une victime passive : « il cesse d’être un sujet parlant, il n’est plus que l’objet du discours » (p. 53).

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Cette sorte de condescendance de la part de certaines féministes (peut-on l’appeler « sororisme » ?) est décrite de façon répétée dans Les filles voilées parlent. « Je suis féministe et je suis allergique au foulard », dit une professeure à une fille portant le hijab (p. 30). Une autre dit à une élève qu’elle « rentrera dans la normalité quand elle enlèvera son foulard » (p. 42). Encore une autre prend une jeune fille à part et lui murmure : « Tu sais, si tu es opprimée, on peut t’aider » (p. 70). Une des « filles voilées » met en question l’unilatéralité d’un féminisme qui critique le vêtement pudique de l’islam comme oppressif : « On nous interpelle sans arrêt sur le thème du féminisme parce que nous ne nous sentons pas rabaissées par notre tenue. À mes yeux, ce qui est antiféministe, c’est au contraire ces femmes objets qu’on voit à la télé, dénudées pour vendre tout et n’importe quoi, y compris des pots de yaourt » (p. 164). Le travail de ni Putes ni Soumises est décrit comme à sens unique et aussi comme une incompréhension de l‘islam. Tout en admettant que certaines peuvent être forcées de mettre le foulard, ces filles voilées insistent qu’elles l’ont choisi pour des raisons religieuses, pour montrer leur respect à Dieu, et aussi pour des raisons féministes : « Je refuse d’être réduite à un corps » (p. 278). Mais par-dessus tout, les filles voilées s’en prennent au fraternalisme d’un féminisme qui prétend parler en leur nom. « Si mon voile est un symbole d’oppression, est-ce que je dois en conclure que je m’opprime toute seule ? » (p. 53)

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Telles que les décrit Tevanian, les opérations du racisme ont toujours une réponse double et contradictoire à cette question. D’un côté, les femmes voilées sont traitées comme les victimes de leur culture, soumises à une destinée à laquelle elles ne peuvent échapper. De l’autre, ces mêmes victimes sont décrites comme ayant fait de mauvais choix, comme ayant agi contre leurs intérêts. On leur reproche d’être trop visibles, trop agressives, et d’avoir provoqué l’intolérance. « La jeune musulmane a […] été présentée […] parfois au sein d’un même discours, comme étant à la fois coupable et victime, libre et aliénée » (p. 5).

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Pour Tevanian comme pour les femmes qui se remémorent leurs expériences de discrimination, l’intégration n’est pas une solution. C’est une façon de déplacer le problème de la différence, d’en finir avec l’exclusion mais sans reconnaître la différence et parvenir à l’égalité. L’exigence d’assimilation, maintient Tevanian, n’est rien de plus qu’une défense du privilège blanc, un refus de la réalité de la France comme société plurielle. La tolérance est une autre façon de perpétuer l’inégalité, et loin d’être un signe d’antiracisme, comme certains le pensent, elle est au contraire un signe de racisme. Un véritable antiracisme comprend la race comme une construction culturelle, s’attaque aux œillères données par le privilège blanc, et s’allie dans la lutte pour le changement aux personnes ciblées par la discrimination raciste.

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Ayant analysé et documenté les fondements théoriques et les pratiques qui constituent le racisme, les deux livres finissent sur une note positive. Les filles voilées conclut avec l’histoire du CFPE et un appel à la reconnaissance des variétés de féminisme possibles dans la société française : « Je suis Française de culture occidentale et de religion musulmane » (p. 238) dit une femme ; cette phrase comporte un sous-texte à l’adresse de la société blanche : « Il faudra bien vous y faire. » Une autre parle du souhait des femmes interviewées dans le livre « d’être des citoyennes comme les autres, traitées comme telles » (p. 328). Le dernier chapitre de Tevanian est aussi un appel à l’action. Après avoir énuméré ce que serait un véritable antiracisme, il note que les explosions fréquentes de haine et d’hystérie racistes sont le signe d’une crise. La loi sur le foulard fut une tentative d’arrêter ce qui ne pouvait plus être évité : le soulèvement des subalternes contre une discrimination dont il montre l’ampleur statistique dans un postscript. On ne peut pas prédire quelle issue aura cette crise, dit-il. Elle peut aussi bien mener à un terrible retour de bâton qui intensifiera les politiques racistes qu’enrayer la mécanique raciste. « Nul ne peut en vérité prévoir qui, des gardiens de l’ordre raciste ou de ses adversaires, est en mesure de l’emporter. Raison de plus, si l’on se veut réellement antiraciste, pour entrer en lutte » (p. 120).

Notes

[1]

Pierre Tevanian (2008). La mécanique raciste. Paris : Éditions Dilecta, 126 pages. Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian (2008). Les filles voilées parlent. Paris : Éditions la Fabrique, 346 pages.


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