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Outre-Terre

2006/1 (no 14)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749206110
  • DOI : 10.3917/oute.014.0317
  • Éditeur : Outre-terre

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Quand elle commença à émettre, en novembre 1996, al-Jazira diffusait 6 heures par jour. Ce seront 12 heures en 1997, puis 18 l’année suivante, et 24au 1er février 1999. Ses programmes sont actuellement reçus dans la presque totalité du monde.

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Les analyses confirment un fort audimat de la chaîne dans le monde arabe, où elle est considérée de façon unanime comme la plus suivie [1][1] La chaîne est diffusée par le biais d’Arabsat 3A, Arabsat....

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Un sondage réalisé en février 2005 par Alpha International montre que 76 % des Palestiniens donnent la priorité à notre service d’information [2][2] <alpha@ palnet. com>. ; 62 % des téléspectateurs jordaniens optent d’abord pour al-Jazira [3][3] Al-Sharq, Doha, 5 janv. 2005., et 88 % des Cairotes dotés d’antennes paraboliques regardent en premier lieu notre chaîne [4][4] Ibid., 28 janv. 2005..

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Cependant, comme l’espace arabe n’a pas, à ce qu’écrivent nombre de commentateurs avertis [5][5] Cf. Olfa Lamloum, Al-Jazira, miroir rebelle et ambigu..., d’instituts statistiques fiables, on peut aussi se référer au sondage réalisé par le Washington Post en octobre 2004 à partir de 120chaînes de télévision internationales captées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : 51,7 % d’audience pour al-Jazira, devant sa concurrente immédiate, al-Arabiyah, qui atteint seulement 8,4 % ; suit Abu Dhabi TV, avec 7,6 %, juste devant CNN à 6,4 % [6][6] <http :// www. al-sharq. com/ site/ topics/ article.....

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Une étude menée par l’institut britannique Spotbeam Communication Ltd et couvrant l’ensemble des pays arabes, l’Iran, la Turquie, l’Afghanistan, Israël et Chypre, indique 35 millions de téléspectateurs quotidiens.

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Le Washington Institute for Near East Policy estimait en février 2003 que nos programmes étaient suivis quotidiennement par 50 millions de téléspectateurs, dont 15 millions en Europe et en Amérique [7][7] Cf. Merissa Khurma, Up Next : Al-Jazeera in English,....

7

Le magazine américain du réseau Internet, Brandchannel, classe la marque al-Jazira, en termes d’influence et d’audience, juste après les trois géants américains Apple, Google et Starbucks ainsi que le puissant groupe suédois Ikea [8][8] <http :// www. brandchannel. com/ start1/ asp ? fa_id=....

8

Selon Google, « al-Jazira » est le mot qui a connu la croissance de requêtes la plus importante durant la dernière semaine de mars 2003, le volume passant à la première place au début du mois d’avril [9][9] <http ://c.asselin.free.fr/french.avril03/AlJazira.htm>.....

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La marque al-Jazira est désormais enregistrée dans 120 pays par les soins de la société Abu-Ghazaleh & Co, l’une des cinq grandes sociétés internationales spécialisées dans la protection de la propriété intellectuelle [10][10] La chaîne a d’ailleurs élaboré un plan d’action pour....

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Al-Jazira a été le seul média à figurer le 26 avril 2004 sur la liste des cent « personnalités mondiales les plus influentes » de l’hebdomadaire américain Time[11][11] <http ://english.alJazira.net/NR/exeres/376DCB8F-77D9-4CD7_AFBD-F872B88E6>.....

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Depuis novembre 2001, une chaîne payante de Malaysia a choisi de diffuser six heures hebdomadaires de nos programmes en langue locale.

Qataris, pas Saoudiens

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Les premières émissions d’al-Jazira ont eu lieu en novembre 1996. Or la BBC, dont le service arabe avait été créé en 1938, avait décidé deux ans plus tôt de lancer une télévision en langue arabe et s’était mise d’accord avec la société saoudienne Orbit pour une diffusion sur l’ensemble du Moyen-Orient. L’entente fut de courte durée. C’est alors que le prince cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani proposa le soutien qatari à une chaîne « libre et indépendante [12][12] Cf. Lorenzo Trombetta, « Il Qatar è arabo o americano ? »,... ».

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Pour être bref, les Saoudiens récusaient la ligne éditoriale, trop libre à leur goût, et le fait que les programmes donnent la parole à des opposants virulents basés en Europe. La diffusion par la BBC du documentaire « La mort d’une princesse », traitant des droits de l’homme en Arabie saoudite et contenant des scènes d’exécutions au royaume wahhabite, constitua le point de non-retour et provoqua la rupture définitive, en avril 1996, entre Orbit et la BBC. La disparition du département, conçu et opérant selon les normes en vigueur en Occident, laissa un vide chez les téléspectateurs arabes, à qui était offerte depuis vingt mois une fenêtre sur la modernité et la liberté de pensée sans exemple dans leur monde.

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Pour l’anecdote, le staff de la télévision britannique allait passer avec armes et bagages à Doha [13][13] Gilles Paris, Le Monde, 2 mars 2000. . Pour autant, il n’y a pas eu inféodation, la fondation d’al-Jazira ayant été décidée bien avant la rupture entre Orbit et la BBC et seuls 19 des 140 collaborateurs venant de la télévision britannique [14][14] Entretien avec Mohamed Jassem al-Ali, directeur général.... Le véritable modèle qui nous a inspirés, au demeurant, est CNN. Ce n’est toutefois pas un hasard si le premier directeur général d’al-Jazira, Adnan Sherif – un Britannique d’origine palestinienne, diplômé en sciences de l’environnement de l’université de Beyrouth –, chargé de concevoir et de mettre en place le projet, était un ancien du service arabe de la BBC, tout comme les cinq directeurs de l’information qui se sont succédé à la chaîne et la plupart des présentateurs de ses émissions phares. L’héritage de la chaîne britannique ressort clairement : il consiste surtout dans l’impartialité et l’indépendance affichées.

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D’où les financements unilatéraux de la chaîne. Al-Jazira est tributaire du gouvernement qatari, qui lui a attribué dès les origines 500 millions de rials qataris, soit 130 millions de dollars, de façon à couvrir ses frais de fonctionnement pendant les cinq premières années de son existence. Cette période de grâce a cependant expiré sans que la manne publicitaire espérée afflue dans les caisses de la chaîne, dont les activités induisent des dépenses supplémentaires de plus en plus importantes ; le budget de la seule année 2004, à titre d’exemple, équivalait à peu près au total des sommes investies de 1996 à 2001 : 134 millions de dollars. Or, les recettes de la chaîne sont de l’ordre de 40 millions de rials, soit seulement 11 millions de dollars. Il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque al-Jazira diffuse quotidiennement entre 40 et 45 minutes d’annonces commerciales seulement, contre 300 pour CNN [15][15] Cf. Hugh Miles, Al-Jazeera : How Arab TV News Challenged.... Cela s’explique bien sûr d’abord par des raisons structurelles : les dépenses annuelles en matière publicitaire ne dépassent pas le milliard et demi de dollars dans le monde arabe, les télévisions absorbant près de 90 % de cette enveloppe, qui reste très maigre comparée aux 246 milliards de dollars du marché américain [16][16] Cf. Olivia Qusaibaty, Media under Pressure : Al-Jazeera.... On peut toutefois avancer une autre raison, conjoncturelle : les pressions exercées par les autorités saoudiennes, qui ont la haute main sur les régies publicitaires dans la région et ne supportent pas notre liberté de ton [17][17] Entretien avec Mohamed Jassem Al-Ali, op. cit. .

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D’où la nécessité pour al-Jazira de commercialiser les cassettes de ses enregistrements de ben Laden : chaque clip de trois minutes de l’entrevue exclusive accordée par le personnage en 1998 rapporte en effet 250 000 dollars américains. Il en va de même pour la location à des chaînes de télévision et à des agences du matériel technique de tournage, de montage et de diffusion par satellite, par exemple celle de nos services commerciaux à Kaboul. Une autre perspective de financement est à l’étude : l’ouverture du capital à des investisseurs privés, dans un cadre strictement qatari [18][18] Entretien avec Waddah Khanfar, directeur général d’al-Jazira,....

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L’Arabie saoudite n’a d’ailleurs jamais accepté l’ouverture d’un véritable bureau d’al-Jazira sur son territoire. Certes, la chaîne avait initialement recruté un pigiste, mais, quelques mois plus tard, il se vit empêché de travailler. En 2002, les autorités saoudiennes iront jusqu’à lui interdire de couvrir désormais le pèlerinage de La Mecque, qui suscite un intérêt sans précédent dans les médias internationaux depuis les événements du 11 Septembre.

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Ali Dhafiri, présentateur de journaux télévisés et unique journaliste saoudien d’al-Jazira, interprète cette politique comme la manifestation d’un profond différend entre Riyad et Doha. En réalité, la chaîne avait exposé au grand jour des dossiers saoudiens sensibles que les médias passaient jusque-là sous silence [19][19] Entretien avec Ali Dhafiri le 11 mars 2005..

Westöstlicher Divan

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Certaines émissions d’al-Jazira ont pour principe de juxtaposer les argumentaires contradictoires en laissant le téléspectateur libre de trancher par lui-même. De la même manière, la chaîne se caractérise par la variété des origines et des positions qui s’y expriment et par le contraste des points de vue.

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Ainsi, l’émission Akthar Min Rai [Plus qu’une opinion] est animée à partir de nos bureaux de Londres par Sami Haddad, journaliste britannique d’origine jordanienne et vétéran de la BBC qui présenta le premier bulletin d’information arabe diffusé en juin 1994 par la célèbre radio. Il invite tous les vendredis des personnes défendant des thèses opposées à débattre, généralement par satellite ou par téléphone, des sujets brûlants de l’actualité. C’est l’une des émissions de la chaîne qui a accueilli le plus d’Israéliens.

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L’émission hebdomadaire al-Ittijah al-Muakis [À contre-courant] est présentée, le plus souvent à partir des studios de Doha, par Faysal al-Qassim, un Britannique d’origine syrienne ; né en 1961, cet intellectuel druze est titulaire d’un doctorat ès lettres anglaises ; il a lui aussi travaillé pendant huit ans au service arabe de la BBC en tant que présentateur de journal et qu’animateur d’émissions politiques. Il confronte tous les mardis deux personnes défendant des positions diamétralement opposées. L’émission, qui provoque souvent la colère des gouvernements arabes, a été à l’origine de crises diplomatiques entre Doha et plusieurs capitales arabes.

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De même, tous les mercredis, l’émission Bila Hudud [Sans frontières] reçoit pendant une heure une personnalité du monde politique ou universitaire ; son animateur, l’Égyptien Ahmed Mansour, qui, à l’inverse, est proche des Frères musulmans, a travaillé pour différents journaux en Égypte, au Koweït, au Pakistan et en Bosnie avant de rejoindre al-Jazira en 1997.

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Cependant, on trouve aussi bien sur la chaîne l’émission Al-Sharia wal Hayat [La charia et la vie], diffusée tous les dimanches à partir des studios de Doha et qui traite des différents aspects de la vie d’un point de vue musulman ; elle aborde les problèmes du dialogue interreligieux, de la démocratie, de la laïcité et, plus généralement, de la morale. C’est la seule émission de débat animée par une femme, l’Algérienne Khadije ben Guenna, qui a fait ses études à l’Institut de journalisme de l’université d’Alger et au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes du Louvre, à Paris [20][20] Des professeurs de l’École supérieure de journalisme.... Contrainte de s’exiler en Suisse compte tenu de la situation sécuritaire dans son pays, elle a rejoint al-Jazira en 1997. Elle a décidé, pour des raisons de conscience religieuse, de porter le voile, ce qui a suscité une vague de commentaires dans la presse arabe et occidentale : tournant fondamentaliste [21][21] Entretien avec Khadije ben Guenna le 21 mars 2005 à... ?

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Par ailleurs, l’émission a son invité permanent, Youssef Qaradhawi. Ce Qatari d’origine égyptienne, auteur de cent livres, se revendique d’un islam centriste et modéré et n’hésite pas à critiquer le formalisme salafiste d’inspiration wahhabite qui a cours en Arabie saoudite. Il préside <islamonline.net>, le principal site musulman en arabe et en anglais, et dirige le Conseil européen de la Fatwa et de la recherche, qui a pour mission de trouver des solutions aux problèmes que rencontrent les musulmans dans un contexte où ils sont minoritaires. Son ouvrage le plus connu, Le licite et l’illicite en Islam, a été interdit en France en 1995 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua, même si la décision fut levée un mois plus tard. Qaradhawi allait condamner vigoureusement les attentats du 11 Septembre, mais appeler parallèlement au boycott des produits américains pour protester contre les guerres menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak. Il affiche un soutien haut et fort aux attentats suicides perpétrés par les Palestiniens en Israël. Autant de positions qui ont poussé les États-Unis à le déclarer persona non grata et à lui retirer son visa de dix ans.

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On notera que la chaîne est le premier média arabe à s’être implanté dans l’État hébreu ; elle a en Israël des correspondants qui relèvent de son bureau de Ramallah. Ce dernier force d’ailleurs l’estime de nos concurrents par la fiabilité de ses informations et la rapidité avec laquelle il accède aux sources aussi bien palestiniennes qu’israéliennes [22][22] Entretien avec Majer Khader, chef du service des correspondants....

L’interface en danger

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Média arabe de facture occidentale au Moyen-Orient, al-Jazira a fourni aux téléspectateurs arabes, pour la première fois, une alternative aux médias occidentaux. Toutefois, cela n’allait pas sans risque. L’existence d’une chaîne plurielle, dans notre région, n’est pas sans susciter des réactions ambiguës, le plus souvent très politiques.

27

Ce fut le cas, en 2003, lors du départ de notre deuxième directeur général, Mohamed Jassem al-Ali, diplômé d’histoire de l’université du Qatar, ancien réalisateur à la télévision nationale qatarie de 1979 à 1989, qui fut également cofondateur et directeur général pendant près de sept ans de la télévision de Sarjah, aux Émirats arabes unis; c’est sous son contrôle qu’avait été effectué en novembre 1996 le lancement d’al-Jazira. Nombre de commentateurs allaient lier son départ à des accusations occidentales de prétendue collaboration avec l’ancien régime irakien [23][23] « Le limogeage du directeur général d’al-Jazira »,.... Selon le Sunday Times, en effet, la chaîne aurait été infiltrée par trois agents du renseignement irakien; de son côté, le leader du Congrès national irakien, Ahmed Chalabi, arguait de prétendus documents censés avoir été découverts dans les archives d’État de Bagdad pour accuser des journalistes d’al-Jazira de collaborer avec les agences irakiennes [24][24] Cf. Olivia Qusaibaty, op. cit., p. 10. .

28

On a de la même manière avancé au moins trois hypothèses pour expliquer le remplacement de Mohamed Jassem par Waddah Khanfar, un Jordanien d’origine palestinienne né en 1948, ingénieur du génie civil de l’université d’Amman [25][25] La chaîne compte de nombreux journalistes de formation.... Sa nomination était une tentative de rapprochement avec les Américains : le nouveau directeur général aurait noué des relations étroites avec les responsables américains ; ne sera-t-il pas le premier journaliste arabe à obtenir une interview de Paul Bremer, administrateur civil américain en Irak du 6 mai 2003 au 28 juin 2004 [26][26] Interview diffusée par al-Jazira le 25 juin 2003. ? D’autres commentateurs ont soupçonné Khanfar d’être proche des islamistes modérés et ont interprété sa nomination comme venant faire contrepoids à la politique continûment proaméricaine du Qatar, Doha cherchant par là à neutraliser d’éventuelles représailles des fondamentalistes [27][27] <http :// www. palestinianforum :net/ forum/ showthred;php ?t=171168page=2>..... Enfin, les origines palestiniennes du directeur général donnèrent à penser à une alliance implicite entre les autorités qataries et les Palestiniens, qui fournissent la colonie arabe la plus importante de l’Émirat [28][28] L’influence des Palestiniens s’est sensiblement renforcée.... Tout cela reste bien sûr sujet à caution, même si plusieurs hauts dignitaires de l’administration publique et des hommes d’affaires prospères sont issus la colonie palestinienne du Qatar : de fait, l’actuel président palestinien, Mahmoud Abbas, a travaillé en tant que responsable du service du personnel au ministère qatari de l’Éducation de 1957 à 1971 [29][29] <www. vote2fateh. ps/ tarekh. htm>. .

29

En 2000, l’ouverture du bureau de Kaboul a suscité un débat passionné au sein de la chaîne. La rédaction, anticipant sur une actualité brûlante en Somalie et en Afghanistan dans les années à venir, estimait pouvoir s’implanter beaucoup plus facilement que CNN ou la BBC dans ces deux pays. Comme elle n’avait pas trouvé de correspondant adéquat en Somalie, la décision avait été prise d’en couvrir l’actualité à partir du Yémen. Pour l’Afghanistan, le choix se porta sur Tayssir Allouni, qui connaissait bien le pays pour y avoir séjourné plusieurs fois pendant au moins une décennie en tant que correspondant de l’agence espagnole d’information EFE. Il allait devenir l’un des journalistes les plus célèbres au monde pour sa couverture exclusive de la guerre d’Afghanistan, en 2001, et pour l’interview que lui accorda ben Laden en octobre de la même année.

30

Parmi les événements que nous fûmes les seuls à rapporter figure la destruction par les taliban des bouddhas géants de Bamiyan, en février-mars 2001, œuvres d’art faisant partie du patrimoine mondial et drainant à ce titre des foules de pèlerins et de touristes étrangers.

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L’ouverture du bureau de Kaboul, aussi onéreuse que compliquée, comportait des risques quotidiens, car le régime des taliban prohibait la prise d’images, qu’il considérait comme impie. Notre équipe de reportage devait filmer dans l’ombre et subissait un harcèlement continu. Allouni lui-même fut arrêté plusieurs fois.

32

Bombardé par l’aviation américaine dans la nuit du 13 au 14 novembre 2001, à la veille de la fuite des taliban et de l’assaut des forces de l’Alliance du Nord sur la capitale, le bureau de Kaboul fut complètement détruit. Il nous a fallu ouvrir de nouveaux locaux dans un autre quartier de la ville, nous équiper à neuf, et même recruter du personnel [30][30] Correspondance par courriel avec Ould Mhadi Beibe,....

33

En 1997, l’Irak était replié sur lui-même et aucun média étranger n’y avait de correspondant. Nous avons fait exception à la règle en y ouvrant une unité de production audiovisuelle confiée à Faysal al-Yassiri, ancien directeur général de la télévision irakienne. La chaîne était le seul média étranger présent à Bagdad pendant l’opération « Renard du désert », du 16 au 19 décembre 1998, et joua alors un rôle comparable à celui de CNN durant la deuxième guerre du Golfe, en 1991. En retransmettant à partir de l’Irak les images des frappes, en filmant les dégâts matériels et humains causés par les attaques et en diffusant les discours de Saddam Hussein ainsi que les conférences de presse des responsables irakiens, al-Jazira a donné une version de l’événement tout autre que celle des Américains et des Britanniques. Les images furent au demeurant reprises par toutes les chaînes occidentales, et la marque « al-Jazira » s’est imposée dans les salles de rédaction du monde entier.

34

Notre marge de manœuvre n’était pas plus importante lorsque nous entreprenions de critiquer le régime irakien, et le gouvernement de Saddam a menacé à plusieurs reprises de fermer notre bureau de Bagdad. Pour nos reporters, c’était une véritable épée de Damoclès, car les représailles pouvaient aller bien au-delà du rapatriement auquel s’exposaient les étrangers ou de l’incarcération encourue par les citoyens irakiens : le 7 avril 2003, le Palestinien Majed Abd al-Hadi, ancien reporter d’al-Jazira à Bagdad, a été ouvertement menacé de mort par le ministre irakien de l’information, Mohamed Said Shahhaf [31][31] Entretien avec Majed Abd el-Hadi le 20 mars 2004. , cependant que Tareq Ayoub, trente-cinq ans, Jordanien d’origine palestinienne, est décédé le 8 avril 2003, à la veille de la chute de la capitale, dans le bombardement du bureau de Bagdad par l’aviation américaine.

35

Par la suite, nous avons procédé à la réorganisation en profondeur de nos installations, que nous avons transformées en véritable mini-station de télévision, avec un staff de plus de 100 personnes, sur trois étages de l’hôtel Swan Lake dans le quartier chic d’al-Karrada, dans le centre-ville. Le local était équipé d’un studio et de trois unités de diffusion par satellite ; il disposait d’équipements de tournage et de communications suffisants pour entretenir un réseau de correspondants opérationnels dans presque toutes les villes irakiennes. Al-Jazira faisait de la sorte jeu égal avec CNN et la BBC.

36

Cependant, une fois Saddam renversé, ce sont les autorités tant américaines qu’irakiennes qui nous ont accusés de faire le jeu de la résistance armée islamiste à l’occupation. Vingt et un journalistes et cameramen furent arrêtés et emprisonnés par les forces américaines, de quelques heures à quelques semaines, entre juillet et décembre 2003 [32][32] Entretien avec Abd al-Haq Saddah, ancien directeur.... La plupart furent appréhendés alors qu’ils filmaient des scènes de violences sur le terrain. Salah Hacen, cameraman et reporter, fut arrêté dans la matinée du 3 novembre 2003 à Baquba, au nord-est de Bagdad, en train de filmer un site où venait de se produire une explosion; il passa quarante-huit jours derrière les barreaux, dont une bonne partie à Abou Ghraib : il devait y subir toutes sortes d’humiliations, dont le déshabillage devant des militaires américaines [33][33] Entretien avec Salah Hacen le 20 janvier 2004 à Bagdad..... Un autre cameraman de la chaîne, l’Irakien Hamid Rashid Wali, quarante-quatre ans, fut tué par un obus américain le 20 mai 2004, alors que, installé sur la terrasse de sa chambre d’hôtel dans la ville sainte de Karbala, au sud de Bagdad, il filmait des affrontements entre les forces américaines et les milices du leader chiite irakien Moqtada al-Sadr.

37

Les autorités irakiennes finirent par fermer le bureau de Bagdad, la chaîne étant accusée d’agir en tant que « porte-parole des terroristes » et de « nuire à l’image de l’Irak et des Irakiens » ; le Premier ministre Iyad Allawi annonça cette décision d’interdire al-Jazira le 7 août 2004, au cours d’une conférence de presse tenue à Bagdad [34][34] Falah al-Naquib, ministre de l’Intérieur irakien, conférence....

38

Nous avons des ambitions planétaires. La chaîne est assez bien implantée en Asie, où elle compte 11 bureaux. Outre l’Inde, le Japon, la Chine, Taiwan et Hong Kong, elle est présente dans tous les grands pays musulmans de la région : Iran, Indonésie, Malaysia, Pakistan et Afghanistan, ainsi qu’aux Philippines. Son bureau indien est cependant fermé depuis avril 2002, New Delhi ayant accusé al-Jazira d’épouser les thèses pakistanaises dans son traitement de l’actualité cachemirie.

39

Avec son bureau de Sydney, Al-Jazira est la seule télévision arabe présente en Australie et retransmet à partir de ce lointain continent des informations qui, compte tenu de l’étroite alliance entre le Premier ministre John Howard et George W. Bush dans la lutte contre le terrorisme islamique, intéressent de plus en plus l’opinion publique arabe.

40

En Afrique noire, nous travaillons à l’ouest depuis Nouakchott, à l’est à partir de Khartoum, Addis Abeba et Nairobi, au sud à partir de Johannesburg. Nous avons l’intention de nous implanter en Europe de l’Est, en Asie centrale et en Amérique latine.

41

En résumé, nous avons réussi à briser le monopole des médias occidentaux en matière de couverture internationale de l’information, chez nous comme ailleurs [35][35] Entretien le 4 mars 2005, à Doha, avec Jemil Azer,....

Notes

[1]

La chaîne est diffusée par le biais d’Arabsat 3A, Arabsat 2C, Echostar 3, Echostar 4, Eurobird, Hotbird 3, Measat, Nilesat, Pas 2, Pas 9 et Seasat.

[2]

<alpha@ palnet. com>.

[3]

Al-Sharq, Doha, 5 janv. 2005.

[4]

Ibid., 28 janv. 2005.

[5]

Cf. Olfa Lamloum, Al-Jazira, miroir rebelle et ambigu du monde arabe, Paris, La Découverte, 2004.

[6]

<http :// www. al-sharq. com/ site/ topics/ article. asp ? cu. no= 1&item. no= 120572&version>.

[7]

Cf. Merissa Khurma, Up Next : Al-Jazeera in English, The Washington Institute for Near East Policy, 7 févr. 2003.

[8]

<http :// www. brandchannel. com/ start1/ asp ? fa_id= 248> ;ce classement est effectué en fonction du traitement sur Internet et de l’avis de 2 000 experts.

[9]

<http ://c.asselin.free.fr/french.avril03/AlJazira.htm>.

[10]

La chaîne a d’ailleurs élaboré un plan d’action pour attirer les grands annonceurs de la planète. Cf. entretien de l’auteur avec Hamad Yahya Nouaimi, directeur du département marketing d’al-Jazira, le 13 mars 2005 à Doha.

[11]

<http ://english.alJazira.net/NR/exeres/376DCB8F-77D9-4CD7_AFBD-F872B88E6>.

[12]

Cf. Lorenzo Trombetta, « Il Qatar è arabo o americano ? », Limes, n° 1/2003, La strana guerra, p. 90.

[13]

Gilles Paris, Le Monde, 2 mars 2000.

[14]

Entretien avec Mohamed Jassem al-Ali, directeur général d’al-Jazira, le 17 décembre 2003 à Doha.

[15]

Cf. Hugh Miles, Al-Jazeera : How Arab TV News Challenged the World, Londres, Abacus, 2004, p. 2.

[16]

Cf. Olivia Qusaibaty, Media under Pressure : Al-Jazeera Toeing the red Lines, Goldsmith College, Université de Londres, 1er mars 2005, p. 5 : enquête du Pan Arab Satellite Research Center (PARC) en avril 2004.

[17]

Entretien avec Mohamed Jassem Al-Ali, op. cit.

[18]

Entretien avec Waddah Khanfar, directeur général d’al-Jazira, Rayah, 22 nov. 2004. Cela pour faire bonne mesure aux informations selon lesquelles le milliardaire israélo-américain Haïm Saban aurait négocié avec l’Émir l’achat de 50 % des actions de la chaîne ; cf. Yediot Aharonot, 24 sept. 2004.

[19]

Entretien avec Ali Dhafiri le 11 mars 2005.

[20]

Des professeurs de l’École supérieure de journalisme de Lille, la plus célèbre de France, animent des sessions du centre de formation d’al-Jazira; cela vaut évidemment aussi pour les formateurs de Thomson Fondation, la prestigieuse institution britannique.

[21]

Entretien avec Khadije ben Guenna le 21 mars 2005 à Doha ; Paule Gonzalès, « Chaînes arabes : Al-Jazira dicte les standards aux télévisions d’information », Le Figaro, 17 août 2004.

[22]

Entretien avec Majer Khader, chef du service des correspondants d’al-Jazira, 6 mars 2005.

[23]

« Le limogeage du directeur général d’al-Jazira », al-Ittihad, 28 mai 2003.

[24]

Cf. Olivia Qusaibaty, op. cit., p. 10.

[25]

La chaîne compte de nombreux journalistes de formation scientifique, notamment Maher Abdallah, ancien présentateur de l’émission « La charia et la vie », diplômé de génie mécanique ; Salam al-Oubeidi, correspondant d’al-Jazira à Moscou, docteur en physique nucléaire ; Udayy al-Kateb, correspondant en Irak, ingénieur en électricité ; Youssef Sharif, directeur du bureau d’Ankara, médecin.

[26]

Interview diffusée par al-Jazira le 25 juin 2003.

[27]

<http :// www. palestinianforum :net/ forum/ showthred;php ?t=171168page=2>.

[28]

L’influence des Palestiniens s’est sensiblement renforcée après la crise entre Doha et Le Caire en 1997, les ressortissants égyptiens se trouvant marginalisés.

[29]

<www. vote2fateh. ps/ tarekh. htm>.

[30]

Correspondance par courriel avec Ould Mhadi Beibe, actuel directeur du bureau d’al-Jazira à Kaboul, en date du 15 mars 2005.

[31]

Entretien avec Majed Abd el-Hadi le 20 mars 2004.

[32]

Entretien avec Abd al-Haq Saddah, ancien directeur du bureau d’al-Jazira en Irak, le 20 janvier 2004 à Bagdad.

[33]

Entretien avec Salah Hacen le 20 janvier 2004 à Bagdad.

[34]

Falah al-Naquib, ministre de l’Intérieur irakien, conférence de presse, AFP, 7 août 2004; Iyad Allawi, Premier ministre, ibid.

[35]

Entretien le 4 mars 2005, à Doha, avec Jemil Azer, présentateur et chef du service de retraitement linguistique à al-Jazira, qui fut membre du service arabe de la BBC pendant trente et un ans.

Plan de l'article

  1. Qataris, pas Saoudiens
  2. Westöstlicher Divan
  3. L’interface en danger

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