CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1L’analyse des prises de parole profanes autour du politique dans l’espace public électronique demeure aujourd’hui une thématique peu explorée. Tout d’abord, les recherches se sont prioritairement intéressées à la blogosphère politique et aux publics militants (Cardon, 2007) ou à des espaces en ligne spécifiquement dédiés à l’expression citoyenne, comme les forums partisans (Desquinabo, 2008). D’autres travaux portent sur les dispositifs participatifs dans le cadre de politiques publiques aux échelles locales, nationales ou européennes (Monnoyer-Smith, 2011 ; Wojcik, 2011). Par contre, les ressorts et les modalités de participation des internautes intéressés par le politique, mais qui ne sont ni des militants ni des semi-professionnels de l’information, demeurent peu étudiés. Dans notre recherche, nous souhaitons questionner et analyser les paroles politiques profanes. Pour ce faire, nous adoptons une acception large du politique et suivons les pistes de plusieurs travaux récents qui invitent à observer et à analyser les prises de parole des individus, en leur qualité de citoyen, au sein d’espaces en ligne non dédiés au politique, afin de questionner l’élargissement des publics et des régimes de prise de parole politique (Munson, Resnick, 2011 ; Wright, 2012).

2Par ailleurs, les travaux questionnant l’expression du genre au sein des espaces de participation en ligne sont rares, et surtout centrés sur les pratiques de la blogosphère politique anglo-saxonne. Ceux-ci démontrent que le genre est un facteur clivant de l’espace public électronique. De plus, les travaux portant sur le rapport au politique au prisme du genre tendent à montrer que les femmes partageraient plus souvent un rapport empathique au politique ancré dans leur quotidien et leur subjectivité. À l’inverse, les hommes s’engageraient majoritairement dans des modalités d’expression de leurs opinions plus distanciées (Mossuz-Lavau, De Kervasdoué, 1997). Ces derniers s’inscriraient donc davantage dans les modalités de prise de parole légitimées au sein de l’espace public tel que défini par le modèle habermassien, où la nécessité d’une délibération fondée sur le principe de la rationalité formelle évacue les arguments subjectifs et ancrés dans l’affect (Habermas, 1987). Par ailleurs, dans le contexte d’application de la loi sur la parité au sein des partis politiques, Catherine Achin a aussi pu observer que : « Les usages de la loi ont traduit une forte naturalisation du genre, une essentialisation et une fixation de la féminité autour de “qualités stéréotypées” (sens du concret, écoute, dévouement…) » (2012, p. 52). Il apparaît nécessaire d’interroger en ligne ces clivages genrés des prises de parole et des rapports au politique qui s’inscrivent dans des stéréotypes des rôles traditionnels et des représentations sociales du féminin. De surcroît, comme le notent Christine Guionnet et Erik Neveu, ces clichés machistes trouvent leur pendant dans certaines analyses féministes :

3

« […] où la sociabilité masculine est décrite comme forcément fruste, davantage faite de promiscuité monosyllabique et d’activités partagées que d’échanges profonds, tandis que la sociabilité féminine serait uniment faite d’empathie mutuelle, d’une capacité de verbaliser ses affects, de se prodiguer réconfort et attention. Autant de croyances socialement répandues qu’il est épistémologiquement sage de questionner avant de les entériner ».
(2007, p. 259)

4Avec l’arrivée des réseaux socionumériques, les dispositifs ancrés dans le privé se multiplient. Le plus célèbre d’entre eux est Facebook, qui a connu un succès fulgurant ces dernières années. En mars 2015, le réseau social annonce 1,44 milliard d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde [1]. En France, Facebook totalisait 26 millions de comptes en septembre 2013 [2]. Les femmes se sont massivement approprié cet espace initialement conçu à des fins de sociabilité entre proches et proposant une diversité d’outils de présentation de soi et d’expression de sa subjectivité sur des profils personnels. Elles y sont aujourd’hui plus présentes et actives que les hommes. En effet, en 2013, en France, 66 % des femmes contre 60 % des hommes détenaient un compte sur Facebook [3]. Sur le réseau social, s’articulent des pratiques d’exposition de soi, de ses goûts, de ses intérêts et des échanges de sociabilité privée, mais également des pratiques informationnelles et participatives (Cardon, 2010).

5Réseau social privé, Facebook est également devenu aujourd’hui une plateforme de prises de parole publiques. En raison de son succès, un ensemble d’entreprises ont infiltré cet espace pour y créer ou y consolider des liens entre les marques et les publics. Les acteurs politiques et médiatiques ont également investi Facebook, via la création de pages de « fans », ouvrant ainsi une pluralité d’espaces de participation des membres autour de l’actualité et du politique. Les pages Facebook des médias proposent notamment différents formats de participation sur l’actualité : posts d’opinions, commentaires-réactions aux posts des médias, partages de liens d’actualité sur les réseaux personnels, approbation d’un contenu via le bouton « J’aime ». Facebook constitue donc, en ce sens, une plateforme semi-privée et semi-publique, terrain susceptible de favoriser l’émergence d’une nouvelle grammaire de la conversation politique, marquée par l’allégement des contraintes qui pèsent sur les prises de parole au sein des espaces publics traditionnels.

6Dans ce contexte, comment se distribuent, sur Facebook, les modèles discursifs attribués au féminin dans les représentations collectives (empathie, affect, écoute, attention) et ceux, plus légitimes, davantage associés au masculin (distanciation, argumentation, polémique, confrontation) ? Le clivage genré des prises de parole observé dans les formes traditionnelles de participation politique persiste-t-il sur Facebook ?

7Selon notre hypothèse, la banalisation de la présence sur Facebook et le développement d’usages de plus en plus ancrés dans la quotidienneté redéfinissent la frontière entre espace public et espace privé, et affectent les modalités de participation autour de l’actualité politique. L’informalité qui domine les prises de parole et les interactions sur le dispositif permettrait alors de réduire le clivage du genre qui persiste, hors ligne et en ligne, dans l’expression politique au sein des espaces publics.

8Dans la blogosphère, Olena Goroshko et Olena Zhigalina (2011), à partir d’une enquête menée sur 20 blogs de personnalités politiques russes et anglo-saxonnes, notent que les blogs d’hommes sont surreprésentés. Concernant la participation citoyenne, Dustin Harp et Mark Tremayne (2006) appuient ces résultats, montrant que seulement trois auteures font partie du top 30 de la blogosphère politique la plus influente : « La blogosphère est, comme dans le monde de l’écrit et de la publication d’opinion en général, une place où les voix des femmes sont marginalisées » (p. 258) [4]. Jonathan Schler, Moshe Koppel, Shlomo Argamon et James Pennebaker (2006) constatent, à partir d’une étude de discours sur un corpus de 71 000 blogs non exclusivement politiques, que les blogueurs et les blogueuses ne postent pas les mêmes contenus. Les hommes investissent davantage les thématiques de la politique (au sens de « politics »), des technologies et de l’économie (« money »), alors que les femmes interviennent en majorité sur des thématiques liées à leur vie quotidienne et mobilisent un style d’écriture plus personnel. Si certaines citoyennes créent des blogs sur la politique et la culture, ceux-ci demeurent minoritaires et leurs prises de parole moins visibles.

9La moindre participation des femmes dans les espaces publics électroniques s’inscrit dans la filiation d’une mise à distance des femmes du politique et d’une persistance d’un rapport différencié à l’espace public et privé. « Démocratisation et libéralisation ont donc initialement rimé avec une exclusion légale ou sociale des femmes des principaux modes d’expression dans l’espace public » (Guionnet, Neveu, 2007, p. 69). Le confinement historique des femmes au sein de l’espace privé explique qu’en dépit des évolutions socioculturelles, ces dernières s’estiment toujours moins légitimes pour s’exprimer dans l’espace public que les hommes (Dulong, Matonti, 2007).

10Pourtant, si à l’instar des arènes publiques politiques (Achin, 2012 ; Coulomb-Gully, 2009) et médiatiques (Reiser, Gresy, 2008), les femmes sont sous-représentées au sein de l’espace politique électronique, elles ont considérablement investi le web et les dispositifs de sociabilité comme les réseaux sociaux. Un certain nombre d’enquêtes qualitatives ont démontré que les femmes se sont emparées d’Internet lorsque l’usage de la technologie s’est inscrit dans le prolongement de leurs pratiques quotidiennes, notamment celles de la communication privée. Ainsi, les premières internautes ont rapidement mobilisé le courrier électronique pour l’échange avec leurs proches (Singh, 2001 ; Jouët, Messin, 2005). Josiane Jouët a par ailleurs démontré que l’appropriation du réseau des réseaux par les femmes s’opère lorsque l’ordinateur n’est plus connoté à la technique mais devient communicationnel et qu’Internet se rapproche d’un média ordinaire (Jouët, 2003).

11Cependant, les clivages se repèrent surtout au cœur des usages sociaux. Aux États-Unis, Bruce Bimber note que, si l’équipement est davantage déterminé par des facteurs socioéconomiques, c’est dans les pratiques que s’opère « une combinaison de phénomènes sous-jacents relevant du genre » (2000, p. 868) [5]. Aujourd’hui, les disparités en termes d’équipement et d’accès à Internet entre les hommes et les femmes se sont amenuisées. En effet, en France, selon le Credoc [6], en juin 2014, 78 % des femmes et 86 % des hommes disposaient d’au moins un micro-ordinateur, et 84 % des hommes et 80 % des femmes déclaraient disposer d’une connexion Internet au sein du foyer. Parmi ces internautes, 76 % des femmes et 79 % des hommes se connectent au moins tous les jours. Cependant, les hommes demeurent les premiers à adopter les innovations numériques. Ainsi, 50 % des hommes contre 40 % des femmes se connectent en dehors du domicile avec un ordinateur portable ou une tablette tactile. Ils regardent davantage de vidéos sur l’ordinateur et téléchargent plus de musique que les femmes (10 points de plus pour les deux pratiques).

12Par contre, comme nous l’avons déjà vu, elles ont largement coopté la dimension communicationnelle de Facebook. Ce dispositif conçu pour la sociabilité ordinaire favorise d’ailleurs le recours à des régimes de parole souvent attribués aux femmes et disqualifiés dans les processus délibératifs. Sur Internet, la diversification des dispositifs de participation autour de l’actualité (forums, commentaires d’articles sur les sites de médias) et la massification de l’usage des réseaux sociaux ont favorisé la porosité entre le style délibératif au sein des arènes politiques et médiatiques et celui de la conversation ordinaire entre proches. En ce sens, les régimes de prise de parole en public et les compétences qu’ils requièrent se sont élargis à des formes de discours publics d’un nouveau genre. Dominique Cardon a ainsi montré, à propos de ces espaces semi-privés, semi-publics :

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« Dans l’espace public traditionnel, celui de la presse, du livre, de la radio et de la télévision, la contrainte de distanciation est si forte qu’elle s’est aussi révélée être un instrument d’exclusion à l’égard de nombreuses formes de prise de parole plus subjectives, plus intéressées, plus irresponsables, plus drolatiques ou plus violentes. L’élargissement de l’accès à l’espace public sur Internet s’est en quelque sorte “payé” d’un abaissement des contraintes de distanciation qui ont fondé les formes du discours public (politique, journalistique, intellectuel) en le plaçant dans l’horizon régulateur de la raison, de l’autocontrôle, de l’argumentation et du détachement vis-à-vis des intérêts particuliers. Sans rompre avec ces idéaux régulateurs (au contraire, ils se trouvent parfois renforcés et rehaussés par certaines formes de débat sur Internet), le réseau des réseaux a aussi accueilli, rendu visible et encouragé l’expression tous azimuts des subjectivités. […] Internet nous a appris que, pour élargir le cercle de l’expression publique, il était nécessaire de tolérer des énonciations à la première personne, des points de vue assurés et des voix frêles, des coups de gueule, des affirmations péremptoires, des propos hasardeux, poétiques, loufoques, drôles et vibrants ».
(2010, p. 50)

14L’ouverture de l’espace public en ligne à ces énonciations invite alors à questionner l’élargissement des publics participatifs sur Facebook et à confronter les modalités de participation des femmes et des hommes. Pour ce faire, nous avons choisi d’observer les fils de discussion qui se déploient sur les pages Facebook des médias. Les prises de position observées sur ces espaces relèvent essentiellement du commentaire d’actualité, et Fabien Granjon note à ce propos :

15

« Les commentaires effectués peuvent ainsi compléter les informations mises en visibilité, les contextualiser, en accentuer la pertinence ou au contraire en souligner certains manquements. Ils peuvent également porter sur des informations qui sont reproduites en ligne, non pour en appuyer l’importance, mais au contraire pour dénoncer les apories de leurs contenus et la faiblesse des traitements médiatiques qui leur sont réservés ».
(2014, p. 40)

16Ainsi, même s’il n’emprunte pas le style énonciatif des arènes politiques et médiatiques traditionnelles, le commentaire relève alors de l’acte participatif dans la mesure où, comme le note Aurélie Aubert : « Participer, c’est prendre parti, contribuer, engager une partie de soi-même dans la construction de quelque chose qui est extérieur à l’individu et auquel il souhaite s’associer, qu’il désire contribuer à construire » (2014, p. 125).

17Quatre modalités d’expression des opinions nous ont alors semblé pertinentes pour répondre à notre questionnement. L’empathie, dans un premier temps, renvoie à la prise en compte de l’humain, l’expression des affects, l’ancrage dans le vécu et dans l’« éprouvé » (Plantin, 2011). Cette modalité renvoie également à l’écoute, la précaution et la prise en compte des points de vue dans les interactions. L’argumentation distanciée, dans un second temps, englobe des énoncés répondant davantage aux contraintes qui pèsent sur les prises de parole dans l’espace public. Il s’agit alors de commentaires mobilisant des ressources argumentatives considérées comme « objectives », au sein desquels le locuteur est peu présent dans l’énonciation. Dans l’interaction, ce régime de prise de parole se manifeste par des postures éclairées, visant à rétablir la vérité. La troisième catégorie est celle de l’indignation. Ici, l’opinion est exprimée de manière péremptoire et vindicative. Cela peut se traduire dans les interactions par l’interpellation d’autres commentateurs pouvant conduire au conflit. Enfin, le régime de l’opinion brute englobe les réactions spontanées, brèves et non argumentées qui n’appellent pas à la discussion des événements et au sein desquelles les individus ne s’engagent pas personnellement.

18Notre recherche démontre ainsi que l’élargissement de l’espace public en ligne à des régimes de prise de parole fondés sur le modèle de la conversation ordinaire et du bavardage favorise l’intervention des hommes et des femmes dans des régimes discursifs et des modalités interactionnelles communs. Nous assistons à une communication autour du politique moins systématiquement genrée que celle repérée au sein des espaces spécifiquement dédiés à la parole publique.

19Il convient toutefois de rappeler que les pratiques de participation politique sont minoritaires dans l’ensemble des usages de Facebook, y compris pour les internautes participatifs étudiés. En effet, l’activité de commentaire sur l’actualité s’entrelace à d’autres usages privés de la plateforme qui demeurent majoritaires dans la plupart des cas (partages et commentaires autour de photos, d’événements, de statuts d’humeur, de posts culturels tels que les liens musicaux ou les extraits de films, etc.). Les pratiques étudiées ne peuvent donc être assimilées à des pratiques d’engagement politique en ligne ; elles s’inscrivent davantage dans la filiation de la conversation ordinaire et spontanée en réaction à l’actualité des médias, tout en témoignant de prises de position affirmées dans le champ du politique.

Méthodologie

20Afin d’appréhender notre questionnement, nous avons choisi d’étudier la participation sur une sélection de pages Facebook de grands médias car, selon l’hypothèse formulée par Azi Lev-On et Bernard Manin, les plateformes participatives des médias favoriseraient l’élargissement de la participation citoyenne et l’échange social au sein du grand public : « Quelles que soient les motivations de ceux qui s’y rendent, le résultat est que ces sites constituent des carrefours de communication par-delà les clivages, favorisant l’exposition à des opinions adverses, et même la confrontation interactive avec elles » (2006, p. 207). Nous avons ainsi retenu huit pages Facebook de médias dont l’activité de publication de posts d’actualité était régulière et sur lesquelles la participation était pertinente pour notre questionnement : celles des quotidiens Le Figaro, Le Monde et Libération, des chaînes de télévision BFM et France 24, d’un magazine d’actualité L’Express et de deux périodiques consacrés à l’international, Le Monde diplomatique et Courrier international. Par ailleurs, notre approche visant à saisir les modalités d’expression d’un public large et diversifié, nous avons choisi de ne pas retenir de pages Facebook de sites d’information natifs de l’Internet (« pureplayers ») dont le suivi régulier pourrait être le fait des individus les plus privilégiés socialement (Comby, 2013).

21Nous avons étudié les pages Facebook de médias en tant que dispositifs, selon une approche sociotechnique fondée sur le concept de double médiation (Jouët, 1997). Celle-ci implique de considérer le poids des outils techniques et de leur agencement dans les formes de l’échange social. Concomitamment, les modalités d’appropriation du dispositif par les sujets sont ancrées dans les expériences sociales.

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« Le principe de médiation sociotechnique nous indique que, quand nous considérons l’édification du social, nous ne pouvons faire abstraction des éléments techniques et, de même, nous ne pouvons décrire les dispositifs techniques sans faire appel à la mise en acte de dispositions, de compétences, de sens pratiques et de savoirs proprement sociaux de la part des sujets ».
(Granjon, Denouël, 2011, p. 24)

23Pour dégager les thématiques, les régimes de prises de parole et les modalités d’interaction des participants sur les pages de médias sélectionnées, une observation ethnographique en ligne a été réalisée [7]. Cette démarche appliquée à Facebook requiert, dans une phase exploratoire, une circonscription précise du terrain. L’ampleur de la participation et la volonté de tester l’hypothèse d’une mobilisation des femmes autour d’enjeux traditionnellement plus saisis par les hommes nous ont incitée à nous centrer sur les actualités internationales et à choisir une période d’observation stricte (semaine du 18 au 25 octobre 2011). Notons que cette semaine, sélectionnée de manière aléatoire, s’est révélée riche en événements internationaux : les élections parlementaires en Tunisie, la mort de Mouammar Kadhafi, la libération de l’otage Gilad Shalit, la coupe du monde de rugby, l’élection en Argentine de Cristina Kirchner, les discussions autour de la crise de l’euro et enfin le décès d’une Française enlevée au Kenya. Dans la perspective de Jennifer Stromer-Galley, nous retiendrons qu’un échange conversationnel relève du politique dès lors qu’il aborde les thèmes suivants : « les événements en cours, les questions de société, les politiques publiques, les campagnes politiques et le gouvernement » (2002, p. 24) [8].

24La méthode de l’observation en ligne nécessite une phase d’immersion où la présence prolongée et régulière du chercheur l’informe sur la dynamique, le ton et les thématiques des fils de discussion. Ce n’est qu’en devenant lui-même usager que l’observateur peut s’imprégner de l’architecture et du fonctionnement du dispositif, découvrir les différents outils de participation et de personnalisation mis à la disposition des individus, ainsi que ceux dédiés à la discussion et à l’interaction. Ces outils techniques, au cours du processus d’appropriation, deviennent autant d’outils sociaux. Par ailleurs, sur Facebook, les données produites sont conservées ce qui autorise leur accès asynchrone, mais la quantité pléthorique et l’actualisation permanente des commentaires nécessitent un suivi des activités et un archivage rigoureux pendant que se déroulent les échanges.

25Nous avons adopté une méthodologie combinant une approche quantitative et une approche qualitative. Dans un premier temps, une collecte et une analyse statistique globale de la participation sur cinq fils de discussion (235 commentaires au total) ont été réalisées. L’hétérogénéité des régimes mobilisés dans les énoncés et la présence d’échanges suivis entre les commentateurs ont constitué les principaux critères de leur sélection. Cette première étape a permis de repérer la distribution des prises de parole entre les hommes et les femmes et s’est donc inscrite dans une approche quantitative du genre sur les pages Facebook de médias. Dans un second temps, nous avons resserré la focale sur les contenus des commentaires en réalisant différents comptages visant à confronter les énoncés masculins et féminins. Chaque commentaire a été classé dans une des catégories suivantes en fonction des quatre régimes retenus : l’empathie ; l’argumentation distanciée ; l’indignation ; l’opinion brute.

26Cette approche quantitative de l’expression du genre a été assortie d’une démarche qualitative, afin d’éprouver la persistance sur Facebook des formes de domination qui imprègnent les prises de parole et l’organisation des échanges autour du politique. Une observation en ligne plus fine a porté sur les interventions et les interactions de 42 participants [9] dont les commentaires étaient particulièrement significatifs pour illustrer notre problématique.

27Par ailleurs, trente entretiens semi-directifs ont également été réalisés auprès de 17 hommes et de 13 femmes participant autour de l’information via le commentaire ou le partage de liens d’actualité sur Facebook, afin d’appréhender les ressorts sociaux et leurs représentations de ces différentes formes de participation. Les interviewés avaient en majorité entre 25 et 40 ans, étaient titulaires au minimum du baccalauréat et appartenaient aux classes moyennes. Leur profil socioculturel était donc globalement proche de celui déjà identifié dans les études portant sur les publics de l’actualité politique, qui montrent que ce sont les catégories les plus diplômées et les classes moyennes et supérieures qui manifestent un intérêt plus soutenu pour l’information politique (Jouët, Rieffel, 2013).

28Avant de présenter nos résultats, il convient de s’arrêter succinctement sur les spécificités sociotechniques du dispositif qui favorisent le déploiement, sur les pages Facebook de médias, d’échanges selon des modes ordinaires d’expression. Sur Facebook, l’actualité est étroitement entrelacée aux autres intérêts et activités de sociabilité des individus. Cette dimension est incorporée dans la conception même du dispositif. Les individus disposent d’un profil personnel qu’ils exposent aux membres qui constituent leur réseau interpersonnel. Ils peuvent également ajouter gratuitement des pages Facebook de médias à leur portefeuille d’abonnement (en « aimant » une page Facebook), qui peut aussi être composé de pages culturelles ou de divertissement. L’abonnement aux pages publiques est affiché sur les profils personnels des individus, qui sont accessibles aux autres membres de leur réseau. Il constitue ainsi un marqueur identitaire qui s’insère dans les modalités de présentation de soi (Georges, 2009).

29L’abonnement aux pages de médias permet aux individus de recevoir, dans leur fil d’actualité, une sélection de posts provenant de ces pages publiques. Cette sélection est effectuée automatiquement par l’algorithme de Facebook, le edgerank, et aucune hiérarchisation n’est opérée au sein du fil d’actualité entre les informations provenant d’amis, relevant majoritairement de thèmes privés, et celles provenant de pages publiques (Bucher, 2012). Nos entretiens ont démontré que les individus commentent davantage les actualités politiques en y accédant via ce fil hybride, et non en se rendant directement sur les pages Facebook des médias. Aucune distinction graphique ne distingue les deux types de publication dans le fil. Ainsi, sur Facebook, l’actualité politique est décloisonnée et s’entremêle à la myriade de posts relevant tout à la fois des activités quotidiennes, des sociabilités et des centres d’intérêt personnels des individus.

30Ces spécificités sociotechniques doivent, au côté de la massification de l’usage du dispositif, être considérées comme des éléments explicatifs des conditions de l’expression informelle qui se déploie dans les profils personnels, mais également sur les espaces publics de Facebook que sont les pages de médias. Ces espaces de commentaires sont inclus dans l’espace public électronique dans la mesure où ils sont accessibles à tous les internautes, y compris ceux qui ne détiennent pas de compte sur Facebook. Cela n’est pas le cas de tous les espaces de publication de la plateforme, et Facebook constitue ainsi une plateforme hybride, semi-privée semi-publique.

Tableau de distribution des régimes de commentaires sur l’actualité internationale (semaine du 18 au 25 octobre 2011)

tableau im1
Nombre d’individus Nombre total de commentaires Empathie Argumentation distanciée Indignation Opinion brute Autres L’Express H 21 26 0 (0 %) 14 (54 %) 9 (35 %) 2 (8 %) 1 (3 %) F 15 19 5 (26 %) 6 (32 %) 4 (21 %) 3 (16 %) 1 (5 %) Le Figaro H 18 29 0 (0 %) 6 (21 %) 16 (55 %) 2 (7 %) 5 (17 %) F 10 19 3 (16 %) 7 (37 %) 7 (37 %) 1 (5 %) 1 (5 %) BFM TV H 27 37 0 (0 %) 1 (3 %) 25 (68 %) 5 (14 %) 6 (15 %) F 18 21 3 (14 %) 2 (10 %) 11 (52 %) 5 (24 %) 0 (0 %) Courrier international H 6 8 0 (0 %) 1 (12,5 %) 3 (37,5 %) 1 (12,5 %) 3 (37,5 %) F 6 7 1 (14 %) 2 (29 %) 3 (43 %) 0 (0 %) 1 (14 %) Le Monde H 35 50 1 (2 %) 36 (72 %) 11 (22 %) 2 (4 %) 0(0 %) F 15 18 1 (6 %) 7 (39 %) 1 (6 %) 4 (22 %) 5 (27 %) Total H 107 150 (100 %) 1 (1 %) 58 (39 %) 64 (43 %) 12 (8 %) 15 (9 %) F 64 84 (100 %) 13 (15 %) 24 (29 %) 26 (31 %) 13 (15 %) 8 (10 %) Total 171 234 (100 %) 14 (6 %) 82 (35 %) 90 (38 %) 25 (11 %) 23 (10 %)

Tableau de distribution des régimes de commentaires sur l’actualité internationale (semaine du 18 au 25 octobre 2011)

31L’observation ethnographique de la participation sur les pages Facebook des médias, prédéfinissant des publics intéressés par l’actualité, nous a permis de repérer une participation très importante des femmes autour des enjeux internationaux sur ces espaces. Dans les fils de discussion retenus, les préoccupations internationales ne sont donc pas l’apanage des hommes, et la parole autour des enjeux mondiaux ne semble pas confisquée par les participants masculins. Toutefois, ces derniers demeurent plus nombreux à s’investir dans les fils de discussion observés. Le nombre de commentaires provenant d’hommes est quasiment deux fois plus élevé que les commentaires féminins (respectivement 150 et 84 commentaires). Dans leurs commentaires, certaines femmes produisent de longs énoncés et n’hésitent pas à s’engager dans des interactions mixtes, ce qui démontre que les participantes se sentent légitimes pour intervenir sur Facebook, contrairement à ce qui a été observé au sein des espaces publics traditionnels. Delphine Dulong et Frédérique Matonti observent, à partir d’une recherche menée auprès du conseil régional paritaire d’Île-de-France que :

« […] tout dans le comportement des femmes manifeste leur sentiment d’illégitimité à s’exprimer dans ce type d’enceinte. D’abord elles renoncent beaucoup plus facilement que les hommes à prendre la parole, après l’avoir demandée, au motif qu’un intervenant précédent aurait déjà dit ce qu’elles avaient à dire. Leurs interventions sont beaucoup plus courtes que celles des hommes ».
(2007, p. 261)
Ce constat n’est pas applicable sur Facebook, qui constitue donc une opportunité alternative d’expression politique dont les femmes se saisissent largement. Face à ce résultat, l’analyse des énoncés et des chaînes d’interaction au sein de cet espace public électronique permet de dégager plusieurs tendances quant aux régimes de prise de parole mobilisés par les intervenants. Ainsi, l’indignation est le régime le plus mobilisé, tant du côté des énoncés masculins que féminins selon notre catégorisation (respectivement 43 % pour les hommes et 31 % pour les femmes). Cette modalité d’expression est sensiblement plus repérée auprès des hommes, tandis que les femmes ont davantage tendance à écrire des commentaires plus réflexifs lorsqu’il s’agit de se confronter à un point de vue. Deux autres postures sont adoptées par les femmes au sein de cet espace public électronique lorsqu’elles prennent la parole : une première qui concorde avec les formes de sociabilité et les rapports au politique qui leur sont socialement attribués (empathie, affect, précaution, modération) ; une seconde qui, au contraire, démontre que certaines femmes se saisissent de Facebook pour exprimer et confronter leurs opinions dans des régimes propres aux formats d’expression de l’espace public classique (argumentation-expertise, polémique). Du côté des hommes, la distribution est moins équilibrée et ceux-ci adoptent, pour la plupart, des postures distanciées ou polémiques.

L’expression de l’empathie et des affects dans les prises de parole sur Facebook

32Notre premier résultat démontre que les femmes expriment dans plusieurs commentaires une empathie et des préoccupations tournées vers l’humain pour traiter des différentes actualités (15 % des commentaires écrits par des femmes). Aux côtés des « gens », les questions de justice, de souffrance des victimes, du droit des femmes et de la paix sont mobilisées par les participantes. Pour exemple, le commentaire ci-dessous est issu d’un fil de discussion de la page Facebook de BFM TV concernant la libération du soldat Gilad Shalit en Israël qui s’est déroulée pendant la semaine d’observation. La commentatrice s’exprime sur le conflit israélo-palestinien [10] :

tableau im2

33Cette commentatrice adopte une position pacificatrice, proclamant l’idée d’une volonté de paix communément partagée par les peuples israéliens et palestiniens. Elle s’appuie sur la certitude que « les gens sont bons ». Cet argument l’amène à conclure sur la valeur « précieuse » de la vie des personnes. La préoccupation de cette participante est donc celle des peuples et des « gens ». Il est également intéressant de noter que parmi les 4 mentions « J’aime » suscitées par ce commentaire, 3 proviennent d’autres femmes qui approuvent et encouragent alors la participante. Cette tendance à se positionner du côté de l’humain et des « gens » pour traiter les événements politiques a été observée dans plusieurs recherches portant sur les rapports sociaux des femmes au politique et aux médias (Debras, 2003 ; Mossuz-Lavau, De Kervasdoué, 1997). Janine Mossuz-Lavau et Anne de Kervasdoué ont en effet conduit une centaine d’entretiens entre 1993 et 1995, visant à saisir les processus de genre et les représentations des rapports sociaux de sexe des individus « ordinaires » dans la société. Concernant le rapport au politique, elles notent que, quelle que soit l’intensité de leur engagement ou de leurs convictions partisanes, les femmes montrent une plus grande propension à se préoccuper de l’humain qui se traduit dans la parole :

34

« Alors que les hommes ont plus tendance à évoquer les politiques conduites en direction d’un certain nombre de groupes, le traitement politique qui est à l’œuvre face à des problèmes, les femmes s’immergent, aux côtés des victimes, dans toute la misère du monde ».
(1997, p. 163)

35Dans la continuité de ces préoccupations centrées sur l’humain, l’émotion et l’affect transcendent les interventions en ligne des femmes. Cette dimension peut se retrouver dans des commentaires courts ou longs, quelles que soient les ressources argumentatives mobilisées. Si la subjectivité est présente dans de nombreux échanges en ligne autour du politique, y compris au sein des énoncés masculins, et constitue un des ressorts premiers de la participation, la manière de la mobiliser chez les participantes se distingue. En effet, ces dernières vont davantage tenter de définir leurs ressentis face à un événement, personnaliser leurs discours et exprimer leurs sentiments, leur sensibilité et leur empathie. Ainsi, dans un fil de discussion autour des élections tunisiennes sur la page Facebook de France 24, la commentatrice Éloïse exprime :

36

« J’ai suivi avec le plus grand intérêt la révolte du peuple tunisien, j’ai suivi les événements de la Tunisie car étant d’origine algérienne, j’ai trouvé que le peuple tunisien avait osé faire ce que personne n’avait fait. J’ai vu et lu tous les articles, j’ai lu tous les posts ici même sur Facebook, j’ai vu tous les reportages, j’ai vu aussi ce pauvre homme s’immoler par le feu, un geste criant de désespoir. […] Aujourd’hui le résultat des votes est tombé et j’avoue que j’ai mal, j’ai mal parce que je pense à ce monsieur qui s’est immolé par le feu, je revois encore sa silhouette enflammée et cela m’enrage. »

37Ce commentaire, initialement beaucoup plus long, est un « cri du cœur ». La première personne du singulier revient à chaque phrase et la commentatrice exprime ses affects et ses sentiments, notamment en répétant l’expression « j’ai mal » ou encore « cela m’enrage ».

38C’est également le cas de Laurence, sur cette même page, qui adopte un registre empreint d’émotion et de subjectivité, pour exprimer ses sentiments après l’annonce de la mort de Mouammar Kadhafi :

39

« Moi je ne me réjouis pas de tout cela, mon cœur est triste de penser que bientôt tous les fleuves d’Afrique auront la couleur rouge du sang versé. […] Alors oui peut-être trop humaine dans un monde irréaliste j’ose avouer en tout cas mon immense profond malaise. […] Je ne vois que des morts, que du sang… »

40Dans ces deux exemples, les commentatrices exposent la manière dont l’actualité les touche. Leur émoi intervient dans l’espace public pour exprimer leur opinion sur une situation politique. Ces observations rejoignent les travaux de Sylvie Debras portant sur les pratiques de lecture de quotidiens des hommes et des femmes. L’enquête qu’elle a réalisée par entretiens est intervenue au moment de la guerre du Kosovo :

41

« Les femmes parlent presque uniquement des “gens”. […] Elles parlent de leurs émotions, compassion, peur de la guerre, sentiments d’injustice et d’impuissance ; elles tiennent parfois un discours incarné où l’émotion se traduit physiquement – “ça me bouleverse”, “ça me serre là”, “j’en ai les larmes aux yeux”, “ça me fait mal” ».
(2003, p. 189)

42Cet ancrage émotionnel dans les énoncés ne répond pas à l’exigence de distanciation attendue des espaces publics traditionnels. La mobilisation de régimes fondés sur l’affect rappelle les modalités de prises de parole des femmes au sein de la sphère privée (Mossuz-Lavau, De Kervasdoué, 1997). Les pages Facebook des médias ne constituent pas pour ces femmes des espaces contraignants comme le sont les espaces publics traditionnels, où elles ont tendance à s’autocensurer. Ici, les commentatrices citées s’autorisent des formes d’énonciation ancrées dans l’émotion et l’extériorisation de leurs sentiments.

43Du côté des hommes, deux commentateurs masculins adoptent également des postures explicitement empathiques et personnalisées lorsqu’ils traitent des sujets d’actualité qui les préoccupent. Ainsi, Benjamin, 37 ans, réalisateur parisien, exprime au cours de son entretien un point de vue centré sur l’humain à propos des armes à feu aux États-Unis : « Par exemple le sujet des armes à feu ça me touche. Ça me touche parce qu’il y a des gens qui meurent, faut arrêter. » Il déclare même se « sentir » dans la peau des victimes de différentes causes qu’il considère comme injustes : « C’est un truc d’injustice. […] En fait, si je suis face à un antisémite je me sens juif. Si je suis face à un islamophobe, je me sens musulman. […] Ca m’énerve. […] Je suis plutôt bienveillant et j’ai envie que ça aille. » L’expression des hommes ne saurait alors se réduire à des régimes distanciés et certains expriment une forte compassion, qui se repère néanmoins davantage dans les entretiens que dans l’observation des commentaires. L’affect et la personnalisation des énoncés sont faiblement présents dans les commentaires provenant d’hommes (seulement 1 contribution sur 150 au total). Seul Éric exprime son ressenti dans son commentaire provenant de la page du Monde.fr, en réaction à un post annonçant la mort de Mouammar Kadhafi. Il mobilise un discours incarné qui vise à décrire un état émotionnel : « je suis horrifié », et à traduire des ressentis physiques : « la nausée » :

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44La personnalisation des modalités d’intervention autour d’enjeux publics se retrouve également dans le recours au témoignage pour étayer une opinion. Cette ressource a été uniquement repérée chez les femmes dans notre corpus. En mobilisant l’expérience personnelle, certaines commentatrices décrivent leurs représentations d’un événement en témoignant de leur quotidien. C’est le cas ici de Patricia, qui s’exprime sur la question du port du voile en Tunisie sur la page Facebook de Courrier international :

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45En faisant référence à un voyage personnel, elle fait part de ses impressions, de sa « déception », sur la situation des femmes en Tunisie. Ici, le voyage constitue à lui seul une ressource de légitimation du propos, et la première personne est à nouveau mobilisée pour décrire un état émotionnel (le choc) à l’origine de son opinion négative sur le port du voile. Ce procédé énonciatif a été repéré dans plusieurs travaux portant sur les différences existant dans les ressorts de l’engagement entre les hommes et les femmes. Par exemple, Jean-Gabriel Contamin, au cours d’une recherche sur les signataires des pétitions autour du projet de loi Debré sur l’immigration de 1997, relève que les femmes mobilisent davantage que les hommes un « registre expérientiel » : « […] les pétitionnaires féminines semblent plus souvent que leurs pairs rattacher leur soutien à leur expérience vécue » (2007, p. 30). Janine Mossuz-Lavau et Anne de Kervasdoué soulignent également cette tendance des femmes « […] à fournir des exemples très concrets, des exemples de la vie quotidienne, pour mieux donner à voir ce que sont les difficultés des gens et les dysfonctionnements du système » (1997, p. 163). L’ancrage des énoncés dans le vécu est un mode d’intervention repéré dans les procédés argumentatifs habituellement associés aux paroles des femmes. Toutefois, bien que le recours au témoignage n’ait pas été repéré du côté des hommes dans notre échantillon, les espaces d’échange politique en ligne accueillent également des énoncés masculins mobilisant ces ressources. En effet, argumenter via le témoignage est un type énonciatif repéré dans les forums politiques en ligne, depuis leur origine, et quel que soit le sexe (Marcoccia, 2003). Le même constat s’impose sur les espaces participatifs autour de l’actualité sur Facebook, car le style conversationnel informel et la subjectivité s’y déploient largement.

46Enfin, l’observation en ligne des postures adoptées dans les chaînes d’interaction montre que, plus que les hommes, de nombreuses participantes s’octroient un rôle de modératrice et expriment, au cours des entretiens, un rejet des interactions conflictuelles et des prises de parole polémiques. À titre d’exemple, sur la page média de BFM TV, cette commentatrice interpelle un participant sur ses modalités d’échange qu’elle juge grossières au cours d’un fil de discussion sur la mort de Mouammar Kadhafi :

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47De même sur la page Facebook de la chaîne BFM, ce type d’intervention se retrouve dans les commentaires féminins : « restons civilisés par pitié » ou sur celle de Courrier international : « se disputer et s’insulter via des posts dans le Courrier international est crétin ». La modération des fils de discussion n’est pas uniquement observée dans les interactions féminines. Elle renvoie aux processus d’« autorégulation », de « surveillance participative » déjà repérés dans les dispositifs de participation (Cardon, 2010). Toutefois, ces appels à la courtoisie font écho à des stratégies de contournement des conflits davantage exprimées et décrites par les femmes dans les entretiens réalisés. Ainsi, Édith, 31 ans, diplômée bac +5, travaillant à mi-temps dans la communication et commentatrice sur plusieurs pages Facebook dont celle du Monde, explique : « … la plupart du temps, non, je n’ai pas envie de polémiquer, pas envie de créer de réactions exagérées, extrêmes ». Il est intéressant de noter que cette réserve est spécifiquement liée au caractère politique des sujets commentés sur les pages Facebook des médias d’actualité. Sur d’autres pages, la jeune femme s’autorise des prises de position plus tranchées :

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« Je le fais plus directement sur le site des Inrocks ou des choses un peu plus communautaires, j’ai envie de dire, car on parle un peu plus de groupes, de musique et donc là ça ne peut pas être mal pris, les questions économiques et politiques sont trop sérieuses pour se permettre d’interpeller les gens comme ça, avec leurs noms directement. »

49Cette posture pacificatrice et cette fuite de la confrontation politique sont également décrites par Patricia, 54 ans, secrétaire médicale, commentatrice sur la page de Courrier international : « J’ai pas vraiment envie de rentrer dans les polémiques. […] Je commente, mais je me mets à la place de la personne. Je fais partie des gens assez réservés, et je fais quand même attention à mes commentaires parce que la personne peut penser différemment de moi. »

50Ces modèles d’interaction renvoient aux premiers résultats sur la participation en ligne étudiant le clivage lié au genre. En 1999, Charles Soukup notait, à partir d’une enquête ethnographique de plusieurs chatrooms, que le modèle traditionnel de l’interaction « féminine » se retrouvait au sein des fils de discussion. Il dégageait alors trois caractéristiques au fondement de ce modèle : « la coopération, l’émotionnel et la construction de relations » (1999, p. 172) [11]. À l’inverse, les formats de prise de parole et d’échange des hommes s’inscrivaient davantage dans des stratégies de prises de pouvoir et de confrontations. Le modèle masculin était décrit ainsi : « confrontations, argumentations et pouvoir » (p. 172) [12]. Ce constat est en partie conforté par plusieurs de nos entretiens, dont celui d’un commentateur sur la page Facebook du Monde de 27 ans, cadre financier, qui exprime son goût pour la confrontation d’opinion sur cet espace : « C’est un peu un exutoire quelque part. J’aime beaucoup discuter, polémiquer. Churchill disait “si deux personnes sont du même avis dans une pièce, il y en a une de trop”. Une discussion où tout le monde est d’accord ça m’insupporte. » Lorsqu’il revient sur ses commentaires, son vocabulaire évoque la réaction, la spontanéité et le pouvoir. Il commente la plupart du temps d’autres interventions éloignées de ses positions : « ça me fait bondir », et définit les pages Facebook des médias comme des espaces de vifs échanges polémiques : « ce sont des passes d’armes ». Ces différentes postures genrées par rapport à l’affrontement de points de vue se retrouvent donc au sein des fils de discussion observés sur les pages Facebook des médias. Ici, les femmes mobilisent des formes de discours et des qualités d’écoute, de précaution, qui leur sont traditionnellement attribuées dans la sphère privée, et les hommes tendent à se situer en contrepoint de ces modalités d’expression. Cependant, si les régimes associés au féminin comme l’empathie, la sensibilité et l’ancrage de l’argumentation dans le vécu et la quotidienneté sont présents dans les prises de parole des femmes, ils ne sauraient s’y réduire.

Facebook : un espace de régimes de prise de parole communs

51L’observation en ligne démontre que 90 % des commentaires d’hommes et 75 % des commentaires de femmes endossent des régimes de prise de parole communs. L’expression d’opinion des participantes est donc loin de se cantonner à la mobilisation de l’affect et de l’intériorité. D’une part, la précaution et le rejet de la polémique observés et décrits par certaines commentatrices côtoient, à l’instar des hommes, une majorité d’énoncés et de prises de position féminines indignés voire conflictuels au sein des échanges, ce qui s’oppose au stéréotype de la retenue discrète des femmes dans les interactions autour du politique. D’autre part, certaines femmes font preuve de distance émotionnelle et emploient des ressources argumentatives proches de l’expertise (24 sur 64 commentaires provenant de femmes). Enfin, les femmes et les hommes peuvent exprimer leurs opinions de manière brute, sous forme de réactions spontanées à l’actualité chaude, propres au style conversationnel de ces espaces. Ces différents régimes communs se repèrent dans des échanges mixtes où les participantes initient autant de discussions que les intervenants masculins, et où le degré d’implication dans les chaînes d’interaction n’est pas sexuellement clivé.

52En premier lieu, le régime de l’indignation domine les fils de discussion. En effet, en opposition à certaines formes de rejet de la confrontation relevées en amont, la majorité des femmes et des hommes n’hésitent pas à intervenir de manière indignée et polémique ou à s’insérer dans des échanges conflictuels. Ainsi 31 % des commentaires provenant de femmes et 43 % des commentaires écrits par des hommes endossent ce régime de prise de parole. Ce résultat rejoint ceux des travaux portant sur les fils de discussions autour du politique, sur les forums notamment. Par exemple, Nicolas Desquinabo observe lors de sa recherche sur les débats qui se tiennent dans trois webforums partisans :

53

« Nous avons appelé le genre d’activité discursive le plus fréquent “polémique” (38 % des fils). […] Cette pratique discursive se caractérise par une fréquence très élevée de blâmes des adversaires politiques. Ces blâmes s’accompagnent de pronostics, de soutiens (partiels) de l’adversaire et de nombreux blâmes et moqueries entre interlocuteurs ».
(2008, p. 115)

54Si l’approbation semble plus facilement se solder par un « J’aime » sur un commentaire, la participation des femmes interrogées est dans la majorité des cas motivée par une indignation liée aux posts du fil et à la volonté de rétablir une vérité. C’est précisément ce que décrit Patricia, qui affirme « aimer » régulièrement les commentaires des autres participants, et spécifiquement sur la page de Courrier international qu’elle apprécie pour la qualité relative des réactions. Lorsqu’elle intervient, c’est le plus souvent pour rétablir sa vérité : « Mais malheureusement, il y a des gens qui commentent, ils ne savent pas que c’est totalement faux ce qu’ils disent. Donc je rectifie, parce que parfois c’est tellement énorme ! » Les ressorts de la participation se ressourcent alors dans une forme d’indignation-réaction qui peut conduire certaines commentatrices à se confronter à d’autres points de vue en mobilisant des codes conversationnels conflictuels. C’est le cas de cette participante qui, sur la page Facebook de Courrier international, réagit de manière virulente au témoignage d’une autre commentatrice qui évoquait son voyage en Tunisie pour exprimer son choc quant au nombre de femmes voilées :

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55Dans la polémique, Amina condamne précisément l’illustration de l’opinion par le témoignage, qui ne permet pas, selon elle, de juger les valeurs et le poids de l’islam dans la culture tunisienne. Du côté des hommes, ce type d’énoncé est également observé et les échanges sont volontiers mixtes. Dans notre corpus, aucun commentaire ne fait état de propos misogynes et, contrairement aux modalités interactionnelles fortement genrées repérées au sein des arènes de prise de parole publiques traditionnelles (Dulong, Matonti, 2007), les participants masculins investis dans les interactions s’adressent tant aux hommes qu’aux femmes. Par ailleurs, ces dernières ne sont pas traitées différemment lors des confrontations repérées. En témoigne ce commentaire de Maxime, dans le même fil de discussion, en réponse à Amina. Argumenté, le commentaire n’hésite pas à se confronter et à tenter de discréditer la participante à l’invitant à « lire correctement » l’article :

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56Le régime de l’argumentation distanciée est également présent de manière significative dans les énoncés observés (39 % des commentaires masculins et 29 % des féminins). Ainsi, dans un long commentaire d’une trentaine de lignes sur un post de Courrier international qui traite du conflit entre Turcs et Kurdes, une participante produit un commentaire analytique de plus de 30 lignes qu’elle étaye de connaissances sur la situation des Kurdes en Turquie :

57

« En Turquie les Kurdes ne sont pas reconnus dans le sens où on essaie de faire oublier leur culture, ce qu’ils sont ; on n’enseigne par exemple pas le kurde à l’École ou à l’Université, on ne reconnaît pas la langue kurde, ce qui est déjà un symbole fort de non-reconnaissance du peuple kurde. »

58Dans la suite de son commentaire, elle mobilise et questionne les notions de reconnaissance, de tolérance et de nationalisme dans le cadre du conflit. Elle fonde son propos sur des connaissances précises de la situation politique turque et de son histoire, témoignant ainsi d’une certaine expertise. Elle tente enfin de sortir des schémas manichéens et de rendre compte de la complexité de la situation :

59

« Et confondre les Turcs d’hier et ceux d’aujourd’hui est injuste, comme tous les mettre dans le même sac étiqueté “je hais les Kurdes”, ce qui est à des siècles lumières de la réalité. Non, les Turcs ne sont pas (tous) des monstres violents racistes, tandis que les Kurdes ne sont pas (tous) des anges victimes non racistes. »

60Ce commentaire, qui ne peut pas être retranscrit dans son intégralité, démontre que les discours des femmes sur Facebook peuvent présenter les caractéristiques des prises de parole légitimées dans les espaces publics traditionnels. La distance et la mobilisation de ressources cognitives sur les contextes sociopolitiques des événements servent à la mise en place d’un discours ouvert au dialogue, en quête de consensus. De même sur la page de BFM TV, la commentatrice Marie-Pierre, très active sur les thématiques internationales, fait référence à Noam Chomsky et à des reportages qu’elle a visionnés, au sein d’un post sur la libération de l’otage franco-israélien Gilad Shalit :

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61Bien que la construction et le style du commentaire ne renvoient pas au format de l’expertise, cette intervention illustre que les prises de parole des femmes sur Facebook s’accompagnent de formes d’argumentation des opinions puisant dans des références culturelles qui visent à légitimer le propos via le recours à des preuves considérées par les commentatrices comme « objectives ». Lors de l’entretien réalisé avec Édith, celle-ci exprime clairement sa volonté de faire preuve de distance et d’analyse dans ses interventions, ce qui apparaît être une discipline qu’elle s’impose consciemment dans la rédaction de ses commentaires :

62

« Je crois parfois que je suis presque dans la synthèse des choses […] un peu comme si j’essayais de prendre du recul par rapport à certains propos […] on veut essayer de comprendre, de se rendre compte que c’est peut-être aussi une question justement plus large au niveau économique, plus large au niveau de l’orientation politique euh donc je suis plus dans la synthèse. »

63Et plus tard d’ajouter : « Je trouve que ce n’est pas forcément enrichissant d’être dans le “moi je” dans ce genre de débats, “moi je ceci, moi je cela, moi je témoigne de ma vie, de mon nombril”, c’est vraiment pas intéressant. » La dimension subjective peut donc être volontairement évacuée des prises de parole féminines.

64Du côté des hommes, mobiliser l’argumentation étayée est également un procédé fortement repéré. Le commentaire qui suit provient de la page Facebook du Monde.fr et s’inscrit dans un fil de discussion sur le thème de l’avancée du parti Ennahdha en Tunisie. Le commentateur se positionne dans le débat comme un modérateur éclairé. Il cherche en effet à contextualiser de manière pédagogique la question des liens entre le politique et le religieux, tout en invitant l’ensemble des autres participants à adopter une posture d’observation :

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65Enfin, l’intervention, dans l’approbation ou le désaccord, peut également prendre la forme de réactions spontanées que nous avons regroupées dans le régime de l’opinion brute (8 % des commentaires d’hommes et 15 % de ceux des femmes). Ces pratiques discursives font alors davantage écho aux discussions orales qu’aux caractéristiques traditionnellement associées à l’écrit (réflexivité, distance, ressources argumentatives, etc.). Comme nous l’avons déjà observé, au sein de ce régime :

66

« Les individus interviennent alors sur le mode d’une réaction concise et immédiate à l’information. Ceci induit, par exemple, le recours à des effets de ponctuation, souvent exclamatifs, qui visent à reproduire le style oral ».
(Jouët, Le Caroff, 2013, p. 140)

67Ici, les commentaires des femmes et des hommes affichent des opinions dans des formats réactifs qui tranchent avec les régimes empathiques et/ou argumentés présentés en amont. À titre d’exemple, une commentatrice sur la page Facebook du Monde commente la mort du colonel Kadhafi seulement quelques minutes après la publication du post : « Une dictature chasse l’autre ! ! ! » De même, toujours en réaction à ce post du quotidien, un participant s’exprime : « Un autre dictateur de moins ! » Ce régime de prise de parole se repère essentiellement dans les premiers commentaires qui suivent immédiatement la diffusion d’une actualité chaude. Il tend ensuite à se raréfier pour laisser la place à des opinions davantage étayées dans la suite des fils de discussion.

68Ces régimes communs se repèrent dans des échanges mixtes où, à l’instar des hommes, les commentatrices observées n’hésitent pas à intervenir. Le nombre moyen de commentaires est de 1,3 pour les femmes et de 1,4 pour les hommes. Le dispositif, fondé sur les principes de posts et de commentaires favorise la réaction et l’émergence de microdiscussions. Les femmes, comme les hommes, réagissent davantage aux commentaires des autres qu’au post initial du média. Édith, lors de son entretien, explique : « … Ce n’est pas uniquement le sujet qui me donnait envie de participer, c’est peut-être aussi ce qui était dit après, les commentaires qui avaient été faits, qui me donnaient envie de réagir… » Si l’événement et les centres d’intérêt sont des ressorts pour déplier le fil de discussion, le fait de participer apparaît alors non seulement lié à la nature de l’actualité, mais aussi à la réaction suscitée par la lecture des autres commentaires.

69Le modèle conversationnel informel observé au sein des fils de discussion permet également de repérer des réseaux d’interconnaissance entretenus par les femmes via différents signes de reconnaissance ou d’approbation, notamment le « J’aime » entre elles. C’est le cas des deux participantes ci-dessous, toujours sur la page de BFM TV, qui interagissent suite à différents posts de la chaîne. Pour ces deux participantes, la page Facebook de la chaîne est un espace où elles peuvent confronter leurs opinions à celles des autres, et « rencontrer » d’autres individus qui partagent leurs points de vue. Pour exemple, cet échange argumenté concernant la diffusion des images de la mort de Mouammar Kadhafi :

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70Ce type d’interaction et de validation entre les deux femmes, « @Marie-Pierre, tu as résumé l’état d’esprit… », « François-Xavier et Fabienne, vous avez raison », intervient à plusieurs reprises sur la page de BFM. Pratiquement chaque commentaire de l’une est « aimé » par l’autre. De plus, une vingtaine de commentaires sépare chaque réaction, ce qui prouve que les deux participantes lisent toutes les interventions au sein des fils, et sont très impliquées dans les échanges sur la page. Tout en produisant des commentaires longs et argumentés, elles n’hésitent pas à interpeller des participants des deux sexes, à porter un regard critique sur l’intégralité de la participation au sein du fil de discussion (comme le fait Marie-Pierre dans son dernier commentaire). Sur les autres pages, ce type d’intervention en riposte ou en soutien à d’autres intervenants est très courant dans les interventions des femmes, qui assument donc des positions marquées par rapport aux énoncés. Elles ont également tendance à initier autant de discussions que les hommes. Contrairement à ce qui a été observé au sein des espaces publics médiatiques et politiques, les participantes ne se tiennent pas à l’écart de cet espace public en ligne et s’immergent dans les conversations politiques qui s’y déroulent.

Conclusion

71L’observation des fils de discussion sur les pages Facebook des médias démontre une ouverture de l’expression publique favorisant, en particulier, la participation des femmes. En effet, sur ce réseau social, la dimension informelle des fils de discussion, sur le modèle des échanges privés, autorise des énoncés fondés sur l’émotion et la subjectivité peu légitimes au sein des arènes publiques politiques et médiatiques. L’immersion dans les fils démontre un recours nettement plus fréquent des femmes, par rapport aux hommes, à des discours incarnés et aux manifestations d’empathie. La palette argumentative traditionnellement attribuée aux femmes pour se saisir des questions politiques est mobilisée et autorisée au sein des conversations et des débats sur l’actualité.

72Néanmoins, notre enquête démontre également que le dispositif ne détermine pas les usages sociopolitiques du réseau social et que le genre ne prescrit pas à lui seul les formats de participation des individus. En effet, les registres et les modes d’intervention des femmes ne se réduisent pas à des formats d’énonciation et d’échanges ancrés dans la subjectivité et la précaution dans le domaine public. Cette conception essentialiste est contrée par l’observation en ligne. S’il demeure, comme nous l’avons démontré, des différences de genre significatives, il nous paraît plus intéressant d’insister sur le fait que, contrairement aux stéréotypes, les femmes ont majoritairement recours à des régimes de prise de parole (argumentation distanciée, opinion brute, indignation) et à des modalités d’interaction (polémiques, interactions conflictuelles) qui, d’une part, rompent avec les stéréotypes du retrait féminin et qui, d’autre part, sont communs aux femmes et aux hommes. De plus, quoique minoritaires, les énoncés des hommes peuvent également être empreints d’émotion et de subjectivité. Le dispositif conversationnel de Facebook encouragerait donc un certain gommage du clivage genré des prises de parole et ne conduit pas à la constitution de deux groupes participatifs fortement distincts et aux frontières étanches.

Notes

  • [1]
    Informations commerciales sur Facebook publiées par l’entreprise sur le réseau social, rubrique Statistics, http://newsroom.fb.com/company-info/ (accès le 15/06/2015).
  • [2]
    Marion Moreau, 2013, « Facebook compte 26 millions d’utilisateurs en France », Frenchweb, http://frenchweb.fr/facebook-compte-26-millions-dutilisateurs-en-france/125450 (accès le 15/06/2015).
  • [3]
    IFOP, 2013, Observatoire des réseaux sociaux 2013, http://www.ifop.com/media/poll/2436-1-study_file.pdf (accès le 14/12/2014).
  • [4]
    Nous traduisons. Texte original : « The blogosphere is similar to the situation in opinion writing and the publishing world in general – a place where women’s voices are marginalized. »
  • [5]
    Nous traduisons. Texte original : « some combination of underlying gender-specific phenomena ».
  • [6]
    Enquête statistique de novembre 2014 réalisée par le Département Conditions de vie et aspirations du Crédoc : R. Bigot, P. Croutte, 2014, La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française, CREDOC, http://www.cgeiet.economie.gouv.fr/Rapports/DTIC-2014-rapport.pdf (accès le 15/02/2015).
  • [7]
    L’observation a été effectuée dans le cadre de la recherche ANR Mediapolis, dont la partie qualitative a été réalisée par le laboratoire Carism et dont l’un des axes porte sur l’engagement des internautes dans le débat citoyen. Pour plus de précisions sur la méthode ethnographique en ligne, voir : Jouët J., Le Caroff C., 2012, « L’observation ethnographique en ligne », in C. Barats (dir.), Analyser le web en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, p. 147-165.
  • [8]
    Nous traduisons. Texte original : « current events, social issues, public policy, political campaigns, and government ».
  • [9]
    Le choix des paramètres de confidentialité opéré par ces individus rend inaccessibles les informations concernant leurs données sociodémographiques, leur profil étant fermé au public.
  • [10]
    Les patronymes et les photographies des internautes ont été floutés.
  • [11]
    Nous traduisons. Texte original : « cooperation, emotionality, and relationship building ».
  • [12]
    Nous traduisons. Texte original : « confrontations, argumentations and power ».
Français

L’article interroge les modalités de prises de parole profanes autour de l’actualité sur Facebook et le rôle du genre dans la différenciation de l’expression politique. Dans la filiation d’une mise à distance historique des femmes, ces dernières sont sous-représentées dans l’espace public électronique. Or elles ont massivement investi Facebook, initialement conçu et adopté pour l’usage privé. Nous montrons que l’informalité des échanges sur ce dispositif favorise le commentaire des hommes et des femmes dans des régimes de parole communs sur les pages médias de ce réseau social. Nous assistons à une communication autour du politique moins systématiquement genrée que celle repérée dans les espaces spécifiquement dédiés à la parole publique.

Mots-clés

  • Facebook
  • genre
  • prise de parole politique
  • commentaire d’actualité
  • discussion politique en ligne
  • observation ethnographique en ligne

Références bibliographiques

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Coralie Le Caroff
Coralie Le Caroff est doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas et membre du Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaire sur les médias. Elle soutiendra prochainement une thèse qui porte sur les pratiques informationnelles et les usages sociopolitiques de l’actualité sur Facebook. Ce travail doctoral interroge notamment les dimensions genrées de l’expression politique sur le réseau social. Elle a par ailleurs publié, avec Josiane Jouët : « L’actualité politique et la participation en ligne », in J. Jouët, R. Rieffel (dir.), S’informer à l’ère numérique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013 ; « L’observation ethnographique en ligne », in C. Barats (dir.), Analyser le web en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2013.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 05/11/2015
https://doi.org/10.3917/parti.012.0109
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