CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Nous, Énée [1]

1L’été dernier, alors que je me trouvais en visite à Gênes, je rencontrai pour la première fois (à un moment où je ne m’y attendais pas) Énée, le fils d’Anchise. Il apparut brusquement devant moi, sur la place Bandiera, et bien qu’il fût un Énée de marbre, c’est-à-dire ce monument à Énée que tous les Génois connaissent, mon émotion ne fut pas moins importante que si je l’avais rencontré en chair et en os.

2Énée est avant tout un homme dont le destin m’a toujours ému. Fils et père à la fois, il supporta toutes les souffrances et les joies de cette double condition. Je parle de l’homme Énée plus que du héros, et qui plus est un homme placé au centre d’un événement exceptionnel, la guerre, au moment de sa plus grande solitude, lorsque ne pouvant plus s’appuyer sur la tradition, c’est-à-dire son père qui, désormais décrépit, a besoin d’être soutenu, encore moins peut-il espérer s’appuyer sur l’espoir, sur le futur, c’est-à-dire son fils encore trop petit et qui a encore besoin de soutien.

3Mais il y a autre chose, écoutez : Énée, échappé par miracle de la destruction de Troie, arrive par hasard avec son inestimable double fardeau, sous les bombes et les décombres d’une des places les plus bombardées et malmenées d’Italie ! N’est-ce pas un destin bouleversant, justifiant la curiosité qui me piqua et aussi l’émotion dont je viens de parler ?

4« Le fatum d’Énée », entendais-je souffler à mes oreilles. Mais c’était un souvenir d’école, et je repoussai tout de suite cette idée, car trop rhétorique et donc indigne par rapport à cette petite statue délabrée, si modeste, si humaine, si vraie.

5Mais pourquoi justement à Gênes un monument à Énée ? Et depuis quand ? Et de qui ?

6J’étais malheureusement très pressé, et pour satisfaire rapidement ma grande, ma très grande curiosité, je m’adressai à un agent qui, puissant et homérique comme tous les agents génois, contrôlait la circulation en face de l’église de l’Annunziata éventrée par une bombe et encore en reconstruction.

7« Allez dans une bibliothèque », me dit-il, « et restez bien à gauche. »

8« Merci beaucoup », répondis-je, un peu contrarié malgré tout.

9Je m’arrêtai sur la place Bandiera, encore encombrée de débris et encore avec les maisons pelées et sans les paupières des persiennes ou des volets, et je me mis à regarder mon cher Énée avec l’espoir que lui-même pourrait me dire quelque chose.

10Examinons-le un peu ensemble, cet Énée, avant que je vous rapporte, grâce aux rares documents collectés, comment à Gênes il fut même laveur de légumes, conscient que les après-guerres sont difficiles pour chacun, même pour ceux qui comme lui descendent d’une famille de rois et même de demi-dieux.

11Le socle du monument au centre de la petite place est une plate-forme surmontée d’un prisme polygonal dont les côtés sont ornés de quatre lions, la gueule grande ouverte, en guise de fontaine. Ce prisme est surmonté d’un cylindre rainuré entouré d’une plaque ou d’une bande sans inscription, au sommet duquel se trouve, petite comme un enfant, la statue proprement dite : Énée tenant son fils par la main, et portant sur les épaules, comme l’Agneau du Bon Pasteur, son père si fragile qu’il semble de verre. Trois personnes qui ont fui l’incendie de Troie et qui, de la même manière, ont traversé les flammes de la terrible dernière guerre, s’en tirant avec un minimum de dommage : un pied ébréché pour Anchise, seul dommage subi, surprenant sur cette place étroite que les bombes n’ont pas épargnée.

12Cher, mon cher Énée, venu à ma rencontre de la façon justement qui m’émeut le plus, figé et représenté à ce moment d’immense solitude, comme je l’ai dit !, je veux dire au moment où lui – l’homme ! – isolé au milieu de la guerre doit agir tout seul en ménageant la chèvre et le chou (l’expression n’est pas irrévérencieuse), en même temps que soi-même, c’est-à-dire pour soutenir et sauver non seulement ce qui jusqu’à hier l’a soutenu, mais aussi ce qui demain devra, ou devrait le soutenir. Parce que vraiment Énée ne fut jamais autant seul à ce moment-là, même pas quand, enfant, il dut se sentir et se dire orphelin de mère, étant le fils d’une déesse (ce qui est trop pour un homme et équivaut au fond à être le fils de personne). Et même pas quand, Troie détruite, il dut se sentir et se dire apatride, ou quand, ayant perdu sa femme et ensuite son père, il dut se sentir et se dire veuf et encore une fois orphelin.

13Énée sans mère, sans femme, sans père, jamais Énée ne fut aussi seul qu’au moment représenté par cette statue. Et même si aucun poète (même pas Virgile, son poète) ne s’en est avisé, c’est ici que converge tout le feu de sa véritable grandeur d’homme (d’homme grandeur nature !), symbole vivant quoique incompris de l’humanité entière.

14D’ailleurs, Énée non plus ne dut se rendre compte de sa véritable grandeur. Ou, du moins, s’il ne s’en est rendu compte, il s’enorgueillit si peu qu’il accepta, à Gênes, et avec une extrême simplicité, l’emploi peu ordinaire de laveur de légumes que j’ai rapidement mentionné.

15Eh oui, parce que c’est exactement cela que fit mon cher Énée à Gênes. Je l’ai vérifié chez un chroniqueur, moins bourru et expéditif que l’agent, dont voici à peu près tout ce que j’ai réussi à savoir au sujet de cette petite statue.

16Ce brave chroniqueur m’apprit qu’Énée arriva place Fossatello, à Gênes, en juin 1844. Avant, il était resté longtemps place Soziglia puis place Lavagna, et ensuite place Fossatello l’accueillirent les bisagnine, autrement dit les vendeuses de légumes, qui, selon les propos exacts du même chroniqueur, « lui firent bon accueil en échange des services rendus pour laver leurs légumes ».

17Énée s’arrêta place Fossatello, patient au milieu de ces bonnes femmes qui de toute évidence faisaient bon usage de sa statue (dite aussi le barchile, et surmontant une fontaine), pour se reposer pendant une période proportionnelle à la durée de son interminable voyage. Il s’arrêta là, peut-être aussi pour se rafraîchir et reprendre courage grâce à son emploi divertissant et peu commun de porteur d’eau, jusqu’à ce qu’il poursuive son chemin, en 1870, pour atteindre la place Bandiera où il se trouve encore aujourd’hui.

18À cette simple chronique, documentée, et qui restitue les faits, voici quelles autres informations je peux ajouter : le nom de l’auteur d’un tel monument est discuté, les uns avançant le nom de Parodi ; d’autres, avec sans doute plus de chance, de Baratta, et qu’il ne s’agit pas d’un chef-d’œuvre, mais d’une des nombreuses statues en style baroque, décor du xviie siècle. Mais après tout si n’existe ni auteur ni œuvre, qu’importe ? Peut-être que mon émotion et ma curiosité n’ont pas été touchées d’un point de vue artistique ou érudit. Mais plutôt par le fait que mon cher Énée se soit retrouvé à Gênes, et que justement les Génois aient pensé à lui faire un petit monument, à lui qui le méritait pour les motifs extrascolaires déjà évoqués. Et, qui plus est, à lui faire un monument, représentant le moment où Énée se donne tant de mal, au milieu de la guerre, pour sauver tradition et avenir, dans une petite statue de marbre très pudique et qui a presque honte d’elle-même, sur cette petite place à demi cachée, et pour ainsi dire familière et à la portée de tous, et même des bonnes bisagnine, lesquelles encore, si elles le voulaient, pourraient aujourd’hui comme hier s’en servir pour laver leurs légumes sous la gueule des lions de pierre ; des lions eux aussi plus humains qu’héroïques, plus patients que féroces, et qui ne profiteraient certainement pas de ces choux et de ces salades sous leur nez, eux qui, nous le savons, en bons félins, ne sont pas végétariens.

19Je pense alors à ceux qui ne sont pas Génois comme moi et je me dis : les Génois, nous croyons les connaître, nous croyons connaître cette ville de Gênes qui ne semble pas une ville d’Italie, mais un bout à part de l’Europe, avec sa langue conservée dans le saumure, et renfermée sur ses traditions. Je pense à ce qu’on appelle l’esprit mercantile des Génois, et je me demande : mais ces Génois, qui ont vendu la Corse comme une terre sans valeur, ces Génois sont pourtant les seuls à avoir su acquérir, pour eux, non pas le mythe mais la vérité d’Énée, et à vouloir la posséder chez eux, à demi cachée entre leurs bisagnine dans sa forme la plus intime et la plus humaine. Et alors – j’y pense tout à coup – ces Génois, qui oserait encore les juger ?

20J’ai beaucoup voyagé dans les villes d’Italie, mais je n’ai rencontré nulle part ailleurs Énée. Du moins, je n’ai pas rencontré un seul Énée acceptable, l’unique Énée véritablement vivant dans sa solitude. L’unique Énée, en somme, qui méritait un monument au milieu d’une place, le symbole de nous tous aujourd’hui, tandis que nous nous trouvons vraiment seuls sur la terre avec sur les épaules une tradition que nous tentons de soutenir et qui ne nous soutient plus, et par la main un espoir encore trop frêle pour pouvoir nous appuyer dessus et que pourtant nous devons sauver. Donc, voici ce que je dois en conclure de mon éloge des Génois : qu’eux, de cette unique et méconnue vérité d’Énée, ils s’en étaient préoccupés deux siècles au moins avant moi.

Genova di tutta la vita [2]

21Je ne regarde pas Gênes du même point de vue que celui choisi, à dessein, par les touristes. C’est un point de vue qui se trouve à l’intérieur de moi. Parce que Gênes, je l’ai toute en moi. Ou plutôt, Gênes, c’est moi. C’est moi qui suis « fait » de Gênes. Aussi, si je suis né à Livourne (autre port ; autre ville marchande), je me sens Génois.

22Pour un homme, on le sait, la ville qui compte n’est pas celle de la naissance. C’est la ville de l’enfance, la ville où il a grandi, est allé à l’école, a couru les filles, est tombé amoureux et peut-être où il s’est marié. Bref, c’est la ville où il s’est formé. C’est la ville qui l’a formé.

23Or, je déménageai à Gênes alors que j’étais à l’école élémentaire. C’était au temps où les réverbères à gaz étaient allumés l’un après l’autre par un bonhomme avec une perche ; où les homériques chevaux du port, attelés en file indienne à de robustes chariots surchargés, faisaient des étincelles sur les pavés, tandis que dans la rue un orgue de Barbarie broyait sa mélancolique chanson.

24À Gênes, j’ai composé mes premiers poèmes que j’allais recopier le dimanche sur la machine à écrire de mon père dans son bureau place de la Commenda, au centre du port, et plus tard place de l’Acquaverde, à côté de l’ancienne église San Giovanni di Pré, grise et sombre – dans son obscur Moyen Âge – comme un sous-marin.

25Il est donc naturel que, comme ma personne, ma poésie aussi soit faite, dans une certaine mesure, de Gênes. Je n’aurais jamais écrit Le Passage d’Énée, par exemple, si je n’avais rencontré, sur la place Bandiera, Énée en personne.

26Je crois que Gênes est la seule ville du monde qui a érigé un monument à Énée. À Énée selon la représentation la plus scolastique, avec le vieux Anchise sur les épaules et tenant son fils Ascagne par la main. Rien d’exceptionnel d’un point de vue artistique. Il s’agit d’une modeste fontaine, œuvre de Baratta, dont se servaient les maraîchères pour laver leurs légumes. Et peut-être même, les femmes pieuses pour puiser l’eau qui, selon Guy de Pourtalès, allaient porter un cierge – « pour qu’il éclaire sa chambre et pour ses dévotions » – à celui qu’on appelait dans ce quartier « le petit saint » : c’est-à-dire Nietzsche qui à l’époque logeait montée des Battistine [3].

27Rien artistiquement d’exceptionnel, je le répète. Mais exceptionnel est le fait que précisément Énée, échappé de l’incendie de Troie, se soit retrouvé justement sur une des places les plus bombardées d’Italie.

28Dans ce pauvre Énée, je vis clairement le symbole de l’homme de ma génération, seul en pleine guerre essayant de soutenir sur les épaules un passé (une tradition) s’effondrant de toute part, et essayant de sauvegarder un futur encore si fragile qu’il tient à peine debout, qui a plus besoin d’un guide qu’il n’est capable de servir de guide…

29Gênes est une ville qui m’a ensorcelé. Même maintenant à Rome, où je vis, je n’arrive pas à me l’enlever de la tête. J’en rêve la nuit et le jour, je soupire après elle. Pour le dire à la française, je suis malade de Gênes

30Mais raisons sentimentales à part, peut-être est-ce sa verticalité qui fut la cause de ma première exaltation.

31Avec ses montées, ses pentes, ses escaliers, ses ascenseurs publics, ses funiculaires et ses routes superposées, Gênes est en effet une ville verticale. Verticale et donc, du moins pour moi, lyrique, voire onirique. Une ville que je dirais, du point de vue de l’urbanisme, parmi les plus irrationnelles, si je ne savais que cette apparente irrationalité n’était autre que le fruit d’un calcul réfléchi : celui de tirer le plus de profit possible, et de la façon la meilleure, d’une configuration géographique tyrannique, qui a toujours imposé aux Génois de se développer uniquement vers le haut.

32(Cependant, il doit y avoir un petit, un minuscule grain d’heureuse folie dans le bon sens ligure, qu’on salue à juste titre. Il n’est pas nécessaire de penser forcément à Colomb, à Magnasco, à Paganini. Il suffit d’écouter les vieux Génois quand, au bistrot, ils chantent avec une voix de fausset leur trallalero[4], en imitant les instruments qui les accompagnent. Ou mieux encore, il suffit d’observer certains boulistes invétérés, qui sérieux et avec contenance vont choisir leurs jeux de boules dans des lieux les plus escarpés : sur les bords caillouteux du Bisagno [5] comme dans la ruelle la plus raide et défoncée, s’obligeant à de savantes réflexions pour faire accomplir à la boule, en une espèce de complexe gymkhana, les justes écarts et rebonds pour atteindre le cochonnet).

33Quoi qu’il en soit, je suis tellement lié à Gênes (ou, à l’inverse, Gênes est tellement liée à moi), que je ne sais plus distinguer ce qui est beau de ce qui est laid. Beauté et laideur, je les trouve si intimement entrelacés (comme « en vrac », dans le sens marin) jusqu’à former un unicum qui, d’un tel mélange, tire son irremplaçable charme.

34En cela, Dickens était d’accord (un des nombreux soupirants de la grande ensorceleuse), quand, de Gênes, il écrivait : « C’est un lieu qu’on ne finit jamais de découvrir… riche des plus étranges contrastes… à chaque tournant surgissent des choses pittoresques, laides, abjectes, magnifiques, délicieuses ou désagréables. »

35J’imagine la surprise du touriste qui pour la première fois, depuis la rue Garibaldi et la rue Cairoli, cœur de la somptueuse Gênes du XVIe siècle, poursuit à travers la baroque rue Balbi, elle aussi bordée de palais splendides tous autant dignes les uns que les autres d’une résidence royale. Bifurquant ensuite par un petit archivolte, le voilà soudain aux Truogoli di Santa Brigida, où, même si les bruyantes blanchisseuses d’autrefois ont disparu, à mon époque, on voyait encore le linge sur des cordes tendues d’une façade à l’autre, comme dans un des plus populaires quartiers de Naples.

36C’est le même étonnement que ressent celui qui dans la partie intestinale de la ville – c’est-à-dire dans une des plus sombres ruelles (ou caruggi) à l’intérieur de laquelle s’élabore la digestion des marchandises débarquées du port pour les convertir en recettes – aperçoit la plus banale boutique de « Réparation de chaussures » ou de « Tout pour la maison », sous un magnifique dessus-de-porte en ardoise noire, peut-être avec Saint Georges et le Dragon, œuvre de Gagini ou d’un de ses disciples.

37Mais ces contrastes dickensiens, on ne les trouve pas seulement dans ce dédale, si dense et enchevêtré, qu’il donne l’impression vu de Castelletto qu’on peut atteindre avec l’ascenseur de Portello, d’un grand tas de décombres grisâtres. Ou encore de cendre grise, à cause des toits tous d’ardoise et si serrés les uns contre les autres qu’ils forment presque une même surface, striée et rugueuse.

38Gênes tout entière, dans son ensemble, est une ville double : biface comme Janus surmontant les armoiries ou veillant dans les parterres de fleurs et les jardins.

39Montez jusqu’au Righi avec le funiculaire qui part de la Zecca.

40Déjà le voyage est en soi un attrait[6], car ce funiculaire est un peu comme une allégorie de notre naissance, sinon – pour les perspectives qu’il ouvre – de notre vie entière.

41Il sort d’un obscur tunnel, comme du ventre maternel, et il grimpe tout en haut bien huilé et silencieux, tiré par son inexorable câble, pour vous mener droit dans la lumière toujours plus vive, jusqu’aux coupoles dorées du proustien Hôtel Pagoda, proche de la lourde tour de briques rouges d’où résonnaient, avant la guerre, les douze coups de midi. Du Righi, en suivant la route qui va vers le fort Begato et au-delà, on dispose d’une vue parfaite des deux visages de la ville, nettement séparée par la chaîne massive des murailles sinueuses.

42Sur le côté sud, en pleine lumière méridionale, la face radieuse de la Gênes maritime, qui du Périphérique de la Montagne descend vers le Périphérique de la Mer, embrassant tout le port et le littoral en un demi-cercle, qui du Ponant de la Lanterne arrive à la pointe orientale – au-delà du Capo di Santa Chiara – jusqu’au promontoire de Portofino. Il s’agit de la partie de Gênes la plus connue – celle des chantiers, des bateaux, des paquebots, des palais cubiques avec leur typique toit d’ardoise en forme de pyramide, culminant souvent en un petit jardin suspendu plein de légumes et de fleurs – et dont l’œil ne se lasse pas de regarder tours, clochers, coupoles, immeubles, collines illustres (Carignagno, Albàro) rivalisant de luminosité, en un tableau où le vert se marie tendrement avec le gris pour former, et donner le même air à la mer, cette incomparable teinte cendrée qui est la couleur idéale de la ville.

43Sur l’autre versant, du côté de la tramontane, vers le cimetière de Staglieno et au-delà des dentelles ossifiées de ses tombes « monumentales », le visage, pour ainsi dire le plus modeste, de Gênes. Celui de Gênes que les touristes ne recherchent pas : des chenils, des prisons, des gazomètres, des abattoirs, qui le long du putride et à sa manière fascinant Bisagno (fascinant vraiment pour son incommensurable laideur, si mal encaissé dans le gris des monts pelés), vous accompagne à la Volpara, à Giro del Fullo, à Molassana, à Struppa, à la Doria, jusqu’à Prato, limite de la périphérie urbaine. Une Gênes, certes, qui n’est pas en habit de cérémonie, mais qui m’est chère pour son air rustique et à demi campagnard où de la mer ne parvient même pas le souvenir, comme si nous nous trouvions déjà en Émilie. Ce sont deux faces, d’ailleurs, qui sautent aussi aux yeux sans qu’il soit nécessaire de monter, quand on parcourt le littoral allant de Vesina à Nervi, les deux caps aux extrémités de la ville…

44Une telle duplicité de Gênes, enfin, apparaît encore dans une dernière dimension beaucoup plus intime : celle de l’esprit même ou de l’âme génois. Dans l’homme comme dans le paysage génois vit le contraste aigu entre la continuelle tentation à la dissolution dans l’extatique lumière marine et le rythme d’une vie qui, au contraire, tend toute, avec un minutieux acharnement, vers les choses solides et fermes…

45Il se fait tard. Il fait déjà noir. Je vais profiter une dernière fois du plaisir – malgré le côté un peu trop carte postale – qu’offre l’incomparable spectacle nocturne de Gênes.

46Des blanches lunes des bateaux (les « lune elettriche » de Campana, qui sont un peu les « lunules électriques » du Bateau de Rimbaud) ou des feux jaunes de la zone industrielle, c’est toute une succession et une élévation de longs fils de lumières : lignes obliques, lignes horizontales, lignes verticales, toutes donnant l’impression d’une vitrine scintillante de bijoutier. Ou, si nous voulons une image moins usitée, d’un firmament se renversant sur la terre et sur la mer.

47Quand j’étais enfant, ces lumières, je l’ai déjà dit, je les voyais naître une à une, en suivant les allumeurs de réverbères qui alors avec leur perche parcouraient les rues.

48Aujourd’hui, tandis que la Lanterne caresse le ciel, elles s’allument toutes ensemble, d’un coup. Et c’est impressionnant.

49Dans ce sens-là aussi – bien que trop facile et évident, étant beaucoup plus profondes les raisons qui la suggérèrent – je comprends la question que, à notre place, se pose le poète marseillais Joseph Autran : « Fut-il jamais une ville mieux faite pour inspirer la poésie ? » [7]

Le Carnet du Vieillard [8]

50J’ai lu la première fois les poèmes de Giuseppe Ungaretti à la volée : littéralement à la volée, puisqu’il s’agissait d’un exemplaire de L’Allégresse des naufrages (Vallecchi, 1919, sur papier gris et rêche) que j’avais volé, par amour, dans l’étude d’un avocat de Gênes, où j’ai été employé durant quelques mois vers 1931, il y a bien longtemps, avant d’effectuer mon service militaire.

51Combien d’autres livres ai-je emportés chez moi du cabinet de cet avocat cultivé que je restituais ensuite scrupuleusement une fois mes notes prises.

52Mais ce livre-là, non, il m’était trop nécessaire. Il était mon abécédaire de poésie vraiment nouvelle, après tant d’imitateurs plus ou moins intéressants, et je n’eus pas le cœur de le remettre à sa place.

53Il m’enseignait en effet à retrouver chez nous le goût perdu de la grande – et simple – poésie, mot après mot, silence après silence, et pas seulement à partir des pages volées que j’avais sous les yeux, mais aussi, qui sait par quelle contamination (et c’est la plus belle leçon que je n’ai jamais reçue d’un poète contemporain) à partir des pages d’autres illustres poètes, anciens ou modernes, que je croyais avoir déjà lus, et que maintenant au contraire (après la lecture de L’Allégresse), je n’avais pas l’impression de relire, mais de lire pour la toute première fois, et avec une intime complicité, inconnue jusqu’alors, même pas avec l’aide généreuse, souvent intelligente et fine, de mes chers professeurs.

54Mais hormis ces souvenirs personnels, je crois pouvoir dire plus généralement que Giuseppe Ungaretti a été pour nous tous, non seulement un grand Maître d’écriture et de style (et de vie), mais aussi le premier et peut-être l’unique maître de lecture.

55En effet, L’Allégresse, en particulier dans sa première version, obligeait le lecteur, comme je viens de le dire, à resyllabiser la poésie, à l’articuler mot après mot – silence après silence – le rééduquant ainsi à entendre de nouveau dans le langage lyrique, comme on l’entendait dans la poésie ancienne, la souveraineté absolue du Verbe sur la phrase (sur le vers et sur l’image même), et à restituer donc au Mot (à la Poésie) toute sa primitive (primordiale) puissance d’enchantement et d’émotion, au-delà de sa pure et simple signification littérale.

56Ungaretti était alors le seul ou presque, en Italie, à lutter avec une totale conscience contre les dernières magnificences d’une culture littéraire qui, arrivée à un point de saturation extrême, ne correspondait guère – esclave d’un Idéal désormais vide de son contenu concret – à la situation réelle et à la condition de l’homme, seul et déshérité de toute Illusion.

57Les premiers à réagir furent les Futuristes et les Crépusculaires, cependant, les uns se limitèrent à une estudiantine entreprise de démolition mue surtout par le goût très bourgeois de scandaliser les bourgeois, les seconds à une faible et maladive démission, se contentant de vivre pathétiquement des miettes (des restes) des derniers titans du xixe siècle, et par conséquent se figeant sur des positions qui demeurent en réalité négatives.

58Ungaretti avait rien ou peu à voir avec de telles expérimentations (les divers courants décadents) ante litteram, de même oserais-je dire, le Vieillard ne m’en voudrait pas, il avait bien peu à voir avec toutes les avant-gardes de l’époque.

59Ungaretti était, comme il l’est encore, un homme intègre, un classique né dans une époque de désintégration de la personne et donc du discours, et s’il dut, par hasard, recourir à la pioche du démolisseur, il le fit avec la nécessité qui est le propre de l’architecte de génie face à une magnifique cathédrale transformée par trop d’« embellissements », de sorte qu’à partir des marbres, des mortiers et des briques abattus avec un formidable « élan du cœur », il réussit avant tout admirablement à remettre debout (en ramassant et en recomposant avec une extrême patience – avec une extrême souffrance – les éléments essentiels du discours humain après en avoir retiré toutes les incrustations rhétoriques) l’homme, dans sa dimension naturelle ou sa grandeur : l’homme, et je le dis cette fois sans la moindre ombre d’ironie, grandeur nature[9].

60Depuis, tout le monde le sait désormais, long a été le chemin d’Ungaretti, et profonde fut sa leçon, pour nous Italiens, mais également pour l’Europe et le monde.

Montale poète-divin [10]

61Rome, 15 janvier 1966

62Cher Ramat, je vous remercie, avec du retard, de votre invitation, mais je crois vraiment que je ne réussirai jamais à écrire deux lignes « justes » sur Montale. J’aime trop sa poésie – même le verbe « aimer » n’est pas le bon – pour pouvoir en dire quelque chose avec le détachement nécessaire. Ma première rencontre avec Os de seiche eut lieu vers 1930 à Gênes, et immédiatement ces pages m’ont conquis avec une telle énergie (comme ensuite Les Occasions et La Tourmente, sans doute l’œuvre majeure de Montale malgré l’opinion contraire de beaucoup de critiques) jusqu’à devenir pour toujours une part inséparable de mon être, nourriture et sang de ma vie, indépendamment (et surtout) des réflexions, bénéfiques ou maléfiques, que sa poésie a pu avoir sur quelques-uns des pauvres et modestes vers que j’ai écrits.

63Montale a pour moi le pouvoir de la grande musique, qui ne suggère ni n’expose des idées, mais les suscite dans une seule émotion profonde, et je peux dire qu’il est un des rares poètes de notre temps qui ait réussi en quelque sorte à transformer ma perception du monde.

64Je devrais donc avoir une qualité que je n’ai pas pour commenter Montale, dont d’ailleurs je ne peux même pas me dire lecteur, mais plutôt dans le bon et mauvais sens du terme, consommateur.

65À ce simple aveu, je peux ajouter aujourd’hui que j’ai appris à apprécier en lui, à partir de faits avérés, plus que la poésie et la lucidité intellectuelles, la droiture morale, rara avis, oiseau rare parmi tous nos lettrés, et même si on entend « lettré » dans son acception la plus noble.

66Cher Ramat, cela est bien peu, je le sais, mais c’est l’unique « témoignage » que je parviens à vous donner.

67À moins que vous vouliez reprendre les quelques mots que j’ai dits sur Montale dans une lointaine conversation radiophonique, Portrait de la Ligurie (en 1955, il me semble), puis remaniée dans Fiera letteraria en 1956 et en 1959 dans Corriere Mercantile.

68En voici quelques extraits, que vous pourrez utiliser de la manière qui vous semble la meilleure, sans prendre trop à la lettre, je vous prie, la thèse, fondée jusqu’à un certain point, d’un « courant ligure ou ligustica » adopté pour la simple commodité d’un discours qui voulait rester et reste descriptif.

69Il nous est souvent arrivé durant cette conversation – écrivais-je – de nommer Eugenio Montale. Né à Gênes le 12 octobre 1896, il est en vérité le poète qui, avec le plus de force, a réussi à fondre – dans le creuset de sa conscience lucide et de sa personnalité unique et entière – les motifs fondamentaux de la poésie ligure, en leur offrant résolument une signification plus claire pour notre âme (notre époque) en crise. Mais ce serait une erreur de considérer Montale uniquement comme le couronnement (le sommet) de ce courant qui, en partant, comme nous l’avons déjà vu, de Roccatagliata Ceccardi, rejoint le Sbarbaro de Trucioli et de Pianissimo.

70Montale est surtout le fondateur d’un courant poétique novateur, pas exclusivement ligure ou italien : il est aussi le porteur d’un message nouveau et d’un nouveau langage poétique, lequel, en amalgamant son hérédité avec les expériences européennes les plus ouvertes (anglo-saxonnes en premier lieu), et en faisant résonner l’âme ligure avec celle des hommes en général, a investi l’ensemble de notre territoire poétique avec une telle vigueur qu’il n’existerait comme équivalent, dans l’époque moderne, que Giovanni Pascoli.

71Il est évident, en effet, que sans Montale (sans sa technique absolument neuve, qui introduit dans la fabrique poétique les moyens et même les fins de la musique ; et nous entendons par musique, musique, non musicalité à la manière de Verlaine) le visage de notre poésie contemporaine nous apparaîtrait de façon bien différente.

72Il semblerait même que Montale ait mis en crise, avec l’énergie de son « impitoyable » conscience d’homme et de ses magiques instruments de poète, toute notre poésie, en nous transmettant l’idée, absurde et inquiétante, encore actuelle, qu’au-delà de lui on ne peut aller, et encore moins revenir en arrière.

73Nous nous sommes plus d’une fois demandé si par hasard sa poésie n’était pas quelque chose de plus que la poésie même, une sorte de drogue ou de sortilège. Mais c’est un fait que chaque tentative poétique, de nos jours, en Italie, est conditionnée par lui…, comme si vraiment le poète ne pouvait plus être que lui, Montale, et tout le reste littérature[11].

74Cette tyrannique nouveauté, d’ailleurs, apparaît dès son premier livre, Os de seiche, publié chez Gobetti en 1925, un livre qui demeure un classique de la poésie italienne contemporaine, et qui, avec son incomparable « cavatine », peut-être encore un peu romantique par sa fougueuse retenue, suivie par les miraculeuses cristallisations orchestrales des Occasions (Einaudi, 1939) et de La Tourmente (Neri Pozza, 1956), n’a pas manqué de surprendre depuis ces lointaines années, dans le sens que nous avons déjà évoqué… Défini progressivement poète des négations radicales… ou de la radicale indifférence…, il est clair que, chez Montale, toutes les caractéristiques de la poésie « ligustica » que nous avons examinées (le paysage à la Rensi [12] vu comme hiéroglyphe d’une vérité indéchiffrable, dont nous ne parvenons à saisir que des lueurs : la vie en tant que souffrance continuelle et continuelle tentation de dissolution, etc.) acquièrent la signification la plus haute et universelle. Mais ce qui distingue Montale de nos autres poètes, ligure ou non ligure, c’est l’extraordinaire charge expressive (constructive, musicale) de sa langue pourtant si « sobre et essentielle », où chaque objet nommé (chaque terme) est doté d’une pluralité infinie de significations « harmoniques » (de profondes résonances et correspondances intérieures), presque comme une pièce de monnaie qu’on jetterait sur les cordes nues d’un psaltérion sur lequel la note touchée « à vide » ferait immédiatement vibrer et résonner à l’infini, par « sympathie », son enchaînement de « tierces » et de « quintes » et d’« octaves », de sorte que la dissonance, même quand l’accord est parfait au départ, prendrait le rôle de protagoniste en recherche perpétuelle et désespérée d’une tonique à qui aucune septième diminuée ne pourra jamais faire un croche-pied puisqu’il a été fait d’avance.

75Lisons dans Les Occasions le premier des « Motets »… Et lisons également le poème le plus célèbre de ce livre, « La Maison des douaniers », qui permit à Montale de remporter en 1936 le prix de l’Antico fattore… Ici plus que jamais un événement passé ad libitum éveille l’attention et le sentiment du lecteur, confondant l’étroit rectangle de la page avec le halo d’un roman anciennement détruit (et dont désormais n’arrive plus au cœur que la chaleur blanche, comme celle précisément d’une page de musique symphonique), et plus que jamais, ici, ressort la violente capacité de Montale à susciter, autour et dans le lecteur même, la présence physique du paysage (du climat, de l’heure, du temps passé), presque en l’identifiant à une nature déjà en soi expressive et en soi douée, à travers les objets qui s’offrent à nos sens ; à susciter l’intelligence, comme si le poète se contentait d’être simplement le metteur en scène.

76Mais si la poésie de Montale a cette vertu d’impliquer le lecteur dans l’atmosphère physique des vers, elle ne possède pas moins celle de l’impliquer – « et sensiblement » – dans l’Histoire, vivante et brûlante, toujours comprise avec une clairvoyance, qui est souvent aussi froide et cruelle qu’une lame de couteau.

77Si bien qu’il ne serait pas trop difficile pour un « étudiant encanaillé » de lire le même Os de seiche comme une allégorie sociale voire politique, plus que religieuse…

78Chose étrange, mais c’est à lui, à Montale, justement que c’est arrivé – le plus réservé, le plus réfractaire à tout geste « prophétique » – de reconstruire en une synthèse nouvelle, avec un élan nouveau, non seulement la poésie lyrique dans toute sa densité, mais aussi la figure du poète-divin : du poète qui sait interpréter et exprimer, dans son propre drame personnel (sa propre conscience) le drame (la conscience) de toute une société d’hommes et de toute une époque…

Le poète à l’âge des machines [13]

Traduit et annoté par Rossana Jemma

79Définir ce qu’est la poésie n’a jamais été une de mes aspirations, même si, plus d’une fois, il m’est arrivé de devoir préciser en quoi consiste, selon moi, la différence essentielle entre langage de la communication et langage poétique.

80À ce propos, je renvoie à un de mes textes écrits dans l’immédiat après-guerre [14], dans lequel – quand en Italie on ne parlait pas encore publiquement de sémiologie ni de linguistique – moi, à vue de nez ou presque, j’inventais pour mon usage personnel… le parapluie.

81Il est vrai que le langage courant et le langage poétique (j’essaie de résumer mes anciennes remarques) utilisent, de la même façon, un code fait de signes conventionnels (déjà à l’époque je parlais, encore ignorant, de codes et de signes). Mais, alors que dans le langage courant le signe acoustique ou graphique du mot est étroitement lié à la lettre et à la simple information, dans le langage poétique ce même mot, tout en conservant ce sens littéral, est chargé d’une série presque infinie de significations « harmoniques » (et j’entends le terme harmonique dans l’acception qu’il a en musique et en physique) qui en révèle sa particulière force expressive.

82Prenons les merveilleux vers : Felice te che il regno ampio dei venti, / Ippolito, ai tuoi verdi anni correvi[15].

83Sur un plan strictement communicatif, ces vers nous disent peu de choses : « Sois heureux car, dans ta jeunesse, tu as parcouru le monde ». Mais sur le plan poétique, quelle profonde et inégalable Musique et quelle force expressive !

84Dans ce cas précis, j’en arrive même à affirmer que c’est la langue qui conditionne, en un certain sens, le poète.

85Si Racine avait été Italien, ou s’il avait écrit en italien, qu’aurait-il dit au lieu de La fille de Minos et de Pasiphaé, vers à juste titre très célèbre pour la richesse expressive de sa musique, mais tout à fait anodin quant à la simple information (rien de plus que son état civil) ?

86Il y a aussi, dans le langage poétique, le rôle de la rime, si l’on décide d’en faire usage. Un rôle non seulement ornemental, visant à caresser l’oreille, mais un rôle de soutien, semblable à celui qu’ont les consonances et les dissonances en polyphonie, ou en architecture, à celui des colonnes qui maintiennent un arc. Une idée qui fait écho à une autre idée, pour en révéler une troisième, souvent cachée.

87Lisons, par exemple, les premiers vers de la Comédie : la vie (la voie) égarée ; la forêt (la peur) dure, obscure. On a déjà la clé de lecture du premier chant de l’Enfer.

88Et du fait de cette particularité du langage poétique, je me range du côté de ceux qui pensent que la poésie est intraduisible et qui croient que sa réduction en termes logiques est quasi impossible.

89Il suffit de déplacer un mot – un accent – et le charme est rompu. Il vient précisément à manquer l’énergie expressive de la musique. Je dis bien de la Musique, non de la musicalité. La poésie demeure donc pulvérisée : la valeur expressive qu’acquièrent les mots grâce à la musique, au-delà du sens littéral, se chargeant et s’enrichissant de cet ensemble de significations (de résonances mentales) que je viens d’appeler « les harmoniques ».

90Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse. Je ne veux absolument pas dire, par là, que le poète ne doit pas avoir une pensée ou une « vision du monde » propres et que la musique est suffisante pour faire de la poésie. J’entends juste préciser que c’est en vertu de la musique des mots qu’il arrive à transmettre au lecteur ses émotions – au lieu de communiquer avec lui directement – et ses réflexions : ses idées.

91Raison de plus – si ce n’est la principale – qui empêche qu’un texte poétique, conçu dans une langue donnée, et par conséquent appartenant à une culture donnée, puisse être « photocopié » dans une autre langue, c’est-à-dire transposé dans le cadre d’une autre culture et d’autres traditions.

92Dans le meilleur des cas, si le traducteur est lui-même poète, il pourra donner naissance (comme un enfant qui tiendrait des deux parents) à un texte qui, tout en ressemblant à la personnalité de l’original et à celle du traducteur, ne sera ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre.

93Cela devient encore plus compliqué, lorsqu’on essaie de passer d’une civilisation très ancienne à la civilisation d’aujourd’hui ou d’une culture très éloignée à notre culture […].

94Pour quelle raison donc, malgré mes convictions, ai-je autant traduit ? C’est une question qui d’emblée rejette toute réponse de type utilitaire, y compris celle de la philanthropie culturelle. Mais alors, quelle serait la « bonne » réponse ? Personnellement, je n’en ai pas, et j’en rougis, car il n’est rien de plus anachronique, à cette époque où tout est devenu scientifique ou rationnel, qu’une personne qui, comme moi, semble s’être arrêtée à l’âge des cavernes ou qui raisonne encore comme un artisan de l’époque des communes. De toute évidence, j’ai gardé une mentalité archaïque, liée au borgo. Je peux dire seulement que mon désir de traduire, identique à l’urgence d’écrire, naît sans doute, de la certitude que tout véritable poète découvre, plus qu’il n’invente : il suscite en nous et met en lumière – pour le dire avec René Char – des bouts d’existence[16]. De sorte que, même dans l’acte de traduire (cela peut paraître paradoxal) ce n’est pas le traducteur qui découvre mais le poète qui est traduit, lequel en investissant le traducteur de son autorité, réveille et éclaire ce qui, encore dans l’obscurité, sommeillait déjà en lui ; cela, parce que tout poète est d’abord un homme et son monde appartient au monde des hommes, et tout le plaisir du traducteur (si l’on peut parler de plaisir), ainsi que l’impérieuse impulsion qui le pousse à traduire, réside dans le fait que, grâce à ce texte, il a le sentiment agréable que le champ de son expérience et de sa conscience, de son être ou de son existence, plus que de sa connaissance, s’élargissent.

95Passons à autre chose, tout en parlant encore de poésie, mais non seulement de langage poétique.

96Mon ambition, ou ma vocation, a toujours été celle de réussir, à travers la pratique du vers, à trouver la vérité universelle en cherchant la mienne. Voire, pour être plus modeste et précis, « une » vérité (une parmi les innombrables vérités hypothétiques) pouvant être valable non seulement pour moi mais pour tous les autres mézigues[17] (ou nous-mêmes) qui forment le prochain (l’Autre, disons) dont je ne suis qu’une des nombreuses particules vivantes. Le poète est un mineur. Est poète celui qui arrive à descendre tout au fond de ce que le grand Machado appelait las secretas galerias del alma, pour y puiser ces sources de lumière qui, cachées sous des couches superficielles et très différentes d’un individu à l’autre, sont communes à tous, même si tous n’en ont pas conscience.

97Si le poète ne fait que s’arrêter aux simples faits extérieurs de sa propre existence biographique, l’exercice poétique demeure purement narcissique. Mais ce narcissisme est dépassé dès lors que le poète, à partir des briques de ses expériences personnelles et en bâtissant ses propres métaphores, arrive à s’enfermer et à s’abîmer si profondément en lui-même qu’il y découvre ces sources de lumière qui n’appartiennent pas qu’au moi, mais à une communauté entière. Ces sources de lumière que tous les membres d’une communauté possèdent, mais dont tous ne sont pas forcément conscients et que tous ne parviennent pas à apercevoir.

98Je crois que c’est Proust qui a dit que quand on lit un poète, au fond, on ne fait que lire en soi-même. Ce poète a atteint, dans les profondeurs de son être, une vérité valable pour tous qui déjà, comme la Belle au bois dormant, sommeillait dans tout un chacun dans l’attente d’un Prince capable de la réveiller.

99On arrive ainsi au paradoxe suivant : plus le poète descend dans le puits de son propre moi, plus il évitera qu’on l’accuse facilement de solipsisme, précisément parce que dans la partie la plus profonde de son « moi », se trouve le « nous » : un « moi » qui de la singularité passe immédiatement à la pluralité.

100Le rôle social, civil, de la poésie consiste, ou devrait consister, justement en cela.

101Avant de terminer, je voudrais ajouter une dernière remarque.

102Poésie veut tout d’abord dire liberté. Liberté et désobéissance face à toute forme d’oppression ou d’annulation de la personne, face à toute forme d’embrigadement ou, pire encore, de massification.

103La société dans laquelle nous vivons menace, de façon de plus en plus pesante, les droits fondamentaux de l’individu : elle menace la destruction totale du domaine privé (de la personne), dans le but de réduire les individus à un ensemble de « consommateurs » auxquels – dans la marchandisation qui envahit tout, y compris ce qu’on appelait autrefois les aspirations de l’esprit – on essaie d’imposer des besoins artificiels créés pour alimenter une machine économique qui garde pour soi tout le profit, aux dépens de tout choix personnel. Le poète est par essence l’opposant le plus convaincu à ce système. Il est le défenseur infatigable de la singularité qui refuse, par instinct, tout mot d’ordre. C’est pourquoi, le système le bride soit en l’ignorant ou en feignant de l’ignorer, soit en minimisant son importance avec les armes de la suffisance et de l’ironie.

104Je garde en mémoire ces paroles de Kierkegaard : « On a aboli le Christianisme, parce que partout on a refoulé la personnalité. On dirait qu’on a peur d’une certaine tyrannie du Moi et par conséquent chaque Moi doit être nivelé et enfoui… »

105À plus d’un siècle de distance, ces paroles demeurent terriblement actuelles et, non sans frissons, peuvent être associées à celles, presque contemporaines, de Leopardi prophétisant « un âge des machines », appelé ainsi « parce que les hommes d’aujourd’hui se déplacent et vivent de manière plus mécanique que dans les temps passés, mais surtout » parce que « désormais ce sont les machines et non les hommes qui s’occupent, pourrait-on dire, des choses humaines et des œuvres de la vie », non seulement « dans le domaine des choses matérielles, mais aussi spirituelles ».

106Mais voici qu’à vaincre en moi la désolante tentation d’une totale chamade, voici que, dans notre culture si asymétrique et fragile (et hélas cruelle dans sa bêtise fondamentale) vient me réconforter l’austère cérémonie actuelle, dans laquelle je suis heureux de voir le couronnement, aussi désiré qu’immérité, de ma longue fidélité, toujours inchangée, à la poésie, ainsi qu’un vivifiant acte de foi envers la poésie elle-même rassemblant en elle les valeurs les plus élevées de l’Esprit [18].

Notes

  • [1]
    « Noi, Enea », La Fiera letteraria, 3 juillet 1949, in Giorgio Caproni, Galleria, mai-août 1990. Il existe plusieurs variantes de ce texte de Caproni sur Énée ou plus exactement sur le monument d’Énée place Bandiera à Gênes : « Enea a Genova », L’Italia Socialista, 7 ottobre 1948 ; « Monumento ad Enea », Voce Adriatica, 20 ottobre 1948 ; « Il fuggiasco di Troia si fermò in Fossatello parlando con le rubiconde “bisagnine” », Il Lavoro nuovo, 26 février 1949 ; « Noi, Enea », La Fiera letteraria, 3 juillet 1949 ; « Un monumento amichevole. Incontro con Enea », La Giustizia, 17 dicembre 1961. La version que nous retenons semble la plus significative.
  • [2]
    Weekend, n° 42, octobre 1977. Caproni a repris ce texte en 1983 dans la préface de l’anthologie Genova di tutta la vita (San Marco dei Giustiniani, 1997).
  • [3]
    Guy de Pourtalès, Nietzsche en Italie, Grasset, 1929.
  • [4]
    Le Trallalero, de l’onomatopée « tralala », est un chant inventé par des Génois qui ne voulaient pas retenir les textes et souhaitaient juste se faire plaisir en chantant dans les tavernes.
  • [5]
    Cours d’eau à l’est de Gênes.
  • [6]
    En français dans le texte.
  • [7]
    En français dans le texte. Joseph Autran, poète et auteur dramatique, est né le 20 juin 1813 à Marseille et mort le 6 mars 1877 dans la même ville.
  • [8]
    « Il taccuino del vecchio », Forum Italicum, n° 2, juin 1972, in Giorgio Caproni, Galleria, mai-août 1990. Caproni a écrit cet article à l’occasion de la réédition du Carnet du Vieillard de Giuseppe Ungaretti en 1971 chez Mondadori. Le livre, qui contient les derniers poèmes de La Vie d’un homme, avait paru initialement en 1960 avec des témoignages d’amis étrangers et une introduction de Jean Paulhan. Nous ne traduisons pas la fin de la recension qui décrit les circonstances de cette traduction.
  • [9]
    En français dans le texte.
  • [10]
    « Montale poeta-vate », Letteratura, n° 79-81, janvier-juin 1966, in Giorgio Caproni, Galleria, mai-août 1990. Caproni répond à Silvio Ramat, né à Florence en 1939, poète et auteur d’essais sur la littérature dont un sur Montale en 1968 chez Vallecchi.
  • [11]
    En français dans le texte.
  • [12]
    Rensianemente, de Giuseppe Rensi, philosophe et avocat italien, né à Villafranca de Verone en 1871 et mort à Gênes en 1941. Le pessimisme schopenhauerien ou leopardien de cet auteur, son scepticisme ainsi que son engagement antifasciste a exercé sur la formation de Caproni, et par la suite sur son œuvre, une forte influence. Sur sa tombe, dans le cimetière de Staglieno, à Gênes, l’épitaphe rappelle l’esprit de résistance et d’indépendance intellectuelle de Rensi : « Etsi omnes non ego » (si tous, moi non), citation de l’Évangile selon Matthieu (26, 33), « si tous te renient, je ne te renierai jamais ». Les éditions Allia ont publié, en 1996, La Philosophie de l’absurde (Adelphi, 1991), traduit de l’italien par Patricia Farazzi et Michel Valensi, précédé de « Giuseppe Rensi, le scepticisme » par Jean Grenier et suivi de « Giuseppe Rensi et le miroir du nihilisme » par Nicola Emery.
  • [13]
    « Il poeta nell’età delle macchine », Feria, avril 1986, in Giorgio Caproni, Galleria, mai-août 1990.
  • [14]
    Caproni fait peut-être allusion à « Scrittura prefabbricata e linguaggio », La Feria Letteraria, 26 décembre 1946, repris dans La scatola nera, Garzanti, 1996.
  • [15]
    « Heureux, toi qui, l’ample royaume des vents, / courus, Ippolito, dans ta jeunesse ! », Ugo Foscolo, Dei Sepolcri / Les Tombeaux, in L’Ultime Déesse, traduction Michel Orcel, Orphée / La Différence, 1989.
  • [16]
    En français dans le texte.
  • [17]
    Mot argotique, de zigue et du possessif mes, signifiant moi-même ou nous-mêmes au pluriel. Caproni emploie souvent ce mot pour désigner les autres « moi-même », c’est-à-dire l’Autre ou le Prochain. Cf. infra p. 117.
  • [18]
    Les mots « chamade » et « bêtise » sont en français dans le texte. En 1986, quand Caproni publie ce texte, son œuvre faisait l’objet de nombreuses sollicitations.
Giorgio Caproni
Traduites et annotées par
Jean-Pierre Ferrini
Rossana Jemma
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2016
https://doi.org/10.3917/poesi.137.0081
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