CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Chang-rae Lee est né à Séoul en 1965. Immigré aux États-Unis en 1968, il passe son enfance dans l’état de New York. Il est étudiant à Yale University en littérature anglaise de 1984 à 1987 et ensuite à l’Université de l’Oregon où il obtient un master en creative writing. La thèse qu’il soutient à l’Université de l’Oregon sera le point de départ de son premier roman, Native Speaker. De 1998 à 2002 il est professeur et directeur du programme de master en creative writing à Hunter College, The City University of New York. Aujourd’hui il est professeur au Lewis Center of the Arts à Princeton University. Lee réside depuis longtemps dans le New Jersey, avec sa femme et ses deux filles.

2Les quatre romans de Chang-rae Lee (Native Speaker, A Gesture Life, Aloft, The Surrendered) ont été honorés par les plus grands prix de la littérature américaine, y compris : le Hemingway Foundation/PEN Award for First Fiction, l’Anisfield-Wolf Book Award, le NAIBA (New Atlantic Independent Booksellers Association) Book Award for Fiction, le Barnes & Noble Discover Great New Writers Award, et le Dayton Literary Peace Prize. De plus il est inclus sur plusieurs listes littéraires prestigieuses : The New Yorker’s “Twenty Best Fiction Writers Under Forty”, Publisher’s Weekly Top 10 Best Books of 2010, Kirkus’ Top 25 Books of 2010 et The New York Times Book Review’s 100 Notable Books of 2010. Son dernier roman, The Surrendered, a été finaliste pour le prix Pulitzer en 2011.

3En français : Langue natale, éd. de l’Olivier, Les sombres feux du passé, éd. de l’Olivier, Le ciel de Long Island, éd. de l’Olivier.

4Professeur de « creative writing » à Princeton, père de famille, amateur de golf, citoyen d’une de ces grandes banlieues dont les vastes pelouses luisantes – vertes en toutes saisons sauf quand elles sont couvertes d’une couche épaisse de neige en hiver – correspondent parfaitement à la tranquillité bourgeoise, Chang-rae Lee se réjouit sans ironie de la complaisance d’une vie tout à fait américaine.

5Lee a vite été reconnu comme prodige sur la scène littéraire américaine dès la publication de son premier roman, Langue natale, pour devenir ensuite le porte-parole de l’expérience coréenne-américaine d’une certaine génération. Faits sur le même moule que l’auteur lui-même, les personnages de ses quatre romans publiés au cours d’une dizaine d’années ont eux aussi tendance à se réfugier dans le cœur profond des banlieues, aussi loin que possible du déchirement qui a été le propre de la Corée pendant des décennies. Malgré cela, l’ambition de maintenir le confort du foyer chez ces personnages se différencie largement de l’ambition du « suburban hero » canonique de la littérature américaine d’après-guerre, ces maris et pères bourgeois de Richard Yates, John Cheever, John Updike, pour qui le calme des faubourgs représentait à la fois la plus grande réussite et un échec spirituel aux proportions fatales.

6Au contraire des banquiers de Cheever ou du fameux Rabbit Angstrom d’Updike, les personnages de Lee recherchent la tranquillité d’une vie abritée, et, une fois trouvée, s’y enferment volontiers. Ils n’héritent pas de cette vie, mais la choisissent et l’adoptent avec la volonté d’exister dans une sorte de vide. Ainsi naît un nouvel archétype du héros qui cherche à établir et à se réfugier justement dans le genre de vie familiale à laquelle on cherchait auparavant à échapper à tout prix. L’aspect illusoire du palais qu’il se bâtit ne le gêne pas car il comprend dès le début et avec lucidité lesquelles des images luisantes qui l’entourent ne sont que des images. Peu importe, tant qu’elles sont merveilleuses.

7Néanmoins les héros de Lee, que ce soit le jeune Henry Park, employé comme détective par une entreprise privée (Langue natale), Franklin Hata, un pilier de son petit bourg, admiré par tous sauf par sa fille adoptive (Les sombres feux du passé), Jerry Battle, patriarche d’une famille en crise (Le ciel de Long Island), ou June Han, réfugiée de la guerre à la recherche de son fils perdu (The Surrendered), ne tiennent rien pour acquis dans une existence vraisemblablement paisible, puisque rien de ce qui ne leur appartient n’est issu d’un droit acquis à la naissance. D’un côté, le fait que rien ne leur soit garanti dote ces personnages d’une vigilance et d’une vivacité singulières dans l’attention qu’ils portent au monde. Mais d’un autre côté cette incertitude produit une réserve, un détachement qui peut paraître aux autres comme une autosuffisance froide, une autonomie trop rigide pour pouvoir laisser entrer les autres. Ainsi, même June Han, la seule des personnages à avoir construit son petit nid protégé au cœur de Manhattan et non pas dans la banlieue, où elle mène une existence privilégiée dans un des grands immeubles du centre-ville, ne peut jamais concevoir la ville qu’elle avait adoptée que comme un refuge et une nouvelle patrie par rapport à la solitude : « Telle était la ville de sa solitude, enflammée par la lumière d’automne ».

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9Faisant partie de la grande génération d’immigrés arrivés aux États-Unis dès les années 1960, Lee garde au sein de son œuvre toutes les préoccupations d’une génération déplacée : les traces de l’occupation japonaise, la guerre de Corée et l’immensité de la vague d’immigration hantent ses romans autant que les thèmes de l’identité, de la langue et de la différence. Mais il ne s’agit pas ici d’un simple récit historique, bien que le sujet préféré de Lee demeure le sujet en exil. L’exil en question est ici triple. Il s’agit d’un exil linguistique et culturel autant que d’un exil géographique : d’abord à cause de l’occupation japonaise qui cherchait à anéantir toute trace de la Corée au sein de la Corée même ; deuxièmement l’exil comme séparation de la famille, la condition d’être séparé de force de son peuple ou même de sa propre famille à cause d’une nouvelle frontière gérée par des forces extérieures ; et finalement, l’exil de l’immigré, qui est arraché à sa langue maternelle, qui est de nouveau isolé de manière figurative, quand il se retrouve au sein de sa famille face à des enfants – des étrangers avec qui il ne partage même plus une langue maternelle.

10L’histoire de l’exil n’est au fond qu’une histoire de survie ; le traumatisme de l’exil marque la plupart de ces personnages, et le fait même de leur survie est ce qui les différencie des autres ; la survie est leur qualité exceptionnelle. Évidemment, en dehors de certains contes de fées (ou d’Edgar Allan Poe, d’ailleurs), le personnage principal est toujours celui qui a survécu. Nous pouvons même constater que cette capacité est intrinsèque à tout narrateur et que tout récit n’est finalement qu’un témoignage de survie. Mais l’envie de vivre est la caractéristique principale de Henry, Franklin, Jerry et June. Marqués par un stoïcisme extrême combiné avec un souci de conservation de soi-même poussé au plus haut degré, ils ont tout fait pour tenir à la vie – tout et n’importe quoi. En fait, ce sont des personnages pour qui le plus grand acte moral est le refus de la mort.

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12Le dernier des romans de Lee, The Surrendered, reprend plusieurs thèmes de son deuxième roman Les sombres feux du passé, tout en poussant plus loin sur un chemin qu’il avait déjà commencé à emprunter. Dans plusieurs sens, The Surrendered représente un développement dans l’œuvre de Lee, d’abord par son personnage principal féminin, June Han. Dans ses trois romans précédents, les présences féminines demeuraient celles qui dominaient l’intrigue sans pour autant prendre le rôle principal. La souffrance et le sacrifice des femmes, de la femme de ménage presque invisible qui élève Henry dans un profond silence, à K, la Coréenne obligée de servir comme prostituée pour les soldats japonais, à Sunny, jeune femme en crise qui tombe enceinte et qui est forcée par son père à se faire avorter, ou encore à Daisy, la femme suicidaire de Jerry, la femme est toujours représentée explicitement dans sa condition de femme. Or même si le personnage principal reste un homme, c’est autour de la souffrance de la femme, de l’abus de son corps et du traumatisme spécifique à sa condition féminine que cet homme tourne en rond.

13Dans The Surrendered, en revanche, la femme abusée est au centre de l’intrigue. June Han, orpheline de la guerre, seule rescapée de toute sa famille, a survécu à la trahison d’une missionnaire américaine qu’elle avait aimée, à l’immigration aux États-Unis avec l’homme qui sera à la fois son sauveur, son ennemi, et le père de son seul enfant, à la mort de son mari et finalement à la disparition de son fils, pour se retrouver riche, seule et atteinte d’un cancer de l’estomac : « Que son cancer soit de l’estomac était ironique, presque risible. Qu’elle ait à mourir le ventre plein. N’avait-elle pas justement fait cent fois, mille fois, une sorte de pacte, en marchant sur le chemin lugubre : que je puisse manger à n’en plus pouvoir, que je puisse bourrer cette caverne infinie et je mourrai simplement là. Je me rendrai. »

14June Han se conduit, face à cette situation inattendue, avec la ténacité qui caractérise souvent les personnages de Lee : survivante contre toute attente, sa résistance à la mort la fixe dans un moment précis du passé, comme si elle avait cessé de se développer, cessé d’évoluer au moment décisif où face à une mort quasiment certaine elle a choisi de vivre. Pour June le premier de ces moments arrive très tôt dans son adolescence : elle abandonne subitement son petit frère blessé pour se mettre à courir après un train qui pourrait être son dernier secours : « Elle ne pouvait pas regarder en arrière. Elle les aimait tous mais elle savait que si elle regardait en arrière, elle était foutue. »

15C’est la première fois que Lee met la mortalité de son personnage principal au centre de l’intrigue. June, qui n’arrive pas à croire, jusqu’au bout, qu’elle va mourir, se lie avec Hector, un compagnon de route réticent, qui lui-même n’arrive pas à croire qu’il est toujours vivant, et qui n’arrête pas de contempler – et de vouloir – sa propre mort, sans avoir finalement la force de la réaliser.

16Ensemble June et Hector font un couple maladroit : deux marginaux qui restent à part, des personnages hors du monde, séparés des autres, puisque vivants dans une autre réalité, un autre temps qui mêle passé et présent. Malgré le fait qu’ils ont pu s’échapper ensemble de l’orphelinat où Sylvie Tanner, la missionnaire qu’ils aimaient tous les deux, est morte dans un incendie, ils n’arrivent pas à dépasser la scène de leur plus grand traumatisme : il n’y a pas de rédemption possible pour des personnages qui ont tout vu et trop vécu. Sylvie elle-même, qui avait vu ses parents brutalisés et tués devant ses yeux alors qu’elle était adolescente en Chine, se demande si elle n’est pas destinée à rester fixée pour toujours à ce moment de crise : « Souvent elle ressentait qu’une grande partie d’elle s’était arrêtée dans le temps, et que malgré les apparences elle avait été tout simplement immobilisée sur place, n’ayant nulle part où aller. »

17En même temps Lee ne s’intéresse pas non plus à la tragédie. Ce n’est pas pour souligner le caractère tragique du destin de June qu’il décrit sa trajectoire, mais plutôt pour le transformer en élégie. Le haut lyrisme des scènes de violence et d’inimaginable cruauté rend ses scènes justement plus fortes, plus vives – l’imagination surpassant en cela la réalité. Voici donc un autre genre de survie, celle d’une expérience transfigurée en lyrisme, d’un récit historique en métamorphose, ré-émergeant sous les traits de la fiction. Lee nous montre ce qu’on préférerait ne pas voir – ce qu’on ne verra jamais – pour souligner la condition de ses personnages endommagés. Eux aussi ont vu ce qui nous est décrit – et ils y ont survécu. Il s’agit justement de mettre en valeur la volonté de vivre face à une violence extrême.

18Malgré leurs différences, cette volonté de vivre est ce que Henry, Franklin, Jerry et June ont en commun. Après la mort de sa mère, l’aliénation de son père et la mort de son fils à l’âge de six ans, Henry Park s’accroche sans relâche à l’espoir, quoique parfois obscur, de retrouver sa femme et de reconstruire sa vie. Franklin Hata, qui à la fin de A Gesture Life se condamne – ou se libère, selon l’interprétation qu’on choisira – à vagabonder sans destination ni lieu propre, se contente du fait que sa fille adoptive, qui l’a quitté dans des circonstances pénibles, consente à laisser son petit-fils venir lui rendre visite de temps en temps. Une chance, une vie, une fois pour chaque être, nous dit Rilke dans sa Neuvième Élégie : « Ein Mal jedes, nur ein Mal. Ein Mal und nichtmehr ». Henry, Franklin, June en sont conscients. Ils savent qu’on peut tout voir, tout faire, tout subir, tout endurer – l’important est de vivre.

19Ainsi nous arrivons à une sorte d’allégorie du récit mythique de la génération de Lee, réfugié d’un pays qui est aujourd’hui la 15e plus grande économie du monde, alors qu’au moment de la guerre de Corée en 1951 il n’était qu’un pays du tiers-monde. En plus, d’une population d’environ 48 millions d’habitants, 5 millions sont des immigrés ; paradoxe pour un pays qui est, du point de vue culturel, ethnique et linguistique, l’un des plus homogènes au monde. Le génie de la perspective de Lee est justement qu’il ne parle pas d’une condition humaine universelle mais d’une spécificité de l’expérience, des réverbérations d’une situation précise. Le lieu commun insiste sur le fait qu’on peut s’abstraire de toute spécificité pour en arriver à une visée plus large ; néanmoins dans l’œuvre de Lee, la spécificité d’un moment, d’un lieu, d’une vie, est surtout ce qui compte. S’il peut y avoir une littérature d’une mentalité nationale, c’est bien ce que Lee souhaite réaliser. Il semble nous dire : voici le récit d’un pays, d’un peuple qui a tout vu. Ce n’est point par hasard si The Surrendered, qui suit le déclin lent et agonisant d’une femme dans les dernières étapes d’un cancer qui lui ronge l’estomac, se termine sur le mot « vivant », comme si le mot même nous enjoignait de laisser tomber la pitié, la tragédie du passé et la possibilité de toute revendication future, en faveur d’une vie au présent, jusqu’au dernier moment : « Le monde s’affaissait. Quelqu’un l’avait hissée à bord, l’avait emportée. » Et enfin : « Elle était vivante ».

Bibliographie

  • Charles McGrath, « Deep in Suburbia », The New York Times Magazine, February 29th, 2004.
  • Timothy Williams, « Novelist Chang-rae Lee prepares to become a household name », Expositor, May 22th, 2004.
  • James Wood, « Keeping It Real : Conflict, Convention, and Chang-Rae Lee’s The Surrendered », The New Yorker, March 15th, 2010.
Youna Kwak
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2016
https://doi.org/10.3917/poesi.139.0279
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