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« À notre époque de tempêtes, l’énergie vitale de la poésie est une matière de l’existence… »
Le Monde du milieu[1]

1C’est dès 1985 que Po&sie (dans son numéro 35) avait publié, de Breyten Breytenbach, neuf poèmes (traduits de l’afrikaans par Georges Lory et l’auteur) sous le titre global « Chuchotements d’une tour en feu ».

2De la pierre brûlante : voilà de quoi, à les relire aujourd’hui, ces poèmes paraissent avoir été formés – au temps de l’apartheid.

3*

4« Lutte pour le Taal » est le titre du plus dur, peut-être, de ces poèmes. Le plus explicite aussi, et pourtant chargé d’ambiguïté.

5Une note, aussitôt, précise : « Taal : la langue des Afrikaners ; ce poème a été écrit en juin 1976 lors des événements de Soweto parce qu’on essayait d’imposer l’afrikaans aux Noirs. ».

6Un enjeu linguistique, donc, au cœur de l’extrême violence : par là, le poète n’aura-t-il pas été, comme trop naturellement, appelé et happé dans la « lutte » ?

7Cependant, ce poème fait entendre une tout autre voix que celle qui serait propre au poète : voici en effet qu’un « nous » parle, le « nous » de ceux contre qui Breytenbach luttait, et sous la loi desquels il fut emprisonné plusieurs années durant.

8Sinistre, ce « nous » ! « Nous sommes vieux » dit le premier vers. Et s’il tient encore, ce « nous » cendreux et repoussant, c’est avec la rigidité d’un meurtrier cadavérique : « Notre langue est un réserviste gris et centenaire / aux doigts crispés sur la gâchette. »

9Cependant, un « vous » (désignant, à n’en pas douter, ces noirs auquel le « nous » voudrait imposer la langue des Afrikaners) a émergé dans le poème presqu’en même temps que le « nous ».

10Aussi l’affrontement entre le « nous » et le « vous » se fait-il sans merci…

11Et pourtant, au milieu du poème, dans des vers magnifiques, historiquement cruciaux, se révèle une dépendance vitale du « nous » – qui en principe domine, mais non sans que l’âge et sa dureté même ne le figent, voire ne le condamnent – envers un « vous » absolument nécessaire et vital :

12

« vous êtes le sel de la terre –
avec quoi pimenterons-nous notre agonie
si vous n’êtes pas là ?
Vous allez rendre la terre amère et saumâtre et luisante
du balbutiement de nos lèvres… »

13*

14Breytenbach fut et demeure un poète (ainsi qu’un essayiste et un romancier, et encore un peintre) en lutte.

15Cependant, il ne cesse pas d’interroger ce pour quoi il combat. La poésie serait-elle, pour et par lui, ce qui trouve la force de refondre constamment les enjeux des affrontements ?

16Imagine Africa : tel est le titre (qui appelle la poésie à se faire imagination, voire refusion, de la réalité) d’une revue [2] fondée par Breytenbach, dont le premier numéro est paru en 2011 et le deuxième en 2014.

17L’introduction du premier numéro, par Breytenbach lui-même, s’intitulait : « Africa Lives ! ».

18Et nous étions d’emblée avertis : « le livre que vous avez dans les mains » constitue le « premier produit du Collectif Pirogue ».

19Ce « collectif » est, apprenons-nous encore, « l’expression » en matière d’arts de L’Institut Gorée[3], autrement dit du « Centre pour la démocratie, le Développement et la Culture en Afrique ».

20Et, à la fin de ce même volume, on peut lire (je traduis) que « le Collectif Pirogue » vise à « 1/ célébrer la vitalité et la diversité des voix provenant du dynamique continent africain ; 2/ soutenir et améliorer les situations des artistes vivant et travaillant en Afrique ; 3/ encourager un dialogue créatif et soutenu entre les artistes et écrivains africains et le reste du monde ; 4/ partager les occasions de s’engager avec le langage et l’art en tant qu’approche possible des problèmes socio-économiques de la pauvreté, de la répression et de la violence. » [4]

21*

22Dans le second numéro spécial de Po&sie – Afriques 2 –, on retrouvera Breytenbach, ainsi que Georges Lory.

23Pour l’instant, voici simplement des vers de Breytenbach que j’avais déjà cités dans « L’Afrique ici, l’Afrique là-bas » (quelques pages qui, en 2013, accompagnaient, dans Po&sie n° 143, la publication de poèmes du zimbabwéen Dambudzo Marechera et de la sud-africaine Ronelda Kamfer) :

24

« Le poème est mon guide.
Des tribus de poètes me montreront le chemin.
Certains viendront murmurer dans mon sommeil,
à voix basse comme les brises de la nuit ;
d’autres me brûleront les yeux
et déchireront mes entrailles. »

Notes

  • [1]
    Breyten Breytenbach, Le Monde du milieu, essais traduits de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau (Actes Sud 2009).
  • [2]
    Je reprends ci-dessus quelques phrases d’un texte paru dans Po&sie pour saluer les deux premiers numéros de cette revue.
  • [3]
    Lu sur le site de L’Institut Gorée :
    « En juin 1987, une rencontre « révolutionnaire » a eu lieu à Dakar entre les dirigeants de l’ANC, le mouvement de libération sud-africain alors en exil, et un groupe influent de libéraux et progressistes sud-africains dont la plupart étaient des leaders Afrikaners issus du monde des affaires, de la culture, de la société civile, de la politique, de la religion et du milieu universitaire. Cette réunion, appelée depuis « la rencontre de Dakar », a enclenché un processus qui a conduit à la chute du régime de l’apartheid et à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement démocratiquement élu. […] Le Goree Institute est une organisation indépendante, une organisation panafricaine de la société civile ayant un statut juridique basé sur un accord de siège conclu avec la République du Sénégal en Novembre 1991.
    Depuis sa création, le Goree Institute a poursuivi sa vision en contribuant à l’émergence d’une Afrique indépendante, politiquement forte, d’une société civile socialement engagée avec une citoyenneté effective et responsable pour un développement durable de nos communautés.
    Depuis 2003, suite à une analyse du contexte africain, l’Institut a décidé de suivre une nouvelle orientation qui met l’accent sur la recherche et la compréhension des causes de conflits en Afrique, la promotion du dialogue politique et des conditions de paix durable, l’approfondissement de la démocratisation par l’implication dans les processus électoraux. »
  • [4]
    « À qui appartient l’Afrique ? » déclarait Breytenbach dans un entretien paru en en 2015 dans la revue en ligne Ballast. « Toutes les ressources essentielles appartiennent à ceux qui ne sont pas africains (« africains », c’est d’ailleurs une dénomination européenne, les gens sur place ne se pensaient pas ainsi) ! Qui tient ces États ? Qui possède le Congo ? La question n’est pas posée. C’est ce que l’on essaie de faire avec l’Institut Gorée. Comment définir la modernité africaine ? Est-elle laïque ou va-t-elle tenir compte des racines religieuses très profondes ? Que dire des croyances pré-monothéistes ? C’est une réalité, les gens vivent avec. On parle beaucoup d’écologie mais ça s’incarne, en Afrique : la Nature a toujours été là, autour, la mère nourricière. Nous devons être maîtres de nos destins. Nous devons être maîtres de nos destins, nous émanciper. La solution n’est pas de revenir au système hiérarchique traditionnel, où le chef prend les décisions ; la société civile doit devenir un acteur de premier plan. C’est cela que l’on doit mettre en place. »
Claude Mouchard
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2016
https://doi.org/10.3917/poesi.153.0226
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