CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les élections de 2015 en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (LRMP) ont constitué, comme dans toutes les régions françaises, un tournant à plus d’un titre. C’est d’abord un tournant touchant à l’opinion politique, dans la mesure où, après les élections municipales de 2014 marquées par un nombre conséquent de pertes pour la gauche (Toulouse, Carcassonne, Narbonne, entre autres) et par l’accès du FN au pouvoir à Beaucaire et, dans une moindre mesure, à Béziers (Négrier 2014), les élections départementales (mars) et régionales (décembre) constituaient une épreuve intermédiaire dans un contexte particulièrement maussade pour la majorité gouvernementale, donc propice à un vote sanction à son égard.

Tableau 1

Les élections municipales languedociennes en 2014 (villes > 3500 habitants)

Tableau 1
Gauche Droite Extrême-droite Conservées 134 80 0 Conquises 10 35 2 Balance - 25 + 23 +2

Les élections municipales languedociennes en 2014 (villes > 3500 habitants)

2Dans une région où la gauche est hégémonique – notamment parce qu’elle a bénéficié depuis les années 1990 sans interruption de ces mêmes votes sanctions à l’égard de la droite au pouvoir – l’impact de ce tournant était particulièrement sensible. Il posait la question du bénéficiaire de façon cependant inédite. En effet, dans ce genre d’élection « intermédiaire », le challenger gouvernemental (en l’occurrence ici Les Républicains) est censé engranger les effets du mécontentement à l’égard du parti qui gouverne (ici le PS). La question était pourtant de savoir si sa fragmentation, son faible enracinement et la concurrence du FN sur une part de son électorat n’allaient pas priver la droite « classique » du bénéfice de la situation.

3Le deuxième tournant touche au découpage du territoire. Pour les élections départementales, il consistait en l’invention d’un mode de scrutin unique au monde : binominal, paritaire, majoritaire à deux tours, dans le cadre de cantons dont la composition, réduite en moyenne de moitié, devenait d’un seul coup bien moins favorable à la représentation rurale. En transformant les terres d’élection, ce changement d’échelle mettait radicalement fin à bien des fiefs, à telle enseigne qu’une quantité non négligeable de sortants décidaient de ne pas se représenter : 27 sur 49 dans le seul département de l’Hérault ! Ainsi, à la féminisation logique de la moitié des sièges d’assemblées jusqu’ici des plus masculines s’est ajouté un renouvellement générationnel conséquent, avec une moyenne d’âge passée, en un seul scrutin, de 62 ans à 54 ans.

4Pour les élections régionales, c’est évidemment la nouvelle configuration issue de la fusion entre les anciennes régions Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées qui constituait un tournant, d’autant plus avec l’absence des deux leaders qui avaient dominé la vie politique régionale depuis les années 1990 – Georges Frêche, disparu en 2010 et Martin Malvy, qui mettait un terme à sa carrière politique. La singularité de cette fusion régionale, par rapport à toutes les autres, était (et reste) son caractère équilibré. Contrairement aux régions Rhône-Alpes, Aquitaine ou Nord-Pas de Calais, par exemple, qui dominent largement leurs homologues dans la nouvelle entité, il s’agit ici de réunir deux espaces certes très différents mais aux forces et faiblesses assez symétriques. C’est le cas pour l’emploi et la démographie, qui avantagent certes l’Ouest, mais l’Est apparait plus dynamique, plus attractif et dispose avec le littoral d’un espace touristique renommé. C’est le cas pour le rayonnement urbain, la nouvelle région étant la seule à fusionner deux territoires dotés, chacun, d’une métropole. Toutes ces circonstances, plutôt que de faciliter ou d’accélérer le processus de fusion, n’auront cessé d’alimenter la chronique des défiances, résistances et angoisses de vassalisation, que ce soit entre conseils régionaux, entre métropoles ou même entre services régionaux de l’État. Le relatif équilibre est/ouest des capacités régionales n’a mis que plus en relief l’hétérogénéité des cultures politiques et des rapports centre/périphérie. La région Midi-Pyrénées dispose d’une culture et d’une élite politiques remarquablement bien intégrées aux appareils centraux et aux courants dominants des partis de gouvernement, comme le montre la régulière occupation par son personnel de postes ministériels, de présidences de partis ou d’assemblées. Politiquement, c’est une région de « bons élèves ».

5Toute autre est la situation en Languedoc-Roussillon, région de « mauvais garçons », minoritaires ou sentant le souffre dans leurs formations respectives, transportés par une conflictualité politique de tous les instants et de tous les niveaux, et pour cela sans influence ni relais à l’échelle nationale. C’est ce différentiel de culture qui aura, plus que tout autre indicateur, scellé les premières conditions politiques de la fusion, largement favorables à l’ouest.

6Cette chronique ne s’est pourtant pas achevée avec l’élection de Carole Delga, PS, à la tête de la région LRMP. N’est-ce point là finalement que l’un des nombreux épisodes d’une histoire qui va dérouler un long et tortueux processus de transition ?

7Le troisième tournant est précisément celui qui touche à un nouveau cadre politico-administratif concernant l’ensemble des collectivités territoriales. Avec l’achèvement du cycle électoral de 2015, c’est l’ensemble des réformes territoriales des années 2014-2015 (lois MAPTAM du 27 janvier 2014 et NOTRe du 7 août 2015, ainsi que celle relative à la fusion des régions) qui se mettent en œuvre dans un contexte marqué par les politiques de rigueur budgétaire appliquées par le ministère des Finances. Les nouveaux pouvoirs dans la Grande Région (départementaux et régional) entament donc leurs mandats sans disposer des marges de manœuvre de leurs prédécesseurs. Leur analyse excède les limites de cet article (Alliès et Négrier 2015)

8Nous allons d’abord nous concentrer sur la participation électorale, traditionnellement plus élevée ici qu’en moyenne nationale. Nous traiterons ensuite de ce que l’on peut qualifier d’étrange victoire de la gauche, tant il est vrai que celle-ci, sur les deux scrutins, semble échapper au blâme électoral sans pour autant s’inscrire dans une réelle dynamique. Cette étrangeté est largement due aux phénomènes que nous traitons en troisième lieu : l’incapacité de la droite « républicaine » à tirer parti du tournant politique que nous venons de rappeler, et l’impossibilité presque totale, pour le Front National, de s’imposer comme une alternative gouvernementale crédible. Enfin, nous insisterons sur les innovations auxquelles ces deux élections conduisent en termes d’identité politique régionale. Gouvernée par la gauche, la Grande Région peut-elle encore être qualifiée « de gauche » ?

Les affres de la participation

9En dépit des progrès, sur le moyen terme, de la décentralisation des compétences et pouvoirs, la participation électorale demeure en France largement inférieure lors des élections en région que pour les scrutins nationaux, législatifs et présidentiels. La tendance est même inversement proportionnelle, puisque, à l’échelle nationale, le taux d’abstention a presque doublé depuis 1986, passant de 25,2% à 47,8 % au premier tour des élections régionales. Étrange paradoxe, localement, la participation aux élections départementales, pour une institution qui avait pourtant été condamnée à terme dans les discours officiels – sinon dans les actes – s’est avérée une nouvelle fois supérieure : 55,06%, contre 52,27% aux régionales. Alors que l’on compte plus de 30 000 nouveaux inscrits pour le scrutin régional, les votants sont près de 100 000 de moins soit une perte de 2,8 points d’indice en valeur relative.

10La structure territoriale de la participation n’est pas neutre tant pour les départementales que pour le scrutin régional. Comme on s’en doute, l’abstention massive ne touche pas les électeurs de façon équitable. En gros, en dehors de certaines retraits « stratégiques » d’électeurs de droite ayant déserté les urnes – ce qui est particulièrement sensible en Lozère (de 66% de votants aux départementales à 55% aux régionales) – l’abstention frappe surtout les jeunes, les électeurs urbains, les populations en difficulté sociale, c’est à dire ceux qui, finalement, ont le plus besoin de l’action publique. À l’opposé, l’électeur « surreprésenté » est donc rural, plutôt âgé, de classe moyenne et supérieure pour l’électorat urbain.

11L’espace régional accorde une large domination aux communes rurales, souvent de petite taille, et au renouvellement de la population résidente par des courants migratoires conséquents qui concernent essentiellement les villes et les couronnes périurbaines en forte croissance. Ruralités et flux migratoires sont deux vecteurs d’influence sur les comportements électoraux : tradition et relatif contrôle social d’une part, mobilité et plus faible considération du vote d’autre part.

12L’échelle départementale est un premier critère géographique pour situer l’état de la participation et, en contre image, de l’abstention. Dans cinq départements, la participation inférieure à la moyenne régionale reste toutefois légèrement supérieure à 50% du corps électoral. Aux deux départements pyrénéens (Pyrénées-Orientales et Hautes-Pyrénées) s’ajoutent les départements les plus urbanisés, Hérault, Gard et Haute-Garonne. A l’opposé, les départements du nord du LRMP ont voté à plus de 53%, l’Ariège, le Gers et l’Aude, certainement par tradition politique, s’inscrivant dans cette catégorie. Mais tous les départements enregistrent une baisse sensible de la participation lorsque l’on compare le premier tour des deux scrutins, départemental et régional. Celle-ci est d’autant plus conséquente que le taux de participation est élevé : ici, on vote encore beaucoup, mais la chute du taux de participation est conséquente, souvent supérieure à 4 points d’indice comme en Lozère, Aveyron, Gers, Lot, Tarn et Tarn-et-Garonne. Le vote régional témoigne donc d’une rétraction sensible de la mobilisation des électeurs y compris au sein des territoires ayant jusqu’ici une image traditionnelle de forte participation citoyenne. La fréquentation médiocre de ce scrutin – en général – n’est donc pas enrayée cette fois par le changement d’échelle. La croissance de l’abstention semble en être au contraire le produit, qui s’ajoute à deux phénomènes plus politiques : la démobilisation différentielle des électeurs de gauche et l’absence de réelle dynamique inverse dans le camp de Les Républicains.

13Le niveau communal permet de préciser cette donnée (carte couleur n°1). La participation autour de la moyenne (de 50 à 55%) ne concerne qu’une commune sur quatre environ (26,9% des communes) mais quelque 35% de l’électorat (1 480 000 inscrits). Le rapport à la participation moyenne en région isole clairement le monde urbain, des villes centres, des petites villes et du péri urbain ? ce que confirme le taux de participation au second tour (cf. supra, tableau N°8). Au total, lors du premier tour, 114 villes de plus de 3 000 inscrits (15% des inscrits) ont enregistré un taux de participation supérieur à la moyenne régionale. Par contre dans les autres (131, les plus conséquentes, plus de 28% des inscrits) l’abstention a été dominante. S’agissant de la catégorie supérieure à 30 000 inscrits (11 villes, 805 400 inscrits, 20% des inscrits de la région) qui délimite les grandes et moyennes villes de la région, la participation n’atteint jamais la moyenne régionale. Elle est même très faible, inférieure à 45%, dans les grands centres urbains, à Toulouse, Montpellier, Nîmes ou Perpignan. Montauban, Albi et Sète font un peu figure d’exception, encore que le taux de participation y reste inférieur à la moyenne régionale. La situation est quasi identique pour les 25 villes moyennes comptant de 10 000 à 30 000 inscrits qui représentent près de 10% des inscrits de la région. Dans 20 d’entre elles (83% des inscrits), la participation n’atteint pas la moyenne régionale. L’abstention relève donc d’abord d’un comportement citadin. C’est même encore le cas pour les petites unités urbaines de 3 000 à 10 000 inscrits (209 villes, 1 075 000 inscrits) qui se partagent quasiment à égalité entre une faible participation, inférieure à la moyenne régionale et un meilleur score. Seules les communes de Balma, Saint-Orens-de-Gameville, Clapiers et St Clément-de-Rivière ont franchi le seuil de 60% de participation. Elles sont toutes marquées par un niveau social largement supérieur à la moyenne.

14Les campagnes restent plus enclines à voter. En prenant le seuil de 1 000 inscrits qui ne discrimine certes pas spécifiquement le monde rural mais témoigne d’un effet de taille significatif, on constate une propension plus affirmée au vote. 3 845 communes relèvent de cette catégorie (85% des communes, 25 % du total des inscrits). Dans une très large majorité (80% des communes et 80% des inscrits), le taux de participation est supérieur à la moyenne régionale. On vote donc plus dans les petites communes et l’abstention n’y représente que rarement plus de 50% des inscrits : 419 petites communes pour moins de 110 000 inscrits alors que dans 1 372 communes de cette catégorie la participation est supérieure à 60%. La carte du taux de participation traduit à la fois l’effet masquant de la fragmentation communale qui valorise le vote légèrement supérieur à la moyenne — celui des petites communes — et la faible participation dans les villes centres. On peut aussi y lire quelques ensembles géographiques que la statistique départementale masquait. Quoique dispersée, la participation paraît plus soutenue tout au long du sillon audois de Narbonne à Toulouse, dans les communes des Causses du Quercy, de l’Albigeois, de l’Aubrac lozérien, des grands Causses, dans le pays de la Lomagne jusqu’aux Pyrénées garonnaises. A l’opposé, l’abstention domine sur les franges pyrénéennes, se glisse dans le péri urbain et se disperse au gré de la distribution des petites villes et de leur environnement rural dans pratiquement tous les départements.

15Le vote métropolitain permet de prendre la mesure du rôle de la composante socio-économique dans le comportement électoral. Sans tomber dans le détail des situations intra urbaines, nous avons choisi d’illustrer cette situation à partir du vote dans les quartiers populaires des grands ensembles à partir des résultats cumulés sur deux cantons de référence : Toulouse 6 qui comprend les secteurs du Mirail-Reynerie-Bellefontaine et Montpellier 1 centré sur Mosson, Hauts-de-Massane, Petit Bard, Pergola, Malbosc. Ces deux cantons cumulent quelque 12% des inscrits des deux métropoles, mais moins de 10% de leurs votants et plus de 14% des abstentionnistes. Ils se situent au plus bas dans l’échelle de la participation, 16 bureaux de vote sur 49 comptant moins de 30% de votants et 3 seulement, à Toulouse, plus de 50%. Les comportements électoraux dans ces deux ensembles géographiques sont cependant nuancés quant au vote du premier tour : plus grande dispersion des voix dans le canton de Montpellier – les quatre candidats « majors » ne cumulent que 61% des suffrages exprimés contre 87% dans celui de Toulouse –, seul le candidat du Front national obtient un score quasi identique dans les deux cantons (23 et 22%) alors que les scores obtenus dans le canton de Montpellier sont plus faibles pour Onesta et très faibles pour Reynié et Delga (deux fois moins qu’à Toulouse en %) certainement en raison des oppositions locales au candidat de LR et à l’influence du vote Saurel. Les résultats du deuxième tour marqué par un gain de plus de 6 000 votants (+12 points d’indice) redonnent des couleurs à la gauche qui, unie, double ses voix. Le Front National conserve sa deuxième place avec un gain de 1 100 voix seulement. Ce qui confirme une plus grande volatilité des électeurs de gauche au premier tour, un regain de mobilisation au deuxième dans ces quartiers traditionnellement ancrés à gauche et un basculement sensible vers un vote Front National.

Une étrange victoire de la gauche

16Depuis 2011 pour les départementales et en 2015 pour les deux scrutins, le sentiment d’étrangeté l’emporte quant à la victoire de la gauche. A l’issue du scrutin départemental de 2011, la gauche détenait les trois quarts des sièges. Elle en conserve encore près des deux tiers en 2015. C’est une baisse, certes, mais l’hégémonie semble tenir bon. Si l’on excepte la situation du Tarn-et-Garonne, — une dissidence « divers gauche » alliée à la droite contre le PRG de Jean-Michel Baylet l’emporte — la droite ne gouverne plus qu’en Aveyron. Le LRMP est la seule région où un département bascule de droite à gauche : la Lozère.

17Ce basculement lozérien est le fruit d’une transformation sociologique du monde rural tout autant que des divisions aigües de la droite « républicaine ». Mais il interroge tout de même dans un contexte national de fort déclin de la gauche. La performance lozérienne de celle-ci est, contrairement à plusieurs autres départements, sans lien direct avec le maintien du Front National au second tour. Non seulement le FN plafonne à 11% des voix (contre 23,5% six mois plus tard, lors des élections régionales de décembre) en moyenne, mais encore n’est-il jamais présent au second tour. En revanche, la triangulation de la compétition politique permet largement d’expliquer le maintien de la gauche au pouvoir dans une moitié de départements où – pour le ci-devant Midi Rouge – elle est désormais minoritaire.

Tableau 2

Répartition des sièges aux élections départementales (2011-2015)

Tableau 2
Gauche 2011 Droite 2011 Gauche 2015 Droite 2015 Ariège 19 3 23 3 Aude 29 6 36 2 Aveyron 26 20 16 30 Gard 33 13 22 24 Gers 26 5 22 12 Haute-Garonne 47 6 48 6 Hérault 43 6 36 14 Lot 27 4 30 4 Lozère 10 15 14 12 Hautes Pyrénées 31 3 26 8 Pyrénées-Orientales 20 11 20 14 Tarn 31 15 26 20 Tarn-et-Garonne 24 6 16 30 Total 366 – 76,4% 113 335 – 65,2% 179

Répartition des sièges aux élections départementales (2011-2015)

Tableau 3

Grands courants politiques et élections en 2015 (en % des suffrages exprimés)

Tableau 3
PS DVG FDG/Verts/ExG Droites FN D R D R D R D R Ariège 62,5 35,8 9,7 15,8 12,0 20,0 15,8 28,4 Aude 38,6 32,1 11,3 11,1 16,4 19,8 33,7 37,0 Aveyron 33,0 31,1 7,5 11,7 46,8 35,5 12,6 21,7 Gard 26,4 25,6 12,4 11,2 25,7 22,6 35,5 40,6 Haute-Garonne 42,4 37,0 8,0 13,4 27,2 24,8 22,3 24,8 Gers 44,4 35,3 9,2 11,2 36,3 27,1 10,2 26,4 Hérault 32,0 32,4 12,2 11,2 23,9 20,5 32,0 35,9 Lot 47,4 37,6 14,6 13,5 17,6 27,6 20,4 21,3 Lozère 23,0 32,3 16,7 11,4 49,3 32,8 11,0 23,5 Hautes-Pyrénées 46,5 35,4 15,4 14,7 22,1 25,9 15,9 24,0 PO 27,8 24,4 8,0 11,5 32,8 22,4 31,4 41,7 Tarn 34,6 30,8 8,7 11,4 30,1 27,0 26,6 30,8 Tarn-et-Garonne 35,0 27,6 8,3 10,7 29,4 26,0 27,3 35,7 Total 36,1 31,9 10,4 12,1 27,4 24,2 26,1 31,8

Grands courants politiques et élections en 2015 (en % des suffrages exprimés)

D = Élections départementales ; R = Élections régionales

18Intéressant à plus d’un titre, le tableau ci-dessus indique, pour la gauche, notamment « gouvernementale », un fort décalage entre l’hégémonie départementale et le score, médiocre, aux élections régionales, mais avec des nuances riches de sens. Les déperditions entre deux scrutins dont pâtit la gauche gouvernementale et les candidats « divers gauche » sont plus ou moins importantes selon les départements. Là où elle était forte, la gauche perd ses plus gros contingents : Ariège, Hautes-Pyrénées, Gers, Haute-Garonne, Tarn-et-Garonne. Le cas le plus spectaculaire est sans doute l’Ariège, où elle perd près de la moitié de son influence, alors que les Verts et le Front de Gauche ne conquièrent que 6% de plus. Ici, au-delà de la progression de l’abstention, c’est le FN qui en est directement bénéficiaire, beaucoup plus que la droite.

19Face à cette situation typique d’un ressac gouvernemental, le Front de Gauche et le Verts pouvaient prétendre incarner une voie – alternative à la droite – de protestation à l’égard de la majorité. Ce regain est donc médiocre et inégal selon les territoires. Il est même négatif, en Lozère, en partie à cause du caractère très spécifique de certains fiefs cantonaux cévenols, dont l’enracinement communiste continue de fonctionner aux départementales, autour de personnalités comme Robert Aigoin, par exemple, mais est privé d’efficacité lors d’un scrutin régional. La Lozère est aussi le seul département où le score de la gauche « gouvernementale » croît nettement entre les deux scrutins, résultat d’un rejet sensible des majorités de droite longtemps au pouvoir. Comme on peut le voir sur la carte n°2, en dépit de son affaiblissement par rapport aux précédents scrutins, la liste PS et alliés conduite par Carole Delga demeure le plus souvent majoritaire au sein du bloc des voix de gauche. Sur cette carte, les nuances foncées des trois couleurs sont celles qui correspondent à la liste Delga dépassant 50% du total des voix de gauche selon trois contextes : quand la gauche est fortement majoritaire ; quand elle est fortement distancée ; quand elle se situe dans la moyenne régionale. Les zones foncées l’emportent nettement. Deux zones font une relative exception : l’Hérault et une partie du Gard. Au blâme à l’égard des sortants souvent évoqué, les logiques notabiliaires opposent une résistance, malgré le changement de mode de scrutin, qui atténue l’érosion de la gauche au pouvoir, là où elle était sortante. Inversement, elles expliquent les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les candidats du FN, sauf là où leur implantation s’inscrit dans un processus de notabilisation.

20Le Midi rouge présente donc un visage radicalement nouveau. Si l’on additionne les voix obtenues par tous les candidats de gauche au premier tour des élections départementales, seuls cinq départements sur treize restent majoritairement à gauche, tous dans l’ancienne région Midi-Pyrénées : Ariège, Haute Garonne (de justesse), Gers, Lot et Hautes-Pyrénées. Aux régionales, le Gers bascule à droite, et les quatre autres conservent une majorité, mais très étroite. Parmi les huit autres départements, cinq sont de droite à dominante classique, là où la droite « républicaine » l’emporte sur le Front National : Aveyron, Lozère, Pyrénées-Orientales, Tarn et Tarn-et-Garonne. Trois dévoilent une figure inverse, le Front National devançant le courant « républicain » – rappelons qu’il s’agit d’un scrutin local et majoritaire, traditionnellement défavorable au FN – : Aude, Gard, Hérault. Lors des élections régionales, les départements de droite à dominante classique ne sont plus que trois : Aveyron, Gers, Lozère, tandis que le Tarn, le Tarn-et-Garonne, les Pyrénées-Orientales basculent dans la majorité relative du FN. Aux régionales, dans 7 départements sur 13, le FN devance la droite « républicaine » et se situe presque à hauteur dans trois autres.

21Dans ces conditions, comment expliquer le maintien de la gauche à un si haut niveau de responsabilité exécutive (la région, 11 départements sur 13) ? Essentiellement par le rôle de pivot insoutenable que joue le Front National et son quart (départementales) puis son tiers (régionales) des voix. C’est lui qui explique qu’une gauche à 44% aux élections régionales conquière la majorité absolue des sièges, en cela aidée par le mode de scrutin qui accorde 58% des sièges à ces 44% des voix.

Tableau 4

Élections Régionales LRMP 2015 – Participation

Tableau 4
Nombre % inscrits % Votants Tour 1 Tour 2 Tour 1 Tour 2 Tour 1 Tour 2 Inscrits 4 121 833 4 121 310 Abstentions 1 967 178 1 565 224 37,98 47,73 Votants 2 154 655 2 556 086 62,02 52,27 Blancs 59 828 60 783 1,47 1,45 2,38 2,78 Nuls 41 251 56 070 1,36 1,00 2,19 1,91

Élections Régionales LRMP 2015 – Participation

Tableau 5

Élections Régionales LRMP 2015 - Premier tour

Tableau 5
Tête de liste Tendance Voix % Inscrits % Exprimés Louis Aliot Front National 653 573 15,86 31,83 Carole Delga Parti Socialiste, Radicaux-DVG 501 322 12,16 24,41 Dominique Reynié Les Républicains et DVD 386 987 9,39 18,84 Gérard Onesta Verts-Front de Gauche 210 602 5,11 10,26 Philippe Saurel Divers Gauche et Divers 102 728 2,49 5,00 Damien Lempereur Debout la France 80 380 1,95 3,91 Sandra Torremocha Lutte Ouvrière 37 182 0,90 1,81 Christophe Cavard Divers écologiste (gauche) 34 936 0,85 1,70 Gilles Fabre Nouvelle Donne (gauche) 17 093 0,41 0,83 Yvan Hirimiris Union Populaire Républicaine (droite) 14 601 0,35 0,71 Jean Claude Martinez Divers Extrême Droite 14 172 0,34 0,69

Élections Régionales LRMP 2015 - Premier tour

Tableau 6

Élections Régionales LRMP 2015 - Second tour

Tableau 6
Tête de Liste Tendance Voix % Inscrits % Exprimés Sièges Carole Delga PS- PRG-DVG-FG-Verts 1 093 091 26,52 44,81 93 Louis Aliot Front National 826 114 20,04 33,87 40 Dominique Reynié Les Républicains et DVD 520 028 12,62 21,32 25

Élections Régionales LRMP 2015 - Second tour

22L’autre explication du maintien, plus localisé, tient dans une certaine attractivité du vote Vert, Front de Gauche et autres listes de la gauche non gouvernementale. Mais leur captation des voix est trop faible pour compenser les pertes. Surtout, elle échoue dans une des rares régions où la stratégie unitaire l’avait emporté sur les divisions que l’on avait pu constater, entre Verts et Front de Gauche, dans d’autres régions. Les 12% des voix obtenues doivent être mises en regard des 20,4% (en Midi-Pyrénées) et 17,7% (en Languedoc-Roussillon) obtenues par ces formations en 2010.

23Enfin, un traitement particulier doit être fait au cas Saurel, dans l’Hérault pour les élections départementales, et à l’échelle régionale. Le nouveau maire de Montpellier et président de la métropole, établi sur une institution publique importante mais sans aucune troupe militante, a dû se surinvestir dans les joutes électorales afin d’y manifester son existence politique singulière et tenter d’y neutraliser – à gauche comme à droite – la reconquête de positions par les adversaires. Dans cette phase de tournoi, il a propulsé des binômes dans les cinq cantons montpelliérains, soutenant au-delà certains autres, intégrés à la majorité socialiste. Formulons deux lectures possibles de cette séquence. D’une part, celle d’un succès. Sans parti ni militants, il conquiert 4 cantons montpelliérains sur 5, et est en tête dans sa ville aux élections régionales, avec un petit quart des suffrages exprimés, même s’il perd environ 1600 voix, soit 10% de son score de premier tour aux élections victorieuses de 2014. Ayant atteint, d’extrême justesse, le seuil de 5% des suffrages, il pouvait figurer dans la majorité régionale. Mais cette grande coalition se révèle impossible. C’est dans cet isolement que se noue l’échec relatif de son entreprise aux deux échelles, puisqu’il ne parvient pas à se rendre indispensable pour gouverner l’Hérault, où les socialistes affaiblis sont reconduits.

24La présence d’une liste Saurel a permis, sans doute –surtout dans l’Hérault – le maintien dans un vote à gauche d’un électorat en délicatesse avec la majorité gouvernementale. Il a aussi capté une part de l’électorat de droite en défiance à l’égard du leadership Reynié. Mais cette liste souligne aussi, plus qu’elle n’atténue, la crise profonde que traverse la gauche languedocienne. Une gauche où l’on parle plus volontiers de meubles sauvés que de projection politique, de fiefs que d’idées, d’héritiers rivaux que de projet, et où les territoires d’influence ressortent transformés.

Une droite décomposée

25Ce n’est pas parce qu’Athènes pleure que Sparte doit rire (et Rome n’est plus dans Rome …) ; deux métaphores antiques pour signifier le paradoxe d’une droite qui ressort affaiblie d’une conjoncture où tout lui souriait : une succession de leadership délicate à gauche, le blâme gouvernemental, un esprit de reconquête établi sur quelques victoires marquantes aux élections municipale. Las, rien n’y fit.

26La faible identité de la droite, dans cette nouvelle grande région, participe de plusieurs phénomènes. Le premier est, d’une manière générale, son extrême faiblesse dans la plupart des territoires de l’ancien Midi-Pyrénées, à l’exception de quelques bastions (l’Aveyron, certaines parties du Tarn et du Tarn-et-Garonne, de l’Ariège) dont certains se sont d’ailleurs révélés plus fragiles que prévu lors des élections municipales (Lourdes, Castelsarrasin, par exemple). Ceci explique, au moins jusqu’en 2015, que le poids de la conjoncture politique nationale, qui produit ailleurs des ruptures plus conséquentes, affronte la permanence d’une culture politique où la droite peine à trouver sa voie. La composante rurale – à la notoire exception de Toulouse et de son attractivité concentrique – accentue l’emprise des départements et désamorce les velléités d’alternance.

27Toute autre est la situation languedocienne, avec son réseau de villes de tailles jadis comparables, et où l’attractivité de Montpellier est bien moindre. La droite semble y occuper des positions solides, comme en témoignent Perpignan, Nîmes, Alès, Béziers longtemps, et en dehors des années 2008-2014, Carcassonne et Narbonne. Mais en réalité, cette droite est davantage assise sur des fiefs que rayonnante. Le symbole de la Lozère qui tombe, seul cas français, à gauche est là pour nous signaler ses difficultés à dépasser le stade municipal. Certes, elle aura gouverné la région Languedoc-Roussillon pendant 18 ans (1986-2004), mais au prix de stratégies d’alliances réprouvées à l’échelle nationale, faisant disparaître toute cohésion programmatique ou idéologique derrière l’habileté tactique et le saupoudrage clientélaire. À ce sujet, le président Blanc aimait à indiquer que, derrière le « pointillisme » apparent de ses décisions se cachait un grand dessein – ou dessin – à la Seurat. En campagne, il n’hésitait pas, parfois, à s’insurger : « On me parle de saupoudrage ! Mais… elle n’est pas bonne, ma poudre ? ». Aucun texte n’exprime mieux l’alliage entre incohérence politique et enracinement territorial que l’ouvrage d’Yves Pourcher consacré aux campagnes électorales de Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (Pourcher, 2004).

28Le point commun relatif des droites en LRMP – en dehors du Front National – est sans aucun doute leur faible identité politique. Comme l’indiquaient déjà un collectif d’universitaires, les « Pambenel » (1986), pour l’Ouest, et Philippe Secondy pour l’Est (Secondy, 2008), l’ancrage politique de la droite n’est ni dans le gaullisme, qu’elle a combattu, ni dans la démocratie chrétienne, dont le catholicisme languedocien s’écartait ostensiblement. En l’absence de ces deux pôles historiques d’enracinement d’une culture politique à droite, c’est plutôt une attitude opportuniste et distanciée à l’égard des étiquettes politiques qui a prévalu. Pierre Baudis, à Toulouse, et François Delmas, à Montpellier, en sont de bons exemples à l’égard de la même formation minoritaire : le CNIP, dans les années 1960. On pourrait multiplier les exemples de leaders urbains dont l’étiquette a évolué dans le temps d’un courant à l’autre ou qui ont, plus rarement, donné naissance à des expressions atypiques et durable, comme le « Nouveau Narbonne », par exemple (Arnaud et Négrier, 2001). Les deux seules vraies exceptions à cette faible identité sont, jusqu’à aujourd’hui, l’Aveyron et la Lozère. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi dans ces territoires que la droite a, à la fois, mieux résisté aux vagues roses des années 1970-1990 et à l’essor du Front National. En dehors de ces deux départements, ses contradictions se sont exacerbées sous l’influence des stratégies tous azimuts de la période Blanc, du repli prudent et mutique de leaders sur leurs fiefs et des valse-hésitations successivement tenues quant à leur position vis-à-vis des courants néo-libéraux, néo-centralistes et néo-populistes. Si l’on tient le libéralisme, et sa manière de placer l’individu au centre du projet politique, comme le marqueur idéologique de la droite, on n’en perçoit plus guère les repères aujourd’hui. Cela ne la rend, en Grande Région, que plus sensible encore à l’influence du Front National, dont elle n’hésite plus, parfois, à reproduire les fondamentaux.

29Cet affaiblissement et cette fragmentation territoriale ont assez logiquement conduit à une compétition instable pour incarner son leadership lors de ce premier scrutin néo-régional. Aucune personnalité d’envergure ne s’imposant au-delà de son propre hinterland, il pouvait être la cible d’un parachutage, ce qui s’est fait dans des conditions délicates, au terme d’une procédure collégiale qui aura laissé beaucoup d’amertume à certains. La personnalité de Dominique Reynié, politologue habitué de certains médias nationaux et dirigeant de la Fondapol, think tank proche de Les Républicains, aura moins gommé ces faiblesses historiques et culturelles qu’elle ne les aura exacerbées, précipitant le score régional de sa liste au-dessous de la barre des 20% des suffrages exprimés au premier tour (18,8%), et à un calamiteux 21,3% au second tour ; soit une progression inférieure à l’apport théorique des listes de droite qui, hors FN, avaient cumulé au premier tour 5,3% des suffrages !

30Le rapport de force territorialisé entre le FN et la formation Les Républicains (LR) est spectaculaire. Il s’est inversé en quelques années et le scrutin régional redistribue les cartes : le FN devance le candidat de la droite républicaine dans les trois quarts des communes. La carte n°3 témoigne de cette large victoire du FN et de son établissement en région. Avec 31,8% des suffrages exprimés, le FN, en tête en région, distance de plus de 13 points (environ 300 000 voix) la liste de Les Républicains. La domination du FN est générale en Languedoc-Roussillon à l’exception de quelques rares communes dont La Grande-Motte, bien entendu, mais de très peu. Les Républicains restent encore majoritaires sur les franges du Massif central – Aveyron et Rodez, Lozère et Mende, le Lot – où de nombreuses communes ont pourtant basculé, ainsi que le cœur des Hautes-Pyrénées. Le vote à Toulouse et sa banlieue contient relativement le FN qui gagne cependant dans la grande majorité des communes de Haute-Garonne. Sur les 20 villes où le FN engrange plus de 2 500 voix, (127 535 voix, 20% de son score total), 13 sont en Languedoc-Roussillon. Seules Toulouse et Tarbes accordent plus de voix au candidat de Les Républicains alors qu’à Albi, Montauban, Auch et Foix, les électeurs ont préféré Aliot à Reynié. La matrice FN couvre largement la Grande Région, campagnes et villes évoluant presque partout sur le même registre lui accordant un large avantage sur Les Républicains.

Un front national conquérant mais entravé

31Nous l’avons dit, dans un scrutin local et majoritaire, le FN est désavantagé par la faiblesse persistante de son enracinement et par une barre située à 12,5% des électeurs inscrits pour se maintenir au second tour, ce qui rendait en principe délicate une triangulaire, en cas de faible participation. En réalité, le premier facteur a joué en négatif comme en positif. En négatif car, même dans des cantons où la croissance de son influence a été remarquée, comme dans les Pyrénées-Orientales, le Tarn-et-Garonne, l’Aude et bien entendu le Gard et l’Hérault, il reste handicapé au second tour en cas de triangulaire, puisqu’il ne peut compter sur le ralliement d’autres candidats. En cas de duel, la situation est différenciée selon les configurations. Une observation des compétitions dans l’Hérault montre que le progrès du candidat FN entre deux tours, face à un candidat de droite, est de 6%, alors qu’il est de 9% face à un adversaire de gauche. Le handicap des candidats FN en cas de duel, s’il reste réel, tend à s’estomper puisqu’il peut apparaître, pour une part notable de l’électorat de droite, comme un vote « utile », ou stratégique, par opposition au seul vote « protestataire ».

32En positif, le facteur clef de l’enracinement est démontré par les cinq cantons où le FN est vainqueur : un à Beaucaire (Gard), trois à Béziers (Hérault), soit les deux villes de plus de 15 000 habitants où le FN l’avait emporté aux élections municipales ; un à Vauvert où, implanté de longue date, il avait failli l’emporter. Au total, si le FN n’obtient que 2% des sièges départementaux, il aura réussi la performance, pour un tel scrutin, de dépasser le quart des suffrages : 26,1% en moyenne sur l’ensemble de la région.

33Les élections régionales, proportionnelles mais à deux tours, lui étaient plus favorables car l’enracinement local y importe beaucoup moins. Persistait par contre le handicap du second tour et de l’absence d’alliance possible. Il avait donc de fortes chances de rester, comme déjà indiqué, dans le rôle du pivot insoutenable. Ce qui s’est réalisé. Mais l’observation de la dynamique électorale – déjà entrevue par département dans notre deuxième partie (cf. infra) – n’en reste pas moins considérable. Le total des voix obtenues par la liste FN conduite par Louis Aliot (653 573) dépasse déjà le score de Marine Le Pen dans la région en 2012 (644 965), alors qu’il y avait eu une participation bien plus élevée (83,5% contre 52,3%). C’est donc une performance considérable, qui connaît des pics largement plus importants dans certains départements par rapport aux élections cantonales : dans l’Aude, le Gard, l’Hérault, les Pyrénées-Orientales et le Tarn-et-Garonne, il dépasse 35% des voix, et même 40% dans les deux premiers cités (cf. tableau 3).

34L’importance de ces scores pouvait laisser penser que le seuil maximal de son influence avait été atteint, et que la triangulaire du second tour le verrait plafonner autour du même taux : 31,8% des voix. Cette théorie du plafond de verre, que l’on a, au cours des trente dernières années, cru pouvoir situer à 15% puis 20%, puis 25% voire 30% des voix, n’a pas plus résisté lors de ce vote. La Grande Région LRMP s’illustre même comme celle où le FN connaît son augmentation la plus élevée de toutes les régions françaises en nombre de voix entre les deux tours, pour atteindre 33,9% des voix.

Tableau 7

Croissance du FN entre les deux tours (élections régionales 2015)

Tableau 7
Au second tour… Nb de voix en plus % de progression Grand Est 148907 23,2% Aquitaine… 27149 5,6% Auvergne Rhône-Alpes 27161 4,2% Bourgogne Franche-Comté 73759 24,3% Bretagne 27703 12,7% Centre Val de Loire 46266 17,6% Corse -577 -4,1% Ile-de-France -59116 -10,2% LRMP 172450 26,4% Hauts-de-France 106614 11,7% Normandie 56971 18,0% Pays de la Loire 15835 5,8% PACA 166401 23,1% Total métropole 809523 12,2%

Croissance du FN entre les deux tours (élections régionales 2015)

35Le FN illustre, en termes territoriaux, trois phénomènes distincts :

  1. Un renforcement dans ses bastions (petite Camargue gardoise, biterrois, périurbain perpignanais) ; mais aussi, à un moindre niveau, en Midi-Pyrénées, dans le Tarn et le Tarn-et-Garonne, dans les territoires de la désindustrialisation et des reconversions militaires : Graulhet (36,2%), Mazamet (32,8 %), Montech (38,7%), Castelsarrasin (39,8%). Malgré des progressions notables, la région Midi-Pyrénées reste globalement moins ouverte au FN. Ainsi, à situation territoriale comparable, Decazeville, ancien pôle industriel et minier, fidèle à la gauche, ne vote FN qu’à 21,2%.
  2. Une extension territoriale dans les terres étonnamment désertées par la droite classique dont la Lozère est le meilleur exemple et dans celles où elle est structurellement faible, comme dans l’Aude.
  3. Une agrégation de suffrages correspondant à des intérêts totalement contradictoires entre eux, qui convient très bien à un parti lui-même composite. Les intérêts des électeurs ruraux du FN n’ont que peu à voir avec ceux des zones périurbaines, de Béziers ou de la petite Camargue. Mais ils convergent vers un parti dans l’opposition, qui n’a à assumer ni bilan ni véritable projet politique à l’échelle régionale.

36Cette situation ne doit pas estomper le vote urbain majoritaire qui représente près des trois quarts des voix du FN : dans les 345 communes de plus de 3000 inscrits (55,2% des inscrits), le FN totalise 72% de ses voix et il est en tête dans 165 de ces villes dont les plus importantes à l’exception de Toulouse, Albi et Montpellier.

37Cette distribution pourrait illustrer le double handicap dont pâtit le FN sur le territoire : dans les petites communes et dans les plus grandes (Négrier, Ratinaud & Jourda, 2010). Mais il faut immédiatement ajouter que ces territoires évoluent, comme on le voit bien avec le tableau n°8. La percée rurale du FN est avérée. Des villes qui, historiquement, résistaient à son influence le placent cette fois en tête, et de façon spectaculaire : Narbonne et Carcassonne ont voté à 37,2% et 36,9% pour le FN, et à Narbonne, au premier comme au second tour, il distance la liste LR de … 20 points !

38Le tableau n°8, confirme l’impact de la taille des communes sur la participation. Elle distingue configurations urbaines (dès 3 000 inscrits) et rurales. Elle montre également des rapports différents au territoire pour les trois grands blocs. La gauche est à la fois plus forte dans les deux métropoles et dans les toutes petites communes où souffle encore l’esprit du Midi Rouge. La droite classique a une présence territoriale uniformément médiocre. Elle ne capitalise en rien dans les municipalités qu’elle a pourtant conservées ou reconquises en 2014. Enfin l’influence du Front national, forte dans les communes situées entre 3 000 et 10 000 inscrits comme déjà analysé (Négrier, 2012), est moindre dans les plus petites et les plus grandes, en symétrie par rapport à la gauche. Mais sa progression est remarquable dans les villes moyennes, les gros bourgs ruraux et les écarts se resserrent entre gauche et FN au sein de toutes les strates. En 2010, aux élections régionales, le score du FN dans les petites communes (inférieures à 200 inscrits) était deux fois moins important que dans la strate des 1 500 à 3 000 inscrits. En 2012, aux élections présidentielles, l’écart n’était plus que de 50% entre les deux (18,7% contre 26,7%). En 2015, il n’est plus que de 31%. Autrement dit, le vote FN, d’élection en élection, se « banalise », du point de vue du comportement des électeurs.

Tableau 8

Le second tour des élections régionales LRMP par strate de population

Tableau 8
Inscrits Communes Inscrits % Part. Delga Reynié Aliot Delga Reynié Aliot Communes de % voix % voix % voix % strate % strate % strate > 100 000 2 402 281 54,0 58,6 21,2 20,2 11,3 8,6 5,1 99 999/20 000 14 524 958 57,5 41,6 22,3 36,1 11,0 12,4 12,6 19 999/10 000 20 271 570 60,3 43,7 23,4 32,9 6,3 7,1 6,3 9 999/5 000 87 603 516 62,0 42,4 21,3 36,3 13,9 14,7 15,7 4 999/3 000 123 473 445 62,5 41,8 20,2 38,1 10,8 11,0 13,0 2 999/1 500 258 545 678 63,8 41,9 20,1 38,0 12,7 12,8 15,2 1 499/500 827 698 253 65,2 44,4 20,9 34,7 17,5 17,4 18,1 499/200 1 214 381 987 66,1 46,5 22,3 31,2 10,2 10,3 9,0 < 200 2 020 219 622 67,3 49,5 21,7 28,8 6,3 5,8 4,9 Total 4 565 4 121 310 62,0 44,8 21,3 33,9 100,0 100,0 100,0

Le second tour des élections régionales LRMP par strate de population

Exemple d’interprétation : La liste Delga obtient 58,6% des voix dans les villes de plus de 100 000 habitants. Ces villes représentent 11,3% du total de ses voix dans la région. En grisé, les trois meilleurs pourcentages obtenus par chaque liste.

39La singularité française est, à cet égard, que la domination politique du FN à droite — que l’on constate très clairement sur la carte des rapports de force entre droite et FN —se produit sans réel changement de son « logiciel » de base. Au contraire de l’Alianza Popular en Espagne à la fin des années 1980, ou de l’Alleanza Nazionale, dans l’Italie des années 1990, le FN n’a pas réellement procédé à un aggiornamento idéologique, au risque de laisser s’exprimer des options politiques contradictoires entre elles (Dézé, 2015). Sociologiquement, cependant, ses élus sont assez caractéristiques d’une élite régionale « de droite » (Négrier, 2016).

40L’analyse de ce premier scrutin régional ne pouvait se conclure sans rappeler le constat d’un profond malaise dans le rapport entre l’électorat et l’offre politique. Celui-ci est d’abord avéré par l’importance d’un taux abstention qui cadre mal avec l’innovation que constituait l’invention d’une grande région. Il est ensuite exprimé en partie par la progression du vote FN qui, quoiqu’on en dise, demeure profondément l’expression d’une protestation, plus que d’une adhésion aux thèses qu’il soutient, lorsqu’il va au-delà du slogan. Ce malaise dans la représentation se traduit enfin par une désaffection assez spectaculaire, quoique territorialement contrastée, à l’égard des partis de gouvernement. La carte n°4 figure la part que représente le score cumulé des deux (Les Républicains et ses alliés ; le PS et ses alliés), au premier tour. Avec une moyenne de 40% des voix, ils sont nettement en dessous de la majorité et ne sont plus dominants — en dehors de Toulouse et son agglomération — que dans des espaces très particuliers : l’Aveyron, la Margeride, par l’influence de la droite et la faiblesse du FN ; le Lot et le Comminges par la force du PS et l’absence d’alternative à gauche. Sur le reste du territoire, soit souvent sur les espaces les plus dynamiques au plan démographique, le leadership des partis de gouvernement est fortement contesté. On peut douter que tout cela ne soit que l’effet d’un scrutin intermédiaire.

Carte 1

La participation aux élections départemantales et régionales

Carte 1

La participation aux élections départemantales et régionales

Carte 2

Le poids de la liste DELGA sur l’ensemble de la gauche

Carte 2

Le poids de la liste DELGA sur l’ensemble de la gauche

Carte 3

Le poids de la liste FN sur l’ensemble de la droite

Carte 3

Le poids de la liste FN sur l’ensemble de la droite

Carte 4

Le poids des listes Delga et Reynié sur l’ensemble des suffrages exprimés

Carte 4

Le poids des listes Delga et Reynié sur l’ensemble des suffrages exprimés

Références / References

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  • Négrier E., 2014, « Une vague bleue en Midi rouge. Les élections municipales en Languedoc-Roussillon », Pôle Sud n° 41, pp. 203-213.
  • Négrier E., 2016, « Élitisme, Populisme, Radicalité : trois leçons que nous enseigne le FN au Nord et au Sud », L’Obs 4 janvier – http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1466284-elitisme-populisme-radicalite-3-lecons-que-nous-enseigne-le-fn-au-nord-et-au-sud.html
  • PAMBENEL, 1986, Politique en Midi-Pyrénées, Paris, Fayard.
  • En lignePourcher Y., 2004, Votez tous pour moi ! Les campagnes électorales de Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (1986-2004), Paris, Presses de Sciences Po.
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Emmanuel Négrier
CEPEL – UMR 5112 CNRS
Jean-Paul Volle
Professeur émérite de géographie – Université Paul-Valéry
Stéphane Coursière
IR-CNRS/ ART-DEV – Université Paul-Valéry
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Mis en ligne sur Cairn.info le 21/10/2016
https://doi.org/10.3917/psud.044.0111
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