CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Boris Samuel : Plusieurs de vos écrits ont dénoncé le fait que les dirigeants africains acceptent de mettre en œuvre des politiques monétaires et financières conçues hors du continent, et qui vont à l’encontre des intérêts de leurs propres pays et citoyens[2] . Diriez-vous la même chose des politiques de développement – politiques de croissance, d’investissement, de régulation des filières économiques ou sociales ? Comme elles sont aussi élaborées par les administrations et avec l’aide de leurs partenaires internationaux, vous paraissent-elles aussi « hors-sol », c’est-à-dire tournant le dos aux enjeux des sociétés du continent ?

2Kako Nubukpo : Oui, il me semble que c’est le cas. L’exemple des grands programmes agricoles est édifiant à cet égard. En 1981, le rapport Berg [3] préconisait la fin des politiques d’autosuffisance alimentaire et l’adoption de politiques de « sécurité alimentaire ». Selon les équipes de la Banque mondiale, les pays africains n’avaient pas besoin de produire leurs biens alimentaires eux-mêmes, mais pouvaient se contenter d’avoir des devises pour importer les quantités nécessaires pour nourrir leur population. Les conséquences sont connues. Le manque de devises a obligé de nombreux pays à recourir à l’aide internationale dans les périodes les plus tendues et contribué à resserrer les marges de manœuvre macroéconomiques des États durant la période de l’ajustement structurel. De nos jours, des programmes imaginés par le Fida (Fonds international pour le développement agricole) prévoient de grands plans d’investissements et remplacent de facto les politiques agricoles nationales, pourtant la spécificité de l’agriculture des pays concernés y est très peu prise en compte. Ils laissent par exemple des questions fondamentales sans réponse. Veut-on stabiliser les prix, les revenus ? Quelles sont les parts respectives de production locale et d’importation que l’on souhaite atteindre ? Les instruments internationaux d’investissement laissent en fait une faible marge aux décideurs publics de nos pays dans l’orientation de l’agriculture. Les procédures et les méthodes employées par les guichets internationaux pour encadrer l’accès aux financements conduisent à exclure des options politiques qui pourraient être bénéfiques aux pays.

3Il en va de même pour les politiques monétaires. L’obsession de la victoire finale contre l’inflation, particulièrement forte dans la zone CFA, justifie des politiques restrictives d’inspiration monétariste. Pourtant, celles-ci engendrent une raréfaction du crédit qui limite l’offre de biens et de services. L’inflation n’est pas vaincue pour autant. La demande continue d’être nourrie par les transferts des migrants, tandis que l’inflation résulte de l’insuffisance d’investissement productif et de la difficulté à augmenter les capacités d’offre. Dans un tel cas, la Banque centrale essaie désespérément de lutter contre l’inflation avec les mauvais outils ; elle ne remarque pas que ses choix produisent le contraire de ce qu’elle recherche. Il y a vraiment une incapacité à penser les politiques publiques à partir des « faits stylisés [4] » du milieu. C’est donc toujours les mêmes logiques « hors-sol », rien ne se décide sur place au niveau des politiques, du dialogue avec la société, du secteur privé, on est toujours des consommateurs d’idées et de politiques conçues ailleurs.

4À propos des politiques monétaires, vous avez d’ailleurs utilisé le terme de « servitude volontaire[5]  » pour décrire la soumission des dirigeants du continent aux idées importées. Le terme peut-il s’appliquer plus généralement à la conduite des politiques de développement ?

5Non, je ne crois pas. Le système du franc CFA permet de faire sortir les capitaux facilement de nos pays pour les placer ailleurs, notamment dans la zone euro, et la « servitude volontaire » des dirigeants de nos banques centrales a comme contrepartie l’enrichissement personnel de ces derniers aux dépens du plus grand nombre. Sur les autres aspects, comme les questions de politiques agricoles, les questions sociales, le problème vient de l’incapacité des équipes dirigeantes à concevoir des politiques publiques endogènes et à assumer la définition de politiques publiques inclusives (ce qui est par ailleurs également vrai pour les politiques monétaires).

6En fait, l’adaptation de l’ingénierie internationale aux contextes nationaux africains pose structurellement problème. Il y a une déconnexion entre les recherches fondamentales faites dans les universités et les décideurs du continent. Dans les pays développés à économie de marché, ce sont les policy think tanks qui assurent cette communication, mais en Afrique il reste difficile de traduire en politiques publiques opérationnelles les savoirs constitués sur place, et de les incorporer dans les évolutions de l’agenda international.

7Du fait de l’architecture des programmes internationaux et des paysages institutionnels nationaux, l’espace du pensable est donc encadré et les dirigeants africains sont peu incités à imaginer des politiques publiques prenant en compte les réalités sociales et politiques de leur pays. Quid de l’influence des grands préceptes gestionnaires et des méthodes promues au nom de la « bonne gouvernance » ? En constituant des facteurs de standardisation des méthodes de gestion, favorisent-ils aussi l’oubli des réalités sociales et politiques du continent ?

8La promotion de la bonne gouvernance pose une difficulté majeure à nos dirigeants. Poussés par les institutions de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale) notamment, ils assimilent de manière abusive la promotion de politiques rigoureuses à la promotion de politiques restrictives. De ce point de vue, l’ajustement structurel a eu des conséquences désastreuses. Durant les décennies 1980 et 1990, les dirigeants du continent ont été obligés de contourner les règles pour produire un minimum de biens collectifs et continuer à assumer un certain nombre de fonctions régaliennes, et ce tout en trouvant les moyens pour se maintenir au pouvoir (notamment par la redistribution). Mais, comme la gestion de nos administrations a aussi été caractérisée par des logiques de prédation et la recherche d’intérêts personnels, aujourd’hui, nos dirigeants ne parviennent pas à distinguer l’exigence de sérieux dans la gestion – qui est un impératif – d’une conception austéritaire et restrictive des politiques publiques. Ils font comme si une gestion rigoureuse pouvait justifier l’adoption des schémas néolibéraux et des politiques économiques orthodoxes qui pourtant étouffent nos économies et nos administrations. Ils plongent ainsi sans filet de sécurité dans la mondialisation néolibérale, sans parvenir à concevoir que des politiques inclusives peuvent être menées dans un cadre de gestion sérieux.

9Avec l’adoption des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), puis des Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté en 2000, les indicateurs statistiques sont entrés au cœur de la définition et du suivi des politiques publiques africaines. Joseph E. Stiglitz, en tant qu’économiste en chef à la Banque mondiale à la fin des années 1990, considérait qu’ils constitueraient de nouveaux outils de dialogue entre gouvernements et populations, en favorisant l’explicitation et la tenue de leurs engagements dans une logique d’accountability [6]. L’utilisation d’indicateurs peut-elle être inclusive et servir la mise en place de pactes sociopolitiques en Afrique ?

10Tout d’abord, les catégories analytiques qu’incorporent les indicateurs ne sont pas forcément celles à partir desquelles les populations se représentent leur vie quotidienne. Lorsque je dirigeais le Centre autonome d’études et de renforcement de capacités pour le développement au Togo (Cadert) [7], j’ai mené une étude sur l’évolution du pouvoir d’achat entre 2005 et 2010. Dans un environnement urbain, les outils fonctionnaient, et je pouvais par exemple repérer le fait que l’emploi informel servait d’amortisseur par rapport aux fluctuations économiques, entraînant une perte de pouvoir d’achat dans ce secteur sur la période étudiée. Mais, en revanche, nous étions incapables d’évaluer la perte de pouvoir d’achat de la population rurale, qui forme l’essentiel de la population togolaise. La faible monétisation des transactions et la difficulté à évaluer les patrimoines créaient une sorte de désert statistique, et il n’y avait pas d’indicateurs ou d’éléments comme Oskar Lange [8] en avait sur les économies familiales lorsqu’il entendait mesurer le coût du travail en Europe de l’Est. Dans nos pays, pour avoir des données nationales, on extrapole les statistiques urbaines à l’ensemble du pays. De telles pratiques sont graves. Elles permettent par exemple de laisser des situations de déflation se développer en zone rurale, alors même que les centres urbains sont marqués par la cherté de la vie et par des taux d’inflation de 2 % – l’absence d’observations poussant la Banque centrale à ne pas faire de politique expansionniste, arguant que si nous atteignons 2 % d’inflation, on est à la limite de l’acceptable. De telles politiques mènent à une baisse de l’offre et des revenus. À leur tour, ces revenus bas ne permettront jamais l’achat de biens et de services, et ils affaiblissent les incitations à les produire. Des statistiques aveugles au réel peuvent donc contribuer à induire des politiques publiques aux effets néfastes.

11Par ailleurs, il est surprenant de voir qu’alors que l’appareillage statistique était déjà à sa limite pour renseigner les indicateurs des OMD, les ODD (Objectifs de développement durable) récemment adoptés sont encore bien plus nombreux. Dans des États où les administrations sont faibles, on doute que l’on pourra renseigner tous ces indicateurs pour élaborer des politiques publiques adaptées [9]. Lorsque je faisais ma thèse et que je menais des enquêtes sur la sécurité alimentaire au Togo, j’essayais de faire le lien entre les évolutions de la pluviométrie et les fluctuations des prix du maïs. Au sein des chefs-lieux de circonscription, j’ai fréquemment pu observer des registres avec la mention « pluviomètre cassé » pendant trois mois, ce qui excluait de retracer les séries statistiques. Ces registres montraient les efforts faits par les responsables pour noter manuellement tous les relevés pluviométriques au quotidien et pourtant, à un moment donné, du fait de l’absence de l’instrument de mesure, trois mois de relevés pouvaient manquer. Les faiblesses structurelles des administrations peuvent empêcher le travail d’enregistrement statistique de s’effectuer, malgré la volonté de produire des gens qui veulent vraiment bien travailler. Les coopérations techniques dédiées à la statistique sont encore trop rares et les indicateurs non renseignés encore fréquents. Les conséquences de cette situation sont palpables.

12Pourtant, au sein d’un organisme comme la Banque mondiale par exemple, les indicateurs structurent toutes les procédures et déterminent le niveau d’accès d’un pays aux ressources de l’aide, ce qui fait que des indicateurs renseignés d’une manière plus ou moins problématique déterminent de fait la vie économique et sociale des pays africains…

13Il y a en effet un problème d’opacité. Un cas d’école est l’indice appelé Country Policy Institutionnal Assessment (CPIA) que la Banque mondiale utilise depuis le milieu des années 1970 pour déterminer le niveau d’accès des pays aux ressources de l’aide [10]. Jusqu’en 2005, son mode de calcul et ses valeurs étaient secrets. Il est désormais divulgué et diffusé, dans une logique de « transparence », mais son cas révèle une tension sous-jacente à l’utilisation des statistiques dans le pilotage économique de nos pays ; des indicateurs aux méthodes de calcul opaques et contestables – voire arbitraires – peuvent avoir une influence très importante sur les politiques économiques qui y sont conduites. Ceci peut en fait être vrai pour des données qui sont en apparence bien plus banales, mais qui sont néanmoins utilisées par les administrations africaines pour piloter les économies. Une institution comme la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a par exemple construit elle-même ses indices de prix, en envoyant ses agents sur les marchés urbains pour constituer des échantillons, relever les prix et comparer leurs niveaux et leurs évolutions d’un marché à un autre. Mais en limitant le périmètre d’action de ses enquêteurs à la capitale et en ne se donnant pas les moyens de développer des mesures nationales des prix, la BCEAO effectue des choix techniques aux conséquences lourdes, et elle se substitue de surcroît aux États. Quant aux indicateurs de santé et d’éducation, on sait que l’on ne sait pas ce que l’on mesure. Dans un contexte où la « gratuité scolaire » est actuellement à la mode en Afrique, on voit bien que les élèves n’ont pas toujours de place dans les salles de classe, qu’il manque souvent les maîtres d’école, qu’il y a 150 enfants dans une classe, mais cela n’empêche pas de produire des statistiques affichant des taux de scolarité très élevés.

14À propos de l’État en Afrique du Sud durant le xxe siècle, Keith Breckenridge, évoque « l’absence de volonté de savoir[11]  ». Est-ce que c’est un qualificatif qui vous paraît éclairant pour comprendre cette insuffisance des chiffres en Afrique ? Ou, au contraire, pensez-vous que les États tentent de surmonter l’incapacité à décrire la société par les chiffres ?

15C’est en effet très visible dans l’utilisation des statistiques de population, en lien avec la question électorale. Les dirigeants rechignent à « savoir » parce que le fait même de connaître de façon précise la répartition spatiale et ethnique des populations a un impact sur la capacité à contester ou non les résultats des élections. Avoir de bonnes statistiques peut faire perdre des élections parce qu’il est plus difficile de truquer des résultats. Les statistiques livrent en effet leurs lots de preuves ; l’orientation des votes est souvent liée aux appartenances communautaires, ethniques ou claniques, et les décalages sont aisés à repérer lorsqu’on dispose de données précises. Un exemple typique dans les derniers mois est celui du Gabon. Le score électoral au Haut-Ogoué a servi de variable d’ajustement et a permis au président Bongo d’avoir les 5 000 voix qui lui manquaient pour battre Jean Ping [12].

16Je crois par ailleurs que le degré d’intérêt pour la connaissance statistique de leur société par les politiques en Afrique dépend malheureusement souvent de l’intérêt que portent les Occidentaux, les grandes institutions, les agences d’aide. Plus certains indicateurs sont réclamés pour la promotion de l’aide et plus ces indicateurs sont renseignés. À la commission de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), on voyait bien que les politiques macroéconomiques étaient mises en œuvre à hauteur de 70 % à 75 % d’une année sur l’autre alors que les politiques sectorielles étaient mises en œuvre à hauteur de 20 % à 25 %. Derrière les politiques macroéconomiques, il y avait la pression du FMI (Fonds monétaire international) et de la Banque mondiale, et un vrai suivi de l’intégration dans les directives communautaires.

17La devise de Thomas et Ronald Wonnacott, auteurs d’un célèbre manuel de statistique [13], était que les statistiques permettent de passer de la « certitude ignorante » à l’« incertitude réfléchie ». On voit qu’en Afrique, nous préférons souvent rester dans la certitude ignorante plutôt que de faire l’effort d’aller vers une incertitude réfléchie.

18Changeons, si vous le voulez bien, de perspective pour étudier les processus sociaux que les chiffres aident à construire. Dans les exercices que vous avez conduits en tant que ministre de l’Évaluation et de la prospective au Togo, vous avez dû faire une utilisation intense des techniques de planification et des chiffres. Faut-il y voir une contradiction avec ce que nous venons de discuter ? Avec l’essor des mots d’ordre comme l’émergence, la gratuité de l’enseignement ou un certain nombre de politiques sociales, est-il juste de parler d’un retour de la planification sur le continent africain, et, le cas échéant, quelle place lui donner dans la description que nous venons de faire ?

19Les États africains sont passés des plans décennaux et quinquennaux élaborés lors de la période post-indépendance (qui s’inscrivaient donc dans une perspective du développement à moyen et à long terme) au primat du court terme, illustré par l’ajustement structurel et sa recherche effrénée d’équilibres macroéconomiques, à compter des années 1980. Il est désormais clair que le continent est entré dans une troisième phase à la fin des années

202000. Après quasiment 30 ans d’ajustement structurel, nos indicateurs sociaux n’étaient pas bons. Sur tous les continents en outre, avec la crise des subprimes, les États sont montés en première ligne pour sauver le système international. Il me semble que cette double conjonction a autorisé les États africains à revenir vers l’idée que le développement est un processus de long terme. Ils avaient auparavant engagé des réformes ouvrant la voie à ce basculement. Les documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP) promus par la Banque mondiale et le FMI à partir de 1999 – qui avaient été conçus au départ pour justifier les réductions et les effacements de la dette dans le cadre de l’initiative pays pauvres très endettés [14] – avaient un horizon de trois ans. Mais très vite, les administrations des pays africains ont pensé que leur horizon était trop court et, à la fin des années 2000, nombre de pays du continent sont passés à des stratégies plus ouvertement ancrées dans une planification économique à moyen et à long terme. Au Togo, ça a été « La stratégie de croissance accélérée et de promotion de l’emploi », au Burkina, la

21« Stratégie de croissance accélérée et de développement durable », au Sénégal, le « Plan Sénégal émergent ». Toutes ces stratégies ont adopté un horizon de cinq ans. Et, depuis quelques mois, une nouvelle transformation sémantique s’est opérée, en revenant très simplement au vocable des « plans nationaux ». Le Burkina a récemment renommé sa stratégie de développement le PNDES (Plan national de développement économique et social), en Côte d’Ivoire, c’est le PND (Plan national de développement), tout comme au Togo… Il n’est certainement pas pertinent de chercher à surinterpréter ce changement dans la terminologie, mais on peut sans nul doute y voir le signe que la planification et l’intervention étatique sont à nouveau légitimes sur la scène internationale et aux yeux de nos dirigeants. Au « tout État » des plans des années 1960, auquel a succédé le « tout marché » des décennies d’ajustement, devrait aujourd’hui succéder une plus forte complémentarité « État-marché » dans la conception de nombre de politiques publiques.

22Mais plus qu’entrer dans une discussion sur le t ype de politique économique, il semble surtout intéressant de souligner le rôle sociopolitique que peuvent jouer ces nouveaux plans, pour lesquels le processus de préparation et de suivi peut être plus important que le résultat attendu. Une planification comme Vision Togo 2030, que j’ai pilotée en tant que ministre de l’Évaluation et de la prospective, peut être comprise comme un exercice de construction de consensus, sinon sur les moyens, sur les perspectives ou sur les visées. Les statistiques peuvent servir à rendre le dialogue possible, à établir une discussion autour des demandes adressées à l’État par les différents acteurs et groupes sociaux. Elles servent alors à esquisser une hiérarchie entre les différentes options, à identifier des ordres de priorité dans l’action publique et non à mesurer de manière précise les réalités économiques et sociales. Par rapport à la faiblesse des instituts nationaux de statistique évoquée plus haut, c’est une sorte d’optimum de second rang, dans lequel le dialogue crée la valeur des statistiques.

23Autrement dit, malgré la faiblesse des chiffres et le caractère irréaliste des perspectives qui y sont formulées, ces « plans » ont tout de même une capacité à permettre le dialogue social et ils peuvent avoir une importance sociale et politique réelle ?

24Je le crois, en effet. Mais, là encore, il est utile de partir d’exemples concrets. Dans certaines régions du Togo, il y a un potentiel agricole manifeste, mais sous-utilisé. Dans la plaine de l’Oti, au nord du pays, les populations moba de Dapaong et tchokossi de Mango sont dans des logiques d’antagonismes quasiment séculaires et il est presque impossible de les faire travailler ensemble. Les grandes firmes de consultance internationale comme McKinsey, qui se targuent de formuler des stratégies pour les gouvernements du continent, n’arrivent pas à le percevoir car elles n’ont pas de présence effective sur le terrain, et elles minorent nécessairement ces aspects anthropologiques, culturels et historiques. En connaissant les conditions qui prévalent au Togo, nous comprenons en revanche que ce potentiel productif ne peut être utilisé car la contrainte culturelle domine la contrainte économique. Je crois que dans cette troisième phase, dans laquelle la planification a retrouvé une place au sein des États africains, de telles considérations pourront beaucoup plus être prises en compte. Si l’économicisme porté par les institutions et les modes de pensée internationaux est battu en brèche dès qu’il est confronté aux réalités du terrain, en intégrant des éléments endogènes, les plans peuvent aider à élaborer un récit national plus cohérent et à constituer un outil de mobilisation et de création de coalitions.

25Pour autant, gardons-nous de toute posture trop optimiste. Les résultats à attendre des nouveaux plans sont plus qu’incertains. Prenons le cas des politiques en matière de justice. La promotion de la justice est au cœur des politiques internationales. Elle apparaît notamment comme une priorité pour attirer les investisseurs étrangers dans le cadre des politiques visant à « améliorer l’environnement des affaires » et devient un levier de croissance dans le cadre des stratégies d’émergence. Mais en même temps, dans la Vision Togo 2030, la perception par la population togolaise de l’existence d’un déni de justice est apparue comme une tendance lourde et qui s’exprime par différents biais. Il y a bien sûr le sentiment d’injustice sociale, qui se traduit par exemple par la dénonciation par les populations du Nord du fait que leur région est devenue un désert médical (les médecins affectés dans leur région, à Dapaong, ne viennent pas de peur de perdre les compléments de revenus qu’ils peuvent avoir dans la capitale). Il y a en outre des interpellations directes du système judiciaire. Par exemple, la résolution des conflits fonciers soulève de nombreux problèmes de cohabitation entre autochtones et allogènes, les populations se sentant livrées à elles-mêmes et déplorant l’absence d’arbitre. Elles considèrent que l’absence de justice équitable les voue à la prédation. Certaines populations se sentent aussi lésées dans l’accès à la fonction publique ou à certains postes, sans disposer d’aucun recours… Or, dans un tel contexte, le caractère « économiciste » des commandes internationales et des travaux réalisés par des cabinets de conseil présente un risque important : celui d’encourager la formulation de politiques nationales qui ignorent les vraies sources de conflit social voire d’accroître le sentiment d’injustice. Lorsque les études sont conduites par ces professionnels du développement, le risque est réel que les populations africaines se considèrent comme méprisées par des acteurs extérieurs au continent, avec la complicité de leurs dirigeants. Remarquez que j’ai dénoncé depuis des années un risque similaire à propos du franc CFA [15]. De fait, la question monétaire est aujourd’hui au centre d’une véritable fronde menée par une grande partie de la jeunesse africaine francophone, qui est en forte demande d’émancipation et qui se nourrit de plus en plus d’un sentiment anti-français [16].

26Dans l’exercice Togo Vision 2030, nous avons tenté de répondre au rejet populaire que peuvent susciter les politiques économiques. Nous avons créé une cellule Togo Vision 2030 dans chacune des cinq régions administratives du Togo. Depuis Lomé, nous assurions la coordination et nous avons effectué des tournées nationales. Nous avons en outre privilégié le travail sur la base d’interviews. En revanche, nous n’avons malheureusement pas eu le temps de faire l’ambitieuse enquête nationale avant l’élection présidentielle de 2015, à la suite de laquelle j’ai été démis de mon poste ministériel.

27Justement, peut-on relier plus précisément ces exercices de planification, de prospective avec la problématique de la demande de démocratie ? Comment se positionne un exercice de planification dans un pays comme le Togo où la succession a été quasi dynastique et où les perspectives d’alternance sont loin d’être évidentes ?

28En l’absence de possibilité d’alternance, la planification joue un rôle ambigu. En étant construit par les pouvoirs publics, l’exercice de prospective permet d’éviter que le débat sur les politiques publiques ne passe par les partis politiques. Son caractère hybride est néanmoins utile, car il constitue un espace d’expression et de liberté, et permet de construire des alternatives. Dans des régimes non démocratiques où l’alternance est impossible, le processus de planification peut permettre de faire voter des populations sans vote, éventuellement d’ouvrir le champ des possibles. Mais il fournit dès lors un outil aux pays dont la tentation est d’opter pour un développement sans démocratie, en prenant exemple sur le Rwanda, l’Ouganda ou certains pays du Sud-Est asiatique.

29À l’inverse, dans des pays comme le Burkina, où l’alternance a eu lieu récemment – et où les populations ont joué un rôle crucial dans la chute du régime Compaoré –, la demande sociale est très forte, ce qui peut mettre à l’épreuve les institutions démocratiques tout juste mises en place. Les administrations et les technocrates doivent en effet envisager de partager leur légitimité avec des forces sociales qui ont participé à l’instauration de la démocratie, en remettant en cause les acquis du système Compaoré (qui a joué la carte du « bon élève » de l’aide) sur le plan de la gestion économique.

30Des leaders élus démocratiquement peuvent donc connaître une fragilité paradoxale parce qu’ils se retrouvent à devoir partager leur légitimité avec des forces sociales, là où certains leaders peu pressés de quitter le pouvoir sont prêts à impulser un développement sans démocratie. Les débats sur ces questions sont actuellement disputés en Afrique, les adversaires de la démocratie considérant notamment que l’expression de liberté des citoyens s’est souvent soldée par une forme d’anarchie. La gouvernance qui peut permettre une « émergence » politiquement et économiquement tenable reste largement à inventer.

31Justement, faut-il se féliciter des politiques menées au nom de l’émergence parce qu’elles sonnent le retour du long terme, ou se désoler du caractère pour le moins irréaliste qu’elles présentent et des bénéfices politiques qu’elles permettent aux pouvoirs en place d’engranger à bon compte ?

32Le concept d’émergence est souvent instrumentalisé pour adopter un discours de substitution à celui qu’on avait au moment de l’ajustement structurel, puis de la lutte contre la pauvreté. Lorsque le gouvernement d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire affirme que « l’émergence c’est en 2020 », on constate par exemple l’absurdité d’une telle annonce car les conditions structurelles sont telles que ce n’est pas possible. Les plans d’émergence confectionnés par les grands cabinets internationaux sont des prêts-à-porter à présenter aux tables rondes de bailleurs qui se réunissent hors du continent, et qui aboutissent systématiquement à des promesses d’aide supérieures aux attentes des dirigeants. De tels plans favorisent la formulation d’objectifs et de programmes irréalistes, et je suis très dubitatif sur cette façon de fonctionner qui renvoie à « l’émergence comme alibi ». En revanche, dans les organismes régionaux comme l’Union africaine, des travaux de prospective de long terme sont menés, avec des horizons très lointains. Le projet Afrique 2063 permet par exemple la confection d’un récit continental à long terme. De tels exercices peuvent servir de point focal pour avoir des discussions au niveau africain ; lorsque ces perspectives sont ensuite relayées par des nationaux, comme au Togo, ils peuvent avoir une signification pour les citoyens du continent. En revanche, le risque est évidemment aussi que l’« émergence » soit un alibi pour des dirigeants qui veulent éviter de faire les réformes nécessaires, en reportant à des horizons lointains un certain nombre de mesures qu’il faudrait prendre aujourd’hui.

Notes

  • [1]
    Notamment L’improvisation économique en Afrique de l’Ouest : du coton au franc CFA, Paris, Karthala, coll. Les Afriques, 2011, et Sortir l’Afrique de la servitude monétaire : à qui profite le franc CFA ?, Paris, La Dispute, 2016, co-dirigé avec Bruno Tinel, Martial-Ze Belinga et Demba Moussa Dembélé.
  • [2]
    Par exemple K. Nubukpo, « Politique monétaire et servitude volontaire. La gestion du franc CFA par la BCEAO », Politique africaine, n° 105, 2007, p. 70-84 ; « Les macroéconomistes africains : entre opportunisme théorique et improvisation empirique », Politique africaine, n° 124, 2011, p. 87-99.
  • [3]
    E. Berg, Accelerated Development in Sub-Saharan Africa : An Agenda for Action, Washington, The World Bank, 1981.
  • [4]
    En économie, un fait stylisé est un constat issu d’observations empiriques et jugé représentatif du fonctionnement usuel de l’économie.
  • [5]
    K. Nubukpo, « Politique monétaire et servitude volontaire… », art. cité.
  • [6]
    J. E. Stiglitz, « Towards a New Paradigm for Development : Strategies, Policies and Processes », Prebisch Lecture, Genève, Cnuced, 1998.
  • [7]
    Premier policy think tank créé au Togo en janvier 2012, suite à un accord de don entre l’État togolais et la Fondation pour le renforcement de capacités en Afrique (ACBF en anglais), le Cadert est une fondation basée à Harare au Zimbabwe et cofinancée par plusieurs bailleurs dont la Banque mondiale, la Suède, la France, le Pnud, la Banque africaine de développement, etc.
  • [8]
    Voir par exemple O. Lange, Optimal Decisions : Principles of Programming, Oxford, Pergamon Press, 1971.
  • [9]
    Pour une estimation du coût exorbitant que représenterait un suivi effectif des indicateurs des ODD, voir M. Jerven, « Benefits and Costs of the Data for Developments Targets for the Post-2015 Development Agenda », Copenhagen Consensus Center Working Paper, n° 16, Copenhague, Copenhagen Consensus Center, 2014.
  • [10]
    Le CPIA est un indice composite présentant 16 dimensions regroupées en 4 catégories : gestion économique, politiques structurelles, politiques d’inclusion sociale et d’équité, gestion du secteur public et institutions. Voir The World Bank Group, CPIA 2015 Criteria, Washington, The World Bank, 24 septembre 2015.
  • [11]
    K. Breckenridge, « No Will to Know : The Rise and Fall of African Civil Registration in Twentieth-Century South Africa », in K. Breckenridge et S. Szreter (dir.), Registration and Recognition : Documenting the Person in World History, Londres, British Academy, 2012, p. 357-383.
  • [12]
    Les résultats du département du Haut-Ogoué, fief électoral d’Ali Bongo, lors de l’élection présidentielle de 2016 ont été fortement contestés.
  • [13]
    T. H. Wonnacott et R. J. Wonnacott, Statistique : économie, gestion, sciences, médecine (avec exercices d’application), Paris, Economica, 1999.
  • [14]
    Il convenait alors aux yeux des créditeurs, notamment du FMI et de la Banque mondiale, que les réductions ou les annulations de dette soient justifiées par des dépenses jugées prioritaires.
  • [15]
    Voir par exemple K. Nubukpo, « Politique monétaire et servitude volontaire… », art. cité.
  • [16]
    Ce point de vue a été développé par Richard Banégas lors du séminaire « Sortir de la servitude monétaire : les politiques financières face aux mobilisations sociales et aux défis du développement », Groupe de recherche Afrique : citoyenneté, violence et politique, Association des chercheurs de Politique africaine, Paris, Sciences Po, Ceri, Association des chercheurs de Politique africaine, 3 mai 2017, qui portait sur les travaux de Kako Nubukpo.
Français

Dans cet entretien, Kako Nubukpo livre un regard de chercheur et de praticien sur la place des plans dans les sociétés africaines contemporaines. Élaborées hors du continent, les ingénieries du développement sont hors-sol, et les statistiques employées pour orienter les politiques publiques opaques et souvent indisponibles. Les discours sur l’« émergence africaine » servent d’alibi à des régimes qui formulent des programmes irréalistes. Pourtant, à l’heure où de nombreux pays africains disposent de plans quinquennaux, l’élaboration des plans peut ouvrir des espaces dans lesquels les demandes adressées aux États par divers groupes sociaux trouvent à s’exprimer. La planification peut permettre d’élaborer des politiques alternatives. Néanmoins, elle peut aussi être un outil pour des régimes dont la tentation est d’opter pour un développement sans démocratie.

Entretien avec 
Kako Nubukpo
Kako Nubukpo est directeur de la direction Francophonie économique et numérique de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il est ancien ministre de la Prospective et de l’évaluation des politiques publiques au Togo et a occupé des fonctions à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEOMA), au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad, France), et au Centre autonome d’études et de renforcement de capacités pour le développement au Togo (Cadert). Auteur de divers articles et ouvrages de référence sur l’économie politique des États sahéliens [1], il est actuellement chercheur associé à l’université d’Oxford, au sein du Global Economic Governance Programme, Blavatnik School of Government et Oxford University College.
  • [1]
    Notamment L’improvisation économique en Afrique de l’Ouest : du coton au franc CFA, Paris, Karthala, coll. Les Afriques, 2011, et Sortir l’Afrique de la servitude monétaire : à qui profite le franc CFA ?, Paris, La Dispute, 2016, co-dirigé avec Bruno Tinel, Martial-Ze Belinga et Demba Moussa Dembélé.
Propos recueillis par 
Boris Samuel
Chaire d’études africaines comparées, Université Mohamed VI polytechnique, Maroc
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Mis en ligne sur Cairn.info le 27/07/2017
https://doi.org/10.3917/polaf.145.0051
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