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ANDERSEN (Frits), The Dark Continent ? Images of Africa in European Narratives about the Congo, Aarhus, Aarhus University Press, 2016, 690 pages

1Quoique ce volume incroyablement épais et abondamment illustré ait des allures de beau livre, il n’est que la traduction anglaise de la thèse de doctorat de Frits Andersen, professeur de littérature comparée à l’université d’Aarhus au Danemark. Cette thèse est pourtant en elle-même une curiosité qui méritait qu’on la publie. En effet, il s’agit là d’une œuvre critique d’une ampleur considérable dans la portée des corpus qu’elle embrasse et dans la variété des auteurs qu’elle étudie, des canonisés par l’histoire littéraire mondiale (Conrad, Greene, Naipaul) aux oubliés ou illustres inconnus, dont beaucoup sont danois ou à tout le moins scandinaves (Jürgensen, Martini, Schønberg). C’est en effet l’une des plus grandes richesses de ce livre que d’offrir un aperçu du champ très méconnu des écrits scandinaves sur l’Afrique centrale, de la fin du xixe siècle au xxe siècle (récits de voyages, romans…).

2Dans cette somme totalisante des écrits européens sur le Congo, Frits Andersen s’est livré à une véritable archéologie littéraire dont les strates démultipliées tout au long des presque 700 pages sont rendues visibles par un travail extrêmement minutieux sur un corpus très vaste visant d’abord à établir les relations que les textes de ce corpus entretiennent entre eux. Le constat inaugural est celui de la constitution d’une identité littéraire et discursive d’un pays par le truchement des textes écrits à son sujet, uniquement d’un point de vue exogène. Le choix d’étudier les textes par la perspective (large) de la prose le conduit à la question centrale de son étude : « comment les récits de voyages constituent des modes de compréhension des lieux » (p. 109). Il se livre alors à une sorte d’inventaire détaillé et organisé selon diverses coupes – chronologiques, géographiques (les Scandinaves occupant une section à part) et génériques – d’un ensemble très dense comprenant des dizaines de textes écrits sur le Congo, depuis Stanley et les explorateurs de l’expédition Emin Pasha (Jephson, Jameson), à Tintin au Congo et Tarzan en passant par Conrad, les auteurs de la campagne contre le « caoutchouc rouge » (Casement, Morel, Twain), les romans du xxe siècle (ceux de Naipaul, Greene, Widmer) et quelques autres curiosités notables tels l’oublié Octave Mirbeau et son inclassable récit, La 628-E8. Une place de choix est réservée dans ce corpus à Stanley et Conrad dont il considère qu’ils ont ouvert la voie à un vaste ensemble de textes écrits sur le Congo, en même temps qu’ils ont gravé de leur empreinte cette prose hétéroclite rassemblant tant des romans et autres textes de fiction que des récits de voyage ou autres essais. Aussi est-ce à partir de leurs célèbres textes (notamment Through the Dark Continent, In Darkest Africa et Heart of Darkness) qu’il s’emploie à lire tous les autres, considérant que tous ne se sont situés que par rapport à ces textes fondateurs, ou à tout le moins matriciels.

3Les écrits de Stanley font l’objet d’une étude particulièrement attentive et détaillée, ce qui ne laisse pas d’étonner, à commencer d’un point de vue méthodologique puisque l’auteur insiste sur le choix méthodologique de « distant reading » selon la formule du critique italien Franco Moretti, laquelle méthode, en contrepoint au « close reading », se propose d’extraire des « motifs primaires dans les évolutions de la littérature mondiale à travers l’étude de la façon dont les genres ont voyagé, comme à travers d’autres lectures de ces motifs » (p. 335). Les écrits de Conrad et ceux que son œuvre a inspirés sont en effet abordés sous cet angle, choix que l’auteur justifie par la lecture éculée d’Au cœur des ténèbres qui continue de donner lieu à de virulents débats sur la nature idéologique de ce texte (raciste et colonialiste pour les uns, dénonciateur de l’exploitation humaine pour les autres) dont on a épuisé le sens de chaque phrase ou presque pour alimenter les arguments de chacun des deux camps. Aussi, les écrits de Stanley n’ayant pas été lus aussi attentivement par le public et la critique qui se contentent de la fascination qu’ils suscitent, l’auteur propose, pour parer à toute lecture idéologique qui entache les écrits de l’explorateur – plus encore que ceux de Conrad –, de se livrer à une étude extrêmement précise qui occupe environ la moitié de l’ouvrage. Cette lecture attentive lui permet de mettre à jour la manière dont les écrits de Stanley sont auréolés d’une fascination ambivalente, puisque l’explorateur fascine tant par sa dimension romanesque (incarnant par sa force étonnante et son audace légendaire la figure de l’aventurier chère à la culture populaire) que par son caractère tyrannique et violent qui a conduit à faire de lui sinon le « bouc émissaire » (p. 336) de la critique postcoloniale portée dans ce cas par le brûlot – qu’Andersen qualifie de « révisionniste » – d’Adam Hochschild (Les fantômes du Roi Léopold), en tout cas l’incarnation de la détestable figure du colon sanguinaire. Si la démonstration de la complexité du style de Stanley est réussie – la combinaison du « discours du merveilleux » (discourse of wonder), « à l’écriture très visuelle, proche de l’essai, s’attachant minutieusement à cartographier les proportions du curieux objet » (p. 106), et de son opposé, le romantisme de la fascination pour les ténèbres, l’irreprésentable –, en revanche, il est loisible de se demander si le fait de consacrer autant d’attention à Stanley, de rivaliser d’exemples pour prouver l’intérêt de l’explorateur (certes aujourd’hui globalement dénigré dans le champ académique) ne témoigne pas d’une fascination personnelle pour le célèbre personnage. Ce soupçon se nourrit de la tentative de réhabilitation de Stanley entreprise par l’auteur (à la suite de Bernard Piniau dont il reprend les arguments) : « Comparé au discours mystifiant de Conrad, celui de Stanley est non-métaphorique, non-littéraire et non-affabulateur ; il est au contraire pratique, négociant des paysages, des êtres et des objets. […]. Stanley découvrit le Congo et le décrivit dans toute sa diversité, quand Conrad rencontra sa topographie en épousant le style de Stanley et en le réécrivant ». (p. 326). Une entreprise pour le moins surprenante pour nos sensibilités contemporaines, lesquelles, s’appuyant sur les faits de l’histoire coloniale, considèrent que Stanley charrie encore derrière lui un parfum de soufre. Pourtant, Frits Andersen, opposant en contrepoint Stanley à Conrad que la critique aurait injustement porté aux nues en même temps qu’elle aurait descendu le premier, va encore plus loin en postulant qu’Au cœur des ténèbres aurait déshistoricisé le Congo tandis que Stanley aurait héroïquement fait l’inverse en permettant aux lecteurs de l’inscrire sur une carte du monde et en présentant ses caractéristiques humaines et naturelles.

4De ce premier argument quelque peu douteux, Andersen, faisant toujours écho à Piniau, affirme que le Congo serait un « non-topos » dans le monde, « une exception apparente des réseaux de communication mondiaux, cette position à distance étant justifiée par le discours conradien » (p. 327), un non-topos où Stanley aurait « crée, pour la première fois, un espace commun à l’Afrique centrale, l’Europe et l’Amérique ». Sachant la perception pour le moins raciste et brutale du Congo qu’avait Stanley (ce qu’Andersen, du reste, ne contredit pas), il est difficile d’accepter l’idée selon laquelle l’explorateur aurait participé, presque malgré lui, par ses écrits réifiant sans ambages les habitants, à historiciser en fait le pays et ses peuples et à lui donner une existence dans l’histoire mondiale. Il revient sur cet argument dans la partie conclusive de l’ouvrage dans laquelle, prolongeant la vision pessimiste d’un Naipaul à la fois sur le Zaïre de Mobutu et sur sa littérature, il assène que le Congo n’existerait pas en tant que nation (un jugement aussi étrange que définitif, posé à l’aide de quelques références brièvement convoquées), ce qui lui permet de justifier la convocation d’un corpus de textes exclusivement exogènes par le fait que le pays aurait une histoire littéraire très jeune et de peu d’intérêt, surtout comparé à son voisin, le Congo-Brazzaville. Outre le fait que cette argumentation traduise une profonde méconnaissance de la littérature congolaise de la République démocratique du Congo (comme, du reste, de celle du Congo-Brazzaville où, n’en déplaise à l’auteur, la littérature écrite pendant la période coloniale n’était guère plus contestataire que celle écrite depuis l’autre rive du fleuve), elle est très gênante d’un point de vue éthique et traduit un manque de réflexivité embarrassant chez un auteur qui s’emploie pourtant à décortiquer la façon dont les discours exogènes ont participé à (dé)former l’image d’un lieu, d’un pays.

5La plus grande réussite de cet ouvrage ne réside donc pas dans son apport à la connaissance du Congo mais se situe plutôt à un niveau heuristique. En montrant comment s’est constitué un champ de discours exotisants sur un pays lointain et alors très méconnu, l’auteur éclaire avec justesse le contexte socio-historique dans lequel ces textes ont émergé, dans le courant de la littérature fin de siècle dominant alors en Europe occidentale, et du romantisme qui exaltait le gothique des textes et des imaginaires qu’ils véhiculaient, notamment le goût de l’étrange et de l’autre qui ont fait le lit de l’orientalisme et de l’exotisme. De nombreux passages (essentiellement ceux concluant les différentes sections de l’ouvrage) le rappellent et viennent renforcer l’intérêt d’une telle entreprise de généalogie textuelle. On appréciera également l’effort de théorisation d’herméneutique littéraire à laquelle l’a conduit ce corpus hétéroclite. Il n’a de cesse, d’un chapitre à l’autre, de se positionner par rapport aux différents courants d’historiographie littéraire et d’épistémologie qui situent l’ouvrage aux confins des études littéraires et anthropologiques, ainsi que l’atteste sa lecture de Lévi-Strauss, de James Clifford, ou encore le concept d’« anthropoetic narrative » qu’il emprunte au critique allemand Wlad Godzich.

6Outre ces partis pris idéologiques discutables, si l’on peut regretter les nombreuses répétitions, les digressions ou longueurs excessives sur l’un ou l’autre point (la constitution de l’exotisme à partir de Tahiti par exemple), The Dark Continent ?, par son iconographie précieuse et abondante et par sa visée exhaustive et totalisante, demeure un ouvrage que l’on aura plaisir et utilité à consulter.

7Maëline Le Lay

8CNRS, Ifra Nairobi

GEGOUT (Catherine), Why Europe Intervenes in Africa. Security, Prestige and the Legacy of Colonialism, Londres, Hurst & Co, 2017, 400 pages

9Catherine Gegout, professeure en relations internationales à l’université de Nottingham (Royaume-Uni), analyse dans son second ouvrage les motivations et les causes des interventions militaires européennes en Afrique depuis la fin des années 1980.

10L’ouvrage est ambitieux, tant par sa question de recherche qui englobe un spectre large (« Pourquoi des États européens et l’Union européenne interviennent militairement en Afrique ? », p. 15) que par sa volonté de « développer une théorie de l’intervention militaire européenne » (p. 2). L’agenda est séduisant, et propose de répondre à plusieurs difficultés et limites de l’analyse des interventions militaires européennes en Afrique, que celles-ci soient menées par des États ou par l’Union européenne (UE). Son ambition d’offrir une analyse d’ensemble répond par exemple au fractionnement des études de cas entre une multitude d’interventions différentes, et à l’éclatement des connaissances ou des postures de recherche entre travaux d’européanistes, études africaines, études de sécurité et de défense. Son ambition théorique répond par ailleurs à une prédominance des travaux empiriques et descriptifs dans l’analyse des interventions militaires européennes en Afrique, éludant souvent toute portée théorique, voire explicative, sur les causes et les motivations de celles-ci.

11Les trois premiers chapitres de l’ouvrage se consacrent surtout à situer la recherche et le propos. Le premier chapitre précise ainsi l’ambition théorique de l’analyse, ancrant la recherche dans des approches réalistes et postcoloniales. Le second chapitre entend replacer dans leur contexte historique élargi, principalement la période coloniale et postcoloniale, les interventions étudiées (celles des trois dernières décennies). Le troisième chapitre analyse la présence et le rôle des différents acteurs africains et non africains dans les conflits en Afrique (États comme les États-Unis et la Chine, institutions internationales comme l’Union africaine, l’Organisation des Nations unies ou les organisations régionales africaines).

12Les trois chapitres suivants, constituant le cœur de l’ouvrage, se consacrent à l’analyse et à l’interprétation des interventions militaires de la France, du Royaume-Uni et de l’UE. Pour chacun de ces acteurs, une présentation de leurs différentes interventions précède leur interprétation théorique, principalement centrée sur les différentes formes de réalismes mis en exergue par l’auteure. Enfin, le septième et dernier chapitre, plus bref, constituant en quelque sorte la synthèse et la conclusion du propos, insiste sur l’importance des intérêts économiques et de sécurité, puis de la quête de prestige, comme déterminants principaux des interventions militaires européennes en Afrique.

13Ces conclusions – et l’ouvrage dans son ensemble – apportent un contrepoint utile aux analyses, mais aussi au récit officiel qui est souvent fait d’une UE incarnant un acteur désintéressé et vertueux en Afrique, dont les concepts de puissance normative européenne ou de puissance civile européenne rendent en partie compte. Selon Catherine Gegout, ni les États membres de l’Union européenne lorsqu’ils interviennent individuellement, ni même l’UE ne constituent des acteurs répondant au modèle d’interventionnisme « libéral » motivé par des considérations humanitaires. L’argument est asséné avec force et clarté, et étayé.

14Le propos aurait néanmoins gagné en originalité et en force de conviction en s’attachant, par exemple, à étudier aussi de façon poussée les causes et l’interprétation de la participation d’États européens sans passé colonial à des interventions militaires en Afrique, fusse dans le cadre de l’UE (on pense à des pays comme l’Allemagne ou la Suède et à leur participation à l’opération Artémis en RDC en 2003 par exemple, ou encore aux engagements plus récents de pays d’Europe centrale et orientale dans certaines missions de l’UE). De même, en particulier dans le cas d’un acteur comme l’Union européenne, le lecteur souhaiterait parfois que soit dépassée l’identification des motifs « principaux » d’intervention (intérêt économique, de sécurité, prestige, etc.), pour mieux comprendre comment s’entrechoque justement une multitude de motivations, d’intérêts et d’injonctions, parfois contradictoires et non nécessairement exclusifs les uns des autres, dans la décision de mener, d’ignorer ou de rejeter l’idée d’une intervention militaire. Ainsi, par exemple, l’affirmation de l’auteure selon laquelle, « lorsque les Européens interviennent dans un État africain, l’humanitarisme peut être un facteur de motivation pour eux, mais n’est jamais le motif unique d’intervention » (p. 300) est difficilement réfutable. Mais elle serait renforcée par une analyse des processus décisionnels au cours desquels ces différents motifs sont perçus, interprétés, hiérarchisés et pris en compte, ou non, pour aboutir aux décisions d’interventions étudiées ici.

15La richesse et la globalité de la recherche, les multiples tableaux venant utilement synthétiser les données, le caractère incisif du propos et la volonté d’apporter une conceptualisation novatrice à l’étude d’interventions souvent analysées de façon descriptives font de cet ouvrage une contribution importante sur les interventions militaires européennes en Afrique.

16Bastien Nivet

17École de management Léonard de Vinci (EMLV, Paris La Défense),

18Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem).

MARTINEZ (Luis) et BOSERUP (Rasmus Alenius) (dir.), Algeria Modern. From Opacity to Complexity, Londres, Hurst Publishers & Co, 2016, 176 pages

19À l’heure de l’annonce probable d’un cinquième mandat du président Bouteflika, dans un pays rendu atone, où les enjeux de la campagne et la légitimité de la reconduction à la présidence d’un homme malade depuis plusieurs années ne font l’objet d’aucun débat, il convient de réévaluer ce qui fait de l’État algérien une machine de reproduction du pouvoir. Cet ouvrage cherche ainsi à restituer les mécanismes hégémoniques en les mettant en relation avec une complexité sociale.

20L’objectif de ce livre est de rendre compte des changements politiques en termes d’alliances et de luttes d’intérêt au sein du régime, malgré la longévité du magistère de Bouteflika. Au cours de son règne, les changements de politiques économiques et sociales ont été nombreux et ont redéfini les équilibres de pouvoir entre les élites soutenant le régime, malgré la pérennité du système politique. Il s’agit notamment de comprendre pourquoi l’Algérie a échappé à des bouleversements structurels et même au renouvellement de son personnel politique après les révoltes qui ont affecté les pays arabes au cours de la dernière décennie. Ce parti pris analytique se distingue ainsi de l’appréhension exclusive du caractère autoritaire de l’État algérien. Afin d’examiner les nouvelles alliances politiques au sein de l’oligarchie, il recourt à des entrées variées en termes de champs, où se déploient les luttes de pouvoir pour l’accès aux ressources et leur redistribution.

21Le texte de Luis Martinez se penche sur les changements d’équilibres au sein des élites dirigeantes qui se jouent derrière la reconduction du président Bouteflika et la permanence du système rentier et populiste. Selon lui, en dépit de l’indépendance des élites vis-à-vis des forces sociales, il demeure possible d’analyser les compétitions sur les ressources au sein de l’État. Il postule ainsi que, derrière la longévité du régime, les équilibres entre élite militaire, élite du renseignement et élite politique évoluent pour stabiliser les mécanismes de gouvernement clientélistes. Rasmus Alenius Boserup analyse pour sa part les conflits sociaux et les réponses du gouvernement algérien en essayant de cerner les adaptations des politiques aux contraintes posées par les révoltes et les revendications populaires. Il les analyse comme des corrections au système de pouvoir ne changeant pas la nature des formes de gouvernement, et qui feraient de l’Algérie un système semi-autoritaire, malgré la violence de la répression et l’étouffement des formes organisées de contestations. Dès lors, les protestations ne seraient plus que des revendications d’accès aux ressources distribuées grâce à la rente pétrolière. Les perspectives de changement ne sont alors envisageables que dans un contexte de baisse durable du montant de la rente.

22C’est sans doute pour cette raison que d’autres contributions situent leur analyse au niveau des perspectives rentières et sécuritaires. L’une d’entre elles examine la capacité à perpétuer des niveaux élevés de production pétrolière dans un contexte de raréfaction des ressources, de sous investissements et de très forte progression de la consommation énergétique intérieure. Ces facteurs d’incertitude questionnent les compromis politiques autour de la rente pétrolière, basés sur une mainmise étatique garante de la distribution des ressources fiscales qu’elle génère. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure ils sont susceptibles d’hypothéquer à terme la reproduction de ce contrat social algérien. Une autre contribution étudie les menaces sécuritaires qui pèsent sur la production énergétique située dans la partie sud de l’Algérie. En interrogeant les capacités du régime à maîtriser les flux de contrebande et les ressources de la violence qui y circulent, le contrôle politique de cette région stratégique pour la reproduction du régime est particulièrement questionné. Au-delà des contraintes internes qui remettent en cause la légitimité politique de l’État dans cette région, les contraintes externes générées par l’instabilité des États voisins ajoutent d’autres facteurs de risque.

23Les difficultés économiques et politiques liées à la reproduction de la rente affectent donc également les formes de contrôle et d’autorité, révélant les déséquilibres du pouvoir qu’elles suscitent. Le caractère cohérent de cet ouvrage et ses velléités de ne pas se contenter d’interpréter les discours dans un contexte d’opacité des prises de décisions au sein du régime conduisent à analyser leurs déterminants structurels et les facteurs dynamiques de pouvoir. Il est toutefois dommage que l’ouvrage ne laisse pas de place à une analyse sériée des formes de transactions quotidiennes entre État et citoyens pour mieux éclairer les dynamiques de gouvernement, par exemple en analysant des politiques publiques précises ou des sphères sociales et politiques locales. Même si nombre de travaux récents en Algérie adoptent cette perspective (analyse des déclinaisons locales des politiques sectorielles, études des dynamiques des pouvoirs locaux, investigation du champ de l’économie informelle et de l’illicite), elle semble négligée, alors qu’elle aurait permis de mettre davantage en évidence les influences des conflits sociaux sur les hiérarchies et les formes de gouvernement.

24Tarik Dahou

25Institut de recherche pour le développement (IRD)

VALLÉE (Olivier), La société militaire à Madagascar. Une question d’honneur(s), Paris, Karthala, coll. « Terrains du siècle », 2017, 282 pages

26Olivier Vallée, économiste, politiste et consultant, a tiré profit d’un long séjour récemment passé à Madagascar, dont il est originaire, pour interroger ce qu’être militaire veut dire dans la Grande Île. Depuis au moins le début du xixe siècle, l’armée y a en effet joué un rôle fondamental dans les processus de formation et de construction de l’État-nation. Elle a également contribué à redéfinir ses rapports avec la modernité malgache, notamment sur fond de développement de son appareil bureaucratique.

27Le premier intérêt de l’ouvrage d’Olivier Vallée, outre le fait qu’il livre une étude précise sur les rapports entre les champs civils et militaires contemporains, tient précisément au fait qu’ils sont replacés dans des trajectoires historiques de longue durée. Tout en se consacrant pour l’essentiel à la période allant des années 1970 à nos jours, l’auteur examine à nouveaux frais la part du poids de l’histoire, ou plutôt celle de la reconstruction des mémoires, dans le façonnement d’une « élite martiale » pour qui la question morale de l’honneur doit faire bon ménage avec la soif des honneurs et le désir de captation des rentes symboliques, matérielles et financières tirés de sa position stratégique au sein de l’appareil d’État. Mieux, Olivier Vallée fait l’hypothèse que la société militaire malgache a ses spécificités qui interdisent tout discours généralisant sur les « corps habillés » et leurs rapports au pouvoir dans les pays du Sud et, singulièrement, africains (p. 5).

28Loin d’être ces chefs tupi-gurani sans pouvoir dépeints par Clastres, les officiers malgaches ne seraient cependant en rien comparables à leurs homologues africains continentaux qui n’ont pas hésité à s’emparer directement et de façon violente de l’appareil d’État pour asseoir leur pouvoir. Les haut gradés malgaches préfèrent agir sur la machine bureaucratique qui soutient l’État, stratégie payante qui leur permet de conserver une position de surplomb moral en partie tirée d’un passé révisé, idéalisé, de la monarchie merina en particulier (p. 13, 21). Pourtant, Olivier Vallée montre bien que ces hommes en uniforme participent à des formes de mécanismes de prédation, allant du trafic du bois de rose à celui du zébu, sans oublier leur capacité à se recycler dans les grandes entreprises d’État (p. 139, 192).

29Cette trajectoire particulière s’expliquerait de plusieurs façons. La spécificité insulaire tout d’abord. L’armée malgache n’a pas de frontières terrestres à défendre. Pas de conflit extérieur majeur au cours duquel elle pourrait se poser en défenseur de la nation. Le repli est donc intérieur (p. 31). Ses capacités militaires l’empêchent de peser sur la vie politique nationale par les armes. Historiquement, les officiers malgaches sont des bureaucrates. Leurs préférences, en termes de plans de carrière, les conduisent plus naturellement aux fonctions non opérationnelles. Héritage colonial si l’on en croit l’ouvrage, la force armée malgache étant le fruit d’un « bricolage » lié à une législation erratique à l’origine d’une « osmose entre le civil et le militaire » (p. 95). Ethos nobiliaire ensuite, celui hérité, d’après les discours, de la royauté, qui ferait de l’armée un parangon de vertu et la pousserait à agir avec plus ou moins de discrétion sur le politique, quitte à s’immiscer dans le processus démocratique tout en veillant à la conformité des scrutins… Le militaire malgache n’est donc pas un « prétorien » ; il n’est pas davantage un « fomenteur de coups d’État » (p. 193) ; il est l’acteur principal d’une « méta-bureaucratie galonnée » (p. 114) qui agit, en quelque sorte, comme une fontaine d’honneurs. Précisément, qu’est-ce donc que l’État si ce n’est le dispensateur ultime des capitaux symboliques pour reprendre Bourdieu, qu’est-il s’il n’est pas crime organisé, à l’origine d’un racket (légitime) permanent si l’on en croit Tilly ?

30On le comprend, le livre d’Olivier Vallée, à travers un exemple malgache dont il réaffirme la spécificité historique, pose des questions dépassant de loin les rivages de l’île. À ce titre, il s’avère stimulant, bien que des questions demeurent en suspens. En effet, des concepts comme « sécurité » et « défense » sont-ils interchangeables ? Existe-il une « élite martiale » ? L’armée malgache n’est-elle pas traversée par des imaginaires différenciés, consolidés en vertu de l’esprit de corps et de cohésion, propres aux armées, aux armes et aux unités ? Ce qui est dit des officiers supérieurs et généraux est-il applicable aux sous-officiers ou aux militaires du rang ? Une approche prosopographique de ces militaires pourrait-elle révéler et expliquer des positionnements contrastés à l’égard de la sphère civile et de la place de l’armée dans la construction nationale ? Autant de questions auxquelles nous convie l’ouvrage…

31Benoît Beucher

32Institut des mondes africains (Imaf)

Mis en ligne sur Cairn.info le 12/04/2019
https://doi.org/10.3917/polaf.152.0176
Pour citer cet article
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