CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Après un soutien initial de la nation et du Congrès en 2003, l’opinion américaine considère de plus en plus l’intervention en Irak comme une échec stratégique majeur. Cela est vrai au moins depuis la victoire des démocrates aux midterms de novembre 2006, lorsqu’ils remportèrent la Chambre des représentants et, d’un cheveu, le Sénat.

2Aujourd’hui, malgré une opposition croissante du public à la présence américaine en Irak, les démocrates, alliés à un petit nombre de sénateurs républicains, semblent impuissants à altérer la politique de l’administration Bush dans la région. Parallèlement, en dépit du fait que l’opinion regarde avec appréhension une guerre contre l’Iran, une solide majorité au Congrès semble jusqu’ici peu disposée à changer la politique de l’administration vis-à-vis de ce pays. Un grand nombre de parlementaires souhaitent même durcir cette politique. Seule une poignée de sénateurs des deux partis ont récemment prévenu l’administration que son refus d’engager des pourparlers directs et sans condition avec l’Iran pourrait placer les deux pays sur une pente dangereuse pouvant conduire à un conflit.

3Si la plupart des Américains s’oppose désormais au plein financement des 190 milliards demandés par le président Bush pour les guerres en Afghanistan et en Irak, la plupart reste partagée quant à un retrait d’Irak en particulier. Quelque 38 % d’entre eux approuvent le rythme du retrait souhaité par le président ; 12 % pensent qu’il est trop rapide ; 2 % ne souhaitent aucune réduction de force ; 43 % attendent une sortie accélérée [1]. En un mot, l’opinion américaine n’est pas vraiment sûre de la meilleure façon de gérer le fiasco irakien, mais elle ne veut plus dépenser beaucoup plus à entretenir la présence militaire du pays en Irak.

4Le gouvernement lui-même parle de plus en plus à trois ou quatre voix. D’un côté, la dyarchie impériale du président et du vice-président continue de rechercher là où il n’y en a plus un soutien à sa stratégie de renforcement des forces ou surge strategy, et à une « occupation » longue censée soutenir un gouvernement irakien fort, tout en mettant en œuvre face à l’Iran une stratégie de « négociation par la force » qui répond à la vision des faucons. Cette approche vise à pousser l’Iran vers des concessions politiques par un déploiement de forces navales et terrestres dans le golfe persique, un soutien actif aux mouvements « démocratiques » iraniens, et un soutien probable à la résistance kurde à l’intérieur de l’Iran [2]. D’un autre côté, certains sénateurs influents commencent à s’opposer à la politique américaine vis-à-vis de l’Iran.

5La stratégie de « négociation par la force » avec l’Iran fut explicitement rejetée devant le Congrès en novembre 2006 par l’ancien secrétaire d’État James Baker, qui s’opposa notamment, en présentant les conclusions du Groupe d’étude sur l’Irak [3], à toute pré-condition à des discussions. Ce conseil intervint après le rejet par Téhéran de la proposition de Condoleezza Rice d’une offre conditionnelle de négociations directes et multilatérales au début de 2006, si l’Iran acceptait de renoncer à l’enrichissement d’uranium. En mars 2007, l’administration a entamé des discussions avec l’Iran, mais seulement sur l’Irak.

6En défendant l’idée que des discussions américano-iraniennes sur le seul Irak ne suffiraient pas à résoudre la crise et à prévenir un conflit, les sénateurs (démocrates) Joe Biden, Barack Obama et James Webb, et le républicain Chuck Hagel [4], entre autres, ont prévenu la Maison-Blanche qu’aucune guerre ne serait déclenchée sans l’aval du Congrès. Le 1er novembre 2007, trente sénateurs ont signé une déclaration soulignant « qu’aucune autorité parlementaire n’existe pour une action militaire unilatérale contre l’Iran » [5], geste qui marque une réflexion sur le vote par le même Sénat le 26 septembre 2007 en faveur de l’amendement Kyl-Lieberman [6], et intervient après que l’administration a décidé d’appliquer d’importantes sanctions à des banques, organisations et citoyens iraniens en octobre 2007. L’amendement Kyl-Lieberman au budget 2008 du National Defense Authorization Act, qui prévoit des sanctions contre l’Iran, accuse les Gardiens de la Révolution de soutenir la prolifération et la Force Quds (une branche de la Garde) de perpétrer des actes terroristes.

7La Maison-Blanche a voulu voir dans ces initiatives parlementaires des tentatives de gérer directement la politique étrangère, l’administration arguant de la difficulté à mener une stratégie globale pour l’Irak, l’Iran et la « guerre contre le terrorisme » lorsque le Congrès ne s’occupait que d’un front à la fois – et ce pour des raisons politiques plus que militaires et stratégiques. En même temps, les divisions au sein du Congrès, par exemple sur les amendements sénatoriaux au budget 2008 de la loi de Défense, ont aussi permis au président de jouer une faction contre l’autre, confortant une position fragilisée par l’approche du terme de son mandat – le fameux président « lame duck » (canard boiteux) qui ne peut se représenter.

Les débats au congrès depuis novembre 2006

8Jusqu’ici, après les midterms de novembre 2006, démocrates et sénateurs républicains anti-guerre n’ont pas réussi à empêcher le surge de 21 500 hommes et autre personnel en Irak – une action par ailleurs censée contrer l’infiltration iranienne [7].

9Afin de détourner vers eux une partie du soutien à l’administration Bush en Irak, les démocrates ont toutefois proposé un « amendement pour protéger la préparation des troupes et limiter des déploiements » cosigné par les sénateurs Webb et Hagel [8], en mars 2007. L’amendement exigeait que les unités de combat fussent totalement prêtes avant tout déploiement, que la durée des déploiements fût restreinte et que des périodes minimales entre chaque déploiement fussent respectées. Il visait aussi à pousser vers un retrait plus rapide des forces et à mieux protéger la santé des troupes affectée par des redéploiements exténuants dus au manque de personnel qualifié dans des armées sur-déployées. Il fut enfin une tentative d’obtenir le soutien des soldats eux-mêmes contre l’administration, compte tenu du fait que 55 % environ des familles qui comprennent un ancien combattant ou un militaire actif désapprouvent la gestion du conflit par le président Bush, et 54 % déclarent ne pas considérer que la guerre en valait la peine [9].

10Malgré cet apparent rejet de la politique de Bush et les manquements du Pentagone dans le traitement des troupes, l’amendement Hagel-Webb ne fut pas adopté en septembre 2007 ; il échoua à seulement quatre voix du quorum de soixante nécessaire pour éviter un filibuster (technique parlementaire qui permet de retarder sans fin le vote d’un texte – dérivé du terme flibustier). Le plan de Jim Webb fut bloqué par un autre Virginien, le sénateur républicain John Warner [10], qui déclara penser que le projet créerait des désordres supplémentaires dans l’armée, après avoir discuté du sujet avec le secrétaire à la Défense Robert Gates. Pour Joe Lieberman, « le rejet du texte signifi[ait] que le Congrès n’interviendra[it] pas dans un avenir prévisible… Le fait qu’il n’a[it] pas recueilli suffisamment de votes signifie que le Congrès n’a pas les voix pour empêcher cette stratégie de succès d’aller de l’avant » [11]. Lieberman aura cependant parlé trop tôt. Le succès de l’amendement Biden montre qu’il est loin d’être clair que l’ensemble du Congrès considère l’administration sur la voie d’une « stratégie de succès » en Irak.

Le sénat face au Defense Authorization Bill de 2008

11Les prédictions de Jon Lieberman et d’autres sénateurs sur la fin des efforts bipartisans pour peser sur la stratégie de l’administration Bush après l’échec de l’amendement Hagel-Webb ont en effet été démenties. L’amendement Biden au Defense Authorization Bill, qui contenait un plan alternatif pour l’Irak, obtint un accueil favorable des deux bords. Le plan pour l’Iran avancé par les républicains réussit toutefois à diviser les démocrates. Ces deux initiatives divergentes montrent dans quelles contradictions et avec quelle confusion le Sénat fait valoir son opposition à la politique de la Maison-Blanche, offrant à l’administration l’occasion de diviser pour régner devant le pouvoir législatif.

12Le premier plan, l’amendement Biden-Brownback de septembre 2007 qui obtint un soutien bipartisan large, bien qu’il s’opposât à la ligne de l’administration Bush en Irak, dit en substance que les États-Unis devraient appuyer un règlement politique en Irak sur la base du fédéralisme et d’une forte décentralisation régionale. Cet amendement non contraignant fut adopté par le Sénat par 75 votes contre 23. Le plan des républicains était l’amendement non contraignant rédigé par Jon Kyl et Joseph Lieberman, qui appelait à des sanctions renforcées contre l’Iran et à classer les Gardes de la Révolution comme « organisation terroriste étrangère » et à la placer sur la liste des terroristes internationaux spécialement désignés (Specially Designated Global Terrorists). Cet amendement fut également adopté par un large vote bipartisan de 76 contre 22. Hillary Clinton (D-New York) et Diane Feinstein (D-Californie) votèrent en faveur. Jim Webb, Joe Biden et Christopher Dodd (D-Connecticut), contre, ainsi que seulement deux républicains, l’ancien président de la Commission des Affaires étrangères Richard Lugar (R-Indiana) et Chuck Hagel.

13Contrairement à l’amendement Biden-Brownback, que le président Bush ignora, le projet Kyl-Lieberman fut pour l’essentiel adopté par l’administration le 25 octobre 2007 à travers les déclarations du secrétaire d’État Rice accusant les Gardiens de soutenir la prolifération et la Force Quds d’encourager le terrorisme. En outre, deux banques publiques iraniennes, Melli et Mellat, furent accusées de complicité de prolifération, et la banque Saderat de financer le terrorisme [12].

L’Irak et l’amendement Biden-Brownback

14En avançant une solution fédérale pour l’Irak, l’amendement Biden-Brownback cherchait un désengagement graduel des troupes. Face aux critiques qui lui furent immédiatement adressées, Joe Biden formula les contre-arguments suivants : d’une part, le projet ne dicte pas aux Irakiens leur conduite, il suggère une politique irakienne pour les États-Unis ; d’autre part, le fédéralisme n’est pas une solution américaine ou étrangère imposée à l’Irak. La constitution irakienne appelle elle-même à « un système fédéral décentralisé », elle définit les pouvoirs des régions (étendus) et ceux du gouvernement central (limités) et énonce que les premiers prévalent en cas de conflit ; ensuite, fédéralisme ne veut pas dire partition. C’est même probablement la seule façon de prévenir une partition, voire un complet éclatement de l’Irak ; enfin, le fédéralisme n’accélèrera pas le nettoyage ethnique, lui seul peut au contraire y mettre fin. Les Irakiens votent déjà avec leurs pieds, en fuyant massivement le pays… Avant le surge, ils quittaient l’Irak à un rythme de 40 000 par mois. Ils sont maintenant 100 000 à passer la frontière. Sans accord pacifique de partage du pouvoir, le nettoyage ethnique se poursuivra [13].

15Pendant que l’administration ignorait l’initiative Biden-Brownback, le Congrès se montrait incapable d’unité face à elle pour en infléchir la politique en Irak ou en Iran.

L’Iran et l’amendement Kyl-Lieberman

16Favorable à un durcissement de la ligne de l’administration sur l’Iran, l’amendement Kyl-Lieberman cherchait à forger un soutien bipartisan à la politique du président. Une alliance rassemblant une majorité de républicains et environ un tiers des sénateurs démocrates a demandé une pression américaine sur le régime iranien, initiative qui soulève la question de savoir si les faucons cherchent un « changement de régime » par la force ou une « réforme du régime » par des sanctions et des pressions diplomatiques [14].

17Le vote du Sénat sur l’amendement Kyl-Lieberman intervint au lendemain du discours du président Ahmadinejad devant l’Assemblée générale de l’ONU en octobre 2007, dans lequel celui-ci assura que l’Iran ne fournissait pas d’armes pour tuer les soldats américains en Irak et en Afghanistan, ni ne soutenait le terrorisme, ni ne développait des armements nucléaires. La version originale du projet Kyl-Lieberman, qui avait été rejetée, menaçait d’engager directement les forces militaires américaines contre l’Iran. Joseph Lieberman fut en réalité l’un des premiers membres du Sénat à défendre publiquement la poursuite sur le territoire iranien des forces ennemies en Irak, position qui suscita une opposition véhémente de Joe Biden, James Webb et du général Wesley Clark.

18Les paragraphes controversés du plan furent éliminés après que le sénateur Webb, opposant précoce à la guerre en Irak, prononça un discours où il en fit « la chimère favorite de Dick Cheney » et un texte qui « pouvait être lu comme l’équivalent d’une déclaration de guerre ». Jim Webb avança que par ce texte, pour la première fois les États-Unis désignaient toute une armée comme organisation terroriste, ce qui pouvait être pris comme une autorisation de facto de recours à la force. Webb déclara aussi que la proposition n’avait pas été soumise aux commissions parlementaires compétentes. Après révision, le texte fut adopté par une majorité de 76 votes pour et 22 contre.

19Tandis que le Sénat débattait de l’amendement Kyl-Lieberman, la Chambre des représentants, dominée par les démocrates, votait à la quasi unanimité – 408 contre 6 – pour l’Iran Sanctions Enabling Act, qui imposait au président Bush d’appliquer de sévères sanctions contre les sociétés étrangères dont les investissements dans le secteur énergétique iranien dépassaient 20 millions de dollars. Ce projet avait rencontré l’opposition de l’administration en raison de fortes pressions de compagnies, d’alliés européens et asiatiques et de multinationales américaines [15].

20Malgré la révision du plan Kyl-Lieberman, le sénateur Dodd continua de s’y opposer en arguant qu’une approbation encouragerait le président à agir à sa guise et mettrait en danger la sécurité nationale, et en rappelant que l’expérience de l’Irak avait montré les conséquences que peuvent avoir des résolutions non contraignantes. Christopher Dodd demandait une diplomatie solide pour s’attaquer à la question iranienne, et non le langage musclé de l’amendement Kyl-Lieberman, dont le président pourrait se réclamer s’il décidait d’entraîner le pays dans une autre guerre désastreuse [16]. Hillary Clinton, quant à elle, vota en faveur de l’amendement révisé, défendant sa position sur la foi d’une déclaration du secrétaire à la Défense Robert Gates, ajoutée au texte, qui apportait une nuance de taille en faisant des « moyens diplomatiques et économiques […] l’approche de loin la plus préférable pour faire face à la menace posée par l’Iran » [17].

21La contradiction dans l’attitude du Congrès est flagrante. Une majorité y souhaite un ajustement de la politique en Irak par rapport au cours des événements, et en même temps un durcissement des sanctions contre l’Iran, apparaissant même prête à courir le risque de guerre inhérent à la stratégie de « négociation par la force ». En même temps, le fait qu’une puissante minorité au Sénat ait commencé à exprimer une forte opposition à la politique de l’administration vis-à-vis de l’Iran, combiné au fait qu’une majorité de sénateurs cherchait à changer la politique en Irak, comme le montre le soutien à l’amendement Biden-Brownback, indique que l’administration pourrait perdre l’avantage. En novembre 2007, en réponse à des critiques, et après que l’administration a obtenu d’importantes sanctions contre l’Iran, Hillary Clinton a signé, avec 29 autres sénateurs, la lettre de Jim Webb au président déclarant avec fermeté « qu’aucune autorisation du Congrès n’avait été donnée pour une action militaire unilatérale contre l’Iran » [18]. En outre, Chuck Hagel et Barack Obama ont proposé des négociations sans condition avec Téhéran [19].

Le « pocket veto » surprise

22Après conciliation des deux chambres, un budget fut adopté en décembre 2007 par une majorité de 379 contre 49 à la Chambre et 90 contre 3 au Sénat. Le Defense Authorization Bill contient notamment des dispositions pour une augmentation de rémunérations de 3,5 % ainsi que des bonus et des mesures de soins pour les blessés de guerre.

23Mais le 28 décembre, à la dernière minute, le président décida d’opposer son veto à certaines dispositions du texte (« pocket veto ») censées « exposer l’Irak à des pénalités massives dans le cadre d’actions en justice contre les méfaits du régime de Saddam Hussein ». Ces dispositions avaient pour but de permettre des compensations aux victimes des actes terroristes soutenus par certains États, y compris l’attaque d’un baraquement de Marines à Beyrouth en 1983 dont l’Iran est soupçonné d’être l’inspirateur. Le président fut encouragé par la menace du gouvernement irakien de retirer des actifs de 25 milliards de dollars sur les marchés américains ( !) et par les négociations en cours avec Bagdad sur l’immunité des forces de combat américaines et les sociétés privées sous contrat opérant en Irak… Réservant son contreseing, Bush remit à janvier 2008 les négociations sur le texte. Le compromis trouvé exclut l’Irak des plaintes éligibles, la Syrie et l’Iran voyant, eux, leurs actifs sujets à un gel pour servir de source financière à des compensations éventuelles. Promesse est faite de trouver un arrangement avec l’Irak qui permette, dans des « cas méritoires » ne pouvant être instruits par des cours américaines, de compenser les victimes américaines d’actes terroristes commis sous le régime baasiste.

Deux ex machina : le National Intelligence Estimate

24Le problème de fond est que l’opposition démocrate (et la minorité républicaine) n’a pas été capable de formuler de réelles alternatives aux politiques de l’administration. Aucun des trois principaux candidats à l’investiture démocrate pour 2008, Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards, ne s’était engagé à un retrait des troupes, même à l’horizon 2013, c’est-à-dire à la fin du prochain mandat présidentiel. Il semble en outre exister un réel soutien du Congrès à la politique du président face à l’Iran. À l’exception d’une minorité, certes influente, la majorité des démocrates et des républicains semble ne pas être disposée à accepter des négociations sans condition avec le régime iranien, malgré les risques que fait courir la stratégie de « négociation par la force ».

25L’administration insiste sur sa détermination à ouvrir des pourparlers, mais seulement après suspension des activités d’enrichissement nucléaire iraniennes, position que l’opposition considère comme contraire aux intérêts américains car elle ferait le jeu des durs du régime, auxquels bénéficierait l’isolement de l’Iran. La désignation des Gardiens comme organisation terroriste pourrait ainsi, plaident certains, affaiblir ceux qui en Iran sont favorables à un dialogue avec les États-Unis et l’Europe. Par sa capacité à jouer une faction contre l’autre au Congrès, l’administration continuera de mener sa route, mais dans une situation qui est largement figée dans le scénario classique du « canard boiteux » en fin de mandat. Le président Bush peut choisir parmi les stratégies offertes par la majorité et la minorité au Congrès. Sera-t-il en mesure d’affiner ses choix en sélectionnant les meilleures propositions que ces stratégies contiennent ?

26Il est certain que les options de « frappes chirurgicales » semblent écartées. La publication du National Intelligence Estimate (NIE) par seize agences de renseignement éloignent l’hypothèse d’une opération de préemption contre des capacités nucléaires iraniennes à la fin du mandat de Bush. L’intention ultime du NIE semble être d’apaiser une situation très tendue et d’ouvrir la porte à un dialogue entre les États-Unis et l’Iran, mais le Congrès est divisé sur la question.

27En posant que l’Iran avait au moins temporairement suspendu la partie militaire de son programme nucléaire à l’automne 2003, revenant ainsi sur les conclusions du NIE de 2005, le rapport de novembre 2007 NIE semble préparer le terrain à des négociations directes, au-delà des seules questions irakiennes discutées depuis mars 2007 au niveau des ambassadeurs. L’on peut se demander si ce furent réellement les menaces d’une intervention américaine en Iran qui ont conduit Téhéran à suspendre ses programmes, et à offrir une résolution globale du contentieux bilatéral au printemps 2003 par l’intermédiaire de l’ambassade suisse, et si ce fut en réponse aux « pressions internationales » et à une analyse des coûts et bénéfices, comme le défend le NIE dans un langage de réalisme stéréotypé et de déduction bureaucratique. Une meilleure explication est que les États-Unis ayant, à tort ou à raison, éliminé la menace majeure de l’Iran, le régime de Saddam Hussein, après celui des ennemis Talibans, le pays n’avait plus de raison valable de poursuivre son programme. En outre, ces actions américaines pouvaient indiquer que les États-Unis étaient préparés à accepter la légitimité de la République islamique et son hégémonie régionale.

28De fait, la transformation du rapport de force dans le Golfe après l’intervention en Irak, a mis fin au « double endiguement » de l’Iran et de l’Irak, où les États-Unis jouaient l’Irak contre l’Iran. Si les deux parties s’entendaient sur un compromis, cette nouvelle situation géopolitique pourrait amener les États-Unis à une normalisation diplomatique et une reconnaissance de la République islamique.

29Le problème était cependant que les signes d’un possible rapprochement avec les États-Unis donnés en 2003 par les Iraniens contrariaient leur but affiché de « démocratiser » le « grand Moyen-Orient ». D’un côté, la troïka européenne commençait les négociations sur l’enrichissement du nucléaire à l’automne 2003, de l’autre l’échec de l’administration Bush à saisir l’offre iranienne de négociations en 2003-2004 conduisirent Téhéran, au moins en 2005 sous le gouvernement Ahmadinejad, partisan d’une ligne plus dure, à utiliser l’enrichissement comme un levier stratégique afin d’aboutir à une forme de détente avec l’Amérique, au moyen d’une neutralisation post-guerre froide fondée sur la dissuasion de l’enrichissement.

30Les États-Unis étant dans une année électorale qui fait de l’économie et du déficit public des enjeux majeurs, le risque est réel que Washington ne travaille pas à créer les conditions nécessaires à un rapprochement avec l’Iran pour le prochain président. Le dossier irakien souffrira pareillement du fait que les États-Unis soient à la veille d’une élection majeure. Dans son discours sur l’état de l’Union de janvier 2008, le président Bush a tenté de minimiser la crainte d’une récession. Il a réitéré la ligne dure contre l’Iran, tout en s’engageant à des négociations si le programme d’enrichissement était suspendu. Aucun signe d’un possible rapprochement n’a été donné.

31La présidence de George W. Bush aura laissé le pays face à un désastre géopolitique et économique. Avec des forces mobilisées en Afghanistan et en Irak, et une possible intervention envisagée au Pakistan, le prochain président aura une marge de man œuvre des plus réduites. Washington sera en outre confronté à de pressantes demandes de retrait des troupes de la part de l’opinion et à une baisse des dépenses militaires, notamment si la récession dure. Sans miracle diplomatique tel que des discussions sans conditions avec l’Iran, ou une résolution des crises irakienne ou afghano-pakistanaise, les pressions intérieures pourraient mener à de sérieux retournements de politique étrangère, de l’interventionnisme à l’isolationnisme et de l’isolationnisme à l’interventionnisme.

Notes

  • [*]
    Hall Gardner est professeur de science politique à l’université américaine de Paris (AUP). Il est l’auteur de Averting Global War. Regional Challenges, Overextension and Options for American Strategy, Palgrave Macmillian, 2007.
  • [1]
    Jon Cohen et Dan Balz, “Most in Poll Want War Funding Cut”, Washington Post.com, 2 octobre 2007.
  • [2]
    Voir aussi Seymour Hersh, “Investigative Reporter Seymour Hersh: U.S. Indirectly Funding Al-Qaeda Linked Sunni Groups in Move to Counter Iran”, interview avec Amy Goodman, Democracy Now, 25 février 2007.
  • [3]
    Voir James Baker et Lee Hamilton, Iraq Study Group Report, http://www.usip.org/isg/
  • [4]
    Joe Biden (D - Delaware) est président de la puissante Commission des Affaires étrangères du Sénat, Barack Obama (D - Illinois) est candidat à l’investiture présidentielle, James Webb (D - Virginie), ancien officier, fut secrétaire à la Marine de Ronald Reagan, et Chuck Hagel (R - Nebraska) fut un candidat potentiel à l’investiture présidentielle pour 2008. [NdE]
  • [5]
    Sénateur Webb, http://webb.senate.gov/newsroom/record.cfm?id=286611
  • [6]
    Jon Kyl, (R – Arizona) ; Joseph Lieberman (I (indépendant) – Connecticut), ancien démocrate, colistier d’Al Gore comme candidat à la vice-présidence aux élections de 2000, perdit l’investiture de son parti en raison de son soutien public à la politique étrangère de l’administration mais fut réélu malgré sa position. Le Connecticut a cependant élu Chris Dodd, opposant constant à la guerre d’Irak, comme la Virginie a élu deux sénateurs de position opposée sur la guerre, Jim Webb et John Warner.
  • [7]
    Hall Gardner, Averting Global War: Regional Challenges, Overextension, and Options for American Strategy, Palgrave, New York, décembre 2007.
  • [8]
  • [9]
    Wall Street Journal, 26 janvier 2007.
  • [10]
    John Warner est ancien président de la Commission des Forces armées du Sénat [nde].
  • [11]
    David Herszenhorn et Carl Hulse, “Effort to Shift Course in Iraq Fails in Senate”, The New York Times, 20 septembre 2007.
  • [12]
    Helene Cooper, “U.S. Plays Its’Unilateral’ Card on Iran Sanctions”, New York Times, 26 octobre 2007.
  • [13]
    Sénateur Biden, http://biden.senate.gov/newsroom/details.cfm?id=284259&&
  • [14]
  • [15]
    Jim Lobe, “Anti-Iran hawks win partial victory,” Asia Times On line, 29 septembre 2007.
  • [16]
    Sénateur Chris Dodd, http://dodd.senate.gov/index.php?q=node/4069
  • [17]
    Voir “Senator Clinton Signs Onto Webb Bill”, Iran Nuclear Watch, 2 octobre 2007, http://irannuclearwatch.blogspot.com/2007_10_01_archive.html
  • [18]
    Sénateur Webb, http://webb.senate.gov/newsroom/record.cfm?id=286611
  • [19]
    Michael Gordan et Jeff zeleny, “If Elected Obama Envisions New Iran Approach”, New York Times, 2 novembre 2007.
Français

Résumé

Malgré le soutien d’une majorité parlementaire au budget militaire massif de 2008, le Defense Authorization Bill, avec quelques modifications clés, le Congrès, pour l’essentiel, cherche à altérer la politique irakienne de l’administration Bush, mais il en a été incapable. Parallèlement, la majorité du Congrès soutient la ligne dure du président envers l’Iran et « la négociation par la force », en dépit des efforts d’une minorité influente qui pousse pour des négociations directes avec Téhéran sans conditions préalables. L’incapacité du président et du Congrès à formuler une stratégie cohérente envers l’Iran et l’Irak n’est pas bon signe pour le prochain président.

English

Iraq, Iran and the U.S. Congress : The Vociferous Debates over the FY 2008 Defense Authorization Bill

Iraq, Iran and the U.S. Congress : The Vociferous Debates over the FY 2008 Defense Authorization Bill

Despite majority Congressional support for the massive FY 2008 Defense Authorization Bill (with some key modifications), Congress, for the most part, does seek to modify Bush administration policy toward Iraq, but has been unable to do so. Concurrently, however, the majority of Congress does support President Bush’s hardline policy toward Iran of “negotiation through strength,” despite the efforts of an influential Congressional minority to press for direct negotiations with Tehran without preconditions. The inability of the President and the Congress to formulate a coherent strategy toward both Iraq and Iran does not bode well for the next American president.

Hall Gardner [*]
  • [*]
    Hall Gardner est professeur de science politique à l’université américaine de Paris (AUP). Il est l’auteur de Averting Global War. Regional Challenges, Overextension and Options for American Strategy, Palgrave Macmillian, 2007.
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/11/2012
https://doi.org/10.3917/polam.010.0035
Pour citer cet article
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