CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Dans les quatre espaces communs que la Russie et l’Union européenne (UE) ont mis en place en mai 2003, le quatrième (recherche, éducation et culture) semble le plus prometteur. Impliquant directement les sociétés civiles et supposant un engagement de longue durée, la culture, l’éducation et la recherche sont une voie privilégiée pour un rapprochement progressif entre les normes et valeurs russes et européennes.

2Le processus de Bologne (du nom de la déclaration pour un espace européen de l’enseignement supérieur signée à Bologne en 1999 par 29 États) couvre l’aspect éducatif du quatrième espace des relations UE-Russie, tout en dépassant, avec ses 46 États membres actuels, le cadre de l’UE [1]. Son objectif est la création, à l’horizon 2010, d’un espace européen commun de l’enseignement supérieur. Du fait de son histoire et de sa culture, la Russie estime être partie intégrante de la civilisation européenne. Attachée à sa souveraineté, elle n’envisage ni d’adhérer à l?Union ni d’entrer en association avec elle dans l?avenir proche [2] mais a formulé en 2003 une demande d’adhésion au processus de Bologne.

3Cette coopération, qui se heurte à nombre d’inerties mentales et culturelles, à des réflexes de protection identitaire, engage un intéressant mouvement de convergence des normes.

Les enjeux du processus de Bologne

4Sur le marché mondial des services éducatifs, la concurrence s’accentue ; elle se joue aujourd’hui essentiellement entre les États-Unis et l’Europe, même si d’autres pays comme le Canada, la Chine ou le Japon cherchent à se présenter comme des pôles d’éducation dynamiques. Les classements internationaux où les universités américaines tiennent le haut du pavé [3] traduisent l’attractivité éducative des pays et les déséquilibres des flux d’étudiants. En ce sens, l’intégration du marché éducatif en Europe est à la fois une étape logique de la construction européenne et un outil pour améliorer la compétitivité de l’Europe à l’échelle mondiale.

5La Russie, réputée pour la qualité de son système d’éducation à l’époque soviétique, entend maintenir sa compétitivité en la matière, voire en faire un outil d’influence internationale à l’instar de ses célèbres ressources naturelles. Attirer des étudiants étrangers, et avant tout ceux qui proviennent des pays de la Communauté des États indépendants (CEI) afin de préserver les liens avec ces anciennes républiques soviétiques – du fait de la langue russe, elles constituent une « pépinière » naturelle – est une ambition reconnue au plus haut niveau. En 2003, au Congrès de l’Union des recteurs des universités de Russie, le président Vladimir Poutine qualifie de « mission absolument prioritaire » la formation de spécialistes étrangers dans les établissements d’enseignement supérieur russes (Vyschee Outchebnoe Zavedenie, VUZ).

6Les positions éducatives de la Russie se sont pourtant beaucoup affaiblies [4]. Les classements internationaux [5] du système russe traduisent une sorte d’isolement, qui se retrouve dans le nombre relativement faible d’étudiants étrangers sur son sol. En dépit d’une longue tradition [6], la Russie n’accueillait en 2004 que 3,1 % des flux internationaux d’étudiants [7] – les États-Unis 23,5 %, le Royaume-Uni 12,2 %, l’Allemagne 10,6 % et la France 9,7 %. Si les étudiants étrangers apportent aux États-Unis 18 milliards de dollars par an, la Russie n’en retire que 300 à 400 millions [8]. Différents facteurs expliquent cette situation, notamment la chute de l’enseignement de la langue russe dans les pays occidentaux [9], la mauvaise image politique, économique et sociale du pays, le défaut d’infrastructures d’accueil et le manque de compétitivité des formations, qui, à quelques exceptions près, ne sont pas intégrées aux circuits européens et mondiaux.

7C’est dans l’espoir de sortir de cette situation que la Russie a rejoint le processus de Bologne. Deux types d’enjeux supplémentaires doivent être rappelés. D’une part, les enjeux intérieurs : le processus de Bologne permet de s’appuyer sur l’extérieur pour mener des réformes intérieures (voir, sur un autre plan, les effets internes du processus d’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce [OMC] [10]). D’autre part, le processus de Bologne joue un rôle d’interface avec l’UE, en améliorant la mobilité académique, en intensifiant les contacts et en connectant le pays aux circuits européens.

8Quatre ans après l’adhésion, bilan et réactions dans la société russe vis-à-vis de ce processus demeurent mitigés. L’exemple illustre les contradictions des relations russo-européennes et la double attitude russe, partagée entre la conscience d’un avenir commun avec l’Europe et l’attachement à sa « spécificité nationale ». Ici comme ailleurs, l’Europe est autant perçue comme une opportunité que comme une rivale.

La « mystérieuse bolonisation » de la Russie : partisans et détracteurs

9L’adhésion de la Russie au processus de Bologne s’est faite sur une décision politique sans débat, dans une société qui en ignorait largement (et continue d’en ignorer) le sens et le détail. La « mystérieuse bolonisation [11] » reste mal connue et mal appréhendée. Un questionnaire permanent lancé sur le site de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) le démontre. Sur 2 682 personnes interrogées, seule une sur cinq ne craint rien du processus de Bologne ; 21,25 % craignent une fuite des cerveaux ; 11,11 % un affaiblissement du contrôle d’État sur l’enseignement supérieur ; 8,24 % une réduction du corps enseignant ; 5,07 % une réduction du financement des VUZ ; 4,81 % un creusement de l’écart entre les niveaux de formation scolaire et universitaire ; 24,05 % soupçonnant une absence d’étude des conséquences réelles du processus [12].

10Le ministère de l’Éducation a commencé à étudier cette expérience européenne dès 2002, en créant un groupe de travail auprès de l’Université de Saint-Pétersbourg. Dès le début, le choix était posé par le ministère en termes binaires : soit la Russie arrivait à maintenir sa place sur le marché éducatif et à valoriser ses avantages comparatifs par l’adhésion à l’espace éducatif européen, soit elle restait à l’écart des processus européens et finissait par être marginalisée. Pour reprendre les propos d’un expert, en cas de non-adhésion au processus, les diplômés russes se trouveraient un jour exclus de l’Europe, tels les avions russes ne répondant plus aux normes techniques exigées [13]. Cette présentation sans alternative du ministre de l’Éducation de l’époque, Vladimir Filippov [14], a été critiquée à plusieurs reprises par les représentants d’une communauté pédagogique beaucoup plus réticente, voire opposée, à l’adhésion de la Russie à ce processus [15].

11Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette réticence. Au premier chef, un manque de communication. Les publications dans les journaux ou les débats télévisés sur le sujet sont quasi inexistants [16]. Le portail Internet prévu n’a pas encore été mis en place et peu de VUZ possèdent des pages Internet consacrées au processus de Bologne (quelques heureuses exceptions peuvent être signalées, comme les sites du MGIMO ou de l’École supérieure d’économie). Le projet national Éducation de septembre 2005 n’est pas articulé avec le processus de Bologne et l’une des rares explications avancées par les responsables officiels pour justifier ce choix met l’accent sur la nécessité de « rendre [les] diplômes [russes], qui ne sont reconnus que dans quelques pays africains et asiatiques, ?lisibles? pour l’employeur occidental [17] ». En toute logique, la communauté des enseignants a réagi en dénonçant une politique favorisant la « fuite des cerveaux ».

12Deuxièmement, une double confusion s’est installée en Russie sur le contenu exact du processus de Bologne. D’une part, ce dernier est interprété comme un processus d’uniformisation, de subordination à un standard européen des contenus des formations (jusqu’ici définis par des standards d’État). Les documents de Bologne affirment pourtant le principe d’autonomie des universités, le pluralisme éducatif, la diversité culturelle, etc. Il s’agit donc bien d’harmoniser les normes, de les faire converger dans une architecture commune, rendant lisibles les différents parcours par des critères de comparaison et d’évaluation communs. D’autre part, le processus de Bologne est confondu en Russie avec les réformes internes de l’enseignement supérieur. On peut se demander dans quelle mesure cette confusion ne serait pas volontairement entretenue par le ministère pour justifier des mesures impopulaires en les portant au débit des exigences de Bologne. On a ainsi pu entendre le premier vice-recteur de l’Académie d’économie nationale et conseiller du ministre de l’Éducation et de la Science, Andreï Volkov, expliquer que tous les changements dans le domaine de l’éducation étaient liés au processus de Bologne, notamment la réduction du nombre de filières, les fusions et regroupements en structures plus grandes pour former des universités nationales, sortes de « holdings éducatives [18] ». Un autre exemple concerne le très contesté examen d’État unifié (Edinyj gosudarstvennyj eksamen, EGE), qui devrait être à la fois la sanction des études secondaires et le sésame d’entrée dans l’enseignement supérieur, jusqu’ici dissociés. Dernière source de confusion – dans une moindre mesure –, le processus de Bologne est parfois associé à l?adhésion à l?OMC, les systèmes d’éducation des pays membres devant correspondre à certains critères [19].

13Dans ces conditions, les réactions de rejet n’étonnent guère. Il faut aussi les replacer dans le cadre plus général de l’évolution d’une Russie plus sûre d’elle et déçue de sa coopération avec l’Occident pendant les années 1990. Moscou entend profiter du marché européen, mais ne voit plus l’Europe comme un modèle. Vladimir Poutine tente de valoriser le passé impérial et soviétique de son pays, de faire renaître la fierté nationale par la mise en avant des points forts, au nombre desquels l’espace ou l’éducation. Dans ce contexte, les modèles étrangers paraissent peu pertinents en Russie. Le concept de « démocratie souveraine » de l’adjoint au chef de l’administration présidentielle Vladislav Sourkov synthétise cette approche centrée sur le droit du peuple russe à décider, en toute souveraineté, de son avenir ainsi que sur le refus de toute ingérence extérieure et celui de modèles imposés [20].

14Même parmi les partisans du processus de Bologne, on compte peu d’inconditionnels. La position de Viktor Sadovnitchi, influent recteur de l’Université d’État de Moscou et président de l’Union des recteurs de Russie est éloquente : il estime que la participation russe au processus de Bologne ne doit pas tourner à une « implantation forcée du système d’éducation européen en Russie », et craint une perte de qualité (dont les nombreux lauréats russes des concours internationaux seraient un bon indicateur) et du « caractère fondamental [21] » de l’éducation russe. Pour Sadovnitchi, l’UE et la Russie ont des objectifs éducatifs différents. L’Europe aurait besoin de spécialistes d’échelon intermédiaire, détenteurs du premier niveau de diplômes dans le système de Bologne (bachelor), alors que la Russie aurait besoin de spécialistes de haut niveau et de chercheurs pour maintenir son potentiel scientifique et développer les sciences fondamentales [22]. Le résultat de l’adhésion au processus de Bologne pourrait être, selon lui, un nivellement par le bas de l’enseignement russe.

15Forçant le trait, les détracteurs du processus de Bologne (nombreux dans la communauté universitaire) le dénoncent comme une tentative déguisée de priver la Russie de ses avantages concurrentiels en termes de rapport qualité/prix [23] dont elle jouirait encore par rapport au marché européen. L’Europe aurait lancé ce processus en prévision d’un déficit de jeunes bien formés dû au vieillissement de sa population, alors que la Russie dispose d’une vaste zone de recrutement potentiel (CEI, Asie, Orient, etc.). La grande masse des écoles supérieures russes, peu avancées sur la voie de l’internationalisation, partagent cet avis. Ne se sentant pas assez fortes pour proposer des cursus compétitifs à des étrangers, elles sont en proie à de fortes inquiétudes.

16La Russie a adhéré au processus de Bologne au milieu du deuxième mandat de Poutine. L’époque des adhésions « romantiques » aux instances internationales était révolue. Cette dernière adhésion peut donc être interprétée comme un acte pragmatique, caractéristique de la politique poutinienne. Elle correspond à la quête d’une légitimité internationale et d’une influence, à la volonté de faire entendre sa voix dans les enceintes internationales et d’en tirer des bénéfices. Des considérations très concrètes ne sont pas absentes : le ministère ne cache pas qu’il s’appuie sur le processus de Bologne pour relancer la modernisation et les réformes, affirmer ses positions de leader dans l’espace éducatif de la CEI et accéder aux projets financés par la Commission européenne [24]. De plus, le processus de Bologne permet à la Russie de participer de plein droit à l’espace de l’enseignement européen et non sous un statut de membre associé.

17Au fait de l’état d’esprit du pays, le président Poutine évite de prendre clairement position. En novembre 2003, il souligne devant le gouvernement que la reconnaissance des diplômes en Europe est très importante, car elle élargit le marché de travail pour les jeunes. Il s’agirait d’un « pas très sérieux et substantiel pour intégrer la Russie à l’espace mondial [25] ». En février 2004, il reconnaît devant les recteurs des VUZ de Krasnoïarsk que le système éducatif russe est de très bonne qualité, que l’adhésion au processus de Bologne pourrait abaisser son niveau, mais propose de voir l’autre côté du problème : l’ouverture du marché de travail européen aux spécialistes russes [26]. En octobre 2004, lors d’une séance du Conseil pour la science, les technologies et l’éducation, il souligne qu’il faut « maintenir des avantages nationaux sur le chemin de Bologne [27] ». Ces prises de positions ambivalentes nourrissent les discours des partisans autant que ceux des détracteurs du processus de Bologne, et ce « grand écart » sera difficilement tenable à long terme. Les experts cherchent les solutions d’une « entrée en douceur » dans le processus de Bologne [28], mais la formule magique est encore loin d’être trouvée.

Avancer sans enthousiasme

18Accueilli sans enthousiasme, le processus de Bologne continue néanmoins à avancer. Ses outils se mettent en place : création d’un système de diplômes facilement « lisibles » et comparables, Licence-Maîtrise-Doctorat (LMD) ; promotion de la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs (notamment à travers la mise en place d’un système d’accumulation et de transfert de crédits, European Credit Transfer System [ECTS]) ; coopération pour la qualité des formations ; promotion de la « dimension européenne » de l’enseignement supérieur [29], etc. Le taux des VUZ qui mettent déjà en œuvre ces outils constitue un premier indicateur. Le processus de Bologne progresse en Russie à plusieurs vitesses. Si les VUZ d’élite en appliquent déjà les principes, d’autres n’ont pas encore engagé les discussions. Ainsi, l’annexe européenne au diplôme (Diploma Supplement), rédigée en anglais, n’est appliquée que par deux universités d’État (Tcheliabinsk et Tiumen) à titre expérimental. Quant à l’ECTS, il s’applique sur instruction du ministère de l’Éducation du 29 juillet 2005 dans une quarantaine de VUZ, mais pour seulement 10 % à 15 % des cours [30]. Au rythme actuel, la Russie arrivera difficilement à bout de ces questions complexes, lourdes à gérer y compris au niveau technique, pour l’échéance prévue de 2010. L’application concrète du dispositif relève parfois du casse-tête. Le compromis entre les exigences de Bologne et le respect des traditions russes aboutit pour l’heure à la coexistence de deux systèmes. L’exemple des trois niveaux de formation LMD est à cet égard parlant.

19Le système qui existe en Russie depuis l’époque soviétique se fonde sur 5 années d’études spécialisées (6 ans pour certains cursus comme la médecine), couronnées par un diplôme de spécialiste. Traditionnellement, ces cinq années sont indivisibles : le système ne permet ni obtention du diplôme, ni mobilité avant la fin de la cinquième année. Les lois désormais adoptées ne suppriment pas l’ancien système, mais permettent sa coexistence avec le nouveau. L’ancien système, qui ne correspond donc pas à la logique de Bologne, reste largement majoritaire : 500 filières russes ont choisi de garder la formation des spécialistes en 5 ans contre 110 filières ayant choisi l’option de bachelor/master (4 ans/2 ans) [31]. En 2003-2004, seuls 264 440 étudiants sur 5 860 100 (soit 4,5 %) ont été formés d’après le système bachelor/master[32].

20Le système traditionnel est donc bien ancré dans les mentalités. Le diplôme de bachelor est mal compris sur le marché du travail : en dépit de plusieurs circulaires du ministère, les employeurs le voient toujours comme une formation supérieure incomplète [33]. Sa valeur n’est pas précisée dans les qualifications juridiques requises pour tel ou tel poste. Sadovnitchi estime qu’on ne peut pas former un diplômé de qualité en 3-4 ans ; ce serait donc au système de Bologne de s’adapter à la « verticale russe de formation des spécialistes » en 5 ans [34]. Le présent résultat hybride est en définitive encore moins lisible pour les partenaires de Bologne, qui doivent se renseigner au cas par cas pour savoir quel cursus a été appliqué par tel ou tel VUZ. L’objectif de transparence est donc loin d’être atteint.

21Un autre principe de Bologne, celui de la mobilité, n’est pas contesté sur le fond. Dans les faits, la mobilité entre pays européens et Russie est cependant faible. Une étude récente des parcours de 1 152 membres de l’élite russe (administration présidentielle, Douma, représentants plénipotentiaires du président en région, etc.), montre que seuls 8 d’entre eux ont suivi une formation supérieure complémentaire à l’étranger [35]. Le pourcentage des étudiants russes faisant leurs études à l’étranger est parmi les plus faibles d’Europe centrale et orientale [36]. Quant aux étudiants européens, ils ne représentent que 8,1 % des étudiants étrangers en Russie [37]. En dépit de quelques programmes de soutien à la mobilité académique (un programme présidentiel ouvre 100 bourses par an ; une vingtaine de doubles diplômes prévoyant généralement un stage ou une année d’étude à l’étranger), celle-ci est encore marginale, surtout dans les régions. La situation est encore plus flagrante pour la mobilité des enseignants. Ceci est sans doute dû en partie à la relative faiblesse des financements de l’enseignement supérieur : le pourcentage du produit intérieur brut (PIB) consacré à l’éducation est de 3,5 % à 3,8 % dans les trois dernières années, dont environ 0,5 % pour l’enseignement supérieur – la moyenne [38] de ceux des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) étant de 6,2 %.

22Concernant la mobilité, le problème des visas doit être mentionné. Les plus grands pays européens, la France ou l’Allemagne, ont accordé des facilités aux étudiants, ainsi qu’aux chercheurs, mais le dossier des visas demeure très politique, et leur délivrance se heurte à de nombreuses difficultés pratiques.

Un apprentissage « en douceur » de l’intégration à l’Europe

23Deux lectures de la situation sont possibles. La lecture pessimiste renvoie aux relations qu’entretient aujourd’hui la Russie avec d’autres instances internationales : en adhérant aux mécanismes multilatéraux, la Russie ne penserait pas vraiment en termes multilatéraux, mais chercherait à les contourner en les adaptant à ses « spécificités ». Réticente à appliquer les règles conçues en dehors du cadre national, sourcilleusement attachée à sa souveraineté, la Russie interprète son adhésion en termes purement « utilitaires ». Insatisfaite des exigences de telle ou telle enceinte (formelle ou informelle), elle cherche à les modifier, à les adapter ou à les interpréter en fonction de ses intérêts, sans, pourtant, chercher à s’en éloigner. Dans le cas du Conseil de l’Europe, par exemple, cette attitude aboutit à des crises récurrentes et à de vraies questions sur sa participation [39]. Ce n’est pas le cas pour le processus de Bologne qui, compte tenu de sa courte existence, est encore loin d’être arrivé à son terme pour tous les pays-membres. La Russie n’a pas posé de condition à son adhésion au processus de Bologne, n’a pas exigé de période de transition, mais ses attitudes laissent parfois croire qu’au nom de ses intérêts propres, elle ne considère pas les engagements pris comme impératifs et irrévocables.

24Une autre lecture, plus proche de l’approche fonctionnaliste, est plus optimiste pour le long terme. La dynamique d’un processus entraîne progressivement des changements qualitatifs. Le processus de Bologne avance ; il est intégré au discours officiel ; un groupe de travail pour la mise en œuvre des principes de Bologne a été créé au ministère ; un plan d’action a été entériné par ce dernier en février 2005, prévoyant un calendrier précis de mise en œuvre. Comme tout processus suivant un calendrier – rencontres tous les deux ans, rapports d’avancement –, le processus de Bologne constitue un « engrenage positif » pour tous les gouvernements participants. Très rapidement, la question ne sera plus de savoir si l’on est pour ou contre les instruments utilisés, mais comment les appliquer au mieux.

25Au fond, l’affaire peut avoir deux impacts positifs en Russie. D’abord au plan intérieur. La participation au processus de Bologne est un canal qui peut faire évoluer certaines pratiques dans le domaine de l’éducation. On peut citer les mécanismes de contrôle de qualité de l’enseignement. Jusqu’à présent en Russie, les procédures d’octroi de licences aux VUZ se font largement selon sur des critères quantitatifs (respect des normes sanitaires et de sécurité, niveau des équipements, nombre et qualification des enseignants, etc.). Dans le cadre du processus de Bologne, la Russie sera davantage amenée à prendre en compte les critères qualitatifs, à se plier à un audit extérieur indépendant, à accepter la participation d’experts étrangers, d’employeurs et d’étudiants à l’évaluation des résultats. Une évolution des mentalités est dès lors possible, aidant à lutter contre la corruption dans l’enseignement supérieur – qui, selon certaines sources, arrive en deuxième position des secteurs les plus touchés, juste derrière les douanes [40]. L’obligation de trouver des solutions à d’autres problèmes (l’enseignement en anglais, la modernisation de la formation des enseignants, l’articulation enseignement supérieur/recherche, etc.) obligera le système russe à trouver des ouvertures positives.

26Un second impact favorable pourrait concerner les relations entre l’UE et la Russie. On peut considérer le processus de Bologne (même s’il sort du cadre strict de l’UE) comme un projet à grande échelle réalisé d’après les normes élaborées dans le cadre européen. Pour certains experts, la Russie se trouve déjà de facto engagée sur la voie de l?intégration à l?espace économique européen. Elle adopte progressivement la réglementation et les normes communautaires dans plusieurs secteurs ou, déjà, s’engage pour le long terme dans ce sens [41]. Les intérêts et le développement des entreprises russes dépendent de plus en plus des décisions prises par les institutions européennes, plus que de celles du gouvernement national, sans pour autant que Moscou s’inscrive dans une logique d’adhésion institutionnelle. À supposer que l?objectif d?un marché ouvert et intégré ne soit jamais atteint, le respect de ces lignes directrices constituera déjà pour la Russie une avancée sur la voie vers un modèle socio-économique européen.

27L’adhésion au processus de Bologne s’inscrit dans la même logique de creeping integration. Celui-ci ne fait pas partie de l’acquis communautaire, mais peut être considéré comme un processus d’apprentissage de règles européennes conçues dans un cadre supranational. La Russie va devoir adapter sa législation à ces règles. Même si les recommandations ne sont pas contraignantes, si leur mise en œuvre dépend de la volonté des États, elles contribuent à l’harmonisation des systèmes juridiques des pays membres, ont un certain poids moral, et supposent de remplir les engagements pris de manière concertée.

28Outre ces aspects institutionnels, le processus de Bologne constitue évidemment un important canal de dialogue entre sociétés. Le renforcement de la « dimension européenne » dans les cursus, la mobilité accrue, les doubles diplômes, la possibilité de faire une partie de son cursus dans un autre pays européen contribueront à une meilleure connaissance réciproque, à la diffusion de valeurs communes, à l’accroissement d’une confiance qui fait aujourd’hui cruellement défaut dans les relations russo-européennes. La mobilité va progressivement se démocratiser. De nouvelles coopérations, notamment dans le domaine de la science et de la technologie, pourront être développées. Un Institut européen a récemment ouvert ses portes à Moscou, qui bénéficie d?un financement commun, et accueillera ses premiers étudiants à l?automne 2007.

29***

30Sa participation au processus de Bologne prouve que la Russie ne conçoit pas son développement en termes d’isolement et d’autosuffisance. Si d’aucuns pensent en Europe qu’elle tend à s’écarter des valeurs européennes, son adhésion confirme une stratégie générale d’ouverture vers l’Europe, et la prise en compte réelle de l’interdépendance internationale. Le renforcement des liens avec l?UE est donc un « choix de principe » pour la Russie, comme l’affirme, tout en cultivant l’ambivalence traditionnelle de la politique russe, son président Vladimir Poutine [42].

31Pour l’Europe, l’unification de l’espace d’éducation est la dernière pierre dans l’édifice du grand marché du travail paneuropéen. La Russie commence par cette pierre : en toute logique, elle devra continuer sur cette voie vers la libre-circulation des personnes et, à terme, la création d’un marché du travail commun. Puisqu’elle lui a ouvert la porte de Bologne, l’Europe doit être consciente que d’autres avancées s’imposeront demain.

32Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, soulignait que l?Europe ne se construirait pas d?un coup, mais qu?elle se ferait par des réalisations concrètes, et surtout en créant des solidarités de fait [43]. Le processus de Bologne organise une de ces « solidarités de fait » entre l?UE et la Russie.

Notes

  • [1]
    Y participent : Albanie, Allemagne, Andorre, Arménie, Australie, Azerbaïdjan, Belgique, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, France, Finlande, Géorgie, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Macédoine, Malte, Moldavie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Russie, Saint-Siège, Serbie-Monténégro, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Turquie, Ukraine.
  • [2]
    Vladimir Poutine souscrit à la formule des relations de la Russie avec l?UE établie par Romano Prodi : « Tout sauf les institutions », dans « Vive le dialogue Europe-Russie ! », Le Monde, 28 mars 2007.
  • [3]
    Comme dans celui de Shanghai, publié depuis 2003 par l’Institut of Higher Education, et disponible sur <ed.sjtu.edu.cn/rank/2006/ARWU2006TOP500list.htm>.
  • [4]
    Voir, sur l’état de l’éducation supérieure russe, T. Kastouéva-Jean, « Splendeurs et misères » de l’enseignement supérieur en Russie, Paris, Ifri, « Russie.Nei.Visions », n° 14, septembre 2006, disponible sur <www. ifri. org>.
  • [5]
    Seules deux universités russes figurent dans les 500 premières du classement de Shanghai de 2006 : l’Université d’État de Moscou (MGU) à la 72e place, et l’Université d’État de Saint-Pétersbourg à la 340e place.
  • [6]
    Entre 1950 et 1970, plus de 5,5 % des étudiants faisant leurs études à l’étranger sont en URSS, ce qui place ce pays en 3e position des pays d’accueil, après les États-Unis et la France. En 1990, avec 10,8 %, l’URSS arrive en 2e place, à égalité avec la France. Cité d’après le bulletin électronique franco-russe « ROST », 29 décembre 2005, disponible sur <www. rost. fr>. On doit pourtant préciser que la présence d’étudiants étrangers et la formation des cadres des pays du camp socialiste présentaient avant tout une dimension idéologique, et ne signifiaient pas une réelle ouverture du pays.
  • [7]
    Recueil de données mondiales sur l?éducation 2006, Paris, Institut de statistiques de l’Unesco, p. 47, disponible sur <www. uis. unesco. org/ ev. php? ID= 6020_201&ID2= DO_TOPIC>.
  • [8]
    Nezavisimaâ Gazeta, 30 juin 2006.
  • [9]
    En 1985, les élèves et étudiants français qui étudiaient le russe étaient 28 584 ; en 2003, ils n’étaient plus que 12 000. Voir France-URSS Magazine, 1986, n° 185, p. 11 pour les données 1985 et le rapport du ministère russe des Affaires étrangères « Russkij âzyk v mire » [« La langue russe dans le monde »], de 2003, disponible sur <www. learning-russian. gramota. ru/ book/ mid/ rulang2003. html> pour les données 2003.
  • [10]
    Voir J. Vercueil, La Russie et l’OMC : dernière ligne droite, Paris, Ifri « Russie.Nei.Visions », n° 16, février 2007, disponible sur <www. ifri. org>.
  • [11]
    A. Urevi?, NG, 27 avril 2005.
  • [12]
    Voir les résultats du sondage du 17 avril 2007 disponibles sur <bologna.mgimo.ru/-votes.php?vote_id=1>.
  • [13]
    S. Mitrofanov, « Plûsy i minusy Bolonskogo processa » [« Les avantages et inconvénients du processus de Bologne »], Russkij Žurnal, 7 avril 2003, disponible sur <www. russ. ru>.
  • [14]
    Intervention de V. Filippov au séminaire international sur l’intégration de l’école supérieure russe au système européen d’enseignement supérieur, Saint-Pétersbourg, décembre 2002.
  • [15]
    Voir deux entretiens avec V. Sadovnitchi, recteur de l’Université d’État de Moscou, Nezavisimaâ Gazeta, 16 janvier 2004 et 12 mars 2004.
  • [16]
    Nezavisimaâ Gazeta qui a pourtant une rubrique « Éducation », n’a quasiment pas publié d’articles de fond sur le sujet.
  • [17]
    V. Filippov, op. cit. [14].
  • [18]
    Nezavisimaâ Gazeta, 4 août 2006.
  • [19]
    Nezavisimaâ Gazeta, 28 juillet 2006.
  • [20]
    V. Sourkov, « Nacionalisaciâ budu?ego » [« Nationalisation de l’avenir »], Expert, n° 43 (537), 20 novembre 2006, disponible sur <www. expert. ru/ printissues/ expert/ 2006/ 43/ nacionalizaciya_buduschego/ >.
  • [21]
    Ce terme, fréquemment employé, est largement galvaudé : la plupart du temps, il signifie un enseignement classique avec des bases théoriques larges (par opposition à une formation appliquée).
  • [22]
    V. Sadovnitchi, op. cit. [15].
  • [23]
    Par exemple, une année d’études supérieures dans un VUZ aussi prestigieux que l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) coûte 5 000 euros.
  • [24]
    Note d’information sur l’état d’avancement du processus de Bologne dans le système d’enseignement supérieur de la Fédération de Russie, préparée pour une séance du Collège du ministère de l’Éducation et de la Science, 16 décembre 2004, disponible sur <www. mon. gov. ru/ edu-politic/ priority/ bol. doc>.
  • [25]
    Voir <www. kremlin. ru/ text/ appears/ 2003/ 11/ 55289. shtml>.
  • [26]
  • [27]
    Voir <www. kremlin. ru/ text/ appears/ 2004/ 10/ 78524. shtml>.
  • [28]
    A. Melvil (dir.), Mâgkij put’ vhoždeniâ rossijskih vuzov v Bolognskij process [« La voie douce d’adhésion des établissements supérieurs russes au processus de Bologne »], Moscou, Olma-Press, 2005, disponible sur <www. mgimo. ru>.
  • [29]
    Déclaration commune des ministres européens de l?Éducation, Bologne, 19 juin 1999, disponible <www. bologna-berlin2003. de/ pdf/ bologna_declaration. pdf>.
  • [30]
    Rapport national de la Fédération de Russie pour la réunion des ministres de l’Éducation des pays membres du processus de Bologne pour 2004-2005, disponible sur <www. bologna-bergen2005. no/ EN/ national_impl/ 00_Nat-rep-05/ National_Reports-Russia_050117. pdf>.
  • [31]
    Note d’information sur l’état d’avancement du processus de Bologne, op. cit. [24].
  • [32]
    Nezavisimaâ Gazeta, 10 juin 2005.
  • [33]
    Agence ReitOR, décembre 2006, disponible sur <reitor.ru/ru/news/job/index.php?id19=138>.
  • [34]
    V. Sadovnitchi, op. cit. [15].
  • [35]
    Sondage mené par l’agence ReitOR en décembre 2006, disponible sur <reitor.ru/ru/raitings/politiki_12.2006/>.
  • [36]
    Recueil de données mondiales sur l?éducation, 2006, op. cit. [7], p. 40.
  • [37]
    Obrazovanie v Rossii [« Éducation en Russie »], Moscou, Goskomstat Rossii, 2003, p. 285.
  • [38]
    Ekonomika obrazovaniâ v zerkale statistiki: novye dannye [« L’économie de l’éducation dans le miroir des statistiques : nouvelles données »], Moscou, École supérieure d’économie GU-VSE, 2005, p. 7-8.
  • [39]
    Voir, par ex., J.-P. Massias, La Russie et le Conseil de l’Europe : dix ans pour rien, Paris, Ifri, « Russie.Nei.Visions », n° 15, janvier 2007, disponible sur <www. ifri. org>.
  • [40]
    Nezavisimaâ Gazeta, 20 octobre 2006. Voir sur ce sujet T. Kastouéva-Jean, « Splendeurs et misères » de l’enseignement supérieur en Russie, op. cit. [4].
  • [41]
    T. Bordatchev, Représenter les intérêts privés pour renforcer la confiance entre la Russie et l’UE, Paris, Ifri, « Russie.Nei.Visions », n° 10(c), mai 2006, disponible sur <www. ifri. org>.
  • [42]
    V. Poutine, « Vive le dialogue Europe-Russie ! », art. cit. [2].
  • [43]
    Comité économique et social européen du 13 juillet 2005, « Quelle contribution la société civile peut-elle apporter aux relations entre l?UE et la Russie? » disponible sur <eescopinions.esc.eu.int/EESCopinionDocument.aspx?identifier=ces%5Crex%5Crex181%5Cces849-2005_ac.doc&language=FR>.
Français

Résumé

En adhérant au processus de Bologne, qui vise la création d’un espace européen commun de l’enseignement supérieur, la Russie démontre son ouverture à l’égard de l’Europe et de ses valeurs. Au-delà des difficultés techniques d’adaptation du système d’éducation russe, cette volonté de rapprochement rencontre nombre d’oppositions, de défiances internes, qui traduisent la difficulté de la Russie à se penser à la fois comme héritière de son passé soviétique et membre à part entière de l’ensemble européen.

Mots-clés

  • Russie
  • enseignement supérieur
  • processus de Bologne
  • Union européenne
English

Abstract

In 2003, Russia joined the Bologna process, which aims to create common European higher education space. This process, although not in the strict European Union framework, is an interface with Russia in educational matters, but also illustrates the contradictions of the relations between Europe and Russia. In this field as in others, Russia is torn between the awareness of sharing a common future with Europe and the attachment of its political elite to the theme of “national specificity.”

Tatiana Kastouéva-Jean
Tatiana Kastouéva-Jean, assistante de recherche au Centre Russie/NEI de l’Ifri, prépare une thèse à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris. Parmi ses sujets d’études figurent le système éducatif, le potentiel technologique et les innovations en Russie.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2008
https://doi.org/10.3917/pe.072.0411
Pour citer cet article
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