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Politique étrangère

2011/3 (Automne)


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Un an après l’échec de la rébellion en Iran, la réussite des soulèvements tunisien et égyptien apparaît comme un phénomène inédit. Le printemps arabe démontre-t-il la victoire irrésistible de la démocratie et des valeurs occidentales ? D’aucuns pensent que le terrorisme va disparaître. Il suffirait de faire reculer la pauvreté et l’illettrisme. D’éliminer Mouammar Kadhafi après avoir supprimé Oussama Ben Laden. D’arroser d’une pluie d’aides la Tunisie et l’Égypte pour qu’elles rejoignent les économies occidentales et entraînent dans leur sillage l’ensemble des pays arabes.

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S’il est réjouissant de voir trembler des dictateurs cacochymes et corrompus, il convient de ne pas sous-estimer les difficultés. Le monde arabe a brisé la malédiction de la dictature, il n’a pas encore enclenché un effet domino démocratique. Cela supposerait de résorber un déficit démocratique tout en laissant les islamistes hors jeu. Mais l’islamisme n’est pas un stade en passe d’être surmonté. Son terreau reste intact. Et l’Occident a un problème de soutenabilité de ses engagements.

L’aire arabo-musulmane

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Tous les Arabes ne sont pas musulmans et la majorité des musulmans ne sont pas des Arabes. Il n’en demeure pas moins que le cœur de l’islam est proche de la péninsule arabique et que l’islam en général est imprégné par certaines particularités culturelles de cette région.

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Quoique distincts à plus d’un titre, le monde arabe et le monde musulman se recoupent pour former un « monde arabo-musulman » qui s’étend de l’empire chérifien à l’Afghanistan. S’y ajoutent deux entités plus spécifiques, la Turquie et l’Iran, pour former les contours géographiques de l’« aire arabo-musulmane ». En dépit de ses imperfections, cette appellation commode délimite une zone politico-religieuse dominée par l’islam et séparée de l’islam du Sud-Est asiatique comme de celui de l’Afrique subsaharienne.

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Déchirée par de multiples lignes de fracture, l’aire arabo-musulmane est unifiée par une sensibilité particulière au conflit israélo-palestinien, une relation conflictuelle avec les États-Unis et un contentieux avec l’Occident (terme ici encore imparfait mais parlant). D’un côté, on regarde sans aménité un univers impie et dominateur qui maltraite et défie la seule vraie religion. De l’autre, on redoute confusément ces sentiments revanchards comme la possible traînée de poudre d’un nouveau totalitarisme.

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Peu importe ici de savoir si ces griefs sont fondés. Ils existent et cela seul suffit pour les prendre, dans une certaine mesure, en considération. Peu importe si la relation passée ou future entre l’aire arabo-musulmane et l’Occident doit être placée sous le signe du conflit ou de l’harmonie. Il s’avère que la relation présente est marquée par des tensions. Peu importe enfin, dans l’immédiat, de définir ce qui serait souhaitable, puisque ces tensions palpables soulèvent un problème spécifique.

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Les élites occidentales sont divisées et se querellent au sujet de l’aire arabo-musulmane. Rares sont les tenants d’un choc des civilisations, rares sont ceux qui dénient toute part de responsabilité à l’islam dans les griefs auxquels il est en butte. Mais la majorité des élites occidentales tient le discours du distinguo radical entre islam et islamisme. D’aucuns gagent que les élites occidentales surprotègent les populations musulmanes qui vivent en Europe pour contrebalancer l’existence d’une guerre larvée entre islam et Occident.

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La question de l’existence ou non d’un totalitarisme islamiste est complexe. Il convient de rappeler que les premières victimes du terrorisme islamiste dans le monde sont des musulmans. En second lieu, ce totalitarisme ne serait pas incarné dans une structure étatique, l’Iran faisant davantage figure de dictature théocratique. Mais cela ne suffit pas à écarter la question, qu’il faut précisément poser parce qu’elle a tendance à être agressivement repoussée.

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L’islamisme est souvent présenté comme s’étant indûment greffé sur l’islam. Ce schéma évolutionniste considère l’islamisme non seulement comme un segment à part de l’islam, mais aussi comme un stade circonscrit à un contexte, c’est-à-dire comme une parenthèse historique propre à être refermée. Cela peut conduire à négliger les facteurs de continuité. D’une part, on mésestime ainsi les risques de récupération islamiste des troubles révolutionnaires actuels. D’autre part, on persiste à survaloriser un passé mythifié qui n’aurait pas été perméable à la percée islamiste avant les années 1980.

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Cette percée traduit un désarroi identitaire exprimant la rancœur de populations qui attendent ce qui leur reviendrait au regard de la grandeur de l’islam. Ce facteur belligène résulte de nombreux motifs incluant des contraintes inhérentes à l’univers arabo-musulman. Au confluent d’une tradition historique de fierté guerrière, d’une religion chronologiquement assez récente et d’une population plus jeune que celle de l’Occident, l’aire arabo-musulmane se retrouve placée en porte-à-faux historique. Elle est en proie à une tentation totalitaire qui promet de laver l’affront de l’humiliation. Les totalitaires du xxe siècle entendaient déclencher la guerre pour en finir une bonne fois pour toutes avec des groupes humains décrétés arrogants et non perfectibles. Semblablement, une partie des masses musulmanes considère qu’elle n’a pas obtenu son dû historique et attend son heure pour châtier ceux qui se mettraient en travers de sa route.

Iran, Tunisie, Égypte...

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Juin 2009 : Iran ; janvier 2011 : Tunisie et Égypte. Qu’est-ce qui a poussé des centaines de milliers de personnes à descendre dans la rue ? Les manifestants réclament, comme toujours, du pain et de la dignité. Ils espèrent la légalité et la sécurité juridique. Ils protestent contre un gouvernement « agressif envers le peuple », selon la formule d’un opposant tunisien [1][1] The New York Times (supplément du Figaro), 28 janvier.... Ils s’élèvent contre la corruption au quotidien du policier ou du fonctionnaire en contact avec la population. Ils demandent la chute du régime oppressif du tyran haï ou, dans le cas iranien, uniquement un changement de gouvernement (que Mir Hossein Moussavi remplace Mahmoud Ahmadinejad).

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Ahmadinejad est un populiste qui accéda au pouvoir en prétendant remédier à la corruption. Mais les discours démagogiques sur la défense de la veuve et de l’orphelin ne font pas bon ménage avec les lois de l’économie. Il a donc rapidement ruiné son pays. Le cercle vicieux du dirigisme, du clientélisme et de l’inflation a été aggravé par ses déclarations incendiaires, provoquant une contraction des échanges économiques avec l’Occident. Côté tunisien et égyptien, c’est plutôt un problème de redistribution des fruits de l’expansion contrecarrée par la crise économique. L’armée préempte les places et le dictateur ponctionne le pays, comme s’il en était propriétaire, par la prise de contrôle des affaires qui prospèrent. Un contexte d’augmentation du prix des denrées donne à la situation un aspect d’émeutes de la faim [2][2] V. G. Truglia, Financial Times, 1er février 2011..

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Toujours est-il qu’après l’échec de la « voie arabe vers le socialisme », la réussite asiatique fait sentir la nécessité d’une voie arabo-musulmane vers le capitalisme. La population veut des opportunités de travail. Les jeunes générations sont désireuses de se faire une place au soleil. Le pharaon égyptien est bousculé par la pyramide des âges. La vitalité de la jeunesse se rebelle contre les colonels à lunettes de verre fumé. En Iran, des vexations semblables à celles de la guardia civile franquiste faisant la chasse aux décolletés agacent la population. L’instruction publique, combinée à l’influence du tourisme en Tunisie et en Égypte ou à une tradition de haute culture en Égypte et en Iran, contribue à l’embrasement, sans doute autant qu’Internet, si souvent invoqué.

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S’agit-il de révoltes inspirées par Internet, Twitter et WikiLeaks ? Des formules telles que « révolution Twitter », apparues en 2009 lors des événements iraniens, ont resurgi lors du récent soulèvement égyptien. Pourtant, les dictatures redoutent peut-être davantage les téléphones portables qui filment leurs exactions, que l’instrument Internet dont elles peuvent se servir pour pister les fauteurs de troubles [3][3] E. Morozov, The Net Delusion. How Not to Liberate the.... La police iranienne a identifié des opposants par les adresses IP de leurs ordinateurs. Plus que d’une mobilisation de la jeunesse descendant dans la rue quand elle ne peut plus communiquer par Internet, la manifestation s’alimente d’un réflexe utilitaire, la peur d’être arrêté conduisant au raisonnement d’un insurgé de la place Al-Tahrir : « Notre seule protection est de rester ici [4][4] Cité par A. Jaulmes, « Comment tombent les dictatures ? »,.... »

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Les révoltes actuelles ne résultent pas d’une sorte de sortilège subversif ou de magie mobilisatrice d’Internet. Mais l’effet traînée de poudre existe. Internet fait office de courroie de transmission. En Iran comme en Égypte, les manifestations ont grossi en même temps que l’image qu’elles projetaient d’elles-mêmes, irruption provisoire du peuple comme acteur politique, qui s’enhardit et prend confiance en lui. Quoique démuni, le citoyen ne se sent plus seul en s’apercevant que d’autres pensent la même chose que lui. Internet favorise l’expression publique de préférences privées, en jouant le rôle d’une plate-forme de rencontre et de convergence qui conforte les sentiments. Par là, il crée de nouveaux modes d’expression pour ces sentiments préexistants et finit par créer de nouveaux sentiments, en influant sur les comportements.

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La fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, chassé du pouvoir au bout d’un mois, conduit à se demander si ces révoltes arabes ne sont pas des révolutions de palais [5][5] Entretien avec P.-A. Taguieff, « Les Indignés : degré..., dépendantes du degré de défection dans l’appareil dirigeant. Il est certain que le rapport de force est déterminant dans les ingrédients qui expliquent la « formule permettant la réaction en chaîne » [6][6] Entretien avec M. Hussein, « Ces révolutions ont brisé.... Dans les pays démocratiques, la police est préférée à l’armée, longtemps tenue en suspicion de velléité putschiste. Dans les dictatures, c’est souvent l’armée qui est préférée à une police plus ou moins secrète ou corrompue. Dans l’aire arabo-musulmane, c’est l’armée qui a donné l’indépendance, le modernisme et la fierté nationale. Sa bénédiction est déterminante. En Égypte, elle a lâché le pouvoir.

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En Iran, son hésitation a laissé place à la méthode qui consiste à briser chaque flot de manifestations en emprisonnant ses meneurs et en en tuant quelques-uns pour l’exemple, ces basses œuvres étant administrées par les milices prétoriennes du régime (gardiens de la révolution et miliciens bassidjis). Un régime recueille toujours l’adhésion plus ou moins large de certaines catégories. Son maintien résulte d’une équation intégrant la résolution à réprimer du pouvoir en place, selon les moyens dont il dispose, et la motivation des insurgés à braver le danger. La Syrie tente de mater la contestation par une méthode à l’iranienne. Un mélange d’officiers et de miliciens sont chargés d’encercler et d’isoler les quartiers sunnites rebelles. Du côté de Kadhafi, les combattants sont tenaillés par des contradictions. D’autant plus fidèles au régime qu’ils lui doivent tout, ils n’ont pourtant d’autre avenir que de trahir leur camp ou de devenir des soldats perdus.

La résilience du régime libyen

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Sans entrer dans un débat philosophique sur le bien, la guerre juste et la justesse des causes, on peut s’attacher à circonscrire la portée et les limites des arguments en présence. Comme l’enjeu est élevé, partisans et adversaires de l’intervention en Lybie ont une irrésistible propension à se donner le beau rôle, tout en prêtant à l’autre des intentions médiocres, sinon en l’affublant de tous les défauts. C’est ce qu’il faudrait éviter en rappelant que, par définition, lorsque la guerre est une option pouvant prolonger la politique, la marge de manœuvre est étroite, aucune solution n’étant satisfaisante : on recherche seulement la moins mauvaise.

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Les deux parties qui s’opposent sur la justification de l’intervention pourraient tenir compte de leurs objections réciproques. Nul ne détient une vérité unique et les événements ne valideront pas cette dernière par ordalie. Trop de facteurs conjoncturels interfèrent, pouvant faire pencher la balance du côté d’un dénouement rapide ou, au contraire, de complications en chaîne, pour qu’on puisse imputer entièrement la tournure que prendront les événements à la justesse de prémisses stratégiques.

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Interventionnistes et non-interventionnistes s’affrontent essentiellement autour du schéma rhétorique de l’aveuglement aux conséquences. Ne pas intervenir eût été inconséquent (un refus d’assumer ses responsabilités), disent les premiers, tandis que les seconds assurent que c’est l’intervention elle-même qui est inconséquente (un acte qui n’assume pas ses conséquences prévisibles). D’où le dialogue de sourds entre deux parties qui prétendent, l’une comme l’autre, à la lucidité face à une forme de mauvaise foi et d’irresponsabilité.

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Contre toute tendance à vouloir forclore le débat, il faut donc accepter de recevoir des critiques et admettre comme légitime la remise en cause du bien-fondé de l’option décidée. Les partisans de l’intervention la présentent comme justifiée par une bonne et même impérieuse raison : le risque de chute imminente de Benghazi. Mais les adversaires de l’intervention considèrent que cette raison n’est pas suffisante. Toute guerre a toujours été présentée comme répondant à une nécessité, prétendue ou avérée.

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Certes, en prétextant que la décision de l’Organisation des Nations unies (ONU) aurait été précipitée, bâclée, extorquée au concert des nations, certains réagissent comme Ponce Pilate. Mais aucun homme de bonne volonté n’avait envie de laisser Kadhafi massacrer les habitants de Benghazi. Pour la bonne et simple raison qu’une partie du monde arabo-musulman aurait alors secrété un ressentiment antioccidental. Et que l’un des objectifs communs aux interventionnistes et aux non-interventionnistes est précisément d’éviter une telle conséquence. Il est vrai cependant que, même parmi les hommes de bonne volonté, certains non-interventionnistes ne proposaient pas d’alternative concrète aux frappes pour sauver Benghazi. À cet égard, les interventionnistes disposent d’une raison forte de se sentir légitimement dans leur bon droit et d’accuser les autres d’inconscience.

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C’est oublier, toutefois, que le déroulement des événements aurait pu laisser place à d’autres scénarios. En effet, malgré la détermination franco-britannique, du temps a été perdu. Kadhafi a mis à profit la valse-hésitation de Barack Obama pour consolider sa position dans ce laps de temps. Sans cette tergiversation américaine, c’est dès le 12 mars, date à laquelle la Ligue des États arabes a formulé un accord de principe en faveur d’une intervention, qu’il aurait fallu œuvrer, d’une part en expédiant à Benghazi des armes légères via l’Égypte, d’autre part en forçant la main aux dirigeants arabes pour officialiser leur prise de position. Et même à considérer les choses où elles en étaient le 20 mars, on peut plaider qu’il aurait mieux valu assumer le risque de la chute de Benghazi, afin d’essayer de clarifier la participation du monde arabe à une opération d’ensemble, sachant qu’une intervention militaire est toujours à double tranchant. La naïveté est impardonnable en politique étrangère. Il ne faut jamais prendre ses désirs pour des réalités, ni être plus royaliste que le roi. Il est souvent contre-productif de se placer sur le terrain moral dans une affaire politique.

Le caméléon Al-Qaida

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Maigre comme Jésus, la barbe savamment taillée comme Mahomet, Oussama Ben Laden était aussi photogénique que le commandant Ahmed Shah Massoud. Son accoutrement était soigneusement adapté à une circulation planétaire de l’image. Il véhiculait le mythe du révolutionnaire ascétique. Sous la cartouchière de guérillero mexicain, ce qui fait mouche c’est l’uniforme du pratiquant humble : djellaba et parka. Des faubourgs de Londres à ceux de Karachi, de l’Algérie à l’Indonésie, les barbus du monde entier ont adopté ce look de combattant d’Allah.

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L’islamisme répond d’abord à une demande de spiritualité. Il se présente comme une alternative à la saturation consumériste, porté par une cause, la piété, et un but, repousser les infidèles hors du royaume d’Allah. Les mouvements islamistes se chargent, ensuite, d’une aspiration démocratique, la demande de solidarité. L’islamisme est ainsi perçu comme une offre de fraternité. C’est l’offre qu’assumaient jadis en Europe les associations caritatives chrétiennes, puis les caisses de secours du courant socialiste. L’islamisme prend en charge, enfin, la demande de proximité, qui est l’une des aspirations démocratiques fondamentales. C’est le nœud du problème. Le caméléon Al-Qaida fait souche dans des contrées escarpées ou désertiques. En Afghanistan, au Yémen et au Sahel, Al-Qaida épouse les modes de vie traditionnels qui sont schématiquement ceux des tribus de Bédouins ou de Touaregs. Ces zones de nomades farouches sont des territoires restés insoumis à la colonisation. Elles ne relèvent même pas de la notion d’États faillis, car elles n’ont jamais été des entités étatiques durables.

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Le déclin d’Al-Qaida ne signifie donc pas celui du terrorisme islamiste. Il perdurera, perpétré par des loups solitaires ou par des acteurs non étatiques soutenus par des États, car ses causes restent intactes. Le principal responsable de l’enlisement afghan est George W. Bush, qui utilisait la notion de « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East) pour lier (linkage), dans une perspective englobante abusive, le règlement des problèmes du Proche-Orient à ceux de l’Asie occidentale, cette région au sud des mers Noire et Caspienne regroupant l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. L’Asie occidentale recoupe ce que les Anciens désignaient comme l’Asie Mineure, en y incluant l’Anatolie sans y inclure la Perse.

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Barack Obama n’a pas fait mieux. À l’automne 2009, après trois mois d’attentisme, il annonce tout à la fois une intensification de l’effort de guerre (surge) et la date d’un désengagement. En tant que Commander in Chief, Obama est ainsi le premier chef d’une armée en guerre à planifier un renfort militaire doublé d’une date d’abandon des hostilités. C’est une aberration. L’ennemi n’a plus qu’à « faire le gros dos » en prenant son mal en patience. On fait la guerre ou on ne la fait pas. En dévoilant ses intentions, on hypothèque à la fois l’action immédiate et toute future négociation.

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Obama a publiquement déclaré redouter, en cas de retrait précipité, un effet domino de propagation déstabilisatrice au Pakistan. C’est fort bien de ne pas partir d’Afghanistan pour ne pas galvaniser les rebelles pakistanais, sauf que dire cela est précisément le meilleur moyen de les galvaniser. Déclarer publiquement que la négociation sur la libération des otages français est en bonne voie est là encore le meilleur moyen de faire monter les enchères. Des Talibans en ont eu vent par l’intermédiaire de sympathisants qui suivent la presse occidentale sur Internet. Car ce ne sont pas des personnes coupées des débats qui agitent l’opinion publique mondiale. Les Occidentaux pèchent par paternalisme en prenant les Talibans pour des arriérés. Ils le sont idéologiquement, mais leur structure mentale, leur capacité cognitive et leur niveau technologique sont semblables aux nôtres.

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Leçon n 1 de toute sociologie compréhensive : l’interlocuteur n’a pas l’altérité d’un sous-doué. Le général Stanley McChrystal l’avait compris, en appelant ses compatriotes à renoncer à l’arrogance : « Pour obtenir le soutien de la population, il nous faut mieux comprendre leurs critères de choix et leurs besoins [7][7] Rapport du 30 août 2009, cité dans The New York Times.... » Mais cette tactique n’a pas été appliquée jusqu’au bout. Car à malin, malin et demi. Les Afghans savent que les Occidentaux les courtisent. Les Talibans savent que les Afghans le savent. Et c’est pour eux un jeu d’enfant de devancer cette stratégie qui vise à gagner les cœurs. La guérilla est comme un poisson dans l’eau dans une population qui la regarde avec un mélange de crainte et de fascination, tandis que la contre-guérilla est perçue comme une armée d’occupation. L’offensive de relations publiques destinée à « remporter les faveurs du peuple » [8][8] Cité dans The New York Times (supplément du Figaro),..., selon la formule d’un Afghan, a échoué car ce sont toujours les Talibans qui ont un coup d’avance.

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Il faut renoncer à remodeler de fond en comble l’Asie occidentale et à quadriller militairement l’Afghanistan. Avec des succès au sud mais une détérioration dans le nord et a fortiori à l’est, le rapport de force n’a pas été inversé. Le scénario afghan ressemble à la guerre d’Espagne, quand Napoléon s’était entêté dans un conflit censé apporter les bienfaits de la Révolution française aux ombrageuses tribus ibériques de régions montagnardes. Pour éviter une fin similaire à la chute de Saïgon, il faut continuer d’éliminer des chefs talibans (ce que les forces spéciales du général David Petraeus avaient cessé de faire), tout en réintégrant des Talibans, y compris certains Talibans liés à Al-Qaida, conformément aux vœux du Pakistan. Il faudrait respecter un minimum le Pakistan et composer avec son allié chinois [9][9] M. Crapez, « Le Pakistan a une mémoire d’éléphant »,.... Même si un témoin conte que, quand les langues des dignitaires militaires pakistanais se délient, ils considèrent que le 11 septembre « [a] donné une bonne leçon aux Américains » et que « l’Amérique [l’a] bien cherché » [10][10] Cité par J. F. Burns, The New York Times (supplément....

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Les prescriptions de bonne gouvernance influent peu sur le développement en l’absence de références plus terre à terre telles que l’irrigation, le développement de la productivité agricole et les travaux d’infrastructures [11][11] G. Étienne, « Les dérives de la coopération Nord-Sud..... Il convient de hiérarchiser les priorités. L’organisation non gouvernementale (ONG) qui, à Kaboul, propose aux femmes des cours de maquillage construit sur du sable. Narguer les Talibans ne contribue pas à constituer un contrat social sur lequel bâtir peu à peu un État de droit. Les Occidentaux ont perdu de vue que, dans les pays pauvres, une majorité de gens se demande encore si elle mangera à sa faim le lendemain. Même en Égypte, la majorité de la population voudrait une économie qui tourne, mais pas nécessairement autre chose qu’un régime militaire. En Afghanistan, la guerre ne paie pas, mais les grands principes non plus.

Un déficit de stabilisateurs

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Les nations arabo-musulmanes semblent avoir un problème avec la démocratie et avec l’ordre diplomatique onusien. Pendant que l’Organisation de l’unité africaine (OUA) participe au règlement de litiges internationaux et expédie des casques bleus, les pays musulmans sont déchirés selon de multiples lignes de fracture et ne contribuent pas à stabiliser leurs voisins. L’échec de la coalition de 40 pays en Afghanistan tient d’abord à ce que très peu de nations arabo-musulmanes y participent (l’Azerbaïdjan et la Jordanie), comme si l’opération Liberté immuable leur posait problème. Un des problèmes majeurs est que l’aire musulmane ne possède pas d’État-phare modérateur susceptible d’apaiser ou de faire pression sur son entourage. La quasi-absence de démocratie intérieure contribue à ce climat belliqueux.

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À l’encontre de la thèse qui impute le 11 septembre à un sentiment d’injustice né dans les geôles égyptiennes du fait de la répression de l’islamisme, il faut rappeler que ce sont d’abord les gouvernements islamiques qui pratiquent la répression intérieure et l’agressivité extérieure [12][12] A. Hirsi Ali, « Get Ready for the Muslim Brotherhood »,.... Cette thèse comporte cependant deux parcelles de vérité. D’abord, il y a un effet contre-productif de la répression qui fait naître des martyrs. Mais il est partiellement inévitable, et même recherché par les idéologies insurrectionnelles en général et, en particulier, par la propagande sacrificielle de l’islamisme qui promet le paradis aux kamikazes. Ensuite, il y a l’effet boomerang des chapes de plomb qui compriment en bloc des aspirations qui ne sont pas toutes illégitimes : en prenant le contre-pied caricatural d’une revendication, on alimente un phénomène de transfert ou de compensation en sa faveur. Mais là encore, c’est partiellement inévitable et cette montée aux extrêmes serait à prendre en compte à d’autres égards.

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Ainsi une exaspération comme une vacance du pouvoir créent-elles des vides politiques propices aux basculements autoritaires. Les islamistes postés en embuscade pourraient en profiter pour se remettre dans le circuit, car toute déstabilisation tend à profiter aux minorités activistes les plus structurées. Même si la composante démocratique l’emporte, un pays peut se dresser face à l’Occident au nom d’une voie à part et d’un réveil de sa conscience nationale. Une facilité tiers-mondiste consiste à reprocher aux autres ses propres dictateurs. Le mouvement de contestation de la rue arabo-musulmane fut inauguré par les manifestations contre les régimes autoritaires en Ouzbékistan, au Kirghizistan, voire en Azerbaïdjan. Mais en Lybie, au Yémen, à Bahreïn et en Syrie, les fractures ethniques ou confessionnelles qui alimentent la révolte constituent, simultanément, des entraves à l’achèvement d’un phénomène révolutionnaire.

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L’espace arabo-musulman est travaillé par une demande démocratique. Mais la démocratisation ne saurait s’effectuer en un clin d’œil. Un processus de démocratisation est toujours écartelé entre l’impatience des aspirations qu’il suscite et l’abnégation de la longue marche qu’il implique. Concernant l’Égypte, un officiel israélien doute que les vents de la démocratie puissent souffler just like that[13][13] Cité par S. Castle et J. Dempsey, « EU Calls for Orderly..., d’un claquement de doigts. En Europe, l’État-nation a été une voie d’accès privilégiée vers le pouvoir du peuple. Or les pays arabes peuvent difficilement s’arc-bouter sur une conscience nationale. Certains sont hantés par des oppositions religieuses (certains coptes se prennent pour les vrais Égyptiens antérieurs à l’islam), d’autres par des discordes géographiques (disparités entre régions côtières et arrière-pays en Tunisie et Syrie, coupure est-ouest en Libye).

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Compte tenu de ses handicaps, il est peu vraisemblable que l’aire arabo-musulmane connaisse une révélation démocratique. Il est plausible que les dictatures s’acheminent, au mieux, vers des démocraties autoritaires à la mode sud-coréenne des années 1970, ou vers des démocraties instables à la sud-américaine. Quant aux monarchies quasi absolues régies par la charia, on ne voit pas bien comment elles vont emprunter le chemin de la démocratie. Cela étant, l’histoire surgit là où on ne l’attend pas. On peut imaginer que l’islamisme fasse irruption ailleurs, pendant que l’Égypte connaîtrait une transition démocratique phagocytant sa composante islamiste. Somme toute, le parti des Frères musulmans pourrait faire durablement partie du paysage à la manière d’un parti communiste dans une démocratie d’Europe de l’Ouest sous la guerre froide.

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Une comparaison avec l’aire culturelle latino-américaine atténue la spécificité de l’aire arabo-musulmane. Dans un cas comme dans l’autre, les leaders sont issus de l’armée (José Gervasio Artigas, Simon Bolivar ou José de San Martin). Les dictateurs sud-américains ont fait office de substituts de souverains. L’Amérique latine a longtemps connu une succession de caudillos et, jusque dans les années 1970, même en ajoutant la péninsule Ibérique, on ne comptait guère que le Chili, le Mexique et la Colombie comme démocraties.

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On peut supposer que l’espace arabo-musulman, qui n’a connu comme démocratie que la Turquie, voire le Liban, effectue bientôt avec seulement quelques décennies de retard une sorte de transition vers la démocratie. La difficulté à établir des élections libres et concurrentielles n’est pas propre à cet espace qui, historiquement, a réagi semblablement aux autres face aux sollicitations idéologiques de la guerre froide, avec des satellites dans l’un et l’autre camp (et même la greffe d’un folklore marxiste-léniniste au Yémen du Sud).

Savoir distinguer les régimes politiques

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Barack Obama a fait un « pari simpliste », qui consiste à soutenir les revendications des manifestants en Égypte en espérant que les prochains dirigeants de ce pays lui en seront reconnaissants [14][14]  E. Halevy, cité par M. Henry, Le Figaro, 2 février.... Pourtant, en politique comme au jeu d’échecs, mieux vaut sacrifier les pièces de l’adversaire que ses propres pièces. À force d’identifier ses intérêts vitaux aux vents dominants, l’Amérique ne se montre guère fidèle dans ses alliances diplomatiques. Elle pourrait un jour réagir comme dans la parabole du requin : qui nage dans la mer avec un ami et croise un requin ne doit pas tenter de nager plus vite que le requin mais plus vite que l’ami.

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Cette fidélité à géométrie variable est l’un des aspects d’un problème général de soutenabilité des engagements occidentaux. Le problème de soutenabilité de la dette rend aléatoire l’idée agitée d’un plan Marshall en faveur des pays arabes. De plus, en Afghanistan, les notions de « soldats de la paix » ou de « zéro mort » accentuent la vulnérabilité et amoindrissent la « compétence fondamentale » de l’armée, selon la formule du vétéran Bing West. Par ailleurs, en Libye, moins d’un tiers des membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ont participé à l’intervention. Le commandant de la flotte britannique pendant la guerre des Malouines, Sandy Woodward, souligne que son pays serait incapable de soutenir une nouvelle attaque là-bas. Enfin, les modalités de la participation américaine font l’objet d’objections juridiques très sérieuses aux États-Unis.

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Pendant près d’un demi-siècle, du général De Gaulle à François Mitterrand, la démocratie française a été marquée par un certain nombre d’affaires allant des écoutes illégales à l’assassinat politique. Ces affaires, par définition plus ou moins avérées, ont quasiment cessé dans les démocraties occidentales du xxie siècle pour la bonne et simple raison qu’elles ne seraient plus tolérées, aux yeux de l’échelle de valeurs de l’opinion publique (l’épisode WikiLeaks marque définitivement le recul de la raison d’État devant l’assassinat politique). C’est un nouvel âge démocratique, que l’on peut qualifier de démocratie apaisée succédant à une période de démocraties agitées. Les démocraties turbulentes n’étaient pas fondamentalement menacées, mais la recherche du consensus y était parfois perturbée par des attentats perpétrés par des groupuscules extrémistes, et par la présence dans l’arène électorale de partis communistes à la loyauté incertaine envers les institutions démocratiques.

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Au regard de cette évolution, il faut pondérer les jugements empreints de la nouvelle échelle de valeurs qui dénient un caractère démocratique aux régimes trop imparfaits ou inaboutis. La Fédération de Russie est une démocratie ou, au pire, un régime semi-démocratique, mais plutôt plus démocratique maintenant que ceux qui l’ont précédé dans l’histoire. Dmitri Medvedev, qui vient, à Davos, de clarifier sa diplomatie, peut servir à contrer l’Iran qui pose un problème de menace atomique. De même a-t-il fallu fermer les yeux sur les Droits de l’homme pour demander à la Chine de faire pression sur la Corée du Nord. D’autant que l’initiative turco-brésilienne sur le nucléaire iranien ressemble à une nouvelle forme de « non-alignement » tout aussi équivoque que l’ancienne.

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La stratégie du containment vise à identifier qui est l’ennemi et, à défaut de pouvoir le vaincre, à l’affaiblir en lui ôtant ses soutiens. Il faut distinguer les régimes politiques et déterminer quels sont les dangers prioritaires. En matière de Droits de l’homme, on ne peut pas courir tous les lièvres à la fois. Parodiant Paul Valéry, selon lequel l’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée, on se risquerait à conclure que l’Occident de la première décennie du xxie siècle n’aura pas eu les moyens de son interventionnisme.

Notes

[1]

The New York Times (supplément du Figaro), 28 janvier 2010.

[2]

V. G. Truglia, Financial Times, 1er février 2011.

[3]

E. Morozov, The Net Delusion. How Not to Liberate the World, Londres, Allen Lane, 2011.

[4]

Cité par A. Jaulmes, « Comment tombent les dictatures ? », Revue des deux mondes, mai 2011, p. 140.

[5]

Entretien avec P.-A. Taguieff, « Les Indignés : degré zéro du politique », Atlantico.fr, 26 juillet 2011.

[6]

Entretien avec M. Hussein, « Ces révolutions ont brisé une malédiction arabe », Libération, 2 février 2011.

[7]

Rapport du 30 août 2009, cité dans The New York Times (supplément du Figaro), 18 juin 2010.

[8]

Cité dans The New York Times (supplément du Figaro), 29 janvier 2010.

[9]

M. Crapez, « Le Pakistan a une mémoire d’éléphant », Lecercle.lesechos.fr, 14 juin 2011.

[10]

Cité par J. F. Burns, The New York Times (supplément du Figaro), 13 mai 2011.

[11]

G. Étienne, « Les dérives de la coopération Nord-Sud. Vers la fin des chimères ? », Politique étrangère, n4, 2007, p. 891.

[12]

A. Hirsi Ali, « Get Ready for the Muslim Brotherhood », International Herald Tribune, 4 février 2011.

[13]

Cité par S. Castle et J. Dempsey, « EU Calls for Orderly Transition in Egypt », International Herald Tribune, 1er février 2011.

[14]

E. Halevy, cité par M. Henry, Le Figaro, 2 février 2011.

Résumé

Français

Y a-t-il une spécificité du déficit démocratique dans l’aire arabo-musulmane ? L’évolution de situations très diverses (exemples de la Tunisie, de l’Égypte, de la Libye, etc.) empêche pour l’heure de savoir si nous sommes en face de révolutions réussies ou de simples révolutions de palais. L’impossibilité de satisfaire une pressante demande démocratique pourrait à terme avoir pour effet de mettre en selle un islamisme qui garde dans les sociétés arabo-musulmanes une légitimité propre.

Mots clés :

  • Révolutions arabes
  • Islamisme
  • Démocratie
  • Terrorisme

English

Marc Crapez, Democracy in the Arab-Muslim SphereIs there uniqueness to the democratic deficiency in the Arab-Muslim sphere? The evolution of diverse situations (Tunisia, Egypt, Libya, etc.) makes it impossible at the moment to say whether we have witnessed successful revolutions. The impossibility of satisfying a pressing demand for democracy could in the long term have the effect of putting Islamism, with legitimacy in Arab-Muslim societies, in the power seat.

Plan de l'article

  1. L’aire arabo-musulmane
  2. Iran, Tunisie, Égypte...
  3. La résilience du régime libyen
  4. Le caméléon Al-Qaida
  5. Un déficit de stabilisateurs
  6. Savoir distinguer les régimes politiques

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