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Politique étrangère

2012/1 (Printemps)


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La question du rôle des médias sociaux dans le « printemps arabe » est bien souvent traitée de manière caricaturale. Certains n’ont pas hésité à parler de « révolution Facebook », « révolution Twitter » ou « révolution WikiLeaks », présentant l’avènement du Web social comme la cause principale du déclenchement des révoltes. D’autres, au contraire, ont expliqué qu’Internet n’avait joué aucun rôle. La question des rapports entre médias sociaux et changement politique requiert une approche plus nuancée, se fondant plus spécifiquement sur les cas de l’Égypte et de la Tunisie. Avant de se focaliser sur le « printemps arabe », un détour par le mouvement de contestation en Iran en 2009 s’impose.

L’expérience iranienne de 2009 et ses premières leçons

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L’expression « révolution Twitter » a émergé en 2009, au moment de la vague de protestation consécutive à la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad. Au cours des premiers jours de la révolte, Twitter est devenu le moyen essentiel, pour les observateurs internationaux, d’obtenir des informations concernant les événements en Iran. L’activisme numérique d’un petit groupe de militants iraniens « tweetant » en anglais a poussé certains analystes à mettre sur le compte de Twitter l’organisation de la révolte elle-même et à présenter le site de microblogging comme l’unique moyen pour les Iraniens de se tenir au courant ce qui se passait. Or, les spécialistes de l’Iran se sont presque immédiatement opposés à l’idée de considérer le « mouvement vert » comme une « révolution Twitter ». Ils ont soutenu que la mobilisation autour de Mir Hossein Moussavi, candidat opposé au président sortant, était à mettre sur le compte d’une coalition antérieure, unissant organismes de la société civile et militants de l’opposition, dans le but de « chasser Ahmadinejad du pouvoir [1][1] A. Afshari et G. H. Underwood, « The Green Wave »,... ». D’autres ont souligné que l’étude des statistiques d’utilisation de Twitter en Iran ne permettait pas d’accréditer la thèse selon laquelle ce site serait à l’origine du soulèvement [2][2] E. Morozov, The Net Delusion: The Dark Side of Internet.... Enfin, la répression implacable du « mouvement vert » a conduit nombre d’observateurs à récuser non seulement le rôle de Twitter dans le pays, mais plus généralement sa capacité à être vecteur de changement politique dans des États autoritaires. Les événements d’Iran auraient ainsi « démontré à la fois le potentiel et les limites de la technologie libératrice [3][3] L. Diamond, « Liberation Technology », Journal of Democracy,... ». Certaines oraisons funèbres du « mouvement vert » laissaient transparaître une certaine satisfaction de la part de ceux qui avaient manifesté dès le début leur scepticisme quant à la capacité des médias sociaux à produire des changements politiques fondamentaux.

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En 2010, dans la foulée de la répression en Iran, les thèses des sceptiques ont tenu le haut du pavé. Parmi les défenseurs de ces thèses, Evgeny Morozov [4][4] Evgeny Morozov est un jeune chercheur originaire du... a acquis une visibilité particulière. Il n’a eu de cesse d’expliquer que les efforts de promotion des médias sociaux comme réponse aux frustrations démocratiques dans les pays autoritaires resteraient vains. Dans son ouvrage The Net Delusion[5][5] Cet ouvrage a fait l’objet d’une recension dans Politique..., il écrit : « Espérer qu’il suffise d’ouvrir tous les réseaux [...] pour rendre une transition vers la démocratie plus facile ou plus probable est illusoire [6][6] E. Morozov, op. cit.. » Dans la même veine, Malcolm Gladwell a expliqué, dans un article du New Yorker, que les médias sociaux ne pouvaient pas mener à des mobilisations de masse en raison de la faiblesse et de la volatilité des liens créés sur le Web [7][7] M. Gladwell, « Small Change: Why the Revolution Will.... Selon lui, les individus sont susceptibles de prendre des risques en voyant leurs proches faire de même, mais ils ne sauraient mettre leur vie en danger en suivant le seul exemple d’une lointaine connaissance rencontrée sur Internet. Les sceptiques expliquent également – et c’est une évidence – que d’un point de vue historique, l’absence de médias sociaux n’a pas empêché le déroulement de nombreuses révolutions. En 1979, des millions de personnes se sont mobilisées en Iran alors que Twitter n’existait pas. Deux ans plus tôt, les Égyptiens n’avaient pas eu besoin de pages Facebook pour descendre dans la rue et protester massivement contre l’augmentation du prix des denrées alimentaires. En d’autres termes, l’existence des médias sociaux n’est ni nécessaire, ni suffisante pour inciter à l’action collective dans les sociétés non démocratiques.

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À la fin de l’année 2010, après le musellement du « mouvement vert » en Iran et alors que la situation des Droits de l’homme ne semblait guère s’améliorer en Égypte et en Chine, il était difficile de trouver le moindre exemple susceptible d’étayer la théorie du potentiel libérateur des médias sociaux. De fait, après quasiment une décennie d’activisme numérique, les blogueurs égyptiens n’avaient pas réussi à faire évoluer le régime. La contestation était bel et bien présente : de 2004 à 2010, les militants du groupe d’opposition Kefaya et leurs alliés dans la blogosphère égyptienne ont été à l’origine de centaines de manifestations dans les rues du Caire et d’autres villes d’Égypte [8][8] R. El-Mahdi, « Enough! Egypt’s Quest for Democracy.... On peut même dire qu’ils ont banalisé la pratique des manifestations pendant cette période, même si, à l’époque, la plupart des Égyptiens se contentaient d’observer prudemment et de loin. Ces militants-blogueurs ont également permis de faire éclater les plus importants scandales de la dernière décennie, dont des affaires d’agressions sexuelles au Caire en 2006 et de pratiques de torture dans les prisons. Toutefois, en dépit de l’existence de solides communautés d’activistes numériques qui utilisaient tous les moyens – de Flickr à Facebook en passant par Twitter – pour partager, témoigner et mobiliser, l’avenir de la démocratie égyptienne paraissait sombre. Et la succession d’Hosni Moubarak promise à son fils Gamal...

Le facteur numérique dans la révolution égyptienne

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Quelle a été la contribution réelle des médias sociaux à la révolution égyptienne ? Les premières manifestations du 25 janvier 2011 ont été organisées lors de la journée nationale de la police afin de dénoncer les actions sans foi ni loi des forces de sécurité du pays, en particulier la torture devenue courante depuis l’arrivée au ministère de l’Intérieur d’Habib el-Adli. L’organisation de ces manifestations a été attribuée aussi bien au Mouvement du 6 avril (qui avait débuté sous la forme d’un groupe Facebook en mars 2008) qu’au groupe Facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd », ainsi nommé en hommage à un jeune homme d’Alexandrie tué par la police en juin 2010. Nombre d’analyses du rôle des médias sociaux dans la révolution égyptienne commencent soit au moment de la fondation du Mouvement du 6 avril en 2008, soit au moment de la création du groupe Facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd ». Ces deux mouvements, bien que d’une importance capitale, sont en fait venus s’ajouter à une base de protestation établie depuis des années par des activistes numériques. Sans leurs efforts initiaux pour amener la question de la torture dans la sphère publique, la mort de Khaled Saïd n’aurait pas connu la même résonnance, et aurait encore moins pu déclencher un soulèvement national.

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D’abord concentrée autour de blogs en anglais comme The Arabist d’Issandr el-Amrani, Sandmonkey de Mahmoud Salem ou encore 3arabawy d’Hossam el-Hamalawy, la blogosphère égyptienne s’est rapidement étoffée avec le lancement de blogs en arabe par Amr Gharbeia, Alaa Abdel-Fattah ou encore Wael Abbas [9][9] C. Radsch, « Core To Commonplace: The Evolution of.... Abdel-Fattah et son épouse Manal ont créé une sorte de cercle de blogueurs, « Manal and Alaa’s Bit Bucket », qui a permis de soutenir l’émergence d’autres jeunes blogueurs. Cette communauté était très majoritairement basée au Caire et dans ses environs. Ensemble, ces activistes ont fait pression sur les nouveaux journaux indépendants du pays, comme Al-Masri Al-Youm ou Al-Dustour, pour qu’ils rendent publique une série de scandales gênants pour le régime.

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Le 25 octobre 2006, Malek Mustafa, alias Malcolm X dans la blogosphère, fête l’Aïd-el-fitr avec des amis dans un quartier du Caire. Par hasard, ils sont témoins d’agressions sexuelles à l’encontre de plusieurs femmes, vraisemblablement commises par des sbires du régime habillés en civil [10][10] R. Al-Malky, « Blogging for Reform », Arab Media and.... Le récit de ces agressions est mis en ligne par Malek et circule à travers la blogosphère égyptienne et par e-mail. L’affaire est rapidement relayée à l’international et, au bout d’une semaine, finit par apparaître dans les colonnes de journaux indépendants égyptiens comme Al-Dustour. Surtout, il est possible d’établir un lien direct entre les mouvements de protestation qui font suite à cette affaire et le développement de campagnes pour les droits des femmes en Égypte, dont l’immense manifestation du 20 décembre 2011 est une illustration [11][11] D. Kirkpatrick, « Mass March by Cairo Women over Abuse....

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En 2007, le blogueur Wael Abbas a posté une vidéo montrant un homme, Emad el-Kabir, victime de torture et d’abus sexuel commis par des policiers. Cette vidéo a causé un tel scandale que les autorités ont été contraintes d’arrêter et de juger les coupables [12][12] D. M. Faris, Dissent and Revolution in a Digital Age:.... Un autre exemple de blog est celui de Noha Atef, Torture in Egypt, qui rassemble des témoignages de victimes de tortures et publie les noms et les portraits des officiers responsables. N. Atef a pu lancer ce blog grâce à l’aide d’Amr Gharbeia et d’Alaa Abdel-Fattah, ce qui montre bien l’importance des réseaux sociaux au sein de la blogospère [13][13] Entretien avec Noha Atef, Le Caire, 7 juillet 2011. Le gouvernement égyptien s’est largement abstenu de filtrer les activités sur Internet ou de bloquer des sites Web, préférant faire emprisonner ou harceler quelques blogueurs. Ceux-ci ont poursuivi leurs activités malgré le danger. Comme l’expliquait le militant Bassem Fathy au lendemain de la révolution : « Nous utilisions Internet depuis dix ans ; c’était le seul espace de liberté que nous avions [14][14] Entretien avec Bassem Fathy, Le Caire, 20 juin 201.... » De fait, des milliers d’internautes ont afflué vers cet espace : en 2008, le nombre de blogs en Égypte était estimé [15][15] OpenNet Initiative, « Egypt: Country Profile », 6 août... à 160 000.

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Ces premiers efforts d’organisation des blogueurs se sont avérés essentiels lorsque de nouveaux outils sont arrivés à la disposition de la communauté activiste. Fin 2007, alors que les Égyptiens commençaient à affluer en masse vers Facebook, on était encore loin d’imaginer que ce réseau deviendrait la plateforme privilégiée pour l’organisation de rassemblements populaires. En mars 2008, d’anciens membres de la branche jeunesse de Kefaya ont ouvert un groupe Facebook pour organiser un mouvement de solidarité envers les ouvriers du textile de la ville d’El-Mahalla dans le delta du Nil. Le 6 avril, des grèves et des manifestations ont ainsi eu lieu. Cette date marque un tournant. D’un phénomène mené et exécuté uniquement par des blogueurs, la contestation est devenue plus complète et diversifiée, s’appuyant dorénavant sur les médias sociaux comme Facebook et Twitter [16][16] D. M. Faris, « Revolutions Without Revolutionaries?.... En outre, les événements du 6 avril 2008 ont également donné naissance au Mouvement de la jeunesse du 6 avril, un des principaux instigateurs de la révolution du 25 janvier 2011. Dès lors, le nombre d’utilisateurs de Facebook en Égypte n’a cessé d’augmenter : de 822 560 en 2008 [17][17] L. Herrera, « Egypt’s Revolution 2.0: The Facebook... à 5 millions à la veille de la révolution et à plus de 9,3 millions au début de l’année 2012 [18][18] « Africa », Internet World Stats, disponible sur http://www.internetworldstats.com/africa.htm....

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En juin 2010, la mort de Khaled Saïd a été l’incident de trop pour des milliers d’Égyptiens qui ne pouvaient plus supporter les tortures, emprisonnements et assassinats arbitraires. Le groupe Facebook « Nous sommes tous des Khaled Saïd » a été créé par Abdel Rahman Monsour, journaliste et militant basé au Caire, et Wael Ghonim [19][19] On attribue souvent à tort la fondation du groupe à..., cadre de Google installé à Dubaï. Il a été utilisé pour organiser une série de manifestations audacieuses au cours de l’été et de l’automne 2010 et comptait alors des dizaines de milliers de membres [20][20] D. M. Faris, « We Are All Revolutionaries Now: Social.... Les administrateurs du groupe – c’est-à-dire ceux qui postent et rédigent les brèves – sont longtemps restés anonymes, mais c’est sur la page de ce groupe que les appels à manifester le 25 janvier 2011 ont commencé à circuler auprès de membres de plus en plus nombreux – jusqu’à 380 000 à la veille de la révolution [21][21] « April 6th Youth Movement: Revolution in Cairo »,....

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L’élite des blogueurs du Caire savait très bien qu’elle ne pouvait pas à elle seule rassembler suffisamment de personnes dans la rue pour déstabiliser Moubarak, mais elle savait également qu’avec la maturation et l’expansion des réseaux sociaux, la base de volontaires et de protestataires potentiels s’élargissait également. Ces blogueurs – dont beaucoup ont fait de Twitter ou Facebook leur plateforme principale à partir de 2008 – avaient acquis un certain degré de crédibilité auprès d’une partie de la société égyptienne. Toutefois, dans un pays où le taux de connexion à Internet stagnait toujours autour de 24 % à la veille de la révolution [22][22] « Internet Usage Statistics for Africa », Internet..., l’élite blogueuse restait encore largement inconnue en dehors des cercles d’activistes du Caire. Au final, cela n’a pas eu d’importance : ils ont capitalisé sur les réseaux forgés depuis une dizaine d’années, utilisé à plein les possibilités offertes par les plateformes technologiques et se sont associés entre eux pour encourager le plus de monde possible à descendre dans la rue. Les autres facteurs – comme le refus de l’armée de tirer sur les manifestants, la menace d’une grève générale ou les conditions économiques difficiles – ont eu tout autant d’importance ; mais reconnaître ces facteurs à leur juste valeur ne doit pas pour autant nous faire ignorer le rôle essentiel des médias sociaux. Parmi les éléments explicatifs de la révolte, il ne faut pas négliger non plus l’effet de contagion : un mois avant les événements du Caire, la Tunisie était entrée en ébullition.

Tunisie : les blogueurs exilés

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Les médias sociaux ont joué un rôle important dans le soulèvement tunisien, mais pour des raisons différentes du cas égyptien. Avant décembre 2010, la Tunisie était un État policier qui ne se privait pas de filtrer et de censurer Internet. Selon un rapport de 2010 de l’OpenNet Initiative, le régime pratiquait un « filtrage intense des sites Web des groupes d’opposition politique », sans parler de la censure à l’encontre des journalistes, blogueurs et militants des Droits de l’homme [23][23] OpenNet Initiative, « Tunisia: Country Profile », 7.... En Tunisie, il n’y a pas eu de campagne pour les Droits de l’homme menée par des blogueurs, pour la simple et bonne raison que le régime avait rendu difficile, voire impossible l’accès aux plateformes de blog. Les activistes numériques étaient également traqués de manière bien plus efficace dans la Tunisie de Ben Ali que dans l’Égypte de Moubarak. Lina Ben Mhenni, militante tunisienne, explique par exemple que contrairement aux militants égyptiens, les Tunisiens n’avaient vraiment pas la possibilité de photographier ou filmer les forces de police ou de sécurité en train de commettre des exactions [24][24] Entretien avec Lina Ben Mhenni, Tunis, 21 juillet .... Brandir un appareil photo dans la rue pour témoigner de la violence du régime, une pratique devenue si courante en Égypte au point d’en être banale, valait aux activistes tunisiens la confiscation immédiate de leurs téléphones portables ou caméras, et il leur était difficile de diffuser ce type de document à l’international. Cependant, si le régime est parvenu à empêcher l’émergence d’un solide groupe d’activistes cherchant à le renverser, il n’a pas pu se prémunir totalement de la contestation sur le Web. Certains Tunisiens contournaient en effet la censure en utilisant des serveurs proxy. En outre, des blogueurs exilés ne se privaient pas de s’exprimer sur le Web, à l’instar de Sami Ben Gharbia, cofondateur du blog Nawaat.

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Contrairement à l’Égypte, où les manifestations du 25 janvier ont été ouvertement préparées, annoncées et organisées sur Facebook, les médias sociaux n’ont semblé jouer aucun rôle dans l’éclatement des soulèvements en Tunisie. Les détails de l’immolation de Mohammed Bouazizi sont bien connus et ne nécessitent pas d’être rappelés, si ce n’est pour souligner que cet événement a pris tout le monde de court en Tunisie, y compris les dissidents. Lorsque les manifestations ont commencé à Sidi Bouzid, le gouvernement de Ben Ali a décidé d’autoriser l’utilisation de Facebook – une décision encore plus troublante avec le recul. Usant de sa toute nouvelle liberté sur les réseaux sociaux, la communauté activiste s’est servie de Facebook ou de Twitter pour faire circuler images et débats d’opinion sur le soulèvement en temps réel, permettant aux habitants de Tunis, mieux connectés à Internet, de voir ce qui se passait dans l’arrière-pays et de se mobiliser. Lina Ben Mhenni affirme clairement que Facebook et Twitter sont devenus très importants une fois la révolution lancée : « Dans le cadre de la révolution, le rôle des blogs, des réseaux sociaux et des cyber-activistes était d’informer les gens de ce qui se passait et de les mobiliser. Beaucoup de manifestations ont été organisées sur Facebook et Twitter [25][25] Entretien avec Lina Ben Mhenni, Tunis, 21 juillet .... »

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La révolution tunisienne a été spontanée et n’a pas mûri sur Internet ; pour autant, des balbutiements de contestation numérique étaient observables à l’intérieur du pays, malgré la censure exercée par le pouvoir. Le 22 mai 2010, des activistes numériques tunisiens ont organisé une manifestation contre la censure à Tunis. L. Ben Mhenni se souvient : « Je pense que c’était la première fois que nous nous débarrassions de nos peurs et que nous réussissions à convaincre les gens de passer d’Internet au monde réel [26][26] Idem.. » Cette manifestation du 22 mai peut être analysée comme la naissance d’un mouvement similaire à celui qui avait commencé en Égypte à partir de 2003-2004. L’activiste Kacem Jlidi affirme que les observateurs attentifs pouvaient prédire que quelque chose se tramait avant même le mois de décembre, et que Facebook et Twitter y étaient pour beaucoup : « Trois mois avant le mois de décembre, il se passait des choses très importantes sur Internet ; on ressentait bien le mécontentement dans la rue, les gens qui en avaient marre. Il y avait beaucoup de vidéos, de billets, les prix augmentaient [27][27] Entretien avec Kacem Jlidi, Tunis, 25 juillet 2011. » Et bien sûr, même si beaucoup de ses contributeurs écrivaient de l’étranger, Nawaat avait en Tunisie plus d’importance que n’importe quel blog en Égypte. Pour L. Ben Mhenni, « Internet a permis aux gens de se connaître malgré la distance qui les séparait ». Et pendant la révolution, des sites comme Nawaat, Facebook et Twitter ont permis aux Tunisiens de contourner le silence imposé aux médias par l’État, de se contacter entre eux et de transmettre des informations à l’étranger sur ce qui se passait dans le pays. Kacem Jlidi, activiste contributeur de Nawaat, se trouvait sur le sol tunisien pendant la révolution. Il explique : « Pendant la révolution, nous avions monté une équipe de six personnes et j’étais le seul à me trouver en Tunisie. Sous la section Sidi Bouzid du blog étaient rassemblés tous les photos, vidéos et extraits d’articles [28][28] Entretien avec Kacem Jlidi, Tunis, 25 juillet 2011. » C’est dans cette transformation que l’on peut apprécier l’importance à long terme d’un blog collectif tel que Nawaat : bien que principalement géré à l’étranger pendant la plus grande partie de son existence, il a joué un rôle très important au moment même de la crise.

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Certains se demandent si WikiLeaks a joué un rôle dans la révolution tunisienne. Bien que la révélation des télégrammes diplomatiques sur l’opulence dans laquelle vivaient les responsables politiques du pays ait été potentiellement explosive, les activistes ont rejeté maintes fois l’idée que WikiLeaks ait pu mener les gens dans la rue. Comme le soutient Kacem Jlidi : « Après la révolution, WikiLeaks a cherché à s’en attribuer la responsabilité, mais en réalité les Tunisiens étaient déjà au courant. Les fortunes inexpliquées de certaines personnes du régime [n’étaient pas passées inaperçues]. Quant aux affaires de torture, ce genre d’incidents était mentionné sur Facebook par exemple. [Les services de sécurité] amenaient des gens voir leur fils ou leur frère se faire torturer, ces gens enregistraient ce qu’ils voyaient ou entendaient, et le régime n’y pouvait rien. Toutes ces petites choses s’accumulaient, s’accumulaient encore et n’attendaient plus qu’une étincelle pour s’embraser [29][29] Commentaires de Kacem Jlidi à la conférence « From.... »

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Cela ne veut pas dire que WikiLeaks n’a joué aucun rôle dans le soulèvement tunisien, mais que, selon les militants, les abus du régime étaient déjà bien connus. Afef Abrougi, autre activiste numérique tunisien, estime que WikiLeaks n’a eu d’importance qu’en conjonction avec le projet « TuniLeaks » de Nawaat, qui se proposait de traduire les télégrammes diplomatiques en français. « Nawaat a eu son influence parce qu’il s’agissait d’un petit réseau de blogueurs, et leur projet TuniLeaks, où des contenus de WikiLeaks étaient résumés en français, a obtenu un certain succès car la majorité des Tunisiens ne comprennent pas l’anglais [30][30] Entretien avec Afef Abrougi, Tunis, 25 juillet 201.... »

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Les événements en Tunisie fournissent au moins deux enseignements importants pour les observateurs de l’activisme numérique dans les États autoritaires. Tout d’abord, tout système de censure a ses failles. Sur le Web, contourner les contrôles étatiques peut être plus ou moins difficile, mais ce n’est pas impossible. L’expérience de la Tunisie – dont le régime pensait certainement être parvenu à museler l’opposition numérique avant le suicide de Mohammed Bouazizi – souligne à quel point les régimes autoritaires peinent à comprendre et à contrôler le nouvel environnement médiatique. Ensuite, l’activisme numérique peut prendre des formes moins visibles que dans le cas égyptien, mais il n’en demeure pas moins potentiellement déstabilisateur pour le régime. Même dans des pays où cet activisme ne peut pas s’exprimer pleinement du fait de la censure ou de la répression, les médias sociaux peuvent avoir un impact significatif dans des moments charnières, comme lors de la mobilisation consécutive à l’immolation de Mohammed Bouazizi. Ainsi, il ne faut pas confondre l’absence de mobilisation numérique visible avec l’absence de tout potentiel. Comme l’ont démontré les militants tunisiens, il est possible d’activer pleinement ces outils lorsque le régime commence à vaciller.

La révolte en réseau

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Les résultats du « printemps arabe » contrastent fortement avec ceux d’autres mobilisations populaires, comme en Iran ou en Birmanie. Savoir s’il convient ou non de qualifier les soulèvements arabes de « révolution Facebook » ou de « révolution Twitter » est un débat obsolète qui mérite d’être dépassé. Les médias sociaux sont aujourd’hui extrêmement présents, y compris dans les pays en développement, et il est désormais difficile d’imaginer qu’une mobilisation sociale puisse se faire sans eux. Autrement dit, la révolte se fera en réseau ou ne se fera pas. La révolte en réseau n’est pas un phénomène monocausal et il serait absurde de penser que les médias sociaux pourraient à eux seuls déclencher un soulèvement. Mais ils seront présents, d’une manière ou d’une autre.

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L’Égypte et la Tunisie offrent deux exemples différents de la manière dont les réseaux sociaux peuvent entrer en jeu. Dans le cas de l’Égypte, un activisme de long terme s’est développé sur Internet. En Tunisie, un tel activisme n’a pu éclore du fait de la censure et de la répression exercées par l’État, mais les réseaux sociaux ont joué un rôle important au moment de porter l’estocade au régime. Les médias sociaux peuvent à la fois donner de l’élan à des réformes politiques et sociales et fonctionner à plein en temps de crise comme instruments de mobilisation et banques d’information. Dans le cas de l’Égypte comme dans celui de la Tunisie, le résultat de la mobilisation n’était guère prévisible. Une révolte en réseau peut aussi bien aboutir à un renversement du régime en place qu’à une sanglante répression. Une théorie satisfaisante sur le rapport entre activisme numérique et changements de régime ne pourra probablement jamais être élaborée. Ces changements dépendent de nombreux facteurs, en particulier de ceux identifiés plus communément par les politologues comme la situation économique et sociale, les divisions à l’intérieur du régime ou encore le degré de répression.

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La Tunisie et l’Égypte ont fourni deux exemples très différents d’activisme numérique et ont abrité deux communautés de militants aux capacités distinctes. Et pourtant, les médias sociaux ont eu autant d’importance en Tunisie qu’en Égypte – et qu’à Bahreïn d’ailleurs, qui héberge une solide communauté d’activistes numériques militant pour les droits des chiites depuis des années. Le fait que le soulèvement bahreïnien ait été écrasé tandis que les révoltes tunisienne et égyptienne ont abouti n’a rien à voir avec les capacités inhérentes ou les limites des médias sociaux, et plutôt tout à voir avec les forces politiques en présence, qui se sont accommodées du changement dans certains cas et pas dans d’autres. Au fond, peu importe la théorie : le travail accompli par ces activistes numériques continuera de produire ou au moins d’inspirer des révoltes en réseaux, et pas seulement dans le monde arabe. C’est sur les stratégies de ces activistes et de leurs gouvernements, et non sur les débats obsolètes des théoriciens, que doit désormais se concentrer l’analyse de ces révoltes.

Notes

[1]

A. Afshari et G. H. Underwood, « The Green Wave », Journal of Democracy, vol. 20, n 4, octobre 2009, p. 6-10.

[2]

E. Morozov, The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, New York, PublicAffairs, 2011.

[3]

L. Diamond, « Liberation Technology », Journal of Democracy, vol. 21, n 3, juillet 2010, p. 69-83.

[4]

Evgeny Morozov est un jeune chercheur originaire du Belarus qui a notamment été « Yahoo! Fellow » à l’université de Georgetown (ndlr).

[5]

Cet ouvrage a fait l’objet d’une recension dans Politique étrangère, vol. 76, n 4, hiver 2011 (ndlr).

[6]

E. Morozov, op. cit.

[7]

M. Gladwell, « Small Change: Why the Revolution Will Not Be Tweeted », The New Yorker, 4 octobre 2010.

[8]

R. El-Mahdi, « Enough! Egypt’s Quest for Democracy », Comparative Political Studies, vol. 42, n 8, 2009, p. 1011-1039.

[9]

C. Radsch, « Core To Commonplace: The Evolution of Egypt’s Blogosphere », Arab Media and Society, n 6, automne 2008.

[10]

R. Al-Malky, « Blogging for Reform », Arab Media and Society, n 1, automne 2007.

[11]

D. Kirkpatrick, « Mass March by Cairo Women over Abuse by Soldiers », The New York Times, 20 décembre 2011, p. A1.

[12]

D. M. Faris, Dissent and Revolution in a Digital Age: Social Media, Blogging and Activism in Egypt, à paraître chez I.B.Tauris, Londres, 2012.

[13]

Entretien avec Noha Atef, Le Caire, 7 juillet 2011.

[14]

Entretien avec Bassem Fathy, Le Caire, 20 juin 2011.

[15]

OpenNet Initiative, « Egypt: Country Profile », 6 août 2009, disponible sur http://opennet.net/research/profiles/egypt.

[16]

D. M. Faris, « Revolutions Without Revolutionaries? Network Theory, Facebook and the Egyptian Blogosphere », Arab Media and Society, n 6, automne 2008.

[17]

L. Herrera, « Egypt’s Revolution 2.0: The Facebook Factor », Jadaliyya, 12 février 2011, disponible sur http://www.jadaliyya.com/pages/index/612/egypts-revolution-2.0_the-facebook-factor.

[18]

« Africa », Internet World Stats, disponible sur http://www.internetworldstats.com/africa.htm (consulté le 8 janvier 2012).

[19]

On attribue souvent à tort la fondation du groupe à W. Ghonim seul.

[20]

D. M. Faris, « We Are All Revolutionaries Now: Social Media Networks and the Egyptian Revolution », in Lichtenstein Institute on Self-Determination, Social Media Revolutions: All Hype or New Reality, Princeton, PA, Princeton University, 2011.

[21]

« April 6th Youth Movement: Revolution in Cairo », Frontline, PBS.org, 22 février 2011, disponible sur http://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/revolution-in-cairo/inside-april6-movement/.

[22]

« Internet Usage Statistics for Africa », Internet World Stats, disponible sur http://www.Internetworldstats.com/stats1.htm.

[23]

OpenNet Initiative, « Tunisia: Country Profile », 7 août 2009, disponible sur http://opennet.net/research/profiles/tunisia.

[24]

Entretien avec Lina Ben Mhenni, Tunis, 21 juillet 2011.

[25]

Entretien avec Lina Ben Mhenni, Tunis, 21 juillet 2011.

[26]

Idem.

[27]

Entretien avec Kacem Jlidi, Tunis, 25 juillet 2011.

[28]

Entretien avec Kacem Jlidi, Tunis, 25 juillet 2011.

[29]

Commentaires de Kacem Jlidi à la conférence « From Pop Culture to Popular Protest », organisée par le Netherlands-Flemish Institute, Le Caire, 21 juin 2011.

[30]

Entretien avec Afef Abrougi, Tunis, 25 juillet 2011.

Résumé

Français

En Égypte, l’activisme numérique s’est développé depuis le milieu des années 2000, nombre de blogueurs contribuant à dénoncer les abus du régime Moubarak. Un tel phénomène n’a pas pu voir le jour en Tunisie du fait de la censure exercée sur Internet. Toutefois, dans les deux cas, les blogs mais aussi les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter ont joué un rôle important au moment des révolutions de 2011.

Mots clés

  • Printemps arabe
  • Égypte
  • Tunisie
  • Médias sociaux

English

David M. Faris, Network Revolts: The “Arab Spring” and Social MediaIn Egypt, digital activism has developed since the mid-2000s, with many bloggers contributing to the denunciation of the abuses by the Mubarak regime. This phenomenon did not emerge in Tunisia, given the censorship of Internet. However, in the two cases blogs, along with the Facebook social network played an important role in the 2011 revolutions.

Plan de l'article

  1. L’expérience iranienne de 2009 et ses premières leçons
  2. Le facteur numérique dans la révolution égyptienne
  3. Tunisie : les blogueurs exilés
  4. La révolte en réseau

Pour citer cet article

Faris David M., « La révolte en réseau : le " printemps arabe " et les médias sociaux », Politique étrangère, 1/2012 (Printemps), p. 99-109.

URL : http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2012-1-page-99.htm
DOI : 10.3917/pe.121.0099


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