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Politique étrangère

2013/1 (Printemps)


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Après la chute de l’Union soviétique, l’entente tactique entre Téhéran et Moscou s’est d’abord construite dans l’ancien espace soviétique, en particulier au Caucase du Sud et en Asie centrale. La dimension moyen-orientale ne s’est imposée à nouveau comme facteur des relations irano-russes qu’au terme du déclin russe, à la fin des années 1990. Le retour du Moyen-Orient dans le champ diplomatique russe s’est traduit par une volonté de Moscou d’apparaître comme une puissance stabilisatrice, défendant le principe de non-ingérence dans les affaires internes des États. Cette position tranche alors avec la stratégie néoconservatrice de l’administration Bush.

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La stratégie régionale de Moscou se caractérise aussi par l’ambition de maintenir son statut de puissance d’influence au Moyen-Orient, tout en entretenant des relations cordiales et privilégiées avec des acteurs comme la République islamique d’Iran et Israël. Le maintien de relations privilégiées avec les pays arabes de la région s’avère désormais difficile, au moment où s’affirme une poussée régionale des Frères musulmans largement hostiles à Moscou et que les autorités russes considèrent comme « islamistes » – notion prise ici dans son acception la plus large. On peut aussi s’interroger sur la perception par Moscou de l’aggravation des tensions confessionnelles dans la région (chrétiens/musulmans, chiites/sunnites, alaouites/sunnites), en gardant à l’esprit l’attention particulière accordée au rôle de l’Église orthodoxe dans la mise en œuvre de la diplomatie moyen-orientale russe.

Perceptions russes de l’enjeu démocratique au Moyen-Orient

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La Russie s’efforce de se distinguer des chancelleries occidentales dans le nouveau Moyen-Orient. Pour les Occidentaux, la rigidité de Moscou face aux crises de la région s’explique par une position à contre-courant des dynamiques locales, qui tendent vers une démocratisation par le bas de systèmes politiques autoritaires. Dans cette perspective, l’« obstination » russe dans la crise syrienne constitue une menace pour la stabilité régionale, le soutien de Moscou au régime alaouite prolongeant la guerre civile [1][1] « The Killing Fields », The Economist, 20 octobre .... Plus encore, la frilosité russe s’expliquerait aussi par le déficit démocratique de la Russie. Les printemps arabes, le Mouvement vert qui émerge à la suite de l’élection présidentielle de juin 2009, les manifestations russes contre la réélection de Vladimir Poutine seraient des mouvements comparables, constituant autant de défis aux systèmes politiques autoritaires de leurs pays respectifs. On pourrait dès lors saisir la stratégie russe à travers le prisme réaliste, qui insiste sur le caractère indispensable de l’acteur étatique dans la préservation de la stabilité régionale. La stratégie russe semblerait donc privilégier la prudence, sous-tendue par l’intérêt de Moscou à éviter que les évolutions régionales ne conduisent au chaos et à la guerre civile.

Ambivalences russes face au programme nucléaire iranien

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L’un des défis majeurs à la stabilité du Moyen-Orient est l’ambition de Téhéran de parvenir à la souveraineté nucléaire. La nécessité d’éviter toute prolifération nucléaire au Moyen-Orient est une priorité des chancelleries européennes, largement partagée par Moscou. Comme puissance nucléaire, Moscou n’a aucun intérêt à l’émergence d’un Iran nucléaire sur son flanc sud, ce qui explique sa prudence dans la mise en œuvre des coopérations nucléaires civiles avec Téhéran. En ce sens, la Russie partage les craintes de l’Ouest mais juge alarmistes les perceptions occidentales d’une imminence de l’acquisition par l’Iran d’une capacité nucléaire militaire [2][2] V. Sazhin, « Iran’s Nuclear Programme: A Russian Perspective.... Les États arabes et Israël s’inquiètent aussi du risque de prolifération régionale et exercent des pressions sur le complexe militaro-industriel russe, très dépendant de ses clients étrangers – en particulier pendant les années 1990 [3][3] V. Cheterian, « État de choc pour l’industrie russe... –, pour limiter les coopérations irano-russes dans des domaines sensibles : nucléaire civil ou armement en général.

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Par ces réseaux liant le complexe militaro-industriel russe et les responsables iraniens, Moscou dispose d’une marge d’action pour influer sur les choix nucléaires de Téhéran. La connivence des deux États se fonde aussi sur des intérêts convergents à contrer l’influence de Washington dans l’ancien espace soviétique. Elle s’exprime dans leurs dialogues diplomatiques, culturels et religieux, où ils mettent en scène une vision alternative des relations internationales et leur rejet des « valeurs occidentales ». L’affinité idéologique avec Téhéran est cependant limitée pour Moscou par ses propres contradictions, puisque la Russie est à la fois membre du Conseil de l’Europe et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), deux organisations régies par des principes diamétralement opposés [4][4] Intervention de S. Dudoignon au séminaire « L’Asie....

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Au nombre des intérêts géopolitiques communs, il faut souligner l’opposition de Moscou et de Téhéran à l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) dans l’ancien espace soviétique mais aussi à un statut de l’Alliance qui permettrait aux États occidentaux de projeter leurs forces en Afrique du Nord ou en Turquie – avec en particulier le projet de militarisation de la frontière de 900 kilomètres qui sépare cette dernière de la Syrie. L’installation près de cette frontière de missiles Patriot est considérée par Moscou aussi bien que par Téhéran comme une « provocation », premier pas vers la création d’une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie [5][5] D. Nerbollier, « La Turquie veut militariser sa frontière....

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Du fait de cette entente avec Téhéran, la Russie défend une solution politique à la crise nucléaire iranienne et ne conçoit pas les sanctions internationales comme une fin mais comme un moyen de crédibiliser la position des 5+1 dans leur négociation avec l’Iran. Moscou s’oppose ainsi fermement aux sanctions unilatérales des États-Unis et des États de l’Union européenne (UE), tout comme à l’option militaire, pour résoudre le différend entre l’Iran et la « communauté internationale ». La grande crainte de Moscou est que l’échec des sanctions économiques ne conduise in fine les États occidentaux à recourir à des frappes contre les installations nucléaires iraniennes. Pour autant, la Russie n’est pas dupe de la stratégie de Téhéran, qui ne répond à aucune proposition de règlement. Comme le souligne Evgueni Primakov, la Russie n’a jamais reçu de réponse, positive ou négative, à sa proposition de 2005 d’enrichir l’uranium iranien en territoire russe [6][6] E. Primakov, Russia and the Arabs: Behind the Scenes.... Toujours pour ce dernier, la stratégie de refus de coopération de Téhéran avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) trouve ses racines dans l’échec de l’intervention de 2003 en Irak, qui interdit de jouer la carte irakienne pour contenir l’influence de la République islamique dans la région [7][7] Ibid., p. 368-369..

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La dernière proposition russe – dite du « pas à pas », step by step –, évoquée par Sergueï Lavrov en juillet 2011, n’a pas connu plus de succès, en raison du refus de l’Iran de transiger sur ce qu’il considère comme son « droit inaliénable » au développement d’une capacité nucléaire indépendante. Cette affirmation d’une « souveraineté nucléaire » sous-tend la position iranienne depuis le début des négociations. La proposition russe consiste à obtenir une plus grande transparence sur les activités nucléaires iraniennes, en échange d’une levée graduelle des sanctions internationales. Outre les réticences de Téhéran à accroître sa coopération avec l’AIEA, la question de la levée graduelle des sanctions reste un défi. Elle serait possible pour les sanctions onusiennes mais plus difficile pour celles de l’Union européenne. Dans ce cas, il faudrait que les États les plus en pointe sur le dossier nucléaire iranien, comme le Royaume-Uni et la France, assouplissent leur politique à l’égard de l’Iran. Enfin, la suspension des sanctions adoptées par le Congrès américain complique encore la question : les membres du Congrès semblent, pour des raisons politiques internes, bien incapables d’assouplir leur ligne sur la question iranienne. Il paraît donc difficile pour Moscou de réussir une médiation sur le dossier nucléaire. Ces difficultés n’affectent pas les liens privilégiés noués par l’État russe avec les élites politiques de la République islamique et, notamment, la capacité de la diplomatie russe à accéder au plus haut niveau de l’État iranien.

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L’année 2010 a pourtant été marquée par des crises répétées dans les relations irano-russes. Le vote russe en faveur des sanctions au Conseil de sécurité, en juin, a entraîné une grave crise de confiance entre les deux pays. Le soutien de Moscou à la résolution 1 929 du Conseil de sécurité, moins d’un mois après la déclaration commune de l’Iran, du Brésil et de la Turquie, a manifesté l’irritation russe de voir Téhéran préférer les médiations brésilienne et turque à la sienne [8][8] C. Therme, « Le triangle géopolitique entre la Turquie,.... Moscou s’est néanmoins efforcé de préserver ses coopérations économiques avec la République islamique et a confirmé sa volonté de poursuivre les partenariats en cours dans le strict respect des résolutions du Conseil de sécurité.

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Les secteurs d’activité visés par la résolution 1 929 se limitent à la sphère nucléaire et militaire. Mais en dépit de cet accent mis sur le secteur du nucléaire et de l’armement, ce quatrième train de sanctions renforce l’idée selon laquelle investir sur le marché iranien implique une prise de risque élevée, eu égard à l’accroissement continu des pressions internationales depuis 2006. Le contrôle bancaire accru évoqué par la résolution, en particulier sur la Banque centrale d’Iran (BCI), n’est pas nouveau mais il permet aux États-Unis de renforcer leur pression sur les banques qui souhaitent poursuivre leurs activités avec l’Iran. Les effets négatifs des sanctions se font donc sentir de manière plus prégnante. Les banques iraniennes ont ainsi de plus en plus de difficultés à ouvrir des succursales à l’étranger et à mettre sur pied des joint ventures avec des banques étrangères. S’agissant de l’émission des lettres de crédit, tous les pays commerçant avec l’Iran rencontrent des difficultés croissantes, y compris la Russie, la Chine et l’Inde, qui disposaient jusqu’alors d’une plus grande marge de manœuvre. Les échanges commerciaux dépendent désormais de plus en plus d’accords bilatéraux, de banque centrale à banque centrale (Iran/Russie, Iran/Chine, entre autres), mais aussi de systèmes de troc.

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Au plan militaire, la résolution de l’Organisation des Nations unies (ONU) dispose que « tous les États doivent empêcher la fourniture, la vente ou le transfert directs ou indirects à l’Iran, […] de chars de combat, véhicules blindés de combat, systèmes d’artillerie de gros calibre, avions de combat, hélicoptères d’attaque, navires de guerre, missiles et lanceurs de missiles [9][9] Voir le texte de la résolution 1 929 du 9 juin 2010,... ». Ces précisions permettent certaines coopérations militaires entre Téhéran et Moscou, même si un contentieux est apparu sur le caractère licite ou non de la vente de missiles sol-air S-300. L’ancien président Medvedev a décidé de suspendre la vente de S-300 alors que, pour Téhéran, les sanctions des Nations unies ne la lui interdisaient nullement, s’agissant d’un système antimissile à vocation défensive. Le refus russe de livrer les S-300 constitue, pour Téhéran, un tournant dans les relations bilatérales. L’entente russo-iranienne s’est certes fondée sur des convergences politiques après la chute de l’Union soviétique, mais aussi sur les coopérations militaires. Et Téhéran accuse Moscou de violation du contrat – signé en 2007, d’un montant estimé de 700 millions à 1 milliard de dollars – de livraison des S-300. Une clause de ce contrat dispose que, dans l’hypothèse d’un refus d’une des parties de le mettre en œuvre, des recours judiciaires seront possibles. Le 24 août 2011, l’Iran a donc décidé de porter ce différend devant la Cour internationale d’arbitrage de Genève contre l’exportateur d’armes Rosoboronexport, avec une demande d’indemnités de 4 milliards de dollars.

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Moscou invoque la résolution 1 929 mais, pour Téhéran, Moscou abdiquerait en réalité face aux pressions américaines et israéliennes [10][10] S. Bahman, « Iran-Russia Relations Overshadowed by.... En réaction, Téhéran a annoncé son intention de produire son propre système de missiles. Le général Farzad Esmaili, commandant de la Défense antiaérienne (DCA), a déclaré que « le pays en question [la Russie] n’ayant pas tenu ses engagements, le système iranien Bavar 373 va remplacer le système des S-300 […]. À cette date, le processus de production des Bavar 373 est avancé à hauteur de 30 % et nous espérons être en mesure de commencer la fabrication avant la fin de l’année iranienne [11][11] Déclarations citées par la presse iranienne du 4 septembre... [mars 2012]. » Du côté russe, des voix se sont élevées pour mettre en cause la décision de Medvedev. Mais au-delà du débat juridique, d’aucuns ont affirmé que le débat interne aux élites russes sur la vente des S-300 mettait en évidence l’existence d’un lobby pro-iranien à Moscou [12][12] P. Felgenhauer, « Pro-Iranian Lobby Attempts to Revive.... Ce revirement russe témoigne aussi de la volonté de Moscou de développer de bonnes relations avec Israël. Les Iraniens sont conscients de ce double jeu russe et expriment donc régulièrement leur mécontentement. À chaque crise, à chaque tension bilatérale, presse et parlementaires iraniens ne manquent pas de critiquer la stratégie de Moscou vis-à-vis de l’Iran.

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Après le démarrage préalable de la centrale de Bouchehr en février 2010, le réacteur a enfin été inauguré en août 2010. Pour l’Iran, il s’agit de la première installation nucléaire civile en service, même si sa mise en exploitation s’est heurtée à de nouvelles difficultés techniques et ne pourra intervenir qu’au début de l’année 2013. En 2010, il est probable qu’Israël, avec le soutien de Washington, a usé du virus informatique Stuxnet pour endommager les installations d’enrichissement d’uranium de Natanz et pour ralentir la mise en service de la centrale de Bouchehr. Ces cyberattaques se sont poursuivies avec le virus Flame et sa nouvelle version miniFlame[13][13] « Après Flame, miniFlame repéré en Iran et au Liban.... Du point de vue iranien, et en dépit des contraintes liées aux pressions économiques internationales et à la guerre larvée des États-Unis et d’Israël contre ses installations nucléaires, les multiples retards russes pour la mise en route de Bouchehr ont constitué, entre la signature du contrat (1995) et la mise en service de la centrale (2011), un facteur de tension certain dans la relation bilatérale. En dépit de la lucidité des élites politiques iraniennes sur l’ambivalence russe, Téhéran, faute de fournisseur alternatif crédible, est depuis 1991 dépendant de Moscou pour des transferts de technologies militaires et pour les coopérations en matière de nucléaire civil. En dépit de difficultés récurrentes dans les coopérations bilatérales, on doit cependant reconnaître que l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient a plutôt favorisé un rapprochement irano-russe.

La crise syrienne : une communauté de vues

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La crise syrienne a modifié la relation bilatérale dans le sens d’une plus grande convergence des positions des deux États sur la scène internationale. Avec la Chine, la Russie soutient la médiation iranienne dans la crise syrienne, à travers notamment la réunion du « dialogue national de la Syrie » qui s’est tenue à Téhéran en novembre 2012. Aux termes du message envoyé par Sergueï Lavrov : « Le “dialogue national de la Syrie” est un dialogue global qui peut aboutir à un consensus […]. Nous nous inquiétons de la situation en Syrie. Avec les équipements donnés aux groupes dissidents, dont les extrémistes et les groupes d’Al-Qaida, la situation s’aggrave de plus en plus. Nous savons comment ces groupes ont eu accès à ces équipements [14][14] Déclarations citées par la presse iranienne du 19 novembre.... » Pour Ghadri Jamil, vice-Premier ministre syrien : « Le projet iranien pour une solution de la crise syrienne a très bien été présenté. Nous essayons de définir des mécanismes et de les mettre en place […]. En leur donnant de l’argent et des armes, la France tente de rendre légitime ceux des dissidents syriens qui refusent le dialogue comme solution [15][15] Ibid.. » Très clairement, l’Occident et ses alliés arabes sont présentés comme les principaux responsables de la guerre civile, par leurs positions diplomatiques mais aussi par leur fourniture d’armes aux opposants syriens.

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La crise syrienne a renforcé la communauté de vues entre Téhéran et Moscou sur l’impérieuse nécessité de la non-ingérence et sur leur choix d’indépendance à l’égard de l’Occident sur la scène internationale. Leur volonté de se distinguer de l’Occident ne s’explique pas seulement par des intérêts géopolitiques divergents mais également par la conviction que celui-ci fomente des « révolutions de couleur » dans les États hostiles à leurs intérêts. Enfin, le rapprochement se fonde aussi sur un sentiment commun d’appartenance à l’Eurasie et sur un intérêt partagé pour les idées eurasistes [16][16] Voir M. Laruelle, L’Idéologie eurasiste russe ou comment.... Pour leurs promoteurs russes, l’Iran est un élément majeur, avec la Turquie [17][17] B. Ersanli et V. Korkmaz, « Russian Eurasianism: Model..., la Chine, l’Inde, permettant de construire une diplomatie russe indépendante fondée sur une « multipolarité eurasiste [18][18] Selon l’expression d’Alexandre Dugin. Déclaration citée... ».

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Il existe une même méfiance à Téhéran et à Moscou vis-à-vis du discours occidental de promotion de la démocratie et des Droits de l’homme dans le Caucase, en Asie centrale ou au Moyen-Orient. Cette connivence entre élites politiques iraniennes et russes est néanmoins limitée par leurs divergences d’analyse sur le caractère positif, ou négatif, de la montée en puissance des mouvements islamistes au Moyen-Orient. Pour Téhéran, la révolution syrienne est hors du champ du « réveil islamique » (bidar-e eslami) – appellation iranienne du printemps arabe. La crise syrienne résulterait au contraire du positionnement antisioniste de Bachar el-Assad, l’Occident et ses alliés arabes visant, avec le renversement du régime alaouite, à affaiblir l’Iran en Méditerranée orientale. Dans la vision iranienne, il s’agit de briser l’axe de la « résistance islamique [19][19] Voir, par exemple, les déclarations de l’ayatollah... ». Mais en dépit d’une relation de rivalité et de compétition avec les mouvements islamistes issus des Frères musulmans, Téhéran préserve un dialogue avec eux, alors que Moscou manifeste une opposition de principe à leur montée en puissance au Moyen-Orient.

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En outre, pour Moscou, le statu quo est préférable aux stratégies de changement de régime dirigées depuis l’étranger. Cette vision russe conservatrice est décisive dans la crise syrienne. La Russie définit sa position diplomatique en fonction d’un paramètre qui peut se résumer par un choix entre l’ordre (maintien du régime en place, avec des réformes cosmétiques) et le chaos (changement de régime et arrivée au pouvoir d’une opposition hétéroclite).

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Autre élément significatif, la dimension religieuse. La grille de lecture russe est construite sur l’inquiétude de la montée en puissance des mouvances issues de l’islam politique au Moyen-Orient. Ce ne sont pas les révolutions démocratiques arabes mais des soulèvements islamistes qui mettent en danger la sécurité des minorités chrétiennes au Moyen-Orient. Cette préoccupation russe rejoint la vision arménienne, qui voit l’opposition syrienne comme un regroupement d’islamistes radicaux travaillant au renversement de Bachar el-Assad. Selon ce prisme, Washington poursuivrait des objectifs contradictoires, entre d’un côté la lutte contre Al-Qaida en Afghanistan et au Yémen et de l’autre la lutte contre le régime de B. el-Assad, qui combat Al-Qaida et se pose en protecteur de la communauté chrétienne de Syrie. Cette position est en phase avec le soutien de la communauté arménienne de Syrie à B. el-Assad et avec la stratégie de la Russie, de la Chine et de l’Iran, qui rejettent les interférences étrangères dans la crise syrienne [20][20] D. Petrosyan, « The Situation in Syria and the Turkey-Armenia....

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La lutte contre l’islamisme radical est une priorité russe au Moyen-Orient, dans une vision déterminée par l’expérience de l’État russe dans sa lutte contre les mouvements islamistes de mouvance wahhabite au Caucase du Nord, en Tchétchénie et au Daghestan. La Russie s’oppose à ce qu’elle perçoit comme une « montée de l’islamisme » au Moyen-Orient en réaction à une crise des idéologies sécularistes. La Russie ne distingue pas véritablement les djihadistes des Frères musulmans. Pour Moscou, tous sont des mouvements islamistes hostiles à ses intérêts dans la région. Cette vision a été particulièrement importante dans la mise en place de l’entente tactique entre Russie et Iran au lendemain de la chute de l’Union soviétique. En outre, la présence de nombreux citoyens russes en Israël et dans les pays arabes renforce la dimension de politique intérieure russe des questions moyen-orientales [21][21] I. Zvyagelskaya, Beyond the « Arab Spring »: Russia’s....

La question de la mer Caspienne

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La crise syrienne génère une rivalité accrue entre, d’un côté, la Turquie, contrainte de se positionner en fonction de son ancrage dans le camp occidental et, de l’autre, la Russie et l’Iran. Cette situation nouvelle favorise la confirmation du rejet, par les Russes et les Iraniens, de l’OTAN comme force susceptible d’intervenir dans les conflits de l’ancien espace soviétique et du Moyen-Orient. Dans la région de la Caspienne, l’entente russo-iranienne se fonde sur le rejet de l’élargissement de l’OTAN à l’ancien espace soviétique ; et, d’un point de vue russe, la coopération avec l’Iran en mer Caspienne est nécessaire pour s’opposer aux projets énergétiques occidentaux. Pour Moscou, les investissements des majors de l’énergie dans la région Caspienne s’accompagnent systématiquement d’une présence militaire de l’OTAN. On a là les paramètres d’un nouveau « Grand Jeu », avec une volonté occidentale d’exclure Téhéran et Moscou des projets énergétiques de long terme – avec des tracés de pipelines contournant, par exemple, leurs territoires – et l’ambition de ces deux anciennes puissances impériales de limiter l’influence des acteurs externes à la zone [22][22] M. Denison, « Game Over? Shifting Energy Geopolitics....

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L’exacerbation des tensions au Caucase du Sud, avec le réchauffement du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pose également problème pour la stabilité de la mer Caspienne, en raison du jeu des alliances régionales dans l’hypothèse d’un conflit militaire. La convergence de plusieurs autres facteurs fragilise le maintien de la sécurité dans la zone caspienne. Tout d’abord, l’intensification de la coopération militaire entre l’Azerbaïdjan et Israël a permis à Bakou de renforcer ses capacités militaires, ce qui inquiète l’Arménie. La récurrence des menaces d’intervention israélienne contre les installations nucléaires iraniennes a accru les tensions entre Téhéran et Bakou. Il existe non seulement entre les deux pays un lien militaire (un accord de 1,6 milliard de dollars a été signé en février 2012, incluant la vente de systèmes de défense aérienne et de radars de type Green Pine) et un lien énergétique, mais aussi un accord entre les services de renseignements azéri et israélien, révélé en 2007 par WikiLeaks [23][23] « Awkward Triangle – Azerbaijan Balances Relations.... C’est ce dernier lien qui inquiète Téhéran, outre l’attention particulière accordée au soutien d’Israël aux minorités kurde ou azérie sur le territoire iranien. En retour, Téhéran n’hésite pas à jouer la carte talesh [24][24] Les Talesh sont une minorité d’environ 1 million de... dans ses relations avec Bakou, dénonçant la répression contre cette ethnie dans la région du « Talesh du Nord » en Azerbaïdjan [25][25] Intervention du Dr Ali Abdoli, accusé de complot contre.... La Russie s’efforce de son côté de maintenir des liens privilégiés avec l’ensemble des acteurs. Elle s’affirme ainsi comme la principale puissance régionale capable d’influencer l’ensemble des parties, qu’elles soient iranienne, talesh, azérie, israélienne ou arménienne. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la stratégie russe de développement de partenariats stratégiques avec des États qui peuvent avoir, entre eux, des relations antagonistes. C’est aussi en raison de cette diplomatie tous azimuts qu’il vaut mieux qualifier la relation irano-russe d’entente tactique plutôt que de véritable alliance stratégique [26][26] C. Therme, « Iran and Russia: A Tactical Entente »,....

Qu’attendre à court terme de cette relation ?

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Le caractère complexe des relations irano-russes s’inscrit dans la longue durée et il demeurera dans les prochaines années [27][27] M.N. Katz, « Russia and Iran », Middle East Policy,.... Des dynamiques contradictoires affectent simultanément ces relations bilatérales marquées régulièrement de crises et de rapprochements. Les relations entre les deux pays sont déterminées par leur voisinage, même si la désintégration de l’Union soviétique ne leur a laissé qu’une frontière maritime. La proximité détermine la nécessité, pour les deux pays, de rechercher des compromis pour régler les différentes crises de l’espace postsoviétique. D’autre part, les deux pays doivent s’entendre pour réaliser leurs ambitions respectives sur la scène internationale : Moscou et Téhéran souhaitent en effet apparaître comme de grandes puissances pouvant s’opposer à l’Occident. Enfin, au plan économique, la République islamique a besoin de Moscou notamment en raison des sanctions économiques occidentales ; et la Russie a intérêt au maintien de la tension entre l’Iran et l’Occident pour renforcer ses coopérations avec Téhéran dans des secteurs où la concurrence occidentale est désormais inexistante.

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En dépit de ce contexte favorable, l’approfondissement des relations commerciales irano-russes est limité par les sanctions économiques occidentales. De fortes pressions s’exercent sur les entreprises russes travaillant en Iran. En 2011, les échanges commerciaux irano-russes s’élevaient à 3,7 milliards de dollars [28][28] Russie-Iran : élargir la coopération entre les régions,.... Pour autant, le commerce bilatéral entre les deux pays ne semble pas une priorité du point de vue iranien mais plutôt un choix par défaut dicté par l’impossibilité de s’approvisionner auprès des fournisseurs occidentaux. La préférence culturelle iranienne tend clairement à favoriser le commerce avec l’Europe et les États-Unis, les échanges avec le grand voisin du Nord (la Russie) ou avec la Chine ne constituant qu’un second choix.

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La Russie est l’un des rares pays à poursuivre une coopération militaire avec l’Iran. Depuis la mise en place du régime de sanctions en 2006, ces coopérations se poursuivent « dans les domaines non concernés par les sanctions des Nations unies [29][29] Déclarations de Mikhaïl Dmitriev, chef du Service fédéral... ». Selon le directeur adjoint du Service fédéral russe pour la coopération militaire et technique, Konstantin Biriouline, la Russie a livré des « moyens de lutte radio-électronique de type Avtobaza à l’Iran », dans le but de « garantir la sécurité de l’État iranien [30][30] Ibid. ». C’est bien cette ambition russe de fournir à l’État iranien les moyens de contrôler son territoire et de lui apporter de nouveaux moyens de maintien de l’ordre interne qui suscite l’opposition des Occidentaux. En juin 2009, les manifestants du Mouvement vert ont dénoncé les soutiens russe et chinois apportés à l’État iranien pour qu’il contienne les manifestations populaires contestant le résultat de l’élection présidentielle.

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Enfin, en matière de nucléaire civil, la Russie ne souhaite pas renoncer au marché iranien sous la pression des États occidentaux. Les responsables russes évoquent donc la construction d’une nouvelle centrale nucléaire en Iran après la mise en exploitation de Bouchehr [31][31] Voir par exemple les déclarations de Sergueï Riabkov,.... Pour que ces projets se réalisent, il faudra que Moscou arbitre entre les intérêts de son complexe militaro-industriel et les pressions américaines et israéliennes visant à limiter ses coopérations avec la République islamique.

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***

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Depuis 1991, les relations russo-iraniennes résultent de dynamiques contradictoires, qui limitent la capacité des deux partenaires à construire un véritable partenariat stratégique. Face à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient, Moscou et Téhéran ont affiché leur convergence sur la crise syrienne mais leurs visions respectives des printemps arabes divergent. Du côté russe, on y voit un péril islamiste pour la stabilité régionale [32][32] Voir D. Bauchard, La Russie au Moyen-Orient, Paris,.... Moscou devra surmonter son aversion pour les mouvements politiques liés aux Frères musulmans afin de continuer à exister comme puissance régionale influente au Moyen-Orient. Du point de vue iranien, il s’agit d’un « réveil islamique », suivant le modèle de la révolution islamique de 1979.

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Mais pour préserver leur capacité d’influence régionale, les deux pays devront éviter que leur soutien à Bachar el-Assad ne devienne un obstacle à leurs relations avec les autres États arabes. Moscou et Téhéran peuvent pourtant compter sur l’intérêt déclinant des États-Unis pour les affaires de la région, ainsi que sur la montée en puissance de la Chine, pour continuer à affirmer leur présence diplomatique dans le nouveau Moyen-Orient.

Notes

[1]

« The Killing Fields », The Economist, 20 octobre 2012.

[2]

V. Sazhin, « Iran’s Nuclear Programme: A Russian Perspective », in F. Heisbourg, P. Clawson et V. Sazhin, Iran: The Moment of Truth, Centre for European Policy Studies, juin 2005, « ESF Working Papers », n° 20, p. 12.

[3]

V. Cheterian, « État de choc pour l’industrie russe », Manière de voir, n° 126, 2012, p. 80, dossier « L’armée dans tous ses états ».

[4]

Intervention de S. Dudoignon au séminaire « L’Asie centrale dans tous ses États », Paris, 12 novembre 2012.

[5]

D. Nerbollier, « La Turquie veut militariser sa frontière avec la Syrie », La Croix, 27 novembre 2012.

[6]

E. Primakov, Russia and the Arabs: Behind the Scenes in the Middle East from the Cold War to the Present, New York, Basic Books, 2009, p. 367.

[7]

Ibid., p. 368-369.

[8]

C. Therme, « Le triangle géopolitique entre la Turquie, l’Iran et la Russie : entre ruptures et continuités », in F. Nahavandi (dir.), Turquie : le déploiement stratégique, Bruxelles, Bruylant, 2012.

[9]

Voir le texte de la résolution 1 929 du 9 juin 2010, disponible sur : <http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1929%20>.

[10]

S. Bahman, « Iran-Russia Relations Overshadowed by S-300 Dispute », Iran Review, 20 août 2012.

[11]

Déclarations citées par la presse iranienne du 4 septembre 2012.

[12]

P. Felgenhauer, « Pro-Iranian Lobby Attempts to Revive Russia’s Sale of S-300 Missiles to Iran », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, n° 142, 26 juillet 2012 et Y. Shipilov, « S-300 pour l’Iran : la Russie doit reprendre les livraisons (expert) », RIA Novosti, 5 juillet 2012.

[13]

« Après Flame, miniFlame repéré en Iran et au Liban », L’Orient-Le Jour, 15 octobre 2012.

[14]

Déclarations citées par la presse iranienne du 19 novembre 2012.

[15]

Ibid.

[16]

Voir M. Laruelle, L’Idéologie eurasiste russe ou comment penser l’empire, Paris, L’Harmattan, 1999.

[17]

B. Ersanli et V. Korkmaz, « Russian Eurasianism: Model for Iran and Turkey? », Turkish Review of Eurasian Studies, vol. 4, 2004, p. 99-133.

[18]

Selon l’expression d’Alexandre Dugin. Déclaration citée in Z. Najafi, « Interview with Aleksander Gelyevich Dugin. Eurasianism, Iran, and Russia’s Foreign Policy », Iran Review, 30 avril 2012.

[19]

Voir, par exemple, les déclarations de l’ayatollah Amoli Larijani, chef du pouvoir judiciaire : « Le problème des États-Unis et des Occidentaux n’est pas uniquement le régime de Bachar el-Assad, mais la résistance islamique […]. La situation en Syrie s’est compliquée à cause des ingérences occidentales et de certains pays arabes ». Déclarations citées par Arman, 29 novembre 2012.

[20]

D. Petrosyan, « The Situation in Syria and the Turkey-Armenia Protocols », Noyan Tapan, 17 septembre 2012.

[21]

I. Zvyagelskaya, Beyond the « Arab Spring »: Russia’s Security Interests in the Middle East, Paris, Ifri, novembre 2012, « Note de l’Ifri », p. 5.

[22]

M. Denison, « Game Over? Shifting Energy Geopolitics in Central Asia », George Washington University, The Elliot School of International Affairs, octobre 2012, « Central Asia Policy Brief », n° 5, disponible sur : <http://www.centralasiaprogram.org/images/Policy_Brief_5,_October_2012.pdf>.

[23]

« Awkward Triangle – Azerbaijan Balances Relations with Israel and Iran », Jane’s Intelligence Review, 14 mai 2012.

[24]

Les Talesh sont une minorité d’environ 1 million de personnes, réparties entre l’Azerbaïdjan et l’Iran.

[25]

Intervention du Dr Ali Abdoli, accusé de complot contre l’État azéri à la suite de l’arrestation, en juin 2012, d’Hilal Mammadov en Azerbaïdjan. Conférence intitulée « Indigenous Peoples of the Caucasian Caspian Region », Erevan, 5-7 octobre 2012.

[26]

C. Therme, « Iran and Russia: A Tactical Entente », in S. Cronin (dir.), Iranian-Russian Encounters: Empires and Revolutions since 1800, New York, Routledge, 2012.

[27]

M.N. Katz, « Russia and Iran », Middle East Policy, vol. 19, n° 3, 2012, p. 54-64.

[28]

Russie-Iran : élargir la coopération entre les régions, Itar-Tass French Language Service, 14 novembre 2012.

[29]

Déclarations de Mikhaïl Dmitriev, chef du Service fédéral russe pour la coopération militaire et technique. Citées in « Russie-Iran : la coopération militaire continue », RIA Novosti, 2 novembre 2011.

[30]

Ibid.

[31]

Voir par exemple les déclarations de Sergueï Riabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères. Citées in Russie-Iran : coopération dans l’électronucléaire, Itar-Tass French Language Service, 23 septembre 2011.

[32]

Voir D. Bauchard, La Russie au Moyen-Orient, Paris, Ifri, octobre 2012, « Note de l’Ifri ».

Résumé

Français

Au-delà d’une ancienne proximité historique, Moscou et Téhéran ont dû redéfinir leur relation après la disparition de l’URSS. Cette relation intègre, entre autres, des approches différentes des évolutions politiques au Moyen-Orient ; une coopération ambiguë en matière nucléaire et d’armements conventionnels et une convergence de vues sur la crise syrienne. Les deux capitales devront néanmoins prendre garde que cette dernière position ne leur aliène pas les grands acteurs de la région.
politique étrangère

Mots clés

  • Russie
  • Iran
  • Moyen-Orient
  • Caspienne

English

Clément Therme, Iran and Russia Facing the Crises in the Middle East: Between Complicity and DivergenceThough they have historically been close, Moscow and Tehran have had to redefine their relationship following the demise of the USSR. This relationship entails, among other things, different approaches to political developments in the Middle East, ambiguous cooperation on nuclear and conventional weapons and a shared perspective on the Syrian crisis. Both capitals should nevertheless take care to make sure that their positions on the latter do not alienate major players in the region.

Plan de l'article

  1. Perceptions russes de l’enjeu démocratique au Moyen-Orient
  2. Ambivalences russes face au programme nucléaire iranien
  3. La crise syrienne : une communauté de vues
  4. La question de la mer Caspienne
  5. Qu’attendre à court terme de cette relation ?

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