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Politique étrangère

2016/4 (Hiver)


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L’ouvrage d’Ulrich Menzel (« L’Ordre du monde ») propose une analyse magistrale consacrée à l’architecture de sécurité politique et économique du monde du Moyen Âge à nos jours. Politologue et professeur des universités à Brunswick, l’auteur tente de montrer quels facteurs permettent de structurer l’ordre international dans un monde anarchique dépourvu de structure de pouvoir à l’échelle planétaire. Pour Menzel, l’ordre réside dans l’anarchie et repose sur l’interaction entre les puissances et les empires qui ont politiquement et économiquement dominé le monde à un moment donné. Pour le démontrer, il analyse sur une période de plus de mille ans les structures hiérarchiques, hégémoniques et impérialistes qui ont successivement émergé et contribué à la naissance d’un ordre à la fois régional et mondial.

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Les choix effectués par l’auteur peuvent paraître arbitraires, l’analyse étant limitée à :

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  • – L’empire de la dynastie Song (960-1204)

  • – L’expansion mongole (1230-1350)

  • – La domination des républiques de Gênes (1261-1350) et de Venise (1381-1503)

  • – La dynastie Ming (1368-1435)

  • – Le temps des découvertes et des conquêtes portugaises (1494-1580) et espagnoles (1515-1919 et 1648-1659)

  • – L’empire ottoman (1453-1571)

  • – L’expansion néerlandaise (1609-1713)

  • – La France absolutiste (1635-1714)

  • – L’empire britannique (1692-1919)

  • – Les États-Unis, superpuissance bienveillante (1919-2035)

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Il est intéressant de relever que, dans la liste des puissances hégémoniques analysées ne figurent ni l’Union soviétique, ni le Reich allemand ou l’Allemagne nazie. Pourtant, l’un et l’autre, et surtout l’URSS, ont dominé leurs espaces respectifs pendant des décennies. Certes, la quête allemande d’une hégémonie régionale, voire mondiale, fut plus brève que celle de l’URSS qui a exercé son hégémonie sur l’Europe de l’Est pendant un demi-siècle. Mais ce n’est pas la raison principale qui pousse l’auteur à faire l’impasse sur Moscou ou Berlin. L’argument, qui pour Menzel légitime le rôle hégémonique d’une puissance, est d’abord qu’elle s’inscrit dans un temps long – ce ne fut le cas ni du Reich allemand ni de la Russie soviétique –, et qu’elle contribue à la stabilisation de l’architecture mondiale en fournissant « des services » à l’humanité dans les domaines politique, économique, culturel ou scientifique. Cela n’interdit certes nullement le recours à la force ni l’usage de la force militaire à des fins politiques ; mais dans l’ensemble le bilan de chacune des puissances listées et analysées par l’auteur s’avère « globalement positif ».

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Ainsi la dynastie Song a-t-elle marqué un tournant décisif au plan des innovations en matière scientifique et technologique, et favorisé par le biais d’un système de tribut sur l’ensemble du territoire chinois l’émergence d’un ordre régional basé sur la division du travail. Le contrôle de la Route de la soie et la mise en place d’un système de communications et de transports euro-asiatique furent l’œuvre des Mongols entre le xiie et le xiiie siècle, aidés par la république de Gênes. Cette dernière, malgré sa petite taille, a joué un rôle majeur entre les xiiie et xive siècles dans l’architecture politique et économique de l’espace méditerranéen (organisation logistique des croisades, création de colonies, esclavage), et dans le soutien au commerce et au développement des transports maritimes et terrestres entre l’Europe et l’Asie, sans oublier l’apport proprement scientifique des Gênois (invention de la comptabilité, mise en place d’un système bancaire pour le commerce international).

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L’apport des Song, des Mongols et des Gênois s’inscrit dans le temps long, puisque les Ming, les Ottomans et les Vénitiens s’en inspireront par la suite. Ainsi, la dynastie des Ming rétablit-elle la grandeur des Song, du moins dans la première partie de leur règne qui s’achève au milieu du xviiie siècle. Ainsi, dès le milieu du xive siècle, les Ming se dotent d’une puissante marine de guerre et d’une armée de métier, dominent l’Asie orientale, mènent des expéditions jusqu’au Moyen-Orient, rétablissent et intensifient le système tributaire des Song via des missions diplomatiques et commerciales, révolutionnent la production artistique et artisanale, se lancent dans le commerce international avec les Portugais et les Hollandais, et enfin participent à tel point aux transferts entre l’Ancien et le Nouveau Monde que l’auteur estime que les prémisses d’un monde globalisé sont établies dès cette période.

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Moins large que l’empire des Ming, l’empire des Ottomans s’inscrira davantage dans la durée (1299-1923), en couvrant néanmoins jusqu’à la fin du xviie siècle un espace qui s’étend au sud de la Méditerranée, du Maroc à la Somalie, et au nord du golfe Persique jusqu’en Autriche. Le règne des Ottomans a permis la protection des routes du commerce des caravanes entre le Moyen-Orient et les ports de la Méditerranée, la protection des pèlerins musulmans (chiites et sunnites) en chemin vers les lieux saints, voire la protection des musulmans dans leur ensemble. La république de Venise enfin, succédant aux Gênois, longtemps liée à l’Empire de Byzance, a su s’accorder avec les Ottomans au xve siècle, et s’assurer d’une place prépondérante entre Occident et Orient méditerranéen (byzantin, puis ottoman). Grâce à l’annexion et à la création de territoires, de colonies et de comptoirs en mer Adriatique et en mer Méditerranée, Venise est devenue l’une des principales puissances économiques et commerciales européennes. Dans la continuité de Gênes, elle garantit le fondement financier du système économique et commercial de son temps, assure les transports entre l’Europe et le Moyen-Orient, et contrôle l’essentiel du trafic commercial maritime en Méditerranée.

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Aux Portugais et à leur premier empire colonial (1415-1580), on doit les « grandes découvertes », la réalisation des premières cartes maritimes de l’océan Atlantique et de l’océan Indien, la découverte de la route maritime vers les Indes, la sécurisation des transports maritimes dans l’océan Indien, le développement du commerce entre l’Europe et l’Inde (épices, produits de luxe), puis entre l’Europe et l’Amérique (esclaves). Aux xve et xvie siècles, l’Espagne suit les traces de son voisin en introduisant l’argent volé aux Indiens d’Amérique latine dans l’économie mondiale, en fournissant cartes et savoir-faire logistique maritimes, en combattant la piraterie et en protégeant (quoi qu’on en pense) l’Église catholique dans sa lutte contre les protestants.

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Le xviie siècle est à son tour marqué par une double hégémonie, à la fois terrestre et maritime. Sur mer, les Néerlandais profitent d’une incontestable avancée sur le plan scientifique et maritime pour transformer leurs conquêtes coloniales d’Asie en comptoirs assurant le commerce et leur prospérité. La France, quant à elle, connaît son apogée sur le plan militaire et culturel en Europe avec le règne de Louis XIV. Elle impose sa langue, sa culture et son art de vivre à l’Europe tout entière, tout en assurant son expansion coloniale en Amérique. Les échanges commerciaux et culturels de ce siècle sont le fait des Français et des Néerlandais – double hégémonie, double expansion stoppées sur mer et sur terre par la Grande-Bretagne à partir de la fin du xviie siècle jusqu’au début du xviiie siècle. À compter de ce moment et jusqu’en 1919, les Britanniques domineront, sur les plans commercial (échange triangulaire avec l’Amérique, l’Afrique et l’Asie), linguistique (l’anglais devient la lingua franca), militaire (elle est puissance victorieuse dans les deux Guerres mondiales) et scientifique (révolution industrielle). Enfin, les États-Unis dominent le monde dans deux phases distinctes : entre 1919 et 1989, puis depuis 1990 après la fin de la guerre froide. Domination globale, car à la fois militaire, économique, politique et culturelle. Une domination elle aussi condamnée à disparaître un jour, et à céder la place à une nouvelle puissance globale qui, du point de vue de l’auteur, ne peut être que la Chine.

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Menzel souligne également que chaque puissance ainsi décrite a pu s’appuyer sur l’acquis des conquêtes et structures de domination de la puissance qui l’a précédée. Les Ming suivent les Song, les Ottomans les Mongols, les Portugais et les Espagnols bénéficient des efforts déployés par les Gênois et les Vénitiens, les Britanniques de ceux des Néerlandais et des Français (eux-mêmes favorisés par le terrain préparé par le Portugal et l’Espagne). Enfin, les États-Unis succèdent presque naturellement aux Britanniques après la Grande Guerre.

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Vu sous cet angle, le monde a connu une structure de domination hégémonique quasi ininterrompue depuis le xe siècle jusqu’à nos jours. Toutefois, pour Menzel, puissance n’égale pas toute-puissance. Les puissances qui s’appuient sur des empires, sur la force militaire pure, sur la conquête sans souci de stabilisation post-conflictuelle sont celles qui disparaissent le plus rapidement. Ce fut le cas des empires des Mongols, des Espagnols ou des Français. En revanche, les puissances, la plupart de temps maritimes par ailleurs, dont l’objectif n’a pas été d’établir un pouvoir impérialiste, mais plutôt une politique hégémonique plus ou moins tolérée par les partenaires, sont aussi celles dont l’action a pu s’inscrire dans la plus longue durée. Les exemples les plus évidents de ce point de vue sont ceux des républiques de Gênes et de Venise, de l’empire portugais et des Pays-Bas – quatre États ou Villes-États dont les ressources propres, à la fois démographiques et économiques, n’étaient pas naturellement destinées à l’expansion. Exceptions à la règle : la Grande-Bretagne et les États-Unis, dont la domination a reposé à la fois sur le soft power et sur le hard power, la première ayant constitué l’empire par excellence. L’affaire est déjà plus complexe pour les États-Unis, super-puissance démocratique qui a su, depuis 1945, livrer un bien public inestimable : la sécurité globale.

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Ces quelques commentaires ne suffisent pas à rendre hommage aux plus de 1 200 pages d’un très grand livre d’histoire et de science politique. Superbement écrit et clair, cet ouvrage trouvera vite, espérons-le, un traducteur et un éditeur courageux en France.

Pour citer cet article

Stark Hans, « Die Ordnung der Welt. Imperium oder Hegemonie in der Hierarchie der Staatenwelt, Ulrich Menzel, Berlin, Suhrkamp Verlag, 2015, 1232 pages », Politique étrangère, 4/2016 (Hiver), p. 178-181.

URL : http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2016-4-page-178.htm
DOI : 10.3917/pe.164.0178


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