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Politique étrangère

2017/1 (Printemps)


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L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche soulève bien des questions sur la production, le positionnement et l’avenir des think tanks, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe. La très grande majorité d’entre eux n’a pas anticipé sa victoire, remportée en dépit – ou plutôt à cause – du peu d’attention portée aux faits. Donald Trump a construit sa victoire sur une dénonciation systématique des élites politiques, médiatiques et intellectuelles traditionnelles et donc, indirectement, des think tanks. À Washington, la traditionnelle revolving door entre l’Administration et les think tanks est complètement perturbée. Plus profondément, le rôle des think tanks est directement remis en cause dans un environnement post-truth où les fake news et les déclarations mensongères semblent ouvertement assumées par le 45e président des États-Unis d’Amérique, pays qui a érigé la liberté d’expression individuelle en principe constitutionnel. À la veille de son investiture, The Washington Post publiait une tribune résumant bien les interrogations en la matière : « Trump pourrait causer la disparition des think tanks tels que nous les connaissons [1][1] J. Rogin, « Trump Could Cause “the Death of Think Tanks.... »

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Parallèlement, et de manière sans doute trop discrète, les think tanks se réunissent régulièrement dans différents formats internationaux pour réfléchir à leurs missions et envisager les évolutions de leur métier, pratiqué très différemment selon les pays ou les modèles d’organisation. Leurs activités suscitent fréquemment la curiosité de journalistes souvent intéressés par la notion d’influence, ou d’universitaires, intéressés quant à eux par le positionnement hybride des think tanks. Cette curiosité alimente une production régulière d’articles ou d’ouvrages qui, en raison du point de vue de leurs auteurs, restent souvent descriptifs ou, au contraire, attachés à déconstruire le phénomène. Rares sont ceux qui témoignent d’une proximité suffisante pour embrasser sa totalité, tout en ayant un minimum d’ambition conceptuelle. Parmi les ouvrages récents consacrés aux think tanks, les travaux de Thomas Medvetz avaient marqué une avancée, alors que ceux de Laurence Shoup relevaient plus d’une approche idéologique [2][2] T. Medvetz, Think Tanks in America, Chicago, The University.... L’ouvrage de James McGann et celui dirigé par Donald Abelson, Stephen Brooks et Xin Hua ont été élaborés dans ce cadre historiographique, mais vont être lus dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, au risque de laisser au lecteur l’impression qu’ils ratent leur cible principale. Ce décalage chronologique rend en réalité leur lecture plus éclairante. Ces deux ouvrages apportent, de manières différentes, des éléments utiles au débat sur les think tanks.

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Senior Lecturer à l’université de Pennsylvanie, James McGann y dirige le Think Tank and Civil Societies Program, qui publie tous les ans un classement mondial des think tanks, et contribue à l’organisation de rencontres régulières entre eux à travers le monde. Depuis longtemps convaincu de leur importance croissante, James McGann considère qu’ils représentent désormais aux États-Unis un cinquième pouvoir. Partant d’une définition volontairement large – les think tanks sont des institutions qui produisent de la recherche, de l’analyse et des conseils sur les politiques publiques –, il considère que leur facteur différenciant est moins leur affiliation ou leur indépendance que leur caractère temporaire ou pérenne. Selon lui, il existerait sept types de think tanks : autonome et indépendant, presque indépendant, affilié à une université, affilié à un parti politique, affilié à un gouvernement, presque gouvernemental et, pour finir, à but lucratif. L’histoire et le paysage des think tanks sont décrits à grands traits, avant que soient abordées les contraintes qui leur sont communes. Toutes ces structures sont confrontées au même défi : comment tenir un langage de vérité aux autorités publiques (truth to power) ou, a minima, alimenter les mécanismes de décision par leur expertise ? Afin d’évaluer leur impact, James McGann consacre un chapitre à des études de cas relevant de la politique intérieure, et un chapitre à des études de cas relevant de la politique étrangère. Ce dernier examine les dossiers suivants : prolifération nucléaire en Corée du Nord, stratégie du surge en Irak, redéploiement stratégique global des États-Unis, conséquences du 11 Septembre, Darfour, politique de relance en 2009 et, pour finir, sortie d’Irak. Sur chaque dossier, le rôle joué par un ou deux think tanks est analysé, en mettant en avant l’exploitation médiatique des travaux ou les contacts au plus haut niveau qu’ils ont permis.

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Utilisant sa fine connaissance des think tanks, James McGann estime qu’ils sont tous confrontés, à des degrés divers, à quatre défis : la concurrence, le financement, la technologie et l’impact sur les politiques. C’est une manière de rappeler que les think tanks sont des entités tributaires des conditions économiques, sociales et politiques dans lesquelles elles opèrent, au même titre que des entreprises de droit privé. Ces défis partagés conduisent les principaux think tanks à nouer de nombreuses coopérations sur des thématiques de recherche, mais aussi, de plus en plus, sur leurs pratiques. Pour James McGann, ils ont un rôle spécifique, en particulier aux États-Unis et en Europe, pour contrecarrer l’approche de court terme qui préside aux choix politiques. Il leur faut, au contraire, attirer sans cesse l’attention par leurs travaux sur les tendances transnationales de long terme qui devraient servir de cadre à l’élaboration des politiques publiques. S’il se montre relativement confiant pour leur avenir, James McGann les invite à accélérer leur transformation par le numérique pour élargir et mieux segmenter leurs audiences.

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Professeur de sciences politiques à l’université Western Ontario, Donald Abelson concentre, depuis plusieurs années, ses recherches sur les think tanks spécialisés sur les questions internationales [3][3] Voir notamment, D. Abelson, « Old World, New World:.... Constitué de onze chapitres, l’ouvrage qu’il a co-dirigé avec Stephen Brooks, professeur de sciences politiques à l’université de Windsor, et Xin Hua, professeur associé de sciences politiques à l’université de Shanghai, propose un tour du monde des think tanks en se concentrant sur l’Europe (Allemagne, Grande-Bretagne, Pologne et Espagne), l’Amérique du Nord (États-Unis et Canada), et la Chine. À l’instar de celui de James McGann, cet ouvrage ne s’intéresse guère au phénomène dans l’espace post-soviétique, au Moyen-Orient, et encore moins en Afrique. Néanmoins, il apporte du neuf et n’hésite pas à aborder des questions qui peuvent fâcher certains think tankers.

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Ces derniers sont tous confrontés au « paradoxe de l’abondance ». Alors que la demande pour la production des think tanks est totalement élastique et les barrières à l’entrée très basses, leur offre évolue peu et rares sont les entités qui décident de quitter le marché (début 2016, FRIDE a néanmoins fermé ses portes). À l’abondance d’informations et d’analyses gratuitement accessibles répond une réduction de l’attention des consommateurs ; ce paradoxe accentue l’effet de marque pour se singulariser, et par voie de conséquence, les stratégies de marque élaborées et conduites par les think tanks. Cela conduit naturellement les universitaires à chercher à mesurer leur influence, réelle ou supposée, ainsi que les enjeux de réputation. Selon Donald Abelson, les dirigeants de think tanks consacreraient l’essentiel de leur énergie à créer et à entretenir une illusion d’influence. Pas tous, serait-on tenté de lui répondre, car là non plus il n’est guère possible de porter un jugement englobant l’ensemble de l’industry des think tanks. Le débat traditionnel entre policy research et political advocacy serait aussi vain. Selon Donald Abelson, ces deux activités sont constitutives pour tous les think tanks. Se présenter comme « indépendant » serait un cliché. À l’image d’un pendule, les think tanks favorisent l’une ou l’autre activité en fonction de leurs histoires, de leurs financements et de leurs missions. Quel que soit le modèle, il rappelle une évidence parfois oubliée : la valeur des think tanks dépend de leur crédibilité intellectuelle à l’égard de leurs partenaires, qui ne se limitent évidemment pas à leurs financeurs. Dans sa conclusion, Donald Abelson démonte un point clé de l’argumentaire des think tanks : le lien de causalité et de proportionnalité entre leur degré d’exposition publique et leur degré d’influence politique. Si elle est réelle, cette influence n’est souvent pas visible et ne peut se résumer au nombre de citations dans les médias, de publications ou de débats organisés.

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Ces deux ouvrages illustrent la réflexion que les think tanks conduisent, de manière continue, sur leur métier, mais soulignent indirectement que la notion d’influence qui leur est associée n’est sans doute pas la plus pertinente pour le faire.

Notes

[1]

J. Rogin, « Trump Could Cause “the Death of Think Tanks as We Know Them” », The Washington Post, 15 janvier 2017.

[2]

T. Medvetz, Think Tanks in America, Chicago, The University Press, 2012 ; L. Shoup, Wall Street’s Think Tank, New York, Monthly Review Press, 2015.

[3]

Voir notamment, D. Abelson, « Old World, New World: The Evolution and Influence of Foreign Affairs Think-Tanks », International Affairs, n° 1, 2014.

Pour citer cet article

Gomart Thomas, « The Fifth Estate: Think Tanks, Public Policy, and Governance, James G. McGann, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2016, 230 pages. Think Tanks, Foreign Policy and Geo-Politics: Pathways to Influence, Donald E. Abelson, Stephen Brooks et Xin Hua (dir.), Londres, Routledge, 2016, 208 pages », Politique étrangère, 1/2017 (Printemps), p. 180-182.

URL : http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2017-1-page-180.htm
DOI : 10.3917/pe.171.0180


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