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Politique européenne

2012/2 (n° 37)

  • Pages : 198
  • ISBN : 9782336004389
  • DOI : 10.3917/poeu.037.0132
  • Éditeur : L'Harmattan

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Les institutions européennes ont entrepris depuis la fin des années 1980 de renforcer l’identification des citoyens à l’Union européenne au moyen de politiques symboliques (Foret, 2008), notamment l’instauration de journées de commémoration et de célébration [1][1] Tout en gardant la responsabilité des analyses contenues.... C’est ainsi que le 9 mai fut, par exemple, désigné « Journée de l’Europe », ou le 27 janvier, « Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’Humanité ». Ces deux journées témoignent d’une volonté de célébrer tant le versant positif (la déclaration fondatrice de Robert Schuman) que le versant négatif (l’expérience traumatique de la Shoah) d’une mémoire conçue comme commune à tous les Européens. Dans le champ des études européennes, se sont alors développés en parallèle des travaux portant sur ce que pourrait recouvrir une « mémoire européenne » (Rosoux, 2003 ; Traverso, 2009) et sur la nature véritable des processus d’identification à l’Europe (Duchesne, 2006, 2008 ; Belot, 2010). Pour autant, à la croisée de ces deux domaines, les liens entre mémoire et identité collectives au niveau européen ont été jusqu’à présent assez peu explorés, bien qu’il y ait tout lieu de s’interroger sur la nature des « cadres sociaux » susceptibles de porter une mémoire européenne (Halbwachs, 1994). C’est à ce chantier que cet article souhaite contribuer, en se fondant sur une étude de cas : celui de la « Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme ».

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Cette journée a été fixée par le Conseil Européen, sur recommandation du Parlement européen, à la date 11 mars, celle des attentats survenus à Madrid en 2004. Avec un bilan de 191 morts et 1857 blessés, ces attentats constituent à ce jour le pire acte terroriste perpétré en Europe [2][2] Bien qu’ayant fait moins de morts, il dépasse en nombre.... Aussi de nombreux responsables politiques, diplomates et journalistes les rapprochèrent-ils de ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis, en qualifiant le 11 mars 2004 de « 11 septembre européen ». De fait, l’impact des attentats de Madrid se fit sentir dans toute l’Europe, puisque le lendemain des milliers d’Européens descendirent dans les rues pour manifester leur solidarité avec les victimes madrilènes. Ils furent 5000 à Bruxelles, 3000 à Paris, 2000 à Berlin, 1000 à Lisbonne ou Helsinki, plusieurs centaines à Londres et Rome…. Or, le 11 mars 2004 au matin, à l’ordre du jour d’une séance plénière du Parlement européen figurait une proposition de résolution prévoyant entre autres de fixer à la date du 11 septembre une journée de commémoration officielle en mémoire de toutes les victimes du terrorisme. En quelques minutes, décision fut prise par les députés européens de substituer à la date du 11 septembre celle du 11 mars ; et c’est ainsi que, à peine quelques heures après l’explosion des bombes à Madrid, le 11 mars était proclamé « Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme », le plus souvent abrégé, depuis, en « Journée européenne des victimes du terrorisme » (JEVT) [3][3] Résolution P5_TA(2004) 0179 du Parlement européen sur....

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La rapidité avec laquelle la JEVT a été adoptée pose avec une acuité particulière la question de l’articulation, au cœur des processus d’identification collective, entre émotions et mémoires collectives. Cette même question est au cœur de la très fine étude consacrée par Randall Collins (2004a) aux réactions suscitées aux États-Unis par les attentats du 11 septembre 2001. Prolongeant les analyses pionnières de Simmel et de Coser sur le renforcement de la cohésion sociale provoqué par un conflit avec l’extérieur, il s’est saisi du cas du 11 septembre 2001 pour établir sur quoi repose précisément ce renforcement et combien de temps il peut durer. Suivant les catégories d’analyse qu’il propose, on peut faire l’hypothèse que la JEVT serait un « rituel commémoratif », adopté dans l’espoir d’entretenir l’élan de solidarité suscité en Europe par les attentats du 11 mars 2004, d’institutionnaliser en quelque sorte une émotion partagée, par nature éphémère.

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L’efficacité de tels rituels implique toutefois, toujours selon R. Collins (s’inspirant ici du Durkheim des Formes élémentaires de la vie religieuse), qu’ils parviennent à focaliser l’attention mutuelle de ceux qui y participent sur un même objet, rappelant symboliquement l’événement initial. C’est ainsi que, dans le cas du 11 septembre, les pompiers de New York furent célébrés, au cœur du dispositif commémoratif, en tant que « héros » de la nation américaine (Collins, 2004a, 67-70 ; 2004b, 81-95). Cette héroïsation découlait du fait que les attentats avaient majoritairement été ressentis aux États-Unis comme un « nouveau Pearl Harbor », un acte de guerre à l’encontre de la nation (White, 2004), et tenait donc aussi au « nationalisme ordinaire » (Billig, 1995) qui caractérise la société américaine contemporaine (Nussbaum, 2003). Le contexte européen, on le sait, est différent. L’identité collective européenne tend à se construire au travers d’une forme de dépassement, ou à tout le moins d’euphémisation, des nationalismes (Lacroix, 2004), qui engage aussi une évolution de ce que Johann Michel (2010) propose d’appeler les « régimes mémoriels ». Les sociétés européennes seraient désormais moins enclines à célébrer des héros « morts pour » la nation qu’à commémorer des victimes « mortes à cause » d’elle (Barcellini, 2010 ; El Kenz et Nérard, 2011), cette évolution favorisant en outre l’essor de formes de concurrence entre victimes (Chaumont, 1997).

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Cette évolution est particulièrement prégnante en Espagne, au travers de la mobilisation des victimes du franquisme et du mouvement pour la « récupération de la mémoire historique » (Rozenberg, 2006). On en trouva trace aussi dans les réactions aux attentats du 11 mars 2004, puisque, comme l’indiquent de nombreux messages collectés dans les gares frappées par les bombes (Sánchez-Carretero, 2011 ; Truc, 2011b), une large partie de la population espagnole (mais aussi européenne) considéra que les personnes tuées par ces attentats étaient mortes à cause de l’engagement de l’Espagne dans la guerre en Irak, décidé par le gouvernement Aznar exactement un an avant les attentats, en dépit du désaccord massif de son opinion publique. De fait, en mai 2004, 64 % des Espagnols pensaient que les attentats du 11 mars n’auraient pas eu lieu si l’Espagne n’avait pas soutenu les États-Unis dans la guerre en Irak (et seuls 23 % ne le pensaient pas) [4][4] Baromètre du Real Instituto Elcano, 6ème vague, résultats... ; une conviction qui est partagée par les membres de la principale association de victimes des attentats du 11 mars, « 11-M. Afectados del Terrorismo » [5][5] Voir les publications de l’association disponibles....

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De là provient le caractère problématique de la JEVT, dont la célébration, chaque 11 mars depuis 2004, donne systématiquement lieu à des discours allant au-delà du simple hommage rendu aux victimes des attentats de Madrid. Un reportage télévisé réalisé par les institutions européennes pour promouvoir la JEVT en 2005 évoquait par exemple le sacrifice de « ceux qui ont payé de leur sang leur attachement à la démocratie européenne » [6][6] Script en français du VNR 13’, « Première Journée européenne.... De même, le 11 mars 2008, un communiqué du réseau européen des associations de victimes du terrorisme affirmait que « cette journée devrait aussi servir à témoigner le soutien indéfectible aux valeurs démocratiques et aux droits de l’homme que nous partageons dans toute l’Europe » [7][7] <www.europeanvictims.net/pages/cont/index.php?id=2.... Enfin, dernier exemple parmi d’autres, lors des débats au Parlement européen du 17 mai 2010, Teresa Jiménez-Becerril Barrio, une jeune députée européenne affiliée au Parti populaire européen dont le frère et la belle-sœur ont été tués par ETA, prenait la parole en ces termes :

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« Monsieur le Président, comme je n’ai pas pu le faire le 11 mars dernier, lors de la Journée européenne des victimes du terrorisme, je souhaiterais profiter de l’occasion pour rendre un hommage mérité aux victimes en reconnaissance de l’immense sacrifice de ceux qui ont payé le prix fort au nom de la liberté[8][8] Débats au Parlement européen, 17 mai 2010, « Interventions.... »

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Tout se passe donc comme si la JEVT s’efforçait de reproduire à l’échelle européenne le modèle d’une cohésion nationale fondée sur « des morts qui structurent la biographie de la nation » (Anderson, 1996), alors que ce n’est pourtant pas ce modèle que suivirent les réactions initiales aux attentats du 11 mars. Pour comprendre ce paradoxe, nous restituerons d’abord la genèse de la JEVT, qui permet d’élucider le caractère si rapide de son adoption. Puis nous nous arrêterons sur le rôle particulier joué dans cette genèse par le travail de lobbying des victimes d’ETA au niveau européen, qui explique la forme particulière prise par la JEVT. Enfin, nous verrons en quoi ces éléments contribuent à limiter drastiquement sa mise en œuvre et, par conséquent, sa portée réelle.

Des attentats du 11 mars 2004 à la JEVT : retour sur l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité »

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L’adoption de la JEVT constitue, à n’en pas douter, l’une des décisions les plus rapides qui aient été prises par les instances européennes, souvent critiquées pour leur inertie bureaucratique. La recommandation votée par les députés européens le 11 mars 2004 fut approuvée et entérinée en décembre 2004 par le Conseil Européen, et la JEVT put par conséquent être mise en œuvre dès le premier anniversaire des attentats, le 11 mars 2005.

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Cette rapidité, comme on l’a brièvement signalé en introduction, tient à un assez rare concours de circonstances : le 9 mars 2004, une proposition de résolution prévoyant la création de cette journée avait été déposée au Parlement européen. Elle se fondait sur un rapport rendu au préalable par José Ribeiro e Castro qui avait pour objet « les progrès enregistrés en 2003 dans la création d’un espace de liberté, de sécurité et de justice » [9][9] Proposition de résolution sur les progrès enregistrés.... Et la création d’un tel espace au sein de l’Union européenne figurait à l’agenda européen depuis le traité d’Amsterdam en 1999 [10][10] Articles 2 et 39 du traité.. La résolution votée par le Parlement le 11 mars 2004 au matin n’a par conséquent rien de fortuit. Elle vient au contraire de loin et peut être analysée comme résultant de l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité » (Kingdon, 1995), créée par la rencontre entre trois courants : le courant des solutions, celui des problèmes et celui de la politique. Commençons par les deux derniers. Ils consistent en, d’une part, l’inscription à l’agenda européen de la lutte contre le terrorisme et de la reconnaissance de ces victimes, et d’autre part l’activité de certains membres du Parti populaire européen (PPE).

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Comme l’indique un rapport du PPE publié quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001, ainsi que son site Internet, ses élus ont toujours été à la pointe du combat contre le terrorisme et de la défense des intérêts de ceux qui en sont victimes. Dès 1997, peu de temps après la résolution du scandale des Groupes antiterroristes de libération (commandos paramilitaires et parapoliciers espagnols qui intervenaient en territoire français dans les années 1980 pour liquider des membres de l’ETA) et du litige ayant opposé la Belgique et l’Espagne à propos de l’extradition de deux citoyens espagnols soupçonnés de complicité avec ETA (Guittet, 2008, 229), le PPE avait, lors de son 12ème congrès, adopté un texte enjoignant les pays membres de l’UE a « maintenir une position uniforme et commune dans la lutte contre le terrorisme dans le plein respect des droits fondamentaux » [11][11] Parti populaire européen, Le Groupe du PPE-DE à la.... En janvier 2001 encore, lors de son 14èmecongrès, il adopta une résolution pour réitérer la demande du Parlement européen auprès de toutes les institutions de l’UE afin d’instaurer des mécanismes efficaces de lutte contre le terrorisme. Le groupe PPE fut ainsi au premier plan de toutes les décisions prises par le Parlement européen en ce domaine, qu’il s’agisse de s’accorder sur une définition commune du délit terroriste, de voter des mesures judiciaires, policières ou financières pour lutter contre ce délit, ou bien de mettre en place des accords de coopération avec les États-Unis en matière de lutte anti-terroriste.

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Des membres du PPE provenant de la péninsule ibérique ont joué un rôle essentiel dans ces décisions européennes : ceux-là mêmes qui sont à l’origine du projet de résolution ayant conduit à l’adoption de la JEVT. José Ribeiro e Castro, tout d’abord : élu au Parlement européen de novembre 1999 à juillet 2009, il fut également président du Parti populaire portugais de 2005 à 2007. Il revendique d’être en quelque sorte le « père » de la JEVT, puisque c’est lui qui déposa le projet de résolution qui fut voté au Parlement européen le 11 mars 2004. Jorge Salvador Hernández Mollar, ensuite : homme politique espagnol élu au Parlement européen de novembre 1995 à juillet 2004 et président de la commission des libertés et des droits des citoyens, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen de 2003 à 2004. À ce titre, il s’avère être le premier à avoir évoqué au Parlement européen l’idée d’une journée de commémoration des victimes du terrorisme. Le 11 février 2004, c’est en effet lui qui prenait la parole au Parlement européen en ces termes :

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« Monsieur le Président, je voudrais faire une autre proposition. Il faudrait prévoir une journée pour honorer les victimes du terrorisme. Le 11 septembre serait une date appropriée pour cette journée internationale du souvenir. C’est la seule manière de reconnaître ceux qui ont souffert le plus de ce fléau horrible. Malheureusement, les actes de terrorisme deviennent de plus en plus courants. Ils portent atteinte au droit de l’homme le plus élémentaire, le droit à la vie et à l’intégrité physique. J’espère que je serai suivi sur ce point [12][12] Débats au Parlement européen, 11 février 2004, « Sur.... »

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C’est cette proposition qui fut reprise mot pour mot dans le projet de résolution déposé par J. Ribeiro e Castro le 9 mars 2004. Puis, lorsqu’il s’est agi, le 11 mars 2004 au matin, de fixer cette journée à la date du 11 mars plutôt qu’à celle du 11 septembre, c’est encore J.S. Hernández Mollar qui, le premier, en avança l’idée :

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« Monsieur le président, nous allons voter sur une résolution [….] En ma qualité de président de la commission des libertés et des droits des citoyens, de la justice et des affaires intérieures, ainsi qu’au nom des porte-parole des groupes qui m’ont exprimé leur soutien, je voudrais présenter un amendement oral au paragraphe 4 de cette résolution concernant la date de cette Journée européenne. Je propose de modifier la date : non pas le 11 septembre, mais le 11 mars [13][13] Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, « Avant.... »

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José Ribeiro e Castro ne fit qu’appuyer J.S. Hernández Mollar, en soulignant d’une part que la proposition du 11 septembre n’avait de toute façon déjà pas fait l’unanimité et d’autre part, surtout, que le 11 mars constituait « la première agression de cette ampleur dans un pays de l’Union européenne », de sorte que « personne ne comprendrait que nous ne choisissions pas le 11 mars comme Journée européenne - puisque, par pure coïncidence, nous devons procéder au vote aujourd’hui ».

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Même si aucun attentat n’avait eu lieu en Europe le 11 mars 2004, il est très vraisemblable que la JEVT aurait tout de même été adoptée par les députés européens, et fixée à la date du 11 septembre. Son adoption ne relève donc pas d’une volonté de pérenniser l’émotion suscitée en Europe par les attentats de Madrid. Il faut se déprendre d’une éventuelle illusion rétrospective : ce sont seulement quelques heures après les attentats que les parlementaires procèdent au vote, et l’élan de solidarité européenne n’a donc pas encore pris l’ampleur que nous rappelions en introduction. La JEVT doit plutôt être vue comme résultant d’un travail de fond porté sur une dizaine d’années par des élus du PPE, qui a livré ses fruits dans le contexte particulier de « l’après 11 septembre ».

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La lutte contre le terrorisme, déjà inscrite à l’agenda européen à la suite du « Protocole Aznar » en 1996 et du traité d’Amsterdam en 1999, devint en effet un enjeu prioritaire après les attentats du 11 septembre 2001 (Bigo, Bonelli et Deltombe, 2008). L’Espagne put alors inscrire la lutte contre ETA dans le cadre de la « guerre au terrorisme » lancée par les États-Unis (Guittet, 2006), cette rhétorique américaine favorisant un amalgame entre toutes les formes de terrorisme, sans égard pour les motifs politiques du recours à l’action terroriste. Laurent Bonelli rappelle ainsi que « la liste « des personnes, groupes ou entités terroristes » définies par l’Union européenne – alors sous la présidence espagnole – après le choc du 11 septembre 2001, commence par une liste nominative d’individus soupçonnés d’appartenir à Euskadi Ta Askatasuna (ETA) » (Bonelli, 2005, 104). Alors que l’ONU reconnaît plus de 142 définitions différentes du terrorisme, et que le terme de « terrorisme » ne renvoie pas, par conséquent, à une réalité objective qui s’imposerait à tous (Tilly, 2004 ; Hennebel et Lewkowicz, 2009), le contexte de « l’après 11 septembre » a ainsi permis de doter l’expression « victimes du terrorisme » d’une certaine consistance [14][14] Autrement dit, ce nouveau contexte a permis d’imposer..., dont témoigne le succès croissant qu’elle a rencontré, en anglais, et plus encore en espagnol, au début des années 2000 (Cf. illustrations I et II). Des interventions de membres du PPE au Parlement européen témoignent clairement de cette montée en généralité – de la lutte contre ETA en particulier à la « guerre au terrorisme » en général. Par exemple celle d’Oreja Arburúa, le 11 février 2004 :

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« Je viens d’un pays qui souffre du fléau du terrorisme. Dans ma patrie, certains des principes de l’article 6 sont enfreints. Le groupe terroriste ETA prive nombre de mes concitoyens de leur liberté d’expression, de leur liberté d’action et de leur liberté de faire de la politique. ETA et ses partisans restreignent notre liberté et menacent l’État de droit. Le fléau du terrorisme ne peut être éliminé que dans le cadre de l’État de droit, en coopération avec les autorités judiciaires et la police. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus dire que le terrorisme est un problème local. C’est une menace globale pour nous tous et l’Union européenne elle aussi[15][15] Débats au Parlement européen, 11 février 2004, op..... »

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De même, lors d’un débat au sujet du financement du terrorisme, J.S. Hernández Mollar commença par rappeler les derniers actes terroristes ayant frappé le monde au cours des derniers mois, avant de faire allusion à la situation espagnole en soulignant que le terrorisme n’est pas « un phénomène étranger à l’Union, il subsiste à l’intérieur de nos frontières » [16][16] Ibid., 12 mars 2003, « Sur les dérogations au gel des....

 - Illustration I

Proportion annuelle, par date de publication (1980-2008), de livres en anglais numérisés par GoogleTM, contenant l’expression « victims of terrorism »

 - Illustration II

Proportion annuelle, par date de publication (1980-2008), de livres en espagnol numérisés par GoogleTM, contenant l’expression « víctimas del terrorismo»

[17][17] Ces deux graphiques ont été réalisés à l’aide de GoogleTM...

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Suivant ce mouvement de montée en généralité de la cause des « victimes du terrorisme », la JEVT devait d’ailleurs pouvoir, dans l’esprit de ses instigateurs, devenir à terme une journée de commémoration reconnue internationalement. C’est pour cette raison que des députés se montrèrent réticents lorsqu’il fut proposé in extremis d’en changer la date, et d’adopter celle du 11 mars au lieu du 11 septembre. Marco Cappato, membre du Parti radical italien, affirma ainsi :

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« Une chose est de lier explicitement la date du 11 mars à celle du 11 septembre, mais il en va tout autrement de substituer complètement le 11 mars au 11 septembre. Voilà qui n’est pas, à mes yeux, une décision tout à fait judicieuse, aussi en ce qui concerne la tentative d’en faire une journée mondiale. Les événements du 11 septembre ont soulevé des condamnations politiques universelles dans le monde entier et il me semble qu’il serait dangereux de remplacer aujourd’hui cette date et de suivre les derniers faits du terrorisme [18][18] Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, op. ci... ».

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Mais le président de séance s’empressa de mettre fin au débat et de faire procéder au vote, de peur que « la dignité de cette Assemblée » ne soit « entachée » par une discussion approfondie sur une question de dates à l’instant même où l’Europe était endeuillée par les attentats de Madrid.

Des victimes d’ETA aux victimes du terrorisme : la montée en généralité européenne d’une cause espagnole

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Après le 11 septembre, les associations de victimes du terrorisme (qui incarnent dans la typologie de Kingdon le courant des solutions) ont pu atteindre une influence politique sans précédent. Cela est vrai aux États-Unis (Hoffman et Kasupski, 2007) autant qu’en Europe, où ce nouveau contexte a particulièrement servi la cause des victimes espagnoles d’ETA. Elles se sont mobilisées pour obtenir à la fois un durcissement de la lutte antiterroriste dans l’Union européenne et une amélioration des dispositions législatives espagnoles en faveur des victimes du terrorisme sous la pression de l’Union européenne, suivant en cela une stratégie classique des groupes d’intérêt en Europe (Saurugger et Woll, 2008, 235) [19][19] La loi jusqu’à présent en vigueur en Espagne était.... En février 2007, par exemple, l’association « Hazte Oir » lança une pétition sous le mot d’ordre « Demandons au président du Parlement européen l’adoption d’une résolution en faveur des victimes du terrorisme » [20][20] <www.hazteoir.org/node/3264>. : la proposition de résolution en question (élaborée conjointement avec l’association « Rosas Blancas por la Dignidad ») avait pour titre exact « Résolution de soutien aux victimes du terrorisme et, spécialement en ce moment, aux victimes d’ETA/Batasuna ». Les signataires de la pétition étaient invités à envoyer en même temps un message aux Partis populaires espagnol et européen, afin de réclamer leur appui dans cette démarche. Faire porter leur action au niveau des élus européens est une stratégie qui fut adoptée par les victimes espagnoles d’ETA dès le milieu des années 1990, et dont témoigne l’activité du PPE que nous avons rappelée. Mais ce n’est après 2001 que cette stratégie s’est avérée pleinement fructueuse, jusqu’à conduire à l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité » ayant permis en 2004 l’adoption d’une mesure telle que la JEVT.

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C’est ainsi qu’Olivier Schrameck, ambassadeur de France en Espagne au moment des attentats du 11 mars 2004, juge en définitive que la création de la JEVT s’explique essentiellement par l’influence de l’association « Víctimas del Terrorismo », qui est certainement l’association espagnole de victimes du terrorisme la plus puissante (elle a célébré en juin 2011 ses 30 ans d’existence par un grand congrès organisé au Palais des Congrès de Madrid, en présence du maire de Madrid et de la présidente de région, tous les deux membres du Parti populaire) :

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« – Comment percevez-vous cette volonté de revendiquer le 11 mars comme la Journée européenne en mémoire des victimes du Terrorisme, et pas uniquement comme la date anniversaire des attentats de 2004 ? – Par l’action de cette association, qui est très puissante, très bien installée dans l’administration, dans l’État, qui s’est forgée au fil des épreuves, et qui veut donner à la lutte contre le terrorisme une portée politique majeure, mondiale. Cette affirmation selon laquelle le terrorisme est un phénomène d’ampleur mondial, comme le risque écologique, c’est ce qui motive leur présence, leur action... Mais je ne suis pas sûr, je n’ai pas l’impression que ça corresponde à quelque chose de véritablement, profondément vécu par les autres Européens [21][21] Entretien de l’auteur avec Olivier Schrameck, Conseil.... »

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Et de fait, dans le discours qu’elle donna lors des célébrations à Madrid de la JEVT le 11 mars 2011, l’actuelle présidente de cette association, Ángeles Pedraza, commença par rappeler que, au moment où cette journée de commémoration fut adoptée par le Parlement européen, deux membres du comité de direction de l’association étaient présents dans l’hémicycle [22][22] Discours d’Ángeles Pedraza, présidente de l’AVT, prononcé....

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Le lobbying exercé par cette association au niveau européen a également conduit à la création en 2007 d’un « réseau européen des associations de victimes du terrorisme » (NAVT, pour « Network of Associations of Victims of Terrorism »), recevant depuis 2008 une aide financière conséquente de la Commission européenne [23][23] Contrat n° JLS/2008/E4/003-30-CE-0222844/00-11.. Depuis qu’il a été créé, ce réseau, qui a son siège à Madrid et qui est essentiellement animé par des Espagnols, est devenu le principal artisan de la mise en œuvre de la JEVT dans les pays membres de l’Union européenne, ainsi que son plus ardent promoteur. Les objectifs ayant présidé à sa création sont toutefois plus larges. Les principaux, qui justifient que la Commission européenne soutienne financièrement ce réseau [24][24] La Commission a été amené à justifier son soutien financier..., s’énoncent ainsi : « Stimuler la coopération trans-nationale entre les différentes associations de victimes existant en Europe » et « renforcer la défense des intérêts des victimes au niveau européen » [25][25] <http://ec.europa.eu/home-affairs/policies/terrori.... Sur le site Internet du NAVT, on lit également que « l’une des principales tâches [de ce réseau] est de promouvoir les valeurs européennes – ces mêmes valeurs qui ont éclairé la civilisation occidentale [.…] : la Démocratie, la Liberté, l’État de droit, le Respect et l’Égalité, entre autres [26][26] <www.europeanvictims.net/pages/cont/index.php?id=3.... »

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On retrouve ici le discours de célébration des « valeurs européennes » pour lesquelles se seraient sacrifiées les victimes du terrorisme, caractéristique du registre commémoratif de la JEVT, sur le modèle des « morts pour la patrie ». En définitive, celui-ci peut facilement s’expliquer si on le rapporte au profil sociologique des créateurs du NAVT et promoteurs de la JEVT. En effet, les membres de l’association « Víctimas del Terrorismo » sont essentiellement des victimes d’ETA et 58 % des personnes tuées par ETA de 1960 à 2009 sont des militaires, des policiers ou des gardes civils – en exercice ou à la retraite – espagnols (Alonso, Domínguez et García, 2010, 1226). De plus, on trouve également parmi les membres de cette association des victimes des Groupes de résistance antifasciste premier octobre (GRAPO), qui ont le même profil. Aussi la grande majorité des membres l’association « Víctimas del Terrorismo » sont-ils issus de milieux régaliens et militaires, de droite et nationalistes – ce dont attestent en outre les prises de position de cette association dans le débat public espagnol, et qui explique que les victimes d’ETA de sensibilité plus à gauche s’engagent généralement ailleurs (par exemple les associations « Basta Ya » ou « Manos Blancas »). Aussi les membres de l’association « Víctimas del Terrorismo » sont-ils plus enclins que d’autres à percevoir les victimes d’ETA et du GRAPO comme des « morts pour la nation espagnole » et, pour cette raison sans doute, à porter au niveau européen un registre de célébration des victimes du terrorisme comme « morts pour les valeurs européennes ».

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Si ce registre associé à la JEVT paraît en décalage avec les réactions populaires aux attentats du 11 mars, c’est donc qu’elle est finalement, plus qu’un rituel commémoratif du « 11 septembre européen », un instrument de reconnaissance symbolique du statut glorieux des victimes du terrorisme, à mettre sur le même plan que, par exemple, l’« Ordre du mérite européen pour la paix et la liberté » dont la création fut un temps envisagée par des élus du PPE [27][27] Proposition de résolution sur un fonds de soutien aux.... Mais que la JEVT soit à ce point conforme aux représentations dont est porteuse l’association « Víctimas del Terrorismo » tient aussi au fait qu’au moment où le vote eut lieu au Parlement européen, dans la journée du 11 mars 2004, il ne faisait pas l’ombre d’un doute pour les députés que les attentats qui venaient de se produire à Madrid étaient le fait d’ETA, conformément à ce qu’indiquaient alors les premières informations en provenance d’Espagne (Béroud, 2006). Jorge Salvador Hernández Mollar le dit d’ailleurs explicitement dans son intervention :

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« Par une horrible et tragique coïncidence, le jour même où nous demandons l’établissement d’une Journée européenne en souvenir de ces victimes, le groupe terroriste meurtrier ETA a causé le massacre injustifiable de plus de 138 personnes et a blessé des centaines de personnes en différents endroits de Madrid [28][28] Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, op. cit..... »

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En revanche, dès lors qu’il fut établi qu’ETA n’était pas l’auteur de ce qui constitue à ce jour le pire acte terroriste de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe, le fait d’avoir choisi la date du 11 mars pour célébrer la JEVT, qui était une journée de commémoration revendiquée et portée essentiellement par des victimes d’ETA, s’avéra problématique. D’une part, le registre commémoratif adopté par la JEVT se retrouva en décalage avec les mémoires populaires des attentats de Madrid, et en particulier avec celle dont est porteuse la principale association de victimes de ces attentats, l’association « 11-M. Afectados del Terrorismo ». Aussi celle-ci se tient-elle généralement à l’écart des événements organisés à Madrid au nom de la JEVT. D’autre part, les victimes d’ETA ne tardèrent pas à se plaindre que seules les victimes des attentats du 11 mars fassent l’objet d’une commémoration officielle en Espagne. Le fait que les instances européennes aient adopté la JEVT leur permit ainsi d’obtenir en 2010 des autorités espagnoles l’instauration d’une « journée nationale de souvenir et d’hommage aux victimes du terrorisme », fixée au 27 juin, date du premier attentat d’ETA, en 1960 (Alonso, Domínguez et García, 2010, 15-17). Mais jusqu’à présent, sa mise en œuvre se limite essentiellement à des actes institutionnels. Comme on va le voir désormais, il n’en va guère mieux de la JEVT.

De l’adoption de la JEVT à sa mise en œuvre : une journée qui n’a d’européenne que le nom ?

33

Contrairement à la mémoire du 11 septembre aux États-Unis, celle des attentats du 11 mars 2004 peine à faire l’objet d’un consensus en Espagne. La topographie des commémorations dans l’agglomération de Madrid, étudiée suivant une perspective halbwachsienne (Halbwachs, 2008 ; Truc, 2012), révèle au contraire les tensions existantes entre différentes mémoires collectives de l’événement : on y observe chaque 11 mars une douzaine d’actes commémoratifs, organisés par différents acteurs de la société civile (associations, syndicats, etc), dont les associations « Víctimas del Terrorismo » et « 11-M. Afectados del Terrorismo », qui n’ont pas la même conception du 11 mars et de ses victimes ; tandis que les cérémonies officielles, orchestrées par les autorités publiques, font souvent l’objet de contestations ou de controverses (Truc, 2011a). La mise en œuvre de la JEVT fut d’emblée partie prenante de ces enjeux mémoriels, et ce n’est que tardivement que les actes organisés explicitement au nom de la JEVT, et non pas seulement pour marquer l’anniversaire des attentats du 11 mars 2004, ont acquis une relative visibilité.

34

En 2005, les commémorations madrilènes qui focalisèrent l’attention tant des citoyens espagnols que des médias internationaux se firent exclusivement en mémoire des victimes des attentats du 11 mars 2004. À Strasbourg, en revanche, dans l’hémicycle du Parlement européen, un acte commémoratif avait été organisé pour marquer la JEVT : 500 adolescents « de toute nationalité » (mais tous scolarisés en Belgique) furent réunis et observèrent une minute de silence, après que le président et le vice-président du Parlement eurent fait une déclaration solennelle. Mais là aussi, l’accent fut essentiellement mis sur les victimes du 11 mars, puisque le président et le vice-président du Parlement rappelèrent qu’« en ce jour, nous sommes tous espagnols », et puisqu’au cours de cette cérémonie, fut projeté un court-métrage au sujet d’une jeune musulmane de 13 ans née en Espagne et morte dans les attentats.

35

La survenue des attentats de Londres, le 7 juillet 2005, changea quelque peu la donne en 2006. À l’occasion de la seconde édition de la JEVT, le Parlement européen reproduisit quasiment à l’identique sa cérémonie de 2005, à ceci près que les adolescents étaient désormais 600 et issus non plus seulement d’établissements scolaires belges (en l’occurrence des écoles européennes de Bruxelles et deux écoles bruxelloises, l’une francophone et l’autre néerlandophone), mais aussi londoniens (South Camden Community School), et que le court-métrage projeté au début de la cérémonie fut cette fois-ci consacré aux attentats de Londres [29][29] « Cérémonie commémorative de la Journée pour les victimes.... À Madrid, un concert de musique classique en hommage aux victimes des attentats de Madrid et de Londres fut donné à l’Auditorium national le 10 mars 2006 au soir, en présence du Roi et de la Reine d’Espagne et du chef de gouvernement, mais là encore, sans aucune référence explicite à la JEVT.

36

Pourtant, dès 2005, l’association « Víctimas del Terrorismo » avait entrepris d’organiser à Madrid un événement public pour célébrer la JEVT, où les victimes des attentats du 11 mars 2004 étaient commémorées aux côtés de celles d’autres attentats, en particulier d’ETA, mais aussi de l’IRA par exemple. Répétée chaque année, ce n’est qu’à partir de 2007 que son initiative commença à avoir une certaine audience. Y contribua notamment la création d’un site Internet temporaire, auquel l’on pouvait accéder à partir de la page d’accueil du site de l’association. Mais tout en contribuant à mieux faire connaître la JEVT, ce site Internet n’en rendit que plus manifeste le caractère hispano-centré de sa mise en œuvre. Une liste des villes où une cérémonie au nom de la JEVT devait en principe avoir lieu le 11 mars 2007 y fut par exemple mise en ligne : sur quarante-huit villes, seules cinq n’étaient pas espagnoles. De même, un manifeste devant être lu au cours de ces cérémonies y était proposé en téléchargement dans quatre langues communautaires : l’espagnol, l’anglais, le français et l’italien. Mais, hormis le texte en espagnol, tous les autres étaient très difficilement lisibles et compréhensibles, ayant manifestement été traduits depuis l’espagnol par un traducteur automatique. Ce site destiné à promouvoir la JEVT avait donc été créé par des Espagnols, sans partenaires européens susceptibles de traduire correctement ce manifeste, ou bien peu soucieux au fond, en dépit d’un plurilinguisme affiché, d’être lus et compris par un public non-hispanophone.

37

La création de la NAVT apporta, à cet égard, une amélioration dans la communication autour de la mise en œuvre de la JEVT. En 2008, un nouveau site Internet éphémère fut ouvert le 11 mars, à la fois plus performant et correctement accessible en anglais, espagnol, portugais, italien et français. Mais 48 heures après sa création, son compteur n’affichait que 200 visites. Rendu plus « participatif » en 2009, sous la forme d’un « nuage de noms » auquel chaque internaute était invité à ajouter le sien pour rendre un « hommage virtuel » aux victimes, son nombre de visiteurs le 12 mars en fin de journée atteignait encore tout juste les 300 [30][30] Le site était alors accessible aux adresses URL suivantes.... En 2009 encore, le NAVT lança un appel à des jeunes bénévoles pour parcourir les rues de Madrid le 11 mars afin de sensibiliser les passants à la cause des victimes du terrorisme. Plusieurs centaines d’étudiants eurent ainsi à distribuer des tee-shirts et des badges aux couleurs du NAVT et arborant son logo. Mais loin de venir de toute l’Europe, ces bénévoles étaient tous issus d’universités madrilènes [31][31] Voir le rapport The Voice Of Victims in Europe : Networking.... Enfin, le NAVT se charge depuis 2008 de publier chaque année un communiqué de presse annonçant précisément l’ensemble des cérémonies et actes commémoratifs prévus en Europe, mais sans que ces informations soient pour autant relayées par les médias.

38

La création du NAVT et le soutien financier qui lui apporte la Commission européenne n’ont donc pas permis d’élargir le périmètre de mise en œuvre de la JEVT, qui se cantonne encore aujourd’hui à l’Espagne et aux villes abritant les sièges des instances européennes. Les efforts déployés par ce réseau pour promouvoir la JEVT ont même plutôt contribué à rendre encore plus évidente cette limitation. En 2011, une carte de l’Europe avait été mise en ligne sur le site Internet de l’association « Víctimas del Terrorismo », afin de localiser l’ensemble des manifestations prévues pour célébrer la JEVT le 11 mars ; et sur cette carte, ne figuraient que des points en Espagne et à Bruxelles [32][32] Carte temporaire présente sur le site le 11 mars 2....

39

Lors de la cinquième édition de la JEVT, le 11 mars 2009, José Ribeiro e Castro prit la parole au Parlement européen pour déplorer cet état de faits :

40

« Malheureusement, cette commémoration n’est pas encore suffisamment répandue au sein des institutions européennes et dans les États membres. [….] Je sais que quelques célébrations sont organisées aujourd’hui à Madrid, mais il n’y a pas grand-chose d’autre. Je demande donc à la Commission et à la Présidence tchèque de faire en sorte que tous les États membres commémorent cette date comme il se doit à l’avenir [33][33] Débats au Parlement européen, 11 mars 2009, « Déclarations.... ».

41

Un an plus tard, Diogo Feio, le successeur de J. Ribeiro e Castro au Parlement européen, dressa à nouveau le même constat et posa une question écrite à ce sujet à la Commission européenne [34][34] Question écrite posée par Diogo Feio (PPE) à la Commission.... Dans sa réponse à cette question, Cécilia Malmström, commissaire européenne aux Affaires intérieures, se contenta de rappeler l’implication de la Commission européenne dans les cérémonies organisées à Bruxelles le 11 mars 2010 et de souligner que, pour le reste, l’organisation de cérémonies commémoratives relève de la prérogative des gouvernements nationaux.

42

Tandis que les Européens sont descendus dans les rues des principales capitales européennes par milliers au lendemain des attentats de Madrid, ces mêmes rues restent donc vides chaque année, le jour où doit être célébrée la JEVT. Cette absence d’appropriation populaire de la journée commémorative, qui reste parfaitement inconnue du grand public, semble en outre laisser le champ libre à une récupération de la date au profit d’autres causes. À Bruxelles par exemple, où pas moins de 5000 personnes manifestèrent Place de la bourse au lendemain des attentats en 2004, en dehors des cérémonies officielles organisées dans l’enceinte des institutions européennes, le seul rassemblement en mémoire des attentats de Madrid dont on peut trouver trace à la date du 11 mars est celui de quelques dizaines de personnes place d’Espagne, organisé depuis 2008 par deux groupuscules d’extrême droite, « Nation » et « Belgique et Chrétienté », exhortant les Européens à relever la tête face aux « islamistes barbus poseurs de bombes » [35][35] « Discours prononcé par Alain Escada lors de la commémoration.... La date du 11 mars en vient de la sorte à être instrumentalisée au profit d’un message politique xénophobe, contraire aux valeurs européennes que la JEVT entend promouvoir.

Conclusion

43

Il ne serait pas abusif de conclure que la Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme n’a d’européenne que le nom. Son adoption fut essentiellement portée par des acteurs associatifs et politiques espagnols, et sa mise en œuvre en dehors des institutions européennes reste limitée à l’Espagne. On pourrait, bien entendu, ne voir là rien d’autre qu’une illustration supplémentaire des habituels problèmes rencontrés par la mise en oeuvre au niveau national des décisions prises à Bruxelles, en matière de politique symbolique comme en d’autres. Après tout, la « Journée de l’Europe », certes pour des raisons différentes (Foret, 2008, 150-153), ne suscite pas, elle non plus, un grand engouement populaire.

44

Mais le cas de la JEVT nous renseigne aussi sur le décalage existant entre les émotions pouvant être partagées par les Européens face à un événement tel que les attentats de Madrid et les politiques symboliques adoptées dans l’espoir de renforcer l’identification des citoyens à l’Europe. Contrairement à ce que les apparences et les débats au Parlement européen au moment de l’adoption de la JEVT pourraient laisser croire, la JEVT n’est sans doute pas un « rituel commémoratif », au sens où le conçoit Randall Collins, c’est-à-dire un rituel visant à raviver au sein d’un collectif donné l’émotion cohésive suscitée par un événement ayant été perçu comme une mise en péril de ce collectif. Adoptée à peine quelques heures après les attentats, avant que ne se déploie l’élan de solidarité populaire en Europe, la JEVT n’a jamais eu pour objectif de pérenniser cet élan. Plus que d’une politique mémorielle s’efforçant d’entretenir le souvenir du « 11 septembre européen », la JEVT relève d’une politique de reconnaissance victimaire, en ce qu’elle est avant tout le produit d’une mobilisation au niveau européen des victimes d’ETA engagée dès les années 1990. Que la JEVT ait été adoptée le 11 mars 2004 est une coïncidence, et que la JEVT ait été fixée à la date du 11 mars relève, pourrait-on dire dans une certaine mesure, d’un malentendu – puisqu’au moment où cette décision fut prise les attentats de Madrid étaient attribués à ETA.

45

Il en résulte un décalage entre le régime mémoriel promu par la JEVT, qui assimile les victimes du terrorisme à des « morts pour » les valeurs européennes, alors que les victimes des attentats de Madrid ont plutôt été perçues par l’opinion publique, dès lors qu’il fut établi que les auteurs des attentats étaient des islamistes et non des etarras, comme des « morts à cause de » la guerre en Irak et de la politique extérieure du gouvernement Aznar. Ce décalage nous renvoie, plus profondément, au statut éminemment problématique des « victimes du terrorisme » que cette Journée entend commémorer [36][36] Sur ce sujet, on pourra consulter la thèse de Jean-Marc.... S’il peut être invoqué s’agissant de soldats ou de policiers tués dans l’exercice de leur fonction – ou s’agissant des pompiers new-yorkais qui se sont engagés dans les tours du World Trade Center en flammes peu avant que celles-ci ne s’effondrent le 11 septembre 2001 –, il est sans doute délicat d’appliquer le modèle des honneurs rendus aux héros « morts pour la patrie » à des civils tués dans des transports en commun, qui n’ont jamais consciemment risqué leur vie pour qui ni pour quoi que ce soit.


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Notes

[1]

Tout en gardant la responsabilité des analyses contenues dans cet article et des erreurs éventuelles, je tiens à remercier Marie-Claire Lavabre et Sarah Gensburger pour leurs précieuses remarques sur des versions antérieures de ce texte, ainsi que les évaluateurs anonymes de Politique européenne, dont les critiques m’ont été nettement profitables.

[2]

Bien qu’ayant fait moins de morts, il dépasse en nombre cumulé de victimes l’attentat de Lockerbie en 1988.

[3]

Résolution P5_TA(2004) 0179 du Parlement européen sur les progrès enregistrés en 2003 dans la création d’un espace de liberté, de sécurité et de justice, 11 mars 2004, § 6, p. 3.

[4]

Baromètre du Real Instituto Elcano, 6ème vague, résultats de mai 2004, Madrid, juin 2004, p. 25.

[5]

Voir les publications de l’association disponibles sur son site internet <www. asociacion11m.org/revista-iimagina.php>.

[6]

Script en français du VNR 13’, « Première Journée européenne des victimes du terrorisme », TC : 00 : 07 : 38 : 18 (téléchargé sur le site mediajfs.eu en mars 2007).

[7]

<www.europeanvictims.net/pages/cont/index.php?id=24>.

[8]

Débats au Parlement européen, 17 mai 2010, « Interventions d’une minute sur des questions politiques importantes », Édition du JO. Je souligne.

[9]

Proposition de résolution sur les progrès enregistrés en 2003 dans la création d’un espace de liberté, de sécurité et de justice, 9 mars.

[10]

Articles 2 et 39 du traité.

[11]

Parti populaire européen, Le Groupe du PPE-DE à la pointe du combat contre le terrorisme, octobre 2001, p. 4, <www.eppgroup.eu/Activities/pinfo/ info59_fr.asp>.

[12]

Débats au Parlement européen, 11 février 2004, « Sur les progrès dans la mise en œuvre de l’espace de liberté, de sécurité et de justice », 2003, Édition du JO.

[13]

Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, « Avant le vote de la résolution (B5-0148/2004), au nom de la commission des Libertés, des Droits des citoyens, de la Justice et des Affaires intérieures, sur les progrès dans la mise en œuvre de l’Espace de liberté, de sécurité et de justice », 2003, Édition du JO.

[14]

Autrement dit, ce nouveau contexte a permis d’imposer dans l’espace public la légitimité du principe unificateur du collectif victimaire mobilisé (Lefranc et Matthieu, 2010), et favorisé ainsi la consolidation du collectif s’identifiant et pouvant être identifié comme « victimes » de quelque chose (Latté, 2008) – en l’occurrence, ici : le terrorisme.

[15]

Débats au Parlement européen, 11 février 2004, op. cit. Je souligne.

[16]

Ibid., 12 mars 2003, « Sur les dérogations au gel des fonds et des ressources économiques (terrorisme) », Édition du JO.

[17]

Ces deux graphiques ont été réalisés à l’aide de GoogleTM Ngram Viewer <http://books.google.com/ngrams> à partir du corpus de livres numérisés par Google BooksTM (pondéré par le nombre de livres publiés chaque année). Les courbes sont lissées sur trois points annuels. Pour de plus amples détails sur le recours à cet outil, voir Michel et al. (2011), ainsi qu’en français l’article de Patrick Peccatte, « L’interprétation des graphiques produits par Ngram Viewer », sur le blog Déjà vu. Carnet de recherche visuel, 11 janvier 2011 <http://culturevisuelle.org/dejavu/469>.

[18]

Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, op. cit.

[19]

La loi jusqu’à présent en vigueur en Espagne était la loi de « Solidaridad con las Víctimas del Terrorismo » (Loi 32/1999, du 8 octobre). Une nouvelle loi de « Reconocimiento y Protección Integral a las Víctimas del Terrorismo » a été adoptée en 2011 (Loi 29/2011, du 22 septembre).

[20]

<www.hazteoir.org/node/3264>.

[21]

Entretien de l’auteur avec Olivier Schrameck, Conseil d’État, Paris, 1er juin 2007.

[22]

Discours d’Ángeles Pedraza, présidente de l’AVT, prononcé le 11 mars 2011 à 12 heures, au Parc du Retiro à Madrid.

[23]

Contrat n° JLS/2008/E4/003-30-CE-0222844/00-11.

[24]

La Commission a été amené à justifier son soutien financier au NAVT à la suite d’une série de questions écrites que lui a adressées à l’automne 2010 Izaskun Bilbao Barandica (membre du Parti nationaliste basque et du groupe « Alliance des Démocrates et Libéraux pour l’Europe », élue en 2009) : cf. question écrite E-7250/2010 du 15 septembre 2010, et suivantes.

[25]

<http://ec.europa.eu/home-affairs/policies/terrorism/terrorism_victims_en.htm>.

[26]

<www.europeanvictims.net/pages/cont/index.php?id=3>.

[27]

Proposition de résolution sur un fonds de soutien aux victimes du terrorisme et sur l’Ordre du mérite européen pour la paix et la liberté, 24 novembre 2003, B5-0517/2003.

[28]

Débats au Parlement européen, 11 mars 2004, op. cit. En outre, ces attentats étant survenus trois jours avant la tenue des élections générales en Espagne, ils furent d’emblée interprétés par les députés européens comme « une agression directe contre la démocratie et la liberté » (José Ribeiro e Castro). Pat Cox, alors président du Parlement européen, alla jusqu’à parler d’une « déclaration de guerre contre la démocratie ».

[29]

« Cérémonie commémorative de la Journée pour les victimes du terrorisme », Service de presse du Parlement européen, 10 mars 2006, communiqué n° 20060310IPR06066.

[30]

Le site était alors accessible aux adresses URL suivantes : <www.diadelrecuerdo. net> ; <http://www.giornatadellamemoria.net> ; <http://www.journeedelamemoire.net> ; <http://www.diadamemoria.net> ; <http://www.m11remembranceday.net>.

[31]

Voir le rapport The Voice Of Victims in Europe : Networking for Victims Support, NAVT, Madrid, mars 2009, p. 26-34 et annexes 4.7 à 4.11, <http://www.europeanvictims.net/images/blanca/ficheros/27_Report_11M_09.pdf>.

[32]

Carte temporaire présente sur le site le 11 mars 2011.

[33]

Débats au Parlement européen, 11 mars 2009, « Déclarations de la Présidence », Édition du JO.

[34]

Question écrite posée par Diogo Feio (PPE) à la Commission européenne, n° E-1516/2010. La question a, depuis, été réitérée, sans obtenir de compléments de réponse substantiels.

[35]

« Discours prononcé par Alain Escada lors de la commémoration des attentats de Madrid », 12 mars 2008, <http://be.novopress.info/?p=3819>, consulté le 13 mars 2008.

[36]

Sur ce sujet, on pourra consulter la thèse de Jean-Marc Flükiger (2008).

Résumé

Français

Cet article, qui se conçoit comme une contribution à l’étude des relations entre politiques mémorielles européennes et processus d’identification à l’Europe, est consacré au cas de la « Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme », célébrée chaque 11 mars depuis les attentats survenus à Madrid en 2004. L’adoption de cette journée de commémoration est d’abord analysée comme résultant de l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité » dans le contexte de « l’après 11 septembre ». Puis, l’auteur s’arrête plus particulièrement sur le rôle joué dans ce contexte par la montée en généralité au niveau européen de la cause des victimes d’ETA, relayée par des élus du Parti Populaire européen, qui permet de comprendre pourquoi cette journée semble se conformer au modèle des « morts pour la patrie ». Pourtant, les limitations de la mise en œuvre de cette journée en dehors de l’Espagne attestent du fait que ce modèle n’est pas en mesure d’être reconduit efficacement au niveau européen. Plutôt qu’un rituel commémoratif s’efforçant d’entretenir le souvenir des réactions de solidarité suscitées en Europe par les attentats de Madrid en 2004 et de renforcer ainsi l’identité collective européenne, cette journée de commémoration doit alors être considérée comme un simple instrument de politique de reconnaissance victimaire.

English

The Victims of Terrorism : Heroes of Europe? The range and limits of the European Day in Remembrance of Victims of TerrorismThis article, which is designed as a contribution to the study of relations between European memory policies and processes of identification with Europe, focuses on the case of the “European day in memory of the victims of terrorism”, celebrated each year on March 11 since the terrorist attacks of 2004 in Madrid. The adoption of this day of commemoration is first analysed as the result of the opening of a “window of opportunity” in the post-September 11, 2001 context. Then, the author studies more specifically the role played in this context by the “rise in generality” at the European level of the cause of victims of ETA, relayed by elected representatives of the European people’s Party, in order to understand why this day seems to comply with the model of the commemoration of the “dead for the country”. However, the limitations of the implementation of this day outside of Spain attest that this model is not able to be established effectively at the European level. Instead of a memorial ritual striving to maintain the memory of the reactions of solidarity in Europe to the attacks in Madrid in 2004 and thus strengthen the European identity, this day of commemoration must therefore be regarded as a mere instrument for a policy aiming at the recognition of victims.

Plan de l'article

  1. Des attentats du 11 mars 2004 à la JEVT : retour sur l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité »
  2. Des victimes d’ETA aux victimes du terrorisme : la montée en généralité européenne d’une cause espagnole
  3. De l’adoption de la JEVT à sa mise en œuvre : une journée qui n’a d’européenne que le nom ?
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Truc Gérôme, « Aux victimes du terrorisme, l'Europe reconnaissante ? Portée et limites de la Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme », Politique européenne, 2/2012 (n° 37), p. 132-154.

URL : http://www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2012-2-page-132.htm
DOI : 10.3917/poeu.037.0132


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